Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 12)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce grand Dieu veut par-là nous faire connoître quelle est sa suprême Majesté et notre extrême misère ; et cette connoissance nous est très-utile, comme on le verra dans la suite.

Que fera donc une ame qui se trouvera durant plusieurs jours dans cette peine ? Si elle prie , c'est comme si elle »c prioit pas j car comment tixeroit - elle

de la consolation de ses prières , puisqu'elle n'y comprend rien quand même elles ne seroient que vocales ? Quant aux mentales ce n'en est pas alors le temps y les puissances en étant incapables. La solitude , au lieu de lui servir lui nuit', et ce lui est un autre tourment , parce qu'elle ne peut ni parler , ni souffrir que Ton lui parle. Ainsi quelque effort qu'elle fosse, elle est dans un tel dégoût et dans un tel chagrin pour ce qui est de l'extérieur, qu'il est facile de s'en apercevoir , et l'on ne sauroit exprimer ce qu'elle souffre , parce que ce sont des peines et des tourmens. spirituels auxquels on ne peut donner de nom qui leur soit propre. Je ne sais point de meilleur remède que de s'occuper à des couvres extérieures de charité , et d'espérer en la miséricorde de Dieu , qui n'abandonne jamais ceux qui ont recours à son assistance. Qu'il soit béai aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Des peines intérieures que i'ame souffre dans cette sixième demeure , mais que procédant de son amour pour Dieu, elles lui sont si agréables qu'elle ne voudroit pas les voir cesser.

Je ne dirai rien ici des peines extérieures causées par les démons , parce qu'elles ne sont pas si fréquentes ni à beaucoup près si pénibles qu'avant que Fon fut arrivé à cette sixième demeure , à cause que ces tentations ne pouvoient aller , à mon avis , jusqu'à rendre les puissances incapables d'agir et à troubler Famé de telle sorte qu'il ne lui reste pas assez de raison pour connoître qu'ils ne sauraient faire plus de mal que Dieu leur permet d'en faire , et que lorsque cette connoissance nous reste , tous leurs efforts sont méprisables en comparaison de ce que je viens de dire.

En traitant dans cette demeure des différentes maûières d'oraison et deigraces de Dieu, je parlerai de quelques autres peines intérieures qu'il est facile de juger par l'état où elles laissent le corps, être encore plus grandes que celles que l'on a vues dans le chapitre précédent , mais qui ne méritent pas le nom de peines, puisque l'ame en les souffrant, connoît que ce sont de grandes faveurs de Dieu et qu'elle en est très-indigne.

Ces peines arrivent lorsque Ton est prêt à entrer dans la septième demeure. J'en rapporterai quelques-unes, car de les rapporter toutes il me seroit impossible, ni de les bien faire entendre , parce qu'elles sont d'une nature beaucoup plus élevée que les précédentes que je n'ai pu expliquer que si imparfaitement. Dieu veuille , s'il lui plaît, par les mérites de son Fils , me favoriser de son assistance.

Il semble que nous ayons oublié notre colombe , mais nous ne l'avons pas néanmoins quittée de loin , puisque ces peines dont je parle servent à lui faire prendre un plus grand vol. Je vais donc commencer- à parler de la manière dont son saint Epoux traite avec elle , et qu'il lui fait auparavant tant désirer par des sentimens si imperceptibles, que l'ame qui *st cette heureuse colombe ne s'en

aperçoit point , et que je ne crois pas pouvoir faire comprendre , sinon à ceux qui les ont éprouvés , parce que procédant du plus intérieur de Pame , je ne sais point de comparaison qui soit capable de les faire concevoir. Nous ne pouvons rien y contribuer , et ces sentimens sont fort différens de ce que j'ai nommé des goûts.

Il arrive souvent que sans que Ton y pense ni que Ton ait Pesprit attentif à Dieu, il se sert de ce moyen pour réveiller Pame comme par un éclair ou par un coup de tonnerre. Elle n'entend néanmoins aucun bruit , mais sait seulement avec certitude que Dieu Pappelle , et quelquefois si fortement , surtout dans les commencemens , qu'il la fait trembler et se plaindre , quoiqu'elle ne souffre aucune douleur. Elle sent bien qu'elle est blessée sans savoir par qui ni comment , et cette blessure lui est si agréable qu'elle ne voudroit jamais en guérirComme elle connoît que son divin Epoux est présent , quoiqu'il ne paroisse pas , elle se plaint à lui avec des paroles toutes d'amour , même extérieures ; et quelque grande que soit sa peine , cette peine est si délicieuse que quand elle pourroit s'en

délivrer elle ne le voudrait pas , parce que le plaisir qu'elle en ressent surpasse de beaucoup celui qui se rencontre dans cet état de l'oraison de quiétude que Ton nomme absorbement , quoique cet absorbement , qui est comme une ivresse spirituelle, ne soit accompagné d'aucune peine.

Encore , mes Sœurs , que je fasse tous mes* efforts pour tâcher à vous faire entendre quel est l'effet de cet amour , je ne sais comment je le pourrai , puisqu'il semble qu'il y ait de la contrariété entre dire que l'ame connoît clairement que son Epoux est avec elle, parce qu'il l'appelle par des signes si certains et une mar nière de sifflement si pénétrante , qu'elle n'en sauroit douter , et dire que néanmoins il ne se sert pour lui parler de dedans la septième demeure , qui est son palais et le séjour éternel de sa gloire , que d'une espèce de voix qui n'est point articulée, et à laquelle toute les puissances de l'ame ne comprennent rien.

« O Dieu tout-puissant, que vos se« crets sont incompréhensibles ! et quelle « différence n'y a-t-il point entre les cho^ « ses purement spirituelles et tout ce « qui est ici-bas , puisque Ton ne sauroit

« faire comprendre quelle est celle dont « je viens de parler ? Quoiqu'elle soit si « petite en comparaison de tant d'autres « que vous opérez dans les ames , elle « produit fin si grand effet qu'elle déta« che l'ame de tout désir , parce qu'elle « ne sait plus que souhaiter lorsqu'elle « se croit assurée que son Dieu est avec « elle. »

Vous me direz peut-être , mes Soeurs si elle est dans cette créance , que peutelle donc désirer? Quelle peine peut-elle avoir ? et que peut-elle souhaiter davantage ? Je ne sais que vous répondre , sinon que je suis très-assurée que l'ame souffre une peine qui pénètre jusque dans le fond de ses entrailles % et qu'il lui semble qu'on les lui arrache lorsque son divin Epoux veut en retirer le dard dont il l'a blessée , tant est grand le sentiment de l'amour qu'elle lui porte.

En écrivant ceci, il me vient dans l'esprit que c'est peut-être comme une étincelle qui sort de cet ardent brasier d'amour qui est Dieu même , laquelle rejaillissant sur l'ame , peut bien lui faire sentir quelle est l'ardeur de ce feu , mais n'est pas capable de la consumer entièrement, et la laisse ainsi dans une

peine qui lui est très-agréable. C'est , à mon avis, la meilleure comparaison qu'on puisse èn donner , parce que cette douleur est si délicieuse qu'elle ne doit pas passer pour une douleur , et elle n'est pas toujours semblable , car tantôt elle dure long - temps et tantôt peu , selon qu'il plaît à Notre-Seigneur de se communiquer à l'ame sans qu'elle puisse y rien contribuer , h cause que cette opération est toute divine. Mais encore qu'elle dure assez longtemps , c'est toujours en augmentant ou diminuant, ne demeurant jamais en même état ; ce qui fait qu'elle n'embrase point entièrement Famé, à cause que lorsqu'elle commence à s'enflammer, cette étincelle qui s'éteint ]a laisse dans le désir de souffrir de nouveau la douleur que cette opération lui ' faisoit sentir, parce qu'étant une dou• leur toute d'amour, elle lui paroît trèsdouce et très-désirable.

Il n'y a point ici sujet de demander si cela procède ou de notre naturel , du de mélancolie , ou d'une tromperie du dérnon , ou de notre imagination , puisque cette même opération fait assez connoître qu'elle vient de ce séjour de gloire que Dieu habite où il n'y a rien

que d'immuable , et que les effets qu'elle produit sont fort différens de ceux qui se rencontrent dans les autres manières d'oraison où la suspension des puissances peut , par le plaisir qu'elles ressentent > nous causer quelque doute. Câr ici elles isont libres et les sens aussi , sans qu'encore qu'ils considèrent ce qui se passe y ils puissent détourner Pame de son application à son divin Epoux , ni augmenter ou diminuer l'heureuse peine qu'elle souffre.

Celui à qui Notre-Seigneur a fait cette grâce, n'aura pas peine à comprendre ce que je dis , et il doit beaucoup le remercier de ce qu'il n'a plus sujet d'appréhender qu'il y ait en cela de l'illusion. La seule chose qu'il y a sujet de craindre , est de n'en pas témoigner assez de reconnoissance. Car pourvu qu'il fasse tous ses efforts pour s'avancer de plus en plus dans la vertu , il sera capable d'aller bien loin et recevra de nouvelles grâces. J'ai connu une personne qui ayant passé quelque années en cet état en étoit si satisfaite , que quand il lui auroit fallu, durant un très-long-temps, souffrir de fort grands travaux pour le service de Dieu, elle s'en seroit tenue très-bien récomDigitized

. Que si vous me demandez , mçs Filles , pourquoi Ton se lient plus assuré en cet état que dans les autres , je réponds qu'il y en a , à mon avis , diverses raison^. La première , que les peines dont le ' diable est Fauteur ne sont jamais agréables comme celles dont je viens de parler. 11 peut bien y mêler quelque satisfaction qui paroît spirituelle j mais de joindre à des peines et de si grandes peines la tranquillité ei le plaisir , cela surpasse son pouvoir qui ne s'étend qu'à l'extérieur ; et ainsi les peines que cet esprit malheureux nous cause ne me paroissent jamais être douces et paisibles , mais inquiètes et pleines de trouble. La seconde raison est , que cette sorte de tempête qui n'inquiète point l ame, vient de l'une de ces régions jusqu'où la puissance de cet. esprit malheureux ne s'étend point. Et la troisième raison est , que l ame en tire d'ordinaire de grands avantages , tels que sont ceux de vouloir plus que jamais souffrir pour l'amour de Dieu , de renoncer à tous les contentemens de la terre et des conversations humaines, et autres choseS^emblables»

On connoît aussi très- clairement que ce n'est point une imagination , parce que de quelques artifices dont le diable se serve pour nous faire croire que nous sommes en cet état lorsque nous n'y sommes pas , cela lui est impossible , non plus que de nous persuader que nous n'y sommes pas lorsque nous y sommes , et si nous eo avions quelque doute, ce seroit une marque que ces mouvement ne viendroient pas de Dieu , puisque quand ils en viennent véritablement ils ne se font pas moins sentir qu'une voix forte et puissante se fait entendre à nos oreilles. '

De dire que ces mouvemens procèdent de mélancolie , il n'y a nulle apparence , parce que cette humeur forme toutes ces chimères dans l'imagination ; au lieu que ces heureux sentimens dont je parle procèdent du plus intérieur de l'ame. Il se peut faire que *je me trompe i mais il faudroit m'alléguer des raisons plus fortes pour me faire changer d'opinbti ; et je connois une personne qui encore qu'elle appréhendât extrêmement d'être trompée parles illusions du démon, n'a jamais pu concevoir la moindre crainte dans cette sorte d'oraison.

Notre-Seigneur emploie aussi d'ordinaire d'autres moyens pour réveiller l'ame, et il arrive quelquefois que priant localement sans penser à rien d'intérieur, on sent tout-d'un-coup comme l'odeur d'un parfum très-agréable qui se communique à tous les sens. Je ne dis pas néanmoins que ce soit une odeur , mais je me sers de cette comparaison pour montrer que c'est quelque chose de semblable qui fait connoître à l'ame que son Epoux est présent ; et la joie qu'elle en reçoit est si grande , qu'elle excite en elle un si ardent désir de continuer à le posséder, qu'elle ne trouve rien de difficile pour son service , et qu'il n'y a point de louanges qu'elle ne lui donne. Cette grâce procède de la même cause dont j'ai parle; mais elle n'est d'ordinaire accompagnée d'aucune peine , non plus que cet ardent désir de continuer à jouir de la présence de Dieu, et il me paroît aussi, pour les raisons que j'en ai rapportées , qu'il n y a nul sujet de craindre , mais seulement de tâcher de recevoir cette faveur avec de grandes actions de grâces.

De quelle sorte on se doit conduire à l'égard des esprits fbibles ou mélancoliques, qui s'imaginent d avoir vu et entendu dans l'oraison, ce qu'ils n'ont ni vu ni entendu. Marques auxquelles on connoît si 1rs paroles que l'on a , ou que Ton croit avoir entendues , sont de Dieu ou du démon.

Dieu réveille encore l'ame d'une autre manière; et quoiqu'il paroisse que ce soit par une faveur plus grande que les précédentes , il peut s'y rencontrer plus de péril ; ce qui m'oblige de m'arrêter quelque temps sur ce sujet. Ce sont diverses manières par lesquelles il parle à l'a me > dont les unes paroissent extérieures , les autres très - intérieures ; les uries, venir de la partie supérieure de l'ame , et les autres , être tellement extérieures, qu'on les entend de ses oreilles , comme l'on entend une voix articulée. Il peut souvent arriver que ce n'est qu'une imagination , principalement à l'égard des personnes

qui ont l'esprit foible , ou qui sont fort mélancoliques. Cela étant, il ne faut point s'arrêter à ce qu'elles disent, quoiqu'elles assurent l'avoir vu ou entendu , ni se mettre en peine de leur faire comprendre que c'est une illusion ; mais simplement les écouter et les traiter comme des malades ; et la Prieure et le Confesseur à qui elles rendront compte de ce qui se sera passé en elles , se contenteront de leur dire qu'elles ne fassent point état de semblables choses ; que ce n'est pas en quoi consiste le service que nous sommes obligées de rendre à Dieu , et que le démon en a trompé plusieurs en cette manière; à quoi, pour ne pas les affliger , il faut ajouter qu'elles ne seront peut-être pas de ce nombre. Que si on leur disoit que ce qu'elles croient avoir vu ou entendu n'est qu'un effet de mélancolie , elles n'auroient jamais Pesprit en repos , étant si persuadées de ce qu'elles rapportent , qu'elles jureroient qu'elles l'ont vu et entendu. Mais on doit leur faire discontinuer l'oraison , et employer toutes sortes d'efforts pour les empêcher de s'attacher à ces sortes de dispositions , parce qu'encore qu'elles ne leur préjudiciassent point,

malades pour nuire aux autres ; et aussi parce qu'il y a. toujours , en semblables choses, sujet de craindre, jusqu'à ce que l'on soit assuré qu'elles procèdent de l'esprit de Dieu. Ainsi , dans les commen- , cemens , le meilleur est toujours de ne s'y point attacher j car , si c'est Dieu qui agit , ce sera le moyen de recevoir encore de plus grandes grâces ; mais il ne faut pas que ce soit en inquiétant ces personnes , puisqu'elles ne peuvent faire que ce qu'elles font.

Pour revenir à ces diverses manières dontl'ame entend ou croit entendre qu'on lui parle , je dis qu'elles peuvent venir ou de Dieu , ou du démon , ou de notre imagination; et s'il plaît à Notre-Seigneur de m 'assister , je donnerai des marques qui en feront voir la différence » et connoître quand il y aura du péril , y ayant entre les personnes d'oraison plusieurs ames à qui cela pourra être utile. Vous ne devez pas croire , mes Sœurs , qu'il y ait du mal à ne point ajouter foi à de semblables choses, ni aussi d'y en ajouter.

Quand ces paroles que vous croirez avoir entendues ne regarderont que voire consolation , ou que ce que vous devez Tome r. 9

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