Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 10)
Considérant, sur ce sujet, que le tourment qu'une personne que je connois souffroit de voir offenseu Dieu lui étoit si insupportable qu'elle auroit donné sa vie avec joie pour s'en délivrer , je pensois en moi-même que si une ame dont l'amour pour Dieu se peut dire n'être presqne rien en comparaison de celui de Jésus-Christ pour son Père , lui faisoit sentir une si extrême peine ; quelle devoit être celle de ce Rédempteur du monde , puisque toutes choses lui étant présentes , il voyoit tout d'une vue la multitude infinie de péchés commis contre l'honneur de son Père ? Certes , je suis persuadée qu'une si vive douleur le touchoit beaucoup davantage que celles qu'il a endurées dans sa passion , parce que le plaisir de nous racheter par sa mort y et de témoigner , en la souffrant , son extrême amour pour son Père , les adoucissoit ; de même que nous voyons qu'une ame , vivement touchée de l'amour de Dieu , ne sent presque point la rigueur des plus rudes pénitences , et voudroit en faire encore de plus grandes. Ainsi , quoique Jésus-Christ eût tant de joie d'accomplir si parfaitement la volonté de son Père , sa douleur de le voir tant offensé, et tant d'ames se précipiter dans l'enfer , étoit si extrême , que je ne doute point que s'il n'eût été plus qu'homme , une seule journée de la peine qu'elle lui faisoit endurer , eût été capable de lui faire perdre non-seulement la vie , mais plusieurs vies , s'il les avoit eues.
De l'oraison d'union. Que Pamour du prochain est une marque de cette union.
Revenons maintenait à cette ame que j'ai comparée aussi à une colombe , et voyons quelles sont les grâces que Dieu lui fait en cet état. ïl faut toujours poser pour constant qu'elle doit travailler sans cesse à s'avancer dans son service et dans la connoissance d'elle-même. Car, si elle
se contente de recevoir des grâces , et que les considérant comme ne lui pouvant manquer , elle s'égare du chemin du ciel , en n'observani pas les commaudémens de Dieu , il lui arrivera , comme à ce ver à soie dont j'ai parlé , qui ne laisse pas de mourir , encore qu'il en produise d'autres , par le moyen de cette graine qu'il laisse de lui ; et ce qui me fait parler de la sorte , c'est que ne pouvant croire que Dieu permette qu'une aussi grande grâce que celle qu'il a faite à cette ame soit inutile, je tiens pour certain que , si elle ne lui sert pour ellemême , elle profite à d'autres , non-seulement durant le temps qu'en pratiquant la vertu elle les échauffe par sa chaleur , mais encore depuis l'avoir perdue , parce qu'il lui reste toujours un désir de l'avancement des autres, et qu'elle prend plaisir à leur faire connoître quelles sont les grâces dont Dieu favorise ceux qui l'aiment et qui le servent
J'ai connu une personne à qui ce que je dis est arrivé. Car , s'étant malheureusement éloignée de Dieu , elle ne laissoit pas de désirer que les autres profitassent des faveurs qu'il lui avoit faites 9 et de les beaucoup servir en les instruisant
sant dans l'oraison. Notre-Seigneur repandit depuis dans son ame une nouvelle lumière 5 niais qui ne produisait pas encore les effets dont j'ai parlé. Et combien y en a-t-il qu'il appelle à l'apostolat , comme Judas , et qu'il élève sur le trône , comme Saùl , qui se perdent après par leur faute ! Cela nous doit apprendre , mes Sœurs , que pour ne pas tomber dans un tel malheur , et nous rendre dignes de recevoir encore d'autres grâces, 1-e seul moyen est de pratiquer l'obéissance , et de ne nous éloigner jamais de la loi de Dieu ; ce qui est une règle générale, non-seulement pour ceux à qui il fait de semblables grâces , mais pour tout le monde.
Je crains que ce que j'ai dit de cette cinquième demeure ne soit pas encore assez clair, et comme il est si avantageux d'y pouvoir entrer , il est bon de n'en pas ôter l'espérancé à ceux à qui Dieu ne donne pas assez de lumière pour connoître ces choses surnaturelles , puisqu'ils peuvent , avec son secours, arriver à une véritable union , pourvu qu'ils s'efforcent de tout leur pouvoir de soumettre leur volonté à la sienne.
qui croient fermement être dans ces dispositions ! Et moi je vous assure que s'ils y sont ils ont obtenu de Dieu ce qu'ils peuvent souhaiter , et ne doivent plus se mettre en peine de n'être point arrivés à cette autre union si délicieuse dont j'ai parlé , en considérant que ce qu'elle a de meilleur est qu'elle procède de celle dont je parle maintenant. Que cette union est donc désirable, et qu'heureuse est l'ame qui arrive jusqu'à obtenir une si grande faveur ! Elle se trouvera dans un plein repos , même en cette vie , puisqu'excepté l'appréhension de perdre son Dieu ou le déplaisir de voir qu'on l'offense , ni la pauvreté , ni la maladie , ni la mort , si ce n'est des personnes utiles à l'église , ni rien de tout ce qui peut arriver ici-bas ne sera capable de l'affliger , parce qu'elle est assurée qu'il sait beaucoup mieux ce qu'il fait , qu'elle ne sait ce qu'elle désire.
Vous devez remarquer , mes Filles , qu'il y a de certaines peines qui sont des effets de la nature et de la charité qui nous font compatir aux maux de notre prochain , ainsi que nous voyons que Notre-Seigneur fut touché lorsqu'il ressuscita le Lazare , et que ces peines
n'empcchent pas la volonté de demeurer unie à Dieu , ni ne troublent point l'ame par des inquiétudes qui lui fassent perdre le repos , mais passent promptenient , à cause , comme je l'ai déjà dit en parlant des goûts et des douceurs qu se rencontrent dans Poraison , qu'elles ne pénètrent pas , à mon avis , jusqu'à l'intérieur de l'ame , et font seulement impression sur ses sens et ses puissances. Ces peines qui se rencontrent dans les demeures précédentes , n'entrent point dans celles dont il me reste*à parler, n'étant pas besoin dans cette manière d'union que les puissances soient suspendues , puisque Notre-Seigneur a d'autres voies que celles que j'ai rapportées pour répandre ses richesses dans les ames et les conduire dans ces demeures. Mais prenez garde , mes Filles , qu'il faut qu'il en coûte la vie à ce ver à soie , et sa mort vous coûtera cher , parce que dans cette autre union , l'étonnement ou étoit l ame de se voir dans une vie qui lui étoit si nouvelle , diminuoit sa peine de voir mourir ce ver } au lieu que dans cette autre union, quoique l'ame pût conserver la vie au ver , il faut qu'elle lui donne la mort. J'avoue que ce deri48 li chàteàu de l'ami;
nier état est beaucoup plus pénible que le premier , mais la récompense en sera aussi beaucoup plus grande si nous demeurons victorieuses ; et nous le serons jfeans doute, pourvu que notre volonté soit véritablement unie à celle de Dieu.
C'est là l'union que j'ai toute ma vie désirée et demandée à Notre-Seigneur , et qui est la plus facile à connoître et la plus assurée. Mais que peu de nous y arrivent, quoique celles qui prennent garde à ne point offenser Dieu , et qui sont entrées à ce dessein en religion, s'imaginent qu'elles oiit par-là satisfait à tout ! Hélas! combien y a-t-ii de sortes de vers dont on ne s'aperçoit point jusqu'à ce qu'ils aient rongé nos vertus par des sentimens d'amour-propre , par l'estime de nous-mêmes , par des jugemens téméraires de notre prochain , bien qu'en des choses légères , et par des manquemens de charité en ne l'aimant pas comme nous-mêmes ? Car encore que nous tâchions de nous acquitter do nos devoirs pour ne point tomber dans le péché , ce n'est pas être dans la disposition que nous devons avoir pour être entièrement unies à la volonté de Dieu, Or, quelle est, à votre avis, mes
Filles , sa volonté ? C'est que nous devenions si parfaites que nous ne soyions qu'une même chose avec lui et avec son Père, comme il le lui a demandé pour nous. Mais voyez, je vous prie, combien de choses nous manquent pour arriver à cet état. Je vous assure que lorsque j'écris ceci , je souffre une grande peine de m'en voir si éloignée , et cela seulement par ma faute y n'étant point nécessaire que Dieu nous fasse pour ce sujet de nouvelles grâces , puisqu'il suffit qu'il nous ait donné son Fils pour nous enseigner la manière dont nous devons nous conduire. Ne vous imaginez pas néanmoins que cela s'entende de telle sorte que cette conformité à la volonté de Dieu nous oblige, quand nous perdons un père ou en frère, à n'en avoir point de sentiment , et à souffrir avec joie les peines et les maladies qui nous arrivent. Ce seroit passer trop avant; et si l'on examine bien de quels mouvemens sont poussés ceux qui semblent en user ainsi, on trouvera que la plupart ne font que par nécesssité ce qu'ils paroissent faire par vertu* ; et il n'en faut point de meii ; leure preuve que tant d'actions sembla ; Lies des Philosophes païens, dont un*
sagesse humaine qui n'est que folie devant Dieu, étoit la seule cause. Il ne nous demande que deux choses dans ces rencontres : l'une de Paimer , et l'autre d'aimer notre prochain. C'est donc à cela que nous devons travailler , puisque pourvu que nous les accomplissions fidelJement nous ferons sa volonté et serons unies à lui. Mais il paroît assez , comme je l'ai dit , que nous sommes fort éloignées de nous en acquitter en la manière que nous le devrions pour contenter pleinement un si grand maître. Je le prie de nous faire la grâce d'entrer dans une si sainte disposition ; et nous y entrerons sans doute si nous le voulons d'une volonté pleine et déterminée*
La marque la plus assurée pour savoir si nous pratiquons fideïïement ces deux choses est, à mon avis , d'avoir un amour sincère et véritable pour noire prochain. Car nous ne pouvons connoître certainement jusqu'où va notre amour pour Dieu , quoiqu'il y ait de grarides marques pour en juger ; mai»
nous voyons beaucoup plus clair en ce qui regarde l'amour du prochain ; et plus vous y avancerez , mes Sœurs /plus vou£ vous devrez tenir assurées que vous avancez dans l'amour de Dieu, parce que celui qu'il nous porte est si grand qu'il récompense , par l'augmentation de cet amour, celui qu'il voit que nous avons pour notre prochain, et cela par diverses voies qui me paroissent si visibles que je ne puis en douter. Nous ne saurions donc trop faire de réflexion sur la manière dont nous agissons , puisque c'est avec perfection nous pouvons croire être en assurance , à cause que la nature humaine a été si corrompue par le péché, que nous n'arriverons jamais à cet amour parfait de notre prochain que par notre amour pour Dieu , qui en est comme la racine et la source.
Puis donc , mes Filles , que ceci nous est d'une telle conséquence , prenons-y garde jusques dans les moindres choses, sans nous arrêter à ces grandes pensées qui nous viennent en foule dans l'oraison, de ce que nous voudrions faire pour le prochain et pour le salut d'une seule amc , à quoi , si nos actions ne répondent pas, nous devons considérer ces pensées
l'imagination et les puissances , et tant d'autres choses qui se passent dans notre intérieur. Hélas , mes Sœurs, qu'il est facile de voir qui sont celles d'entre vous qui aiment véritablement le prochain , et celles qui ne l'aiment pas avec tant de perfection l Que si vous connoissiez bien l'importance de cette vertu , avec quelle application et quelle ardeur ne vous porteriez-vous pas à la pratiquer l
Lorsque je vois d'antres personnes si attachées à leur oraison qu'elle» n'oseroient se remuer , ni tant soit peu en détourner leurs pensées, de crainte de perdre quelque chose du plaisir qu'elles j prennent et de la dévotion qu'elles y ont, je n'aî pas peine à juger que puisqu'elles croyent que tout consiste en cela y elles ne savent guères par quelle voie on arrive à l'union. Non T non, mes Sœurs , ce n'en est pas là le chemin. Dieu ne se contente pas des paroles et des pensées , il veut des effets et des actions- Si donc vous voyez une malade que vous puissiez soulager en quelque chose, quittez hardiment cette dévotion pour l'assister , compatissez: à ce qu'elle souffre j que sa douleur soit aussi la vôtre , et si pour la faire manger il vous faut jeûner , jeunez avec joie non-seulement pour Tamouf d'elle , mais pour l'amour de Dieu qui vous le commande. C'est là la véritable union , puisque c'est n'avoir point d'autre volonté que la sienne. Si vous entendez donner de grandes louanges h quelques-uns , soyez-en plus aises que si on vous louoil vous-mêmes. Cela vous sera Lien facile si vous êtes humbles , et vous ne pourriez , au contraire , voir sàns peine qu'on vous louât. Que s'il y a du mérite à se réjouir d'entendre publier les vertus de ses Sœurs , il n'y en pas moins h ressentir autant de déplaisir de leurs fautes que dès vôtres propres , et à faire tout re que vous pourrez pour les couvrir.. *o me suis beaucoup étendue ailleurs sur ce sujet , parce que je sais que nous ne pouvons sans nous perdre , dont Dieu: veuille nous préserver , manquer à ce que je viens de dire. Mais pourvu que vous le pratiquiez, vous devez toujours espérer d'obtenir dfc Dieu la grâce d'arriver à cette union dont }%i parlé , au lieu que si vous n'avez point cet amour du prochain , quoique vous ayez de la dévo~ tion et sentiez des douceur* qui vous feront paroître que vous serez arrivées jusqu'à avoir quelque petite suspension dans
Poraison de quiétude, ainsi que quelquesunes se l'imaginent aisément et se persuadent qu'alors tout est fait, croyez-moi, vous n'êtes point arrivées à celte union. Demandez donc à Dieu du fond du cœur qu'il vous donne avec plénitude cet amour pour le prochain , et après laissez-le faire. Sa bonté est si grande qu'il vous accordera plus que vous ne sauriez désirer r pourvu que vous vous fassiez violence pour assujettir en toutes choses votre volonté à la sienne , que vous oubliez vos intérêts pour ne penser qu'à lui plaire malgré la répugnance de la nature , et que vous n'appréhendiez aucun travail lorsque vous rencontrerez des occasions de soulager votre prochain. Que si cela vous semble pénible , considérez , me* Sœurs , ce que l'amour que notre divin. Epoux noirs porte lui a fait souffrir , lorsque pour nous délivrer de la mort et d'une mort éternelle , il en a souffert sur la croix une si terrible.
La Sainte compare l'oraison d 1 union à un ma> riage spirituel de Famé avec Dieu ; dit que c'est dans cettç cinquième demeure que se fait comme la première entrevue de l'E- poux et de l'Epouse , et qu'il n'y a point de soin qu'on ne doive prendre pour rendre inutiles les efforts que tait le démon afin de tâcher à porter l'ame à retourner en arrière. Préparation à l'intelligence de la sixième demeure* ~
Il me- semble , mes Filles-, que je vous, ai laissées dans le désir de savoir ce que devient cette colombe , et où elle s'arrête po rr se reposer , lorsque f ai dit que ce n'est pas en des contentemens terrestres ni en des goûts spirituels qu'elle trouve son repos. Son vol la porte sans doute beaucoup plus haut * r et je ne puis vous satifaire sur ce sujet que dans fa dernière demeure dont il me reste à parler. Dieu veuille rappeler ma mémoire et m'assister pour l'écrire ; car cinq mois se sont passés depuis que j'en suis demeurée là; et comme ce mal de tête dont je suis toujours travaillée ne me permet pas de relire ce que Récris , je pourrai tomber eu plusieurs redites , mais cela importe de peu , puisque ce n'est qu'à mes Sœurs que je parle.
J'éclaircirai, au moins le mieux que je pourrai, ce que cette union me paroîfc être ; }e me servirai pour cela >: selon ma coutume , d'une comparaison , et reviendrai ensuite à ce petit papillon 3 qui encore qu'il voie toujours sans s'arrêter, à cause qu'il ne trouve point de véritable repos dans lui-même , ne laisse pas de faire du bien à soi et aux autres. Je vous ai déjà dit diverses fois que Dieu contracte ua mariage spirituel entre lui et les ames ; et noua ne saurions trop le remercier de vouloir , par un tel excès ' de sa bonté , se tant humilier pour l'amour de nous. J'avoue que cette comparaison est grossière , mais je n'en sais point qui exprime mieux ce que je veux dire que le Sacrement de mariage parce qu'encore qu'il y ait cette grande différence
enlre le mariage dont je veux parler et le mariage ordinaire , que Pun est tont spirituel, au lieu que l'autre est corporel , ils ont cela de commun que l'amour en est le lien. Les opérations de celui dont j'ai à traiter maintenant sont si pures , si subtiles , si vives , si pénétrantes et pleines de tant de consolation et de douceur, que nulles paroles ne sont capables de les exprimer; mais Notre-Seigneur sait bien les faire sentir. ' Il me semble qne l'union n'accomplit pas entièrement ce mariage spirituel , et qu'ainsi que lorsque dans le monde on veut faire un mariage , on s'informe Je l'humeur des personnes et de leurs inclinations , et Ton fait qu'elles se voient pour être encore plus assuré si elle» seront satisfaites l'une de l'autre ; de même , présupposant que ce mariage spirituel étant déjà en ces termes, l'ame eonnoît l'extrême bonheur que ce lui sera, et est très-résolue de soumettre entièrement sa volonté à celle de son divin Epoux , et que d'un autre côté , cette suprême Majesté la voyant dans cette disposition veut bien , pour lui faire connoître jusqu'à quel point va l'excès de l'honneur qu'il est résolu de lui faire,,
en venir avec elle à une entrevue ; je puis dire que cela se passe de la sorte dans cette oraison d'union , parce qu'elle dure si peu, que tout ce que l'ame peut faire est de connoître d'une manière ineffable quel est ce divin Epoux qui veut Phonorer de la qualité de son Epouse , et les sens et les puissances ne pourroient en mille années acquérir la connoissancc de ce qu'elle comprend dans ces momens. Mais Lien que cette vue dure si peu y les perfections infinies de cet incomparable Epoux font une telle impression dans cette ame , qu'elles la rendent plus digne qu'elle^n'étoit de lui être unie par un* #i saint mariage , parce qu'elles augmentent encore de telle sorte son amour et son respect pour lui r qu'il n'y a rient qu'elle ne veuille faire pour lui plaire afin de posséder un tel bonheur. Que si au Heu de sé donner toute entière à cet immortel Epoux elle étoit si malheureuse que de s'attacher d'affection h quoi que* ce soit hors de lui, il l'abandonneroifc aussitôt , et elle se trouveroit privés de ces faveurs inestimables».
Ames chrétiennes, à quiNotre-Seigneur a fait la grâce d'arriver jusqu'à ces termes, je vous conjure par lui-même de veiller sans cesse sur votre conduite , et d'éviter les occasions qui pourroient vous faire tomber , parce qu'en cet état l'ame n'est pas encore assez forte pour s'exposer sans péril , ainsi qu'elle le pourrait faire après que ce mariage céleste aurait été accompli dans la sixième demeure. Car , ici cet Epoux et celte Epouse ne s'étant vus qu'une seule fois, il n'y a point d'efforts que le démon ne fpsse pour traverser ce mariage ; au lieu que lorsqu'il est achevé, et qu'il voit que cette heureuse Epouse n'a plus d'autre volonté que celle de soi* saint Epoux , il n'ose entreprendre d'ébranler sa fidélité , parce qu'il sait qu'il ne le pourrait faire qu'à sa confusion et à sa honte r et qu'elle en tirerait de l'avantage.
J'ai vu , mes Filles, des ames fort élevées , qui étant arrivées à cet état , c'està-dire , à cette entreyue avec leur Epoux , sont tombées dans les pièges des démons ;
tout l'enfer, comme je l'ai dit, se joignant ensemble dans ces rencontres , à cause que ces malheureux esprits savent qu'il ne s'agit pas seulement de leur faire perdre une ame , mais plusieurs. Comment pourroient-ils l'ignorer , après tant d'expériences qu'ils en ont faites , et nous en douter , et en rendre trop de grâces à Dieu , lorsque nous considérons la quantité d'âmes qu'une seule lui acquiert quelquefois ; la multitude de celles que les Martyrs ont converties ; combien sainte Ursule en a conduit dans le ciel j et le grand nombre de celles que saint Domique , saint François , et d'autres Fondateurs d'Ordres ont , par de semblables grâces , arrachées des mains de ces princes des ténèbres ? Or , qui leur a donné ce pouvoir , sinon les efforts qu'elles ont faits pour ne pas perdre par leur faute les avantages qui se rencontrent dans ce divin mariage ? Dieu n'est pas , mes Filles , moins disposé qu'il étoit alors à nous accorder ces grâces ; et j'oserai dire qu'il l'est encore davantage en quelque manière , parce qu'il y va de son service de nous mettre en état de désirer de les recevoir , tant il y a aujourd'hui peu de personnes , en comparaison de ce qu'il y
en avoit alors , qui n'aient pour fin qnt son honneur et sa gloire. Nous nous aimons trop ; nous n'avons que trop de soin de notre conservation ; et quelle erreur peut être plus grande ? Eclaireznous , Seigneur, de votre divine lumière, afin de nous empêcher de tomber dans de si dangereuses ténèbres.
11 vous viendra peut-être , mes Sœurs, dans l'esprit deux difficultés. La première, comment il se peut faire qu'une ame aussi soumise que je l'ai dit à la volonté de Dieu , et qui ne veut point faire la sienne, soit capable d'être trompée, lorsqu'elle est si détachée du monde, qu'elle fréquente^les Sacremens , et se peut dire être en la compagnie des Anges , puisque, par la miséricorde de Dieu, elle n'a autre désir que de le servir , qui est un avantage que n'ont pas ceux qui , étant encore engagés dans le siècle , se trouvent . exposés aux occasions de l'offenser. Je demeure d'accord que ces grâces dont on est redevable à la bonté de Dieu sont si grandes, qu'il n'y a pas sujet de s'étonner que vous ayez ces pensées ; mais je ne vois pas néanmoins qne, quelque heureux que soit l'état où l'on est dans cette cinquième demeure , on y soit dans une