Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 9)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je me souviens sur ce sujet de ce que dit l'Epouse dans le Cantique : Le Roi m'a menée dans ses celliers ; car> vous voyez qu'elle ne dit pas qu'elle y soit entrée d'elle-même; et qu'elle dit ailleurs : qu'elle alloit cherchant de tous côtés son bien-aimé. Or > je considère le centre de notre ame , comme un cellier dans lequel Dieu nous fait entrer quand il lui plaît et comme il lui plaît , par cette admirable union , afin de nous y enivrer saintement de ce vin si délicieux de sa grâce , sans que nous y puissions rien contribuer que par l'entière soumission de notre volonté à la sienne > nos autres puissances et tous nos sens demeurant à la porte comme endormis , lorsque Dieu entre dans ce centre de notre ame , les portes fermées , de même qu'il apparut à ses disciples , en leur disant : La paix soit avec vous ; et qu'il sortit du sépulchre , sans ôter la pierre qui en fermoit l'entrée. Vous

Terrez , dans la septième demeure , que cette suprême Majesté veut que Pame étant dans lui-même comme dans son centre , y goûte un bonheur encore plus grand que celui dont elle jouit en celle-ci. Mais si nous demeurons toujours , mes Filles , dans notre bassesse et notre misère , et ne considérons point que nous ne sommes pas dignes de servir un si grand Seigneur , comment pouvons-nous esj)érer d'acquérir la connoissance de ces merveilles ? Qu'il soit loué à jamais. Ainsi soit-il. "

Comparaison de l'ame avec un ver à soie ,, pour faire connoître une partie de ce qui se passe entre Dieu et elle dans l'oraison d'union, en cette cinquième demeure.

De V oraison d 'union , et comparaison de Vame avec un ver à soie.

Il vous semblera peut-être, mes Sœurs, que j'ai parlé de tout ce que Ton voit dans cette cinquième demeure ; il m'en reste néanmoins encore beaucoup à rapporter, et vous pouvez vous souvenir que j'ai dit qu'il y a du plus et du moins ; mais ce n'est pas en ce qui regarde l'union , car je n'y puis rien ajouter.

Quand les aboies à qui Dieu fait ces grâces se disposent à en recevoir de plus > grandes , que n'opère-t-il point en elles ? J'en dirai quelque chose , comme aussi jde la manière dont cela se passe 5 et je me servirai , pour me faire mieux entendre , d'une comparaison qui me paroît y être fort propre , parce qu'elle fera voir qu'encore que Notre-Seigneur fasse tout en cela , nous ne laissons pas de faire beaucoup , en nous disposant à recevoir ' ces faveurs.

Voici donc quelle est la comparaison dont je prétends me servir. Comme vous savez par quelle admirable manière se fait la soie > et dont il n'y a que Dieu qui puisse être l'auteur , vous n'ignorez pas que cette graine qui ressemble à de petits grains de poivre , et qui paroissoit morte , étant animée par la chaleur, produit des vers , dans le même temps que les mûriers poussent des feuilles propres à les nourrir ; et qu'après que ces petits animaux sont devenus assez grands , ils tirent la soie de leur propre substance >

la filent , en forment une coque , s'y enferment, et y trouvent la fin de leur vie ; et qu'ensuite , au lieu que ces vers étoient assez grands et difformes-, il sort de chacune de ces coques un petit papillon blanc, fort agréable.

Que si nous ne voyons point cela , et qu'on nous le recontât , comme étant arrivé en des temps fort éloignés de nous , pourrions-nous le croire ? Et quelle raison seroit capable de nous persuader qu'un petit animal sans raison, tel qu'est un ver ou une mouche à miel , fussent si industrieux et si diligens à travailler pour notre utilité , et qu'il en coûtât la vie à ce pauvre ver ? Il n'est pas besoin , mes Sœurs , de m'étendre davantage sur ce sujet; ce peu suffit pour vous servir, durant quelque temps , de matière de méditation, et vous faire faire des réflexions sur les merveilles de la sagesse de notre Dieu. Que seroit-ce donc si nous connois.sions les propriétés de toutes les choses qu'il a créées ? Nous pouvons sans doute tirer un grand avantage de nous occuper ■ des pensées de son infinie grandeur , et et de nous réjouir de l'honneur que nous avons d'être les épouses d'un si sage et sipuissant Roi.

Maïs je reviens à ma comparaison^ Quand ce ver mystérieux , qui est notre ame qui étoit comme morte par le péché et dans les occasions de continuer à le commettre, commence d'être animé par la chaleur du Saint-Esprit , en profitant de ce secours général que Dieu donne à tous y par le moyen des remèdes dont il a laissé la dispensation à son Eglise , tels que sont la fréquentation des Sacremens la lecture des bons livres , et les prédications ; et que ce ver se nourrit aussi de saintes méditations , jusqu'à ce qu'il soit devenu grand , qui est ce qui fait à mon sujet ; alors il travaille à faire la soie , et à former cette coque qui est comme la maison où il doit finir sa vie. Or 5 c'est de cette maison que j'entends parler, qui n'est autre chose que JesxjsChrist, selon cette parole de saint Paul : Notre vie est cachée en Dieu, et JésusChrist est notre vie.

Vous voyez donc , mes Filles , ce que nous pouvons en ceci , avec l'assistance de Dieu , pour faire qu'il soit lui-même notre demeure , comme il Test dans cette oraison > qui est -de travailler de notre côté à bâtir cette demeure , ainsi que le ver à soie travaille à faire sa coque- U

vous semblera peut-être qu'en parlant de la sorte , je prétende que nous puissions ôter ou donner quelque chose à Dieu , puisque je dis qu'il est lui-même notre demeure , et que nous pouvons travailler à bâtir cette maison , et nous y loger. Mais je suis très-éloignée de croire que nous soyons capables d'ôler ou de donner quelque chose à Dieu; ce n'est que de nous-mêmes que j'entends que nous pouvons retrancher ou ajouter , comme fon! ces petits animaux , et que nous n'aurons pas plutôt fait tout ce qui dépend de nous , qu'encore que ce travail ne soit presque rien Notre-Seigneur l'unira à son, infinie grandeur , et en rehaussera tellement le mérite , qu'il le jugera digne d'en être lui-même la récompense ; et qu'ainsi , bien que ce soit lui qui ait presque tout fait > iL joindra avec tant de bonté nos petits travaux aux grands travaux qu'il a soufferts , qu'ils deviendront une même chose.

Courage donc , mes Filles ; ne perdons pas un moment pour travailler à un si important ouvrage , en renonçant à notre amour -propre , à notre volonté , et à toutes les choses de la terre ; en faisant des œuvres de mortification et de géiûtence ; en nous occupant à l'oraison , et en pratiquant l'obéissance et toutes les autres vertus , dont vous êtes si bien instruites que je n'ai qu'à souhaiter que vos actions soient conformes à vos connoissances. Que ce ver meure , mes Filles 5 après avoir accompli l'ouvrage pour lequel il a été créé. Sa mort nous fera voir Dieu 7 et nous nous trouverons comme abîmées dans sa grandeur , de même que ce ver est caché et comme enseveli, dans sa coque. Mais remarquez qu'en disant que nous verrons Dieu , je l'entends en la manière qu'il se donne à connoître dans cette sorte dunion.

Voyons maintenant ce que fait ce ver , lorsqu'après être mort au monde dans cette oraison , il se convertit en un papillon , qui est le sujet auquel se rapporte tout ce que je viens de dire. Qui pourroit exprimer quel est l'état où se trouve une arae, après avoir été unie à cette grandeur incompréhensible de Dieu, et comme plongée dans lui-même, quoique ce temps n'ait duré qu'une demi-heure, ne croyant pas qu'il aille jamais à davantage ? Je puis vous dire avec vérité que cette am« ne se connoît plus elle-même, parce qu'il n'y a pas moins de différence entre ce

qu'elle étoit auparavant , et ce qu'elle est alors, qu'entre un ver laid et difforme, et un papillon blanc et très - agréable. Celte ame ne sait comment elle a pu se rendre digne de posséder un si grand bonheur , ni d'où il a pu lu i venir. Elle se trouve dans un continuel désir de louer Dieu 5 et de souffrir pour son service de grands travaux et mille morts , s'il étoit possible ; elle brûle du désir de faire pénitence; elle a un amour incroyable pour la retraite et la solitude ; et elle souhaite avec tant d'ardeur que chacun connoisse et rende à Dieu ce qui lui est dû , qu'elle ne peut , sans en ressentir une extrême peine, voir qu'on l'offense. Mais je parlerai plus particulièrement de ces choses dans la demeure suivante , qui a tant de conformité avec celle-ci , que c'est presque la même chose , excepté en ce qui regarde les effets , qui sont fort différens , parce , comme je l'ai dit, que lorsqu'une ame à qui Dieu a fait la grâce d'arriver à cette cinquième demeure , s'efforce de passer plus outre , il opère de merveilleux effets en elle.

Quoique co petit papillon n'ait jamais été en si gj#nd repos, on ne sauroit voir, sans en donner de grandes louanges à

Dieu , quelle est alors son inquiétude. 11 ne sait où aller, ni où se reposer , parce qu'après avoir joui d'un si grand bonheur , tout ce qu'il voit sur la terre lui déplaît , principalement quand Dieu l'a favorisé diverses fois de semblables grâces, et comme enivré de ce vin délicieux qui produit, à chaque fois que Ton en boit, de si grands effets.

L'ame , qui est ce petit papillon , ne regarde plus alors que comme méprisable ce qu'elle faisoit pour former peu à peu sa coque , lorsqu'elle n'étoit encore qu'un ver. Car , les ailes lui étant venues , et ainsi pouvant voler , pourroit-elle se contenter de marcher seulement pas à pas ?* Ses désirs de plaire à Dieu sont si ardens , qu'elle ne trouve rien de difficile en ce qui regarde son service. Elle ne s'étonne plus des actions merveilleuses des Saints, parce qu'elle sait par expérience que Dieu assiste et transforme de telle sorte les ames , qu'elles ne paroissent plus être les mêmes , tant leur foiblesse , en ce qui regarde la pénitence, est changée en force; et elle se trouve tellement délivrée de l'attache des parens., des amis , et des autres choses d'ici-bas , qu'au lieu qu'auparavant toutes ses résolutions et tous ses

çffbrts lui étoient inutiles pour s'en sépareF d'affection , et qu'au contraire , elle s'y voyoit de plus en plus engagée , elle voudront maintenant n'y renoncer que pour plaire à Dieu , et non pas par obligation ; et enfin tout la lasse et la dégoûte, parce qu'elle a éprouvé que Dieu est capable de la mettre dans ce véritable repos qu'elle ne peut attendre des créatures.

II pourra sembler que je m'étends trop sur ce sujet ; mais je pourrois en dire beaucoup .davantage ; et ceux à qui Dieu fait de semblables faveurs trouveront que j'en dis trop peu. Faut-il donc s'étonnçr que ce papillon , qui ne trouve rien sur la terre qui lui puisse plaire , ne sache en quel lieu s'arrêter? Car, de retourner d'où il est sorti, cela n'est pas en soa pouvoir , s'il ne plaît à Dieu de lui faire encore la même grâce. Seigneur , que de nouvelles peines commence alors de souffrir cette ame , et qui croiroit qu'elle en dût ressentir après avoir été favorisée d'une faveur si sublime ? Mais c'est une nécessité inévitable de porter toujours notre croix en ce monde , d'une manière ou d'une autre.

"Que si quelqu^m me disoit qu'après être arrivé dans cette cinquième demeure*

on jouit toujours d'un plein repos et d'uri parfait contentement , je lui répondrois qu'il n'y est jamais entré, mais seulement peut-être dans la demeure précédente , où il a goûté quelque plaisir au-^ quel la foiblesse de son naturel aura contribué y ou par quelque fausse paix dont le démon Fa flatté > pour lui faire ensuite une plus cruelle guerre \ quoique je ne veuille pas , en parlant de la sorte , dire que l'ame ne trouve la paix , et même une grande paix , dans cette cinquième demeure, puisque les travaux qu'elle endure sont d'un tel prix , et la cause qui les fait embrasser si excellente , qu'ils produisent la paix et la joie.

Ce dégoût que l'on a des choses du inonde , cause un si grand désir d'en sortir que l'on n'y trouve de soulagement qu'en pensant que Dieu veut que nous vivions dans cet exil ; et encore cela ne suffit-il pas , parce que , nonobstant tous ces avantages dont j'ai parlé , l'ame n'est pas encore entièrement soumise à la volonté de Dieu , comme on le verra dans la suite. Elle ne laisse pas néanmoins de s'y conformer , quoique avec peine , et sans pouvoir s'empêcher de répandre quantité de larmes , toutes les fois qu'elle fait

oraison. Je crois que cette peine procède de voir que Dieu > au lieu d'être honoré comme il devroit l'être , est tant offensé , et que tant de Maures et d'hérétiques se perdent. Mais ce qui P à mon avis , afflige le plus cette ame , c'est le nombre de catholiques qui tombent dans le même malheur , parce qu'encore qu'elle sache que la miséricorde de Dieu est grande > et que, quelque méchant que l'on soit, on peut se convertir et se sauver, elle appréhende la condamnation de plusieurs.

O merveilleux effet de la puissance de Dieu ! 11 n'y avoit que peu d'années , et peut-être que peu de jours que celte ame ne pensoit qu'à elle-même 5 et qui lui a donc donné ces sentimens si grands et si vifs , que l'on ne sauroit acquérir durant plusieurs années de méditation , quelque application que l'on y apporte? Car il est vrai , mes Filles , que quand nous employions non -seulement plusieurs jours , mais plusieurs années à considérer quel malheur c'est d'offenser Dieu ; que ceux qui se damnent de la sorte sont ses enfans et nos frères ; le péril dans lequel nous sommes , et l'avantage que ce nous seroit de* sortir de cette misérable vie y cela ne

suffiroit pas pour nous donner de tels sen<- timens, étant certain qu'il y a une grande différence entre la peine que souffrent ces ames , et celle que nous souffrons , puisqu'encore que nous puissions , avec Fassistance de Dieu, nous beaucoup occuper de ces pensées , nous n'en sommes pas pénétrées de douleur jusque dans le fond du cœur, ainsi que le sont ces ames, sans qu'elles y contribuent rien par ellesmêmes j et quelquefois sans le vouloir* Qu'est-ce donc que cela ? et quelle en peut être la cause ? La voici , mes Sœurs* Ne vous souvenez-vous pas de ce que je vous ai dit sur un autre sujet, que NotreSeigneur a conduit PEpouse dans son cellier , plein d'un vin si délicieux, et l'a comme saintement enivrée de son amour? Or , ceci est une même chose. Car, cette ame s'étant entièrement abandonnée à son adorable conduite , l'amour qu'elle lui porte la rend si soumise à sa divine volonté , qu'elle ne désire ni ne veut autre chose sinon qu'il dispose d'elle comme il lui plaira ; mais c'est une grâce que je crois qu'il n'accorde qu'aux ames qu'il regarde comme étant absolument à lui. On peut dire qu'il les scelle alors de son sceau, sans qu'elles sachent de quelle

sorte cela se fait. Elles sont comme de la xsire sur laquelle on imprime un cachet «fu'elles ne sauroient imprimer ni s'amollir ^lles -mêmes , tout ce qu'elles peuvent tétant de recevoir cette impression sans y résister.

(*) O bonté merveilleuse de mon Dieu! de vouloir ainsi tout prendre sur lui , et de se contenter que cette cire , qui est notre volonté , n'y apporte point de résistance ! Vous voyez donc , mes Filles, de quelle sorte il agit en ceci , lorsque pour faire connoître à Pame qu'elle est à lui , il lui fait cette extrême grâce de la traiter comme il a traité son Fils en cette vie. Car , qui devoit plus que Jésus-Christ désirer d'en sortir ? et ne le témoigna-t-il pas dans la cène , quand il dit : J'ai déliré avec un extrême désir , et le reste. Si je vous demande, Seigneur, comment vous ne vous représentiez point les extrêk mes souffrances d'une mort si douloureuse , je sais que vous me répondrez

(*) Lorsque la Sainte dit que les ames qui sont en cet état connoissent qu'elles sont à Dieu par le désir qu'elles ont de mourir , afin de jouir de sa présence , elle ne prétend pas dire que cette connoissance est infaillible , mais seulement qu'elle est moralement et probablement certaine.

que , quelque grandes qu'elles fussent ; voire désir de sauver les hommes les surpassoit de beaucoup , et que les travaux que vous avez supportés durant tout le cours d'une vie aussi laborieuse qu'a été la vôtre , vous la faisoient mépriser.

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