Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 14)
L'une de ces sortes de ravissemens arrive sans même que Pon soit en oraison , lorsqu'une personne est touchée de quelv ques paroles qu'elle se souvient que Dieu lui a dites autrefois. Il semble qu'ayant compassion de. ce qu'elle souffre depuis
si long-temps par le désir de le posséder , il fait croître dans le fond de son cœur cette étincelle dont nous avons parlé , qui Pembrase et la consume toute comme un Phénix , et qu'elle sort de ce feu de son amour si renouvellée, que Ton peut croire pieusement qu'il lui a pardonné toutes ses offenses. Ce qui ne se doit entendre que des ames qui , après avoir satisfait à tout ce que l'Eglise ordonne pour se purifier de leurs taches , se trouvent disposées à recevoir une telle grâce.
Lorsque Famé e9t en cet état, Dieu l'unit à lui d'une manière si inexplicable, qu'elle-même ne sauroit la faire entendre , quoiqu'elle la connoisse par un sentiment intérieur. Car ceci n'est pas comme un évanouissement dans lequel on est privé de toute connoissance , tant intérieure qu'extérieure.
Ce que j'ai remarqué en cette sorte de ravissement est que Pame n'a jamais plu* de lumière qu'alors pour comprendre les choses de Dieu. Sur quoi Ton pourra me demander comment il se peut faire que toutes nos puissances et tous nos sens étant tellement suspendus qu'ils sont comme morts , nous entendions et comprenions quelque chose. Je réponds qua •
c'est un secret que nulle créature peutêtre n'entend , et que Dieu s est réservé , ainsi que tant d'autres qui se passent dans cette sixième demeure et dans la septième , qu'on peut joindre ensemble , puisque n'y ayant rien qui les sépare , on entre de l'une dans l'autre ; et je ne les ai divisées qu'à cause qu'il y a des choses dans la dernière qui ne sont connues que de ceux qui y sont entrés.
Quand l'ame est dans cette suspension, Dieu lui fait la faveur de lui découvrir quelques secrets des choses célestes , et de lui donner des visions représentatives qu'elle peut rapporter , et qui demeurent tellement gravées dans sa mémoire qu'elle ne sauroit jamais les oublier. Mais lorsque ces visions sont intellectuelles , elle ne peut les faire entendre , parce qu'il y en a de si sublimes , qu'elles ne doivent point entrer dans le commerce des créatures qui vivent encore sur la terre, quoique l'on pourroit en rapporter une grande partie après que Ton est revenu de ce ravissement. Comme il se peut foire > mes Soeurs , que quelques-unes de vous ignorent ce que c'est que ces visions , et particulièrement les intellectuelles , j'en parlerai en son lieu , puisque celui qui
pouvoir de me commander me l'a orté ; et encore que cela paroisse inutile, il pourra beaucoup servir à quelques ames.
Si vous me demandez quel avantage on peut tirer de ces faveurs de Dieu si extraordinaires et si élevées , puisque Ton ne sauroit les redire , je réponds , mes Filles , que cet avantage est si grand que Ton ne sauroit assez Festimer , parce que, bien que ces paroles ne se puissent rapporter , elles demeurent tellement gravées dans le fond de Tame , qu'elles ne s'en effacent jamais. Que si vous me demandez 9 aussi comment nous pouvons nous en souvenir, puisqu'elles n'ont aucun* image qui les représente , et que nos puissances n'en ont point l'intelligence , j'avouerai que je n'y comprends rien. Je sais seulement qu'elles laissent dans l'ame une si claire connoissance de la grandeur de Dieu , et qui y demeure si vivement et si fortement imprimée , que quand on ne nous diroit jamais rien de son essence infinie et de l'obligation que nous avons de le reconnoître pour notre Dieu , nous commencerions dès ce moment de l'adorer en cette qualité , comme fit Jacob dans la vision qu'il eut de cette échelle mys212 LE CHATEAU DE î/a Ift E ,
tériease qui lui découvrit encore d'autres sedrels, quoiqu'il n'en pût rien dire sinon qu'il avoit vu une échelle par laquelle des Anges descendoient et remontoiênt. Mais s'il ne se fut point passé d'autres choses dans son intérieur > comment auroit-il pu connoître un si grand mystère? Je ne sais si je m'explique assez , parce qu'encore que j'aie entendu ces paroles , je ne voudrois pas assurer que je m'en souvienne bien. Moïse ne put non plus dire tout ce qu'il avoit vu dans le buisson , il dit seulement ce que Dieu lui permit d'en. rapporter , quoiqu'il lui eût déclaré des secrets dont il est certain qu'il ne doutoit point , puisque s'il n'eût vu et cru certainement que c'étoit Dieu qui lui parloit , il n'auroit jamais osé s'engager dans tant de périls et de travaux. Ainsi , il falloit nécessairement qu'il eût vu des choses merveilleuses au milieu des épines de ce buisson , qui lui donnèrent le courage d'entreprendre de délivrer son peuple. Vous voyez donc , mes Sœurs , qu'il ne nous appartient pas de pénétrer les secrets de Dieu , ni de chercher des raisons pour nous les faire comprendre. Il nous suffit de croire , comme nous y sommes obligées , qu'il est tout-puissant y et que des
vers de terre tels que nous sommes , ne doivent pas prétendre de connoître ses infinies et inconcevables grandeurs , mais nous contenter de lui rendre des actions de grâces de ce qu'il lui plaît nous donner la connoissanee de quelques-unes.
Je voudrois pouvoir trouver une comparaison qui fût capable de donner quelque intelligence de cela; mais je ne crois pas qu'il y en ait qui le puisse bien exprimer» Je me servirai de celle-ci , faute d'autre. Imaginez-vous que vous entrez dans le cabinet d'un puissant Roi, rempli d'un très-grand nombre de choses rares et précieuses , et de quantité de glaces de miroir disposées de telle sorte qu'elles les font voir tout d'une vue , ainsi que cela m'arriva une fois chez la Duchesse d'Albe f où y dans l'un de mes voyages , l'obéissance m'obligea de demeurer deux jours , parce qu'elle en pressa tant mon Supérieur , qu'il ^e put le lui refuser. Je fus surprise en entrant dans ce cabinet ; et pensant en moi - même à quoi pouvoit servir ce grand nombre de curiosités , je trouvai que ce pouvoit être à louer Dieu de la beauté et de la variété qui se rencontrent dans tant de créatures, qui sont des ouvrages de ses mains j et je suis
maintenant bien aise d'avoir vu cela > à cause qu'il me peut servir dans le sujet dont il s'agit. Quoique j'eusse demeuré quelque temps dans ce cabinet , cette grande multitude de différens objets fit que je ne me souviens non plus d'aucun en particulier que si je ne les avois point vus , et qu'il m'en reste seulement ea général quelque idée. Ainsi, lorsque dans ces deux dernières demeures Dieu est dans une ame comme dans le cielempirée, et tellement uni à elle qu'elle n'est plus qu'une même chose avec lui y elle tombe en ravissement , et se trouve si abîmée dans la joie de le posséder , qu'elle est incapable de comprendre les secrets qu'il expose à sa vue. Mais lorsqu'il lui plaît quelquefois de la réveiller de cette extase pour lui faire voir , comme en un clind'œil , les merveilles de ce cabinet céleste , elle se souvient bien, après être revenue entièrement à elle , qu'elle les a vues. Elle ne sauroit néanmoins rien dire en particulier de chacune d'elles , à cause qu'elle n'est pas capable , par sa nature , de rien comprendre au-delà de ce que Dieu a voulu , par une manière surnaturelle , lui faire voir de surnaturel. Je demeure donc d'accord que lasie
a vu quelque chose par une vision représentative ; mais c'est de la vision intellectuelle que je veux maintenant parler , et non pas de celle-là , car mon ignorance et mon peu d'esprit font que je ne puis rien ajouter à ce que je viens d'en dire i et je vois clairement que si j'ai bien rencontré en quelque chose , Dieu seul me Ta mis dans l'esprit et dans la bouche , sans que j'y aie aucune part.
Pour moi , je suis persuadée que si l'ame , dans les ravissemens qu'elle croit avoir , n'entend point de ces secrets , ce ne sont point des ravissemens véritables , mais des effets de la foible complexion des femmes , qui , après avoir fait de grands * efforts d'esprit , tombent dans une défaillance qui suspend l'usage de leurs sens , ainsi que je l'ai dit dans l'oraison de quiétude. Or > céla ne se peut nommer un véritable ravissement ; car je tiens pour certain que lorsque c'en est un , Dieu attire toute l'ame à lui ; et que la traitant comme son Epouse , il lui fait voir quelque petite partie de ce royaume étemel qu'il a acquis au prix de son sang , et qui étant indivisible , se trouve tout entier dans chacune de ses parties. Or, comme il ne veut point qu'alors rien détourne
lame de jouir du bonheur de sa présence ; il fait fermer à ses sens et à ses puissances toutes les portes de ces demeures, et ne laisse ouverte que celle par où elle est entrée pour aller à lui. Qu'il soit loué à jamais d'un si grand excès de bonté , et que malheureux sont ceux qui , pour ne vouloir pas en profiter, rendent inutile l'affection qu'un si bon maître leur témoigne.
Hélas ! mes Sœurs, combien peu considérable est tout ce que nous avons quitté en renonçant au monde , et tout ce que nous faisons et pouvons faire pour un Dieu qui daigne ainsi se communiquer à nous , encore que nous ne soyons que des vers de terre ! Que s'il nous est permis d'espérer , même dès cette vie , de jouir d'un aussi grand bonheur que celui dont j'ai parlé , que faisons-nous ? à quoi nous arrêtons-nous? et qui nous empêche d'aller sans cesse de rue en rue et de place en place chercher notre divin Epoux, coin nie nous voyons dans les cantiques que faisoit la sainte Epouse? O! que tout ce qui est sur la terre est inutile , s'il ne nous sert à acquérir un si grand bien ! Et quand nous pourrions posséder à jamais
imaginables , que seroit-ce d'approchant du bonheur dont je viens de parler ? et qu'est-ce même que .ce bonheur, en comparaison de posséder le Créateur et le maître de tout ce qu'il y a dans le ciel et sur la terre ?
O aveuglement de l'esprit humain ! jusqu'à quand nous obscurcirez-vous les yeux ? Car , encore que cet aveuglement ne paroisse pas être tel qu'il nous empêche de voir le ciel, j'aperçois dans nos yeux comme de petits grains de sable , dont le nombre pourroit , en s'augmentant , nous beaucoup nuire. C'est pourquoi , mes Sœurs , je vous en conjure au nom de Dieu , efforçons-nous , par la connoissance de BOtre misère , de tant profiter de nos fautes , qu'au lieu de diminuer notre vue elles la fortifient , de même que Notre-Seigneur , pour «la rendre à un aveugle , se servit de la boue. C'est un véritable moyen de tirer le bien du mal , lorsque nous reconnoissant si imparfaites , nous redoublerons nos prières , et tacherons plus que jamais de nous rendre agréables à Dieu.
J'ai fait une grande digression ; mais vous devez , mes Sœurs, me pardonner,
Dieu , ]e ne puis m'empêcher de me plaindre des avantages que nous perdons par notre faute , puisque , encore qu'il soit vrai qu'il départ ses faveurs à qui bon lui semble , si nous répondions par notre amour pour lui à celui qu'il a pour nous, il ne nous les refuseroit pas , puisqu'il ne désire rien tant que de donner, et que ses libéralités ne peuvent diminuer ses richesses , parce qu'elles sont infinies.
Pour revenir à mon sujet , je dis que ce divin Epoux commande que Ton ferme les portes de ces dernières demeures , et même celles du château et de son enceinte, parce que lorsqu'il veut mettre Famé dans le ravissement , elle ne sauroit plus respirer , et encore que quelquefois les autres sentimens ne paraissent pas tout-à-fait éteints , on ne sauroit du tout parler ; mais ils le sont souvent à l'instant même , et les mains deviennent si froides , et tout le reste du corps aussi , qu'il semble que l'on soit mort. Cela dure peu de la sorte , à cause que lorsque cette grande suspension cesse , le corps paroît se ranimer , pour mourir (Je nouveau en cette manière, et rendre l'ame plus vivante qu'auparavant j mais cette grande extase passe vite.
Il arrive néanmoins qu'après qu'elle est cessée , la volonté et Pentendement ne laissent pas d'être si occupés durant le reste du jour , et quelquefois durant plusieurs jours , que Pame semble incapable de s'appliquer à autre chose qu'à aimer Dieu , tant elle y est attentive , et tant elle est endormie pour tout ce qui regarde les créatures. Mais lorsqu'elle est entièrement revenue à elle , quelle confusion ne lui est-ce point de se voir si indigne des faveurs qu'elle a reçues ? et quel désir n'a-t-elle pas de s'employer pour le service de Dieu en toutes les manières qu'il lui plaira? Car, si les autres oraisons dont j'ai parlé font les effets que j'ai dit , quel doit être celui de celle-ci ? Cette ame voudroit avoir mille vies pour les sacrifier à Dieu , et que toutes les créatures fussent changées en autant de langues, afin de lui aider à le louer. Elle aime les grandes pénitences , et croit ne rien faire pour Dieu en les faisant , parce que la force de son amour les lui rend douces, et qu'elle voit clairement que les tourmens des martyrs leur sembloient légers, à cause de l'assistance qu'ils recevoient de celui pour l'amour duquel ils les enduroient. Ainsi , ces ames se plaignent à lui lor§-
qu'il ne leur présente pas des occasions de souffrir ; elles considèrent aussi comme une seconde grâce de recevoir ces faveurs en secret , à cause que lorsqu'elles leur arrivent en présence de quelques per-* sonnes , la confusion qu'elles en ont est si grande, qu'elle interrompt en quelque sorte leur ravissement, et trouble le bonheur dont elles jouissent, parce que la connoissance qu'elles ont de la corruption du monde , leur donne sujet de craindre que ceux qui les ont vues en cet état , au lieu d'en avoir l'opinion qu'ils devroient, et d'en prendre sujet de louer Dieu, n'en fassent des jugemens téméraires et désavantageux.
Il me paroît que cette peine que ces ames ne sauroiënt s'empêcher d'avoir , procède en quelque sorte d'un défaut d'humilité , puisque si nous désirons d'être méprisés , que nous importe que l'on nous blâme ? C'est ce que - Dieu fit entendre à une personne qui se trouvoit dans cette peine : .Ne vous affligez point , lui dit-il ; car , ceux qui vous ont vue en cet état me donneront des louanges , ou ils en parleront à votre désavantage ; et ainsi, soit d'une manière ou d'une autre , vous y gagnerez. J'ai su depuis
que ces paroles consolèrent et encouragèrent extrêmement cette personne ; et je les rapporte ici afin que s'il arrive la même chose à quelqu'une de vous , elle en fasse son profit. Il semble que NotreSeigneur veuille faire connoître que ces aimes étant toutes à lui , nul autre n'a droit d'y rien prétendre , mais que leur vie , leur honneur , et tout ce qu'elles possèdent doit être entièrement consacré h son service ; et que , pourvu qu'elles ne soient pas si malheureuses que de s'éloigner de lui par une ingratitude criminelle y il les protégera en qualité de leur Epoux , contre toutes les puissances du monde et toutes les forces de l'enfer.
Je ne sais si j'ai donné quelque intelligence de ce qui regarde les ravissemens. Je dis quelque intelligence , car de la m donner toute entière , c'est une chose impossible ; et si j'y ai réussi en quelque sorte , je ne crois pas le temps que j'y ai mis mal employé , puisqu'il importe de savoir combien les effets des véritables ravissemens sont différens de ceux qui sont faux ; je dis faux > et non pas feints,, parce que je présuppose que ceux qui les ont , ji'ont point dessein de tromper ,
mais sont trompés ; et comme ils deviennent un sujet de risée lorsque Ton voit que les effets ne répondent pas à une aussi grande faveur que celle qu'ils prétendent avoir reçue , il ne faut pas s'étonner qu'au contraire l'on ajoute foi aux ravissemens que les effets témoignent venir véritablement de Dieu. Qu'il soit loue à jamais. Ainsi soit-il.
D'une espèce de ravissement que Ta Sainte nomme vol de l'esprit.
Il y a une ajitre sorte de ravissement auquel je donne le nom de vol de l'esprit ; et quoique tous deux ne soient qu'une même chose , l'ame y remarque une grande différence , en ce qu'elle se sent quelquefois emportée par un mouvement si prompt , et qui lui donne , au commencement , tant de crainte , que c'est ce qui m'a fait dire que ceux à qui Dieu fait ces faveurs ont besoin de beaucoup de courage , de foi , de confiance et de résignation , pour s'abandonner entièrement à sa sainte volonté. Car > croyeavous , mes Filles , qu'une personne qui est dans une entière liberté d'esprit , , puisse ne se point troubler de sentir ainsi enlever son ame , et quelquefois son corps avec elle , comme nous le lisons de quelques Saints , sans savoir d'où ni comment lui viennent ces transports , parce que lorsqu'ils commencent d'une manière si. soudaine , on n'a encore aucune certitude qu'ils procèdent de Dieu ? Que si vous me demandez si l'on peut résister à un mouvement si impétueux , je réponds que non , et que si l'on s'y efforçoit ce seroit encore pis 3 comme je l'ai appris d'une personne qui m'a dit qu'il semble que Dieu veuille alors faire connoître à l'ame qu'après s'être donnée tant de fois à lui , avec une volonté pleine et entière de s'abandonner à sa conduite elle ne peut plus , en nulle manière y disposer . d'elle-même , et moins en cette occasion qu'en toute autre , parce qu'ainsi que la paille ne résiste point à l'ambre qui l'at- s tire , elle s'étoit résolue de céder volontairement à cette nécessité inévitable ; et il est certain qu'un géant n'enlève pas une paille avec plus de facilité, que Dieu, cet incomparable géant, qui marche plus
vite que le soleil , enlève l'esprit de ceux à qui il fait une telle grâce.