Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 13)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

faire pour vous corriger de vos défauts , vous pourrez les rapporter tant que vous voudrez , encore que ce ne fut qu'une pure imagination , puisqu'elles ne sauraient nuire. Mais quand même elles viendraient de Dieu , ne vous persuadez pas d'en être meilleures , vous souvenant que Notre - Seigneur a bien voulu parler tant de fois aux Pharisiens , et que tout consiste à faire son profit de ses paroles. Que s'il y en a quelques-unes qui soient contraires à PEcriture-Sainte , n'en faites non plus de cas que si vous les aviez entendues sortir de la bouche du démon , parce qu'encore qu'elles procèdent de la foiblesse de votre imagination, vous devez les considérer comme une tentation dont il se sert pour ébranler votre foi , et ainsi les rejeter , ce qui les fera bientôt évanouir.

Soit que ces paroles viennent ou de notre intérieur, ou de la partie supérieure de notre ame, ou de notre extérieur, elles peuvent toutes procéder de Dieu ; et les marques auxquelles l'on peut connoître qu'elles sont de lui sont celles-ci : la première et la plus certaine est que ces paroles sont toujours accompagnées des effets , parce qu'elles portent avec elles

un pouvoir et une autorité à qui rien ne résiste. Je veux m'expliquer davantage. Une ame se trouve dans la peine , dans le trouble , dans la sécheresse , et dans cet obscurcissement de son entendement dont j'ai parlé ailleurs ; et ce peu de paroles : Ne vous affligez point, la mettent dans le calme , la remplissent de lumière , et dissipent toutes ces peines , dont il ne lui paroissoit pas possible que ce qu'il y a de plus savans hommes dans le monde fussent capables de la délivrer. Qu'une autre personne soit dans le tremblement et dans la crainte , parce que son Confesseur ou quelque autre lui aura dit que ce qui se passe en elle vient du démon , et qu'elle entende seulement ces mots : C'est moi , n'appréhendez rien ; sa crainte s'évanouit aussitôt , et elle demeure si consolée , que rien ne seroit capable de lui faire croire le contraire; Qu'une autre soit dans l'inquiétude du succès de quelque affaire très-importante , et qu'elle entende ces paroles : Demeurez eh repos > elle réussira bien ; elle y ajoute une telle foi , qu'elle n'en sauroit douter , et voit ainsi cesser sa peine. H en arrive de même en plusieurs autre» occasions.

La seconde marque est que l'ame ensuite de ces paroles se trouve dan3 une grande tranquillité , dans un paisible et pieux recueillement , et toujours prête à louer Dieu. « O mon Seigneur et mpn « Maître ! si une seule des paroles que « vous faites entendre , soit par vous« même ou par quelque Ange , aux ames « qui sont si heureuses que d'être arrivées « à cette sixième demeure , a tant de «r pouvoir et de force , de quel bonheur « ne comblerez-vous point celles qui se « trouveront entièrement unies à vous , « et vous à elles , par l'adorable lien dç « votre divin amour ! »

Et la troisième marque est que ces paroles demeurent très- long-temps gravées dans la mémoire, et que même quelquesunes ne s'en effacent jamais, comme font celles que nous apprenons de la bouche des hommes les plus vertueux el les plus savans ; et que si ces paroles , qui viennent de Dieu , regardent l'avenir , nous y ajoutons une telle foi , qu'encore que des années se passent sans que flous eu voyions l'effet, nous nous tenons assurées que Dieu trouvera des moyens de les faire réussir , ainsi qu'enfin il arrive. Cela n'empêche pas néanmoins que l'ame n'ait

de la peine de voir les obstacles qui s'y rencontrent , parce que , bien 'qu'elle soit {assurée que ces paroles venoient de Dieu , le long temps qu'il y â qu'elles lui ont été dites, donne lieu à des doutes qui lui font penser si elles ne procédoient poirlt du démon ou de son imagination. Mais dans le temps qu'elle entend ces paroles , quelques efforts que fasse le démon pour lui donner de la peine et la décourager , et quoi que son imagination lui représente , elle demeure ferme dans là créance que Dieu en est l'auteur , principalement quand elles regardent son service et le bien des âmes , et qu'il paroît difficile que les choses réussissent. Ainsi , tout ce que cet esprit malheureux peut faire , est d'affoiblir un peu la foi; ce qui n'est qu'un trop grand mal , puisque nous sommes obligés de croire que le pouvoir de Dieu s'étend infiniment au-delà de tout ce que notre esprit est capable de concevoir. ■ **

Mais malgré tous ces combats, quoi qu'en disent les Confesseurs à qui on les communique, et quelques mauvais succès qui donnent sujet de croire que ces paroles n'auront point leur effet , il reste . toujours une étincelle d'espérance si vive

que rien n'est capable de l'éteindre , et enfin on voit Paccompi\ssement de ces paroles ; ce qui remplit Famé d'une telle joie, qu'elle ne voudroit jamais faire autre chose que rendre de grandes actions jde grâces à son éternelle Majesté j à quoi elle est beaucoup plus portée par le plaisir de voir l'exécution de ses promesses, que par l'avantage qu'elle en reçoit.

Je ne sais d'où vient que l'ame a une telle passion que ces paroles qu'elle a entendues se trouvent véritables , que je crois qu'elle ne seroit pas si touchée d'être surprise en menterie , que si elles ne s'effectuoicnt pas , comme si elle pouvoit en cela faire autre chose que de rapporter ce qui lui a été dit. Je connois une personne qui se souvenoit plusieurs fois sur ce sujet du Prophète Jonas , lorsqu'il appréhendoit que Ninive ne fut pas détruite. Mais comme c'est l'esprit de Dieu qui a parlé à l'ame , il est bien juste que son amour et son respect pour lui , lui fassent désirer qu'étant la suprême vérité, on ne puisse douter de l'effet de ses paroles. Ainsi , il ne faut pas s'étonner de la joie qu'elle a de les voir accomplies, après mille difficultés; et que, quelques peines et quelques trayaux que les suiles puisDigitized

sent causer , elle aime mieux les souffrir que d'avoir manqué à croire , d'une certitude infaillible , que Dieu ne manquèrent point à sa promesse.

Mais peut-être que toutes ne tomberont pas dans cet affoiblisseraent dont j'ai parlé , s'il est vrai que c'en soit un ; car pour moi , je n'ose le condamner. Que s'il procède de l'imagination , il ne sera accompagné d'aucune de ces marques de certitude , de paix et de goûts intérieurs , si ce n'est, comme je l'ai vu arriver, à des personnes d'une complexion et d'une imagination foibles , qui étant dans l'oraison de quiétude et dans le sommeil spirituel , se trouvoient dans un si grand recueillement , et si hors d'elles-mêmes , qu'elles ne sentoient rien en l'extérieur , parce que tous leurs sens étoient tellement endormis, ( et peut-être dormoientelles en effet ) qu'en cet état il leur paroissoit comme dans un songe qu'on leur parloit , et quoiqu'elles se persuadent de voir ainsi des choses qu'elles croyent procéder de l'esprit de Dieu , tout cela n'étant que songé ou qu'imaginé, ne produit point d'autres effels que feroit un songe. Il arrive aussi quelquefois que ces aines demandant des choses avec ardeur

à Notre-Seigneur , elles se persuadent qu'il leur dit qu'il les leur accordera 5 mais je ne saurois croire que ceux qui ont véritablement entendu plusieurs fois ces paroles de Dieu puissent s'y tromper.

Il y a sans doute grand sujet de craindre que ces paroles que l'on entend ne viennent du démon ou de notre imagination ; mais si elles sont accompagnées des marques dont j'ai parlé , on peut s'assurer qu'elles procèdent de Dieu. Il ne faut pas néanmoins faire ce qu'elles ordonnent, soit à notre égard ou celui d'autrui , principalement en des choses importantes , sans l'avis d'un Confesseur savant , prudent , et homme de bien , quoique l'on entende diverses fois les mêmes paroles, et que Ton soit très-persuadé qu'elles viennent de Dieu ; parce qu'il veut que nous en usions ainsi , et qu'en faisant ce qu'il nous a commandé , lorsque nous regardons notre Confesseur comme tenant sa place > nous ne saurions douter que nous n'accomplissions sa volonté. Une si sage manière d'agir nous encourage et nous aide à surmonter les

' difficultés qui se rencontrent dans l'exécution de ce que ces paroles nous ordon' nent y et Dieu fera que le C&nfesseuir

croira que ce que nous lui rapporterons vient de lui. Sinon nous ne sommes pas obligées à davantage ; et je trouve tant de péril à suivre son propre sentiment , que je vous avertis , mes Sœurs , et vous conjure au nom de Notre-Seigneur, de ne commettre jamais une telle faute.

Il y a une autre manière dont Dieu parle à l'ame que je ne puis douter qui ne soit de lui , et qui est accompagnée d'une vision intellectuelle dont je traiterai ensuite. Ces paroles s'entendent si

intérieurement dans le fond de l'ame \ que cela étant joint aux effets qu'elles produisent, Ton a une entière assurance r qu'elles ne peuvent procéder du démon ni de l'imagination , comme les raisons que je vais en rapporter le feront voir si l'on y fait réflexion. -

La première raison est qu'il y a une grande différence entre les paroles formées par notre imagination , et ces divines paroles. Car encore qu'elles n'ayent qu'un même sens > celles-ci l'expriment d'une manière si claire et si vive, qu'elles demeurent tellement imprimées dans notre mémoire , que nous ne saurions en oublier la moindre syllabe ; au lieu que celles qui jae vieuneat que de notre imaginalion sont presque comme si on parloit en songeant. La seconde raison est que ces paroles s'entendent souvent lorsque nous ne pensons point du tout au sujet dont elles parlent , et quelquefois même quand nous sommes en conversation , et qu'elles répondent à des pensées qui ne font que passer en un moment dans notre esprit sans y faire réflexion , ou à des pensées que nous n'avons plus , et à des choses auxquelles nous n'avions jamais pensé , ce qui montre que notre imagination n'a pu se les figurer pour nous flatter dans nos désirs. La troisième i-aison est , que l'ame ne fait qu'écouter ces paroles qui viennent de Dieu , au lieu que c'est elle qui forme celles qui viennent de l'imagination. La quatrième raison est , qu'une seule de ces paroles divines comprend en peu de mots ce que notre esprit ne sauroit exprimer qu'en plusieurs. Et la cinquième raison est , qu'il arrive souvent, par une manière que îe ne saurois expliquer , que ces divines paroles comprennent encore plusieurs autres sens 3 outre celui qu'elles expriment ; et cela sans le marquer par aucun son ; ce qui est une manière de parler dont je traiterai ailleurs si intérieure €t si subtils,

que l'on -ne sauroit trop l'admirer ni trop remercier Dieu d'une si grande grâce. Comme je connois une personne , que la différence qui se trouve entre ces paroles dont Dieu est l'auteur qu'elle avoit souvent entendues , et celles qui ne viennent que de notre imagination , avoit mise en de grands doutes , je suis persuadée que plusieurs autres sont dans la même peine. Celle qu'avoit cette personne lui faisant appréhender dans les commencera ens que cette grâce dont Dieu la favoiïsoit ne fût une illusion du démon qui sait si bien se transformer en Ange de lumière , elle prit grand soin d'examiner ce qui se passoit en elle. Pour moi je crois que quelques efforts que Ton fasse pour contrefaire les paroles qui viennent de Dieu , on ne sauroit les rendre si claires ni si certaines que l'on ne puisse douter de les avoir entendues. Les effets font aussi connnoître la merveilleuse différence qui se rencontre entre ces diverses paroles. Car au lieu que celles qui vien*- nent de Dieu remplissent l'ame de lumière et la laissent dans une grande paix , celles qui ne sont que des illusions du démon causent de l'inquiétude et du trouble 5

peuvent nuire à l'ame pourvu qu'elle demeure, comme je Pai dit, dans Phui milité , et ne fasse rien par elle-même /ensuite de ce qu'elle aura entendu. Que si ce sont de véritables faveurs de Dieu j «lie s'examinera attentivement pour voir si elle en est devenue meilleure ; et elle doit croire qu'elles n'en viennent pas si elles ne la remplissent point de confusion , en considérant combien elle est indigne de recevoir de telles grâces. Car il est certain que plus elles sont grandes, et plus on doit concevoir de mépris de soi-même , avoir un plus vif sentiment de ses péchés , oublier ce qu'on peut avoir fait de bien , s'occuper entièrement

hender plus que jamais de contrevenir à ses volontés , ne point regarder son propre intérêt , et être fortement persuadé qu'au lieu de mériter tant de grâces on ne mérite que l'enfer.

Lorsque les faveurs que l'ame reçoit dans l'oraison produisent de tels effets, elle ne doit point s'étonner , mais au contraire , se confier en la miséricorde de Dieu , qui étant fidèle en ses promesses, ne permettra pas qu'elle soit trompée par le démon , quoiqu'il soit bon qu'elle çiarche toujours avec quelque craiale.

Il paroîtra peut-être à ceux que NotreSeigneur ne conduira pas par ce chertiin , que les âmes qu'il y conduit pourraient , pour éviter tout péril, ne pas écouter ces paroles , et si elles sont intérieures, en détourner leur pensée de telle sorte qu'elles ne les entendi oient point. A quoi jç réponds qu'autant que cela est possible, lorsque ce n'est que notre imagination qui forme ces paroles, à cause qu'il dépend de nous de n'en tenircompte , autant il est impossible de le faire lorsque c'est Dieu qui nous parle , parce qu'il arrête de telle sorte nos pensées pour n'avoir de l'attention qu'à ce qu'il nous dit, qu'il seroit aussi difficile de ne le pas entendre qu'il le seroit à une personne qui auroit l'ouïe trèssubtile de n'entendre pas ce qu'on lui diroit à haute voix. Dans l'occasion dont je parle, ce sont les oreilles de Pame qui entendent , et l'on ne sauroit les boucher Ton bouche celles du corps , ni penser à autre chose qu'à ce que Dieu nous dit, parce que de même qu'il fit arrêter le soleil à la prière de Josué , il arrête tellement toutes les puissances de • 'notre ame , qu'elle n'a point de peine à connoître que celui qui lui parle alojps

est le Monarque qui règne dans ce superbe palais , et il lui imprime un Si grand respect pour sa suprême Majesté , et la met dans une humilité si profonde, qu elle ne peut avoir d'autre volonté que la sienne. Je prie ce Dieu tout-puissant de nous faire la grâce de nous oublier nous-mêmes pour ne penser qu'à lui plaire , et souhaite qu'il m'ait accordé celle d'avoir réussi en quelque sorte dans le désir que j'ai eu de donner des avis utiles aux ames qu'il honorera d'une aussi grande faveur qu'est celle de leur parler en la manière que je l'ai dit.

Des ravissemens où Dieu met Pâme pour lui donner la hardiesse de s'approcher de lui et d'aspirer à l'honneur d'être son Epouse , dont elle seroit retenue par la terreur qu'elle concevroit de l'éclat de sa Majesté et de sa gloire.

. Quel repos ce petit papillon auquel J'ai comparé Pame pourra-t-il avoir au milieu de tant de peines et d'autres en* core ? Mais elles servent à l'ame pour lui

faire désirer de plus en plus de posséder son divin Epoux , qui connoissant sa foiLlessc , se sert de ces moyens et de plusieurs autres , pour faire qu'elle ose s'approcher de lui et aspirer à l'honneur d'être son Epouse, sans en être retenue par cette sainte terreur que donne l'éclat de sa Majesté et de sa gloire.

Vous vous moquerez peut-être, mes Filles , de ce que je dis, et le considérerez comme une folie , à cause qu'il vous semblera qu'il n'y a point de femme dans le monde , de quelque basse condition qu'elle soit , qui ne se tînt heureuse d'avoir pour Epoux un si grand Monarque ; et cela est vrai à l'égard des Princes de la terre , mais non pas à Pégard de ce Roi du ciel , parce qu'il y a tant de disproportion entre sa grandeur infinie et notre extrême bassesse , qu'il faut , pour surmonter cette terreur, avoir encore plus de courage que vous ne le sauriez croire , et il nous seroit impossible de l'avoir si lui-même ne nous le donnoit. Ainsi pour en venir à la conclusion de ce céleste mariage , il met l'ame dans des ravissemens qui la dégagent de* tous ses sens , parce qu'elle ne pourroit , en y

cette suprême Majesté sans entrer dan» une frayeur qui lui coûteroit peut être la vie. J'entends lorsque ces ravissemens sont véritables, et non pas ces prétendus ravissemens ou extases qui ne sont que des imaginations et des effets de la foiblessede notre sexe, qui fait qu'une seule oraison de quiétude est capable , comme je crois Pavoir dit , de mettre quelquesunes de ces ames dans Pagonie.

Comme j'ai communiqué avec plusieurs personnes spirituelles, j'ai cru devoir rapporter ici diverses sortes de ravissemens , quoique je doute si je m'en pourrai bien démêler, encore que j'en aie déjà écrit ailleurs , ne croyant pas qu'il soit mauvais de le répéter , quand ce ne seroit que pour ne rien oublier de ce qui se rencontre .dans les diverses demeures qui font le sujet de ce traité.

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