Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 18)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

qu'il n'y a point de si grand esprit qm pût en mille années se l'imaginer. Il n'est point besoin de demander ni que l'on nous dise quelle est celte suprême Majesté* dont la présence nous étonne, puisqu'elle fait assez connoîtrc qu'elle règne dans le ciel et sur la terre par ellemême , au lieu que les Rois d'ici-bas ne se font révérer que par cette pompe extérieure qui les environne.

« O Seigneur mon Dieu, que les chré« tiens vous connoissent peu ! Et si lors« que vous venez avec tant de bonté vous « communiquer à votre Epouse, elle ne « peut vous regarder sans être touchée « de crainte , que sera-ce quand il dira « au dernier jour , avec une voix ton« nante: Aïlez^ maudits de mon Père , et « le reste ? » Une ame ne doit-elle pas , mes Filles , s'estimer heureuse lorsque Dieu lui fait la grâce d'imprimer ces paroles dans sa mémoire , puisque saint Jérôme les avoit toujours présentes , et qu'elles peuvent vous faire considérer comme très - légères toutes les austérités de la religion J mais quand elles dureroient plusieurs années, toutes ces années ne devroient passer dans voire esprit que pour un moment au regard de Fêterayb Lï CHATEAU DE L J AME,

nité? Je puis dire avec vérilé , que toute méchante que je suis , j'ai toujours regardé comme peu redoutables les peines même de l'enfer en comparaison du tourment que souffriront les damnés de -voir que les yeux de Notre- Seigneur maintenant si doux et si favorables, seront pour jamais allumés de fureur contre eux. Et si mon cœur n'a jamais été à l'épreuve d'une frayeur si terrible , quoique je ne l'aie point vu dans cet état d'indignation et de colère , quel sera celui de ces ames réprouvées qui seront si malheureuses que de l'y voir ? Quand une ame se trouve agitée de semblables terreurs , la compassion qu'a Notre - Seigneur de notre foiblesse, fait qu'il la met dans une suspension de toutes ses puissances , afin qu'étant comme hors d'elle-même elle puisse s'unir à lui , et rendre sa bassesse heureusement abymée dans sa grandeur , par une communication toute divine.

Que si l'ame est capable de considérer long-temps Notre-Seigneur , je ne crois pas que ce soit une vision , mais plutôt l'effet d'un grand effort de l'imagination ; et cette figure qu'elle croira voir sera comme inanimée et comme morte , en comparaison de celle que l'ame voit dans

ces heureux momens où son adorable Majesté se montre véritablement à elle. Il y a des personnes , et j'en connois plusieurs , qui ont Pesprit si foible et l'imagination si vive, qu'ils croyent avoir vu clairement ce qu'ils n'ont fait que penser. Mais si elles avoient eu de véritables visions, elles n'auroient pas peine à connoître que celles-ci ne sont que chimériques , puisqu'au lieu d'en tirer de l'avantage , elles font moins d'effet en elles que n'en feroit une peinture de quelque mystère de notre religion ; et il ne faut point de meilleure preuve du mépris que l'on doit faire de ces prétendues visions, que de voir qu'elle^ s'effacent aussitôt de l'esprit et disparaissent comme un songe. Dans les visions véritables c'est tout le contraire. Car lorsqne l'aine ne pense à rien "moins qu'à voir quelque chose d'extraordinaire ^ ce divin objet se présente à elle , remue tous ses sens et ses puissances , et après l'avoir agitée de trouble et de crainte, la fait jouir d'une heureuse paix. Ainsi, de même que quand saint Paul fut porté par terre par ce furieux coup de tempête , il se fait un grand mouvement dans le fond de Famé qui est comme

un monde intérieur ; mais un moment après elle se trouve dans le calme et si instruite des plus grandes vérités , qu'elle n'a plus besoin de maître pour les lui faire comprendre , parce que celui qui est la véritable et éternelle sagesse, a dissipé par sa lumière les ténèbres de son esprit , et quelle demeure si assurée que c'est une grâce qui vient de lui , que quoiqu'on lui puisse dire , au contraire, on ne sauroit lui faire appréhender d'être trompée. Que si son Confesseur lui dit que c'est une illusion du démon que Dieu a permis qu'elle ait eu pour punition de ses péchés , elle pourra bien d'abord en être un peu ébranlée , mais ce sera, comme j'ai dit ailleurs , qu'il arrive dans les tentations qui regardent la foi dans laquelle l'ame s'affermit , d'au- . tant plus qu'elle a été plus combattue , parce qu'elle sait qu'il n'est pas au pouvoir de cet esprit infernal de lui procurer les avantages qu'elle tire de ces heureuses visions. Joint que son pouvoir ne s'étend pas jusques dans l'intérieur de l'ame , il ne va qu'à lui représenter quelques images qui n'ont ni la vérité, ni la majesté , ni les effets qui se rencontrent dans lçs visions qui viennent de

Dieu. Pour le regard des Confesseurs , comme ils ne peuvent voir ce qui se passe dans le fond de l'ame , et que peut-être Dieu ne permettra pas que la personne à qui cela arrive puisse le leur bien représenter, ils ont sans doute sujet de craindre et doivent marcher avec grande retenue, jusqu'à ce que le temps fasse juger de ces visions par les effets qu'elles produisent. Ainsi ils ne sanroient trop observer si cette personne s'avance de plus en plus dans l'humilité et se fortifie dans les autres vertus. Car si ce n'est qu'un ouvrage du démon et qu'ils y fassent attention , ils reconnoîtront bientôt par diverses marques , que toutes ces belles imaginations ne sont que de pures chimères.

Mais si le Confesseur a de l'expérience de semblables choses , il n'aura pas peine à juger si ce qu'on lui rapportera viendra de Dieu , ou de cet esprit infernal , ou de l'imagination , principalement s'il a Je don du discernement des esprits , et pourvu qu'il l'ait et qu'il soit savant , quand même il n'auroit point d'expérience de ces faveurs surnaturelles, il ne laissera pas d'en bien juger. Mais il imi porte de tçut x mes Soeurs , que voua

agissiez envers vos Confesseurs ave« grande sincérité et vérité , je ne dis pas en ce qui regarde la déclaration de vos péchés , car qui en doute ? mais dans le compte que vous leur rendrez de votre oraison. Sans cela je ne voudrois pas assurer que vous fussiez dans le bon chemin , ni que ce fût Dieu qui vous conduisît , parce que je sais qu'il prend plaisir k voir que Ton agisse comme avec lui - même avec ceux qui tiennent sa place, en leur découvrant jusqu'à nos moindres pensées , et à pins forte raison nos actions. Pourvu que vous en usiez de la sorte , ne vous inquiétez el ne vous troublez de rien , puisqu'eneore que ces visions ne vinssent pas de Dieu , il tireroit le bien du mal, et feroit que le démon y perdroit au lieu d'y gagner , parce que dans la créance que vous aurez que ce sont des faveurs de NotreSeigneur, et ayant toujours devant les yeux cette ligure qui vous le représentoit, vous vous efforcez de plus en plus de le contenter. C'est ce qui faisoit dire à un fort savant homme que le démon étant un si grand peintre , il ne seroit pas fâché qu'il lui représentât une image de NotreSeigneur qui parût vivante, à cause qu'elle

augmenterait sa dévotion, et lui donnerait moyen de le combattre avec ses propres armes. Car encore qu'un peintre soit un méchant homme , il ne faut pas laisser d'avoir du respect pour le tableau qu'il fait de celui de qui seul dépend , tout notre bonheur. Ainsi je ne saurais approuver ce que quelques-uns conseillent de se moquer des visions , parce , comme ajoutoit cette personne , qu'il n'y a point d'image de notre Roi que nous ne soyons obligés de révérer. En m quoi je trouve qu'il avoit très -grande raison , puisque si nous sommes incapables de regarder avec mépris le portrait d'un de nos amis , quelle vénération ne devons-nous point avoir pour un crucifix, et pour toutes les autres peintures quelles qu'elles soient, qui nous représentent cette suprême Majesté que nous adorons.

Encore que j'ai dit ailleurs la même chose , je le répète volontiers ici , parce que j'ai connu une personne à -qui l'on avoit persuadé de traiter ces visions avec un extrême mépris. Je ne sais qui a inventé un tel remède. Il n'est bon qu'à tourmenter une ame à qui un Confiesseur donne un si mauvais conseil , et

qui se croit perdue si elle ne le suit pas. Je tiens , au contraire , que si cela arrive on doit lui représenter ces raisons , et s'il insiste , ne lui point obéir en cette rencontre.

Nous tirons ce grand avantage de la faveur que Dieu nous fait de se montrer ainsi à nous , que lorsque nous pensons à sa vie et à sa passion ; le souvenir de l'avoir vu si plein de douceur et éclatant d'une beauté toute céleste , nous donne une très-grande consolation ; de même que ce nous en est une plus grande d'avoir vu que de n'avoir jamais vu une personne à qui nous sommes fort obligées. On tire aussi d'autres avantages du souvenir si agréable de ces visions. Mais comme j'ai déjà tant parlé des excellens effets qu'elles produisent et que j'en parlerai encore dans la suite , j'ajouterai seulement ici , que lorsque vous apprenez que Dieu accorde ces faveurs à quelques ames , vous devez bien prendre garde à v ne point désirer ni à ne le point prier de vous conduire parla même voie, parce que bien que cela vous paroisse fort avantageux et qu'on le doive beaucoup estimer , il ne vous seroit pas utile pour plusieurs raisons. La première , à cause

Que ne pouvant , que par un défaut d'humilité , souhaiter qur^ 1 on nous accorde ce que nous ne méritons pas , c'est une grande marque que nous n'avons pas cette vertu que d'oser le désirer. Car ainsi que la pensée d'être Roi ne sauroit entrer dans l'esprit d'un paysan , tant la bassesse de sa condition le lui fait paroitre impossible , de même les personnes véritablement humbles ne prétendront jamais à de semblables faveurs. NotreSeigneur ne les accorde , a mon avis , qu'à ceux qui sont affermis dans cette vertu par la connoissanee qu'il leur a donnée du peu qu'ils sont par eux-mêmes. Or , comment une personne qui a cette connoissanee peut-elle ne pas croire que c'est lui faire une fort grande grâce de ne la pas condamner aux peines éternelles de l'enfer ? La seconde raison est que quand l'on ose faire de tels souhaits , on est déjà trompé ou en grand danger de l'être , parce que la moindre petite ouverture suffit au démon pour nous tendre mille pièges. La troisième raison est que lorsque le désir est violent il entraîne avec lui l'imagination , et qu'ainsi l'on se figure de voir et d'entendre ce que l'on ne voit et n'entend point , de

même que Ton songe la nuit à ce que l'on s'est fortement mis dans l'esprit durant le jour. La quatrième raison est , que c'est une grande témérité de choisir nous-mêmes le chemin par lequel nous . devons marcher sans savoir s'il est le meilleur , et ne nous en pas remettre au jugement de Dieu, qui sait beaucoup mieux que nous celui qui nous est le plus avantageux. La cinquième raison est «fue c'est s'imaginer que les travaux de ceux que Dieu favorise de ces grâces ne sont pas grands , au lieu qu'ils sont très-grands et de diverses manières , et <îe ne pas considérer si l'on seroit capable de les supporter. La sixième raison est de ne pas examiner si l'on ne trouverait point sa perte dans ce que l'on croit Aire son avantage , comme il arriva à Saiil lorsqu'il désira d'être Roi. Et enfin la septième raison est qu'il y a d'autres grâces que celles-là , et que le plus sûr est de ne désirer que ce qui est le plus conforme à la volonté de Dieu. Remettons-nous , mes Sœurs , entre ses mains ; nous savons quel est son amour pour nous , et ne saurions faillir en prenant une ferme résolution de nous abandonner entièrement à sa conduite. A quoi

il faut ajouter que pour recevoir ces grâces en plus grnnd nombre , on n'en mérite pas plus de gloire , à cause qu'elles obligent a servir Dieu plus parfaitement.

Quant à ce qui est de mériter davantage , cela ne dépend pas de ces sortes de grâces , puisqu'il y a plusieurs personnes saintes qui n'en ont jamais reçu aucune , et d'autres qui ne sont pas saintes qui en ont reçu. Vous ne devez pas aussi vous imaginer qu'elles soient continuelles ; mais plutôt qu'une seule de ces faveurs coûte plusieurs travaux que l'ame se voit obligée de souffrir pour la reconnoîlre , quand même elle n'en recevroit jamais de semblable. Il est vrai que cela peut être d'un grand secours pour s'avancer dans les vertus , mais celui qui les acquiert par son travail, mérite beaucoup davantage.

Je connois deux personnes de divers sexes que Notre-Seigneur favorisoit de ces grâces , qui avoient une si grande passion de le servir et de souffrir sans eji être récompensées par de semblables faveurs , qu'elles se plaignoient à lui de ce qu'il les leur accordoit , et ne les auraient pas reçues si cela eût dépendu de leur choix* En quoi je nf entends pas

parler de ces visions dont Ton tire de si grands avantages et qui sont si désirables , mais de ces consolations que Dieu donne dans la contemplation , qui ne laissent pas, à mon avis, d'être aussi des désirs surnaturels ,• et qui ne se rencontrent que dans des ames qui ont tant d'amour pour Dieu qu'elles souhaitent qu'il connoisse qu'elles le servent si peu par la considération de leur intérêt qu'elles ne pensent point, pour s'y exciter davantage , à la gloire qui leur est préparée en l'autre monde. Et comme l'amour lorsqu'il est grand est dans une activité perpétuelle , il n'y a rien que ces personnes ne fissent et point de moyens qu'elles n'employassent pour se consumer entièrement , si elles le pouvoient, dans le feu dont il les brûle , et elles souffriroient avec joie d'être pour jamais anéanties , si la destruction de leur être pouvoit contribuer à la gloire de leur immortel Epoux , parce que lui seul remplit tous leurs désirs et fait toute leur félicité. Qu'il soit loué à jamais de ce que s'abaissant jusqu'à se communiquer à nous, il lui plaît de faire connoître sa grandeur à de misérables créatures. Ainsi soit-il.

Des visions intellectuelles. Qu'elles font cotinoître que nous n'offensons pas seulement Dieu en sa présence , mais que nous l'ofFensons dans lui-même , et quelles donnent à lame une claire lumière de la vérité.

Dieu se communique à l'ame en diverses manières , par ses visions et apparitions ; tantôt quand elle est affligée £ tantôt pour la préparer à souffrir de grands travaux , et tantôt pour la remplir de consolation et de joie , en lui témoignant m qu'il prend plaisir d'être avec elle. Je ne m'arrêterai point à particulariser quelqu'une de ces choses. Mon intention est -seulement de vous faire connaître, autant que ]e le pourrai > les différences qui se rencontrent dans ces visions , afin que vous en puissiez juger par les effets qu'elles produiront , que vous ne preniez pas vos imaginations pour des visiops , et que si Dieu vous fait la grâce de vous en donner , vous ne croyiez pas qu'il soit Tome V. i3

impossible d'en avoir,, ni ne soyiez pas troublées et affligées par la crainte que ce soient des illusions , comme le démon s'efforcera de vous le persuader, par l'intérêt qu'il y a , et le plaisir qu'il prend à inquiéter les ames , pour les empêcher de s'occuper entièrement à aimer et à louer Dieu, Cette suprême Majesté se communique aussi aux ames en d'autres manières plus élevées et moins périlleuses , parce qu'à mon avis , le démon ne saurait les imiter , et qu'elles sont si cachées , qu'elles peuvent passer pour inexplicables ; au lieu que 1 on peut , en • quelque sorte , donner la connoissance de celles que l'on nomme représentatives ou imaginaires , à cause des images qui nous y sont représentées.

11 arrive quelquefois , lorsque l'on est en oraison , avec une entière liberté de ses sens , que Notre-Seigneur nous fait entrer tout soudain en une suspension , dans laquelle il découvre à l'ame de grands secrets qu'elle croit voir en luimême , quoique ce ne soit pas une vision de sa très-sainte humanité. Mais encore que j'use de ce terme de voir, l'ame ne voit rien 5 et cette vision ji'est pas de celles que j'ai nommées représentative?

ou imaginaires. C'est une vision intellectuelle qui fait connoître à l'ame de quelle sorte toutes choses se voient en Dieu, et comment elles sont en lui. Or , celte vision est très -utile , parce qu'encore qu'elle passe en un moment , elle demeure profondément gravée dans l'esprit, et .donne une très -grande confusion à lame , par fa manière si claire dont elle lui fait voir quelle est la grandeur du péché , puisqu'étant en Dieu , ainsi que nous y sommes , ce n'est pas seulement en sa présence , mais comme dans luimême que nous le commettons. Voici une comparaison qui pourra mieux le faire comprendre. Supposons que Dieu soit un grand et superbe palais , qui comprend et renferme tout le monde. Cela étant, un pécheur peut-il commettre quelque crime hors de ce palais ? Il est certain que non , et qu'ainsi c'est comme dans Dieu même que nous les commettons tous. Quel sujet cette pensée ne nous donne-t-elle point de trembler ! et quelle attention ne devons-nous point y faire , afin qu'étant incapables par nousmêmes de comprendre de si grandes vérités , cet exemple nous fasse connoître que nous ne saurions , sans folie et sans

une étrange audace , offenser cette adorable et éternelle Majesté !

Considérons , mes Sœurs , combien nous sommes redevables à la patience et à la miséricorde de Dieu , de ne nous point abîmer dans le moment que nous l'offensons. Rendons-lui-en de très-grandes actions de grâces, et rougissons désormais de honte d'être sensibles à ce que Ton fait ou ce que l'on dit contre nous. Car , qu'y a-t-il de plus horrible que de voir que notre Créateur souffre que nous commettions dans lui-même tant d'offenses , et que nous ne puissions endurer quelques paroles dites contre nous en notre absence , et peut-être sans mauvaise intention? O misère et foiblesse humaine! que vous êtes déplorables ! Quand sera-ce donc , mes Filles , que nous imiterons , au moins en quelque chose , ce Dieu tout-puissant? Ne nous persuadons point, je vous prie , qu'il y ait Ai m4rite à souffrir des injures , mais disposons-nous à les endurer avec joie ; aimons ceux de qui nous les recevons , puisque NotreSeigneur ne laisse pas de nous aiirçer quoique nous l'ayons tant offensé. Car, n'a-t-il pas raison de vouloir que nous pardonnions commç il nous pardonne ?

îe dis donc , mes Filles , qu'encore que cette vision passe promptement, c'est une très -grande* faveur que Notre- Seigneur fait à une ame , si elle se met en devoir d'en profiter en se la représentant souvent. 11 arrive aussi , d'une manière qui ne se peut exprimer , que Dieu montrant à lame dans lui-même quelque vérité , cette vérité obscurcit de telle sorte toutes celles qui se remarquent dans les créatures , que l'arae connoît clairement qu'il est la vérité même , et incapable de mentir. On comprend alors d'une manière si admirable ce verset du psaume : Tout homme est menteur , que Ton voit que c'est une vérité infaillible. Gela me fait souvenir de Pilate , lorsqu'il demandoit à Notre -Seigneur ce que o'étoit que la vérité , et montre combien peu nous conûoissons cette suprême vérité. Je désirerois de l'expliquer plus clairement , mais iï n'est pas en mon pouvoir.

Apprenons par-là , mes Sœurs , que pour nous conformer, en quelque sorte , à notre Dieu et à notre Epoux , nous devons sans cesse nous efforcer de marcher selon la vérité en sa présence et en celle du monde , non-seulement dans nos paroles, (car, Dieu nous garde d'être ;

si malheureuses que de mentir ; et je lui rends grâces de ce que je ne vois personne dans nos monastères qui le voulût foire pour quoi que ce fût ) , mais dans toutes nos actions , sans désirer que Ton ïious croie meilleures que nous ne sommes , donnant ainsi à Dieu ce qui lui est dû , et nous rendant justice à nousmêmes , dans une vue continuelle de la vérité qui nous inspirera le mépris du monde , qui n'est que fausseté et que mensonge.

* Pensant un jour en moi-même pour quelle raison Notre- Seigneur aime tant ; la vertu d'humilité , et nous recommande tant de l'aimer , il me vint en l'esprit que , comme il est la suprême vérité , et que l'humilité n'est autre chose que de marcher selon la vérité , c'est une grande vertu, non-seulement de n'avoir pas bonne opinion de nous-mêmes, mais de connoître notre néant et notre misère , puisque l'on évite , par cé moyen , de tomber dans le mensonge , et que l'on se rend agréable à Dieu en marchant selon la vérité. Je le prie , mes Sœurs , de nous en faire la grâce , et qu'ainsi nous ne perdions jamais la connoissance de nousmêmes.

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