Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 15)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si je m'en souviens bien , j'ai dit dans la quatrième demeure que Pame , dans l'oraison dont j'y parlois , est comme un bassin de fontaine qui se remplit d'eau d'une manière si douce et si tranquille y que l'on n'y remarque aucun mouvement. Mais ici > ce même Dieu qui donne un . frein aux eaux , et défend à la mer de passer les bornes qu'il lui a marquées , ouvre les sources de l'eau de sa grâce , et inonde Pame d'une telle sorte qu'elle est comme un vaisseau si agité par la violence des vagues , que tous les efforts du pilote et des matelots ne sauroient empêcher qu'elles ne le poussent où bon leur semble. Ainsi , les^sens , les puissances , et tout ce qu'il peut y avoir d'extérieur , se trouve contraint de céder.

Que si y en écrivant seulement ceci , je suis épouvantée de voir quelle est la puissance de ce grand Roi , combien le devront être ceux qui Pont éprouvée ? En vérité , mes Sœurs > je ne saurois croire que s'il lui plaisoit de se faire aussi particulièrement connoître aux personnes du monde les plus abandonnées au péché , elles ne cessassent de Poffenser, sinon

par amour , au moins par crainte. Quelle obligation n'ont donc point les amcs à qui il fait la faveur de , les conduire par une voie si sublime , de faire tous leurs efforts pour lui plaire! Je conjure en son nom celles d'entre vous qu'il a tant favorisées que de leur accorder de semblables grâces , de n'oublier jamais qu'elles sont si grandes , que vous ne faites en cela que recevoir , et que celui qui a plus reçu , doit davantage. Ce n'est donc pas sans raison que j'ai dit que l'on a besoin en ceci d'un grand courage , puisqu'une faveur si extraordinaire étonne Tanne de telle sorte que , si Notre-Seigneur ne la rassuroit , non-seulement elle demeureroit toujours dans la peine et dans la crainte , mais perdroit entièrement courage, en voyant, d'un côté , les extrêmes obligations qu'elle a à Dieu, et en considérant , de l'autre , que si elle lui rend quelque service , il est si peu digne de lui , et accompagné de tant d'imperfections , que le mieux qu'elle puisse faire est de ne s'en point souvenir , et d'avoir seulement devant les yeux la grandeur de ses péchés , de s'abandonner à sa miséricorde , et de lui demander avec larmes que, n'ayant pas moyen de le payer

de ce qu'elle lui doit , il lui plaise d'user envers elle de sa bonté pour les pécheurs. Il lui parlera peut-être , comme il fit à une personne , qui y étant devant un crucifix , fort affligée de voir qu'elle n'avoit jamais rien fait pour son service , il la consola en lui disant qu'il vouloit qu'elle considérât comme siennes , toutes les douleurs qu'il avoit soûffertes dans sa passion , et qu'elle les offrît à son Père ; ce qui lui donna tant de joie , et elle se trouva si riche , qu'elle m'a assurée que ces paroles lui sont toujours demeurées dans l'esprit , et lui redonnent du courage toutes les fois que la pensée de son indignité et de sa misère la tourmente. Je pourrois rapporter plusieurs choses particulières sur ce sujet , par la connoissance que m'en a donné la communication que j'ai eue avec diverses personnes d'oraison et fort saintes. Mais afin que vous ne croyiez pas que ce soit de moinieme que je parle > je n'en dirai pas davantage. Cela suffit pour vous faire voir combien Dieu a agréable que nous travaillions à nous connoître nous-mêmes, et nous souvenir toujours que notre pauvreté est si grande, que nous n'avons riea que nous ne tenions de lui.

Il faut donc , mes Sœurs , si je ne me trompe, qu'une ame qui est en l'état que j'ai dit , et particulièrement dans ce dernier , ait beaucoup de courage , si son humilité est véritable , et je prie Dieu de tout mon cœur de nous le donner.

Pour revenir à ce ravissement de l'esprit si impétueux > il est tel qu'il semble que véritablement il le sépare de son corps. Cette personne néanmoins n'en est pas morte jamais elle ne sait durant quelques momens si son ame anime encore ou n'anime plus son corps. Il lui paroît qu'elle est dans une autre région entièrement ''différente de celle où nous sommes , elle y voit une lumière incomparablement plus brillante que toutes celles d'ici-bas , et elle se trouve instruite en un instant de tant de choses si merveilleuses qu'elle n'auroit pu avec tous ses efforts s'en imaginer en plusieurs années la moindre partie : et cela n'est pas une vision intellectuelle , mais représentative dans laquelle on voit plus clairement avec les yeux de l'aine que l'on ne voit avec ceux du corps. On comprend aussi alors certaines choses sans qu'il soit besoin de paroles pour les faire entendre , et si Ton v voit quelques $aiuts on les reconnoît

D'au 1res fois, outre ce que Ton voit des yeux de Pame en la manière que je viens de le rapporter, on voit aussi d'autres choses par une vision intellectuelle , et particulièrement une grande multituded' Anges qui accompagnent leur Seigneur , et d'autres choses encore que je ne saurois dire, sont représentées à Pame par une connoissance admirable > h laquelle les yeux du corps n'ont point de part. Ceux qui en auront Pexpérience et qui sont plus habiles que moi, pourront peut-être les expliquer , mais cela me semble bien difficile , et je ne voudrois non plus assurer que Pame en cet état soit encore unie au corps , que dire qu'elle en soit alors séparée. J'ai souvent pensé si ce n'est point que , de même que le soleil sans sortir du ciel lance ses rayons sur la terre, Pame et Pesprit qui ainsi que le soleil et ses rayons ne sont qu'une même chose , peuvent, en demeurant toujours dans le corps , être poussés comme uti rayon audeià d'eux-mêmes par la force de la chaleur de ce soleil de justice qui est notre Dieu. » Je ne sais peut-être ce qxie je dis,

maïs je sais bien que le mouvement qui se fait alors dans le fond de l'ame, et auquel je ne saurois donner un autre nom qu'un vol de l'esprit, n'est pas moins prompt que celui d'une balle de mousquet ; et qu'encore qu'il ne fasse point de bruit, il se fait sentir dételle sorte que ce ne peut êlre une imagination. L'ame, selon ce que je le puis comprendre, est alors élevée au-dessus d'elle-même , et comme hors d'elle-même , et après être rentrée dans son assiette ordinaire elle tire tant d'avantage des choses si mer- * veilleuses qu'elle a vues, que toutes celles de la terre ne lui paroissent que de la fange. Ainsi elle conçois un tel mépris de ce qu'elle estimoit auparavant, qu'elle ne souffre plus la vie qu'avec peine. Il semble que Dieu ait voulu lui faire connoître quelque chose de la beauté et des richesses de cet heureux pays où tous ses désirs aspirent , comme il arriva aux Israélites quand ils envoyèrent reconnoître la terre qu'il leur avoit promise , pour disposer cette ame à supporter avec joie les travaux d'un si pénible voyage .par l'espérance de jouir enfin d'un doux et perpétuel repos. Car encore qu'il ne semble pas que l'oa puisse tirer beaucoup d'avantage d'un plaisir qui passe si vite , il en produ't de si grands qu'il faut pour le coin prendre l'avoir éprouvé. On voit donc clairement qu'il est impossible que cela procède de notre imagation ni d'une illusion du diable , puisqu'il ne sauroit rien venir de lui qui opère dans notre ame une si grande paix , • une si grande tranquillité , et des effets aussi avantageux que le sont enlr'autres dans un souverain degré, les trois choses v que je vais dire,

La première , la connoissance de la grandeur de Dieu qui, à mesure qu'elle croit en nous , augmente notre respect et notre admiration pour son infini pouvoir et son inconcevable sagesse* La seconde , la connoissance de nous-mêmes qui nous humilie de telle sorte , que nous avons - peine à comprendre que n'étant que bassesse et que misère, nous ayons été assez hardies pour oser offenser cette suprême Majesté , et nous fait baisser les yeux comme n'étant pas dignes de la regarder. Et la troisième , de nous inspirer un si grand mépris de toutes les choses de la terre , que nous ne voulions en user que pour le service d'un si grand maître.

prix que l'Epoux commence de donner à son Epouse , et le ressentiment d'une si exlrême faveur demeure tellement gravé dans son esprit > que je ne crois pas pôs• sible qu'elle ne lui soit toujours présente, jusqu'à ce qu'elle en connoisse encore plus clairement la valeur dans une éternité de gloire , si ce n'est qu elle fût si malheureuse que de s'en rendre indigne par quelque grande faute. Ma*s ce même Epoux de qui elle a reçu de telles faveurs étant tout-puissant et tout miséricordieux , elle a sujet d'espérer de sa Lonté qu'il l'empêchera de tomber dans ce malheur.

Pour revenir encore au courage que j'ai dit qu'il est besoin d'avoir dans ces occasions > pensez - vous , mes Sœurs , qu'il soit facile de l'avoir lorsqu'il semble que l ame se voyant privée de tous ses sens se croit être séparée de son corps, et que ne pouvant comprendre de quelle sorte cela lui arrive, elle a tant de besoin que son Seigneur et son Dieu ajoute aux faveursqu'illui a déjà faites , celle de la soutenir et de l'assister dans l'appréhension où elle se trouve ? Vous me direz peut-être que sa crainte est bien récompensée , . et j'en demeure d'accord. Que celui qui

nous peut faire tant de grâces soit loué à jamais , et nous rende dignes de le servir- Ainsi soit-il.

Effets que les ravissemens que la Sainte nomme vol de l'esprit, produisent dans Tarne. Des larmes.

Ces faveurs de Dieu produisent dans l'ame un tel désir de le posséder entièrement , que considérant la vie comme un tourment quoique mêlée de douceur, elle souhaite la mort avec ardeur , et demande à Dieu avec larmes de la tirer de cet exil. Tout ce qu'elle y voit la lasse et l'ennuie , et elle ne reçoit de soulagement que lorsqu'elle est seule avec son Seigneur. Mais cette peine revient aussitôt troubler sa joie ; et ainsi elle n'est jamais en repos ; Enfin , cette ame que j'ai comparée à un petit papillon ne trouve point de lieu où elle puisse s'arrêter , et son amour la rend si disposée à s'enflammer encore davantage, qu'elle n'en rencontre point d'occasion qu'elle n'y vole. 11 ne faut donc pas

s'étonner de ce que les ravissemens sont fort fréquens dans cette sixième demeure, sans que Ton puisse y résister , lors même qu'ils arrivent en public. Et il s'élève aussitôt tant de murmures contre cette pauvre ame , qu'elle ne saurait s'empêcher d'en être émue , à cause du grand nombre des personnes qui la persécutent , et particulièrement les Confesseurs. Car encore que d'un côté elle croie devoir être dans une grande assurance , principalement lorsqu'elle est seule avec Dieu , elle s'afflige de penser qu'elle a sujet de craindre que ce ne soit une illusion du démon qui la trompe

?our la porter à offenser son saint Epoux, lar quant aux murmures qui ne regardent qu'elle , elle n'en tient compte si ce n'est qu'ils viennent de son Confesseur, qui la blâme comme s'il y avoit de sa faute. En cet état elle demande des prières à tout le monde y et sur ce qu'on lui dit que le chemin qu'elle tient est , fort périlleux , elle conjure Notre-Seigneur de la conduire par un autre. Néanmoins lorsqu'elle voit qu'elle avance beaucoup par celui-là , et que selon ce qu'elle lit , qu'elle entend , et qu'elle connoît , elle est persuadée qu'il la mène au ciel

par l'observation des commandement f elle ne sauroit , quelques efforts qu'elle fasse , ne pas désirer de continuer toujours d'y marcher. Et cette impuissance où elle se trouve lui donne de la peine , parce qu'il lui semble que c'est désobéir à son Confesseur, et qu'elle croit que le seul remède pour n'être point trompée est de lui obéir, et de ne point offenser Notre-Seigneur. Elle sait bien que pour quoi que ce soit au monde elle ne • voudroit commettre un péché véniel de propos délibéré , et s'afflige extrêmement de ce qu'elle ne peut s'empêcher d'en comme Itrè plusieurs sans s'en apercevoir.

Dieu donne à ces ames un si grand désir de lui plaire et une si grande appréhension de tomber dans les moindres imperfections , que cette seule raison est capable de les porter à fuir la compagnie des créatures , et à envier le bonheur de ces saints Anachorètes qui passoient leur vie dans les déserts. Mais d'un autre côté , elles voudroient être au milieu des personnes du siècle pour pouvoir contribuer à faire donner de plus grandes louanges à Dieu, quand elles ne pourroieiit procurer ce bonheur qu'à une

seule ame. Que si ce sont des femmes elles s'affligent de ce que leur sexe ne leur laisse pas cette liberté , et envient aux hommes celle qu'ils ont de publier à haute voix la grandeur du Dieu des batailles.

« Hélas ! pauvre petit papillon , vous « vous trouvez attaché par tant de châtie nés que vous ne sauriez voler comme « vous le voudriez. Ayez compassion de

' « lui , mon Dieu , faites que l'ame qui <c est ce papillon, puisse accomplir en € quelque sorte ce qu'elle ne désire que « pour votre honneur et pour votre gloire. *

. « Ne vous souvenez point de son indi«c gnité et du peu qu'elle est par elle« même. Seigneur , vous êtes tout-puis« sant ; commandez à la mer de se reti« rer , et au Jourdain de se sécher pour « laisser passer votre peuple ; rendez - la « invincible par votre force , et capable « de souffrir de grands travaux ; elle y «e est résolue, et souhaite de les endurer. « Déployez la puissance de votre bras « pour l'empêcher de consumer sa vie « en des choses indignes de vous. Faites « éclater votre grandeur dans un sexe si t fragile , afin que tout le monde voyant t que n'étant rien par elle-même elle

«c n'agit que par vous , et que Ton vous « en donne toute la louange. Elle se « tiendra toujours trop heureuse quoi« qu'il lui en coûte , et voudroit , si cela « se pouvoit , donner mille vies pour « faire qu'une seule ame vous louât en« core davantage; et elle connoît clai« rement que non-seulement elle n'est « pas digne de mourir pour vous , mais « de faire la moindre chose pour votre « service. »

Je ne sais , mes Sœurs , à quel propos j'ai dit ceci. Je sais seulement que ce sont les effets que ces suspensions et ces extases produisent. Car ce ne sont pas des désirs qui passent , ils subsistent toujours > et l'on connoît dans toutes les oc«* casions qui s'en offrent, qu'il n'y a point de déguisement ni de feinte. Mais pourquoi dire que ces désirs sont continuels , puisque l'on se sent quelquefois dans les moindres choses avoir si peu de courage que Ton se croit incapable de rien faire ?

Je suis persuadée que ce que Dieu abandonne alors l'ame à elle-même est pour son plus grand bien , afin de lui faire connoître que si elle avoit eu quelque courage , c'était lui seul qui le lui donnoit 3 et qu'elle se voie si clairement

qu'elle s'anéantisse et admire plus que jamais sa grandeur et sa miséricorde qu'il lui a plu d'exercer envers elle, quoiqu'elle ne soit qu'une vile et misérable créature. Mais le plus ordinaire est que cela se passe comme je l'ai dit. ' r . Vous devez, mes Sœurs, prendre garde que dans cet ardent désir de voir NotreSeigneur dont on se trouve quelquefois pressé , il ne faut pas s'y laisser aller, mais s'il se peut en divertir sa pensée. Je dis s'il se peut, parce que vous verrez dans la suite qu'il y a des désirs auxquels on ne sanroit résister , ainsi qu'on le peut dans ceux-ci , à cause que la raison qui est alors encore libre peut , comme l'exemple de saint Martin nous l'apprend , se conformer à la volonté de Dieu , et se divertir de ce désir dont elle est pressée , en considérant que n'étant propre qu'à de personnes fort avancées dans l'amour de Dieu et favorisées de ses grâces , le démon pourroit nous l'inspirer pour nous porter à croire que nous sommes de ce nombre ; et ainsi il est toujours bon de marcher avec crainte.

Je ne saurois croire que cet esprit malheureux puisse donner à l'ame le repos et celte paix dont la peine que cause

ce désir de voir Dieu , est accompagnée. II excitera seulement, à mon avis, quelque mouvement de passion , tel qu'est celui que l'on a pour les choses du siècle. Mais ceux qui n'ont point d'expérience ni de l'un ni de l'autre, ne sa u roi en l faire ce discernement; et comme ils se persuadent que ce désir de voir Dieu leur est très-avantageux , ils feront tout ce qu'ils pourront pour l'accroître au grand préjudice de leur santé , parce que la peine qu'il donne est continuelle , ou au moins fort ordinaire.

Il faut aussi remarquer que la foihlesse de la complexion cause le plus souvent ces peines , principalement si ce sont des personnes d'un naturel si tendre que la moindre chose les fait pleurer. Elles s'imaginent alors que les larmes qu'elles répandent coulent pour Dieu , quoiqu'il n'en soit point la cause. Il pourra aussi arriver que durant quelque temps ces larmes viendront en si grande abondance, qu'à chaque pensée que ces personnes auront de Dieu, et à chaque parole qu'elles en entendront dire, elles ne pourront les retenir > bien qu'elles ne procèdent pas tant de leur amour pour lui que de leur disposition naturelle. Ainsi elles ne cessent point de pleurer , et ce qu'elles ont entendu dire à la louange de ces larmes faisant qu'elles ne voudi oient faire autre chose que d'en répandre , elles y contribuent de tout lenr pouvoir; à quoi le démon les excite encore pour les réduire en tel état qu elles soient incapables de s'occuper à l'oraison et d'observer leur règle.

Il me semble que je vous entends me demander ce que vous pouvez donc faire puisqu'il n'y a rien où je ne trouve du péril , et que je crois qu'il peut y avoir de la tromperie dans une chose aussi bonne que sont les larmes , en quoi je puis moi-même me tromper. Je réponds que cela se peut faire. Mais croyez que je ne parle pas de la sorte sans l'avoir expérimenté en quelques personnes dont je ne suis pas du nombre, n'étant nullement tendre de mon naturel , et ayant au contraire le cœur si dur que j'en souffre quelquefois de la peine. Sa dureté n'empêche pas néanmoius que lorsque Dieu l'embrase de son amour', il ne distille comme un alambic ; et vous n'aurez pas

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