Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 19)
Notre-Seigneur favorise l'ame des grâces dont j'ai parlé , lorsque la voyant résolue d'accomplir en toutes choses sa volonté , et la considérant comme sa véritable Epouse , il veut lui donner quelque connoissance de son adorable grandeur , et de ce qu'elle doit faire pour lui plaire. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce sujet , et je n'en ai tant dit qu'à cause qu'il m'a paru être fort utile que vous le lâchiez. On voit*par-là qu'il n'y a rien à appréhender dans de telles visions ; mais seulement à en remercier et en louer Dieu, puisque c'est de lui qu'elles procèdent , et que comme le démon et notre imagination n'y ont point de part , elles laissent l'ame dans une grande satisfaction et un grand repos, -
Que ces grâces de Dieu si extraordinaires dont la Sainte a parlé auparavant , mettent en tel état les personnes qui en sont favorisées , et leur font souffrir de telles peines , par l'ardeur qu'elles ont d'être délivrées de la prisondu corps , afin de jouir éternellement de la présence de Dieu , qu'îles paroissent être prêtes de mourir r et en courent même le iiasard.
Que ceux qui reçoivent de si grandes grâces courent fortune d'eh mourir.
Croyez-vous, mes Filles -, que toutes ces grâces dont Notre -Seigneur favorise l'âme qu'il regarde comme son Epouse,, satisfassent de telle sorte celle colombe et ce papillon qu« je n'ai pas oubliés , qu'il ne leur laisse plus rien à désirer, et qu'ils ne pensent plus qu'à s'arrêter au lieu où ils doivent mourir ? Non, certes; car, encore qu'il y ait plusieurs années que cette colombe jouit de ces faveurs, elle est toujours gémissante , et sa peine augmente , parce que plus elle connoît
la grandeur de Dieu , et voit combien il mérite d'être aimé , plus son amour pour lui s'enflamme , et plus elle sent croître sa peine de se voir encore séparée de lui, ce qui lui cause enfin, après plusieurs années , cette excessive douleur que l'on vërra dans la suite. Je dis plusieurs années', parce que ce long temps x a produit cet effet en la personne dont j -ai v parlé. Mais comme la puissance de Dieu n'a point de bornes , et qu'il prend plaisir à nous combler de ses faveurs, il peut , sans s'arrêter au temps , élever, quand il lui plaît , une ame à cette grâce si sublime. *
Quoique cette peine fasse quelquefois : répandre tant de larmes , pousser tant dé soupirs , entrer dans de si vifs sentirnens et passer jusqu'à de grands transports, tout cela n'est que comme un feu mêlé de fumée , qui n'étant pas encore bien allumé, se peut souffrir en quelque sorte , et ainsi est très-peu considérable , en comparaison de cet autre feu dont j'ai à parler. Car , l'ame s'y trouve telle- - ment embrasée d'amour , que la moindre pensée qui lui vient du retardement de la mort qui peut seule la délivrer de la
son divin Epoux , est comme une flèche perçante , comme un trait enflammé , comme un coup de foudre , sans être rien de tout cela , parce que c'est beaucoup plus que tout ce que Ton sauroit s'imaginer. Cette pensée pénètre Pame jusqnes dans son centre f et réduit en poudre en un moment tout ce qu'elle y rencontre de terrestre et qui tient encore de Pinfirmité de la nature. Ainsi , Pame ne se souvient plus de rien de tout ce qui est mortel et périssable , et sa mémoire y son entendement et sa volonté sont tellement liés à Pégard de toutes les choses du monde , qu'ils n'ont la liberté d'agir que pour augmenter sa peine 3 en augmentant encore son admiration et son amour pour cet objet éternel dont elle ne peut souffrir d'être plus long=- temps séparée.
Je serois bien fâchée , mes Soeurs , que vous crussiez que j'exagère en parlant de la sorte. Je suis très-assurée , au contraire, que je n'en dis pas assez , parce que nulles paroles ne sauraient le bien représenter. C'est un ravissement de tous les sens et de toutes les puissances , qui les rend incapables de toute autre chose que de €îe qui leur fait sejatir cette peine. Car ,
quant à cela, l'entendement est très-ouvert et très-éclairé pour comprendre le sujet de la douleur que ce doit être à l'ame d'être séparée de Dieu par cette vie mortelle qui l'attache toujours à la terre ; et il augmente encore sa peine par une claire et vive connoissance qu'il lui donne de sa grandeur et de ses perfections infinies. Ainsi , quoique la personne que je sais s'être vue en cet étatfôt accoutumée à souffrir de très-grands maux, elle ne pouvoit s'empêcher de jeter des cris , parce que cette douleur qu'elle ressentoit n etoit pas dans le corps , mais dans le plus intérieur de son amer Elle apprit alors combien les douleurs que l'ame souffre sont plus difficiles à supporter que celles du corps , et connut que le» peines du purgatoire étant de cette nature, elles surpassent de beaucoup celles que Ton peut endurer en cette vie , quoique le corps n'y ait point de part. J'ai vu une personne réduite en ces termes , et je croyois très -certainement qu'elle alloit mourir. 11 n'y auroit pas eu sujet de s'en étonner y puisque l'on en court fortune. Car , encore que cela dure peu , toutes les parties du corps demeurent comme
est tel qu'il seroit si on alloit rendre3'fcsprit , parce que la chaleur naturelle manque, et que celle de l'amour embrase l'ame de telle sorte que, pour peu que cela augmentât, elle jouiroit de l'accomplissement de ses souhaits , en abandonnant cette chair mortelle , pour s'aller, unir éternellement à son Dieu. Elle ne sent néanmoins aucune douleur dans le corps , bien qu'il soit en l'état que jeviens de dire , et que durant deux ou trois jours il en souffre de fort grandes et soit encore si brisé que l'on n'a pas seulement la force de tenir une plume pour écrire. Ce qui procède, à mon avis,, de ce que ces sentimens intérieurs de l'ame sont si vifs, et surpassent tellement ceux du corps , que quand on le mettroit en pièces, , elle n'en seroit point touchée.
Vous me direz peut-être qu'il y a en cela de l'imperfection , puisque cette ame étant si soumise à la volonté de Dieu , elle devroit donc s'y conformer. 3e réppnds qu'elle l'auroit pu faire auparavant; mais non pas alors, parce qu'elle Xi est plus maîtresse de sa raison , ni capable de penser qu'à ce qui cause sa peine. Car, élaot absente de. celui qu'elle
aime , et dans lequel seul consisté tout son bonheur, comment pourroit-elle désirer de vivre ? Elle se trouve dans une* si grande solitude , que toutes les compagnies du monde ne pourraient la diminuer , ni même tous les Saints qui sont dans le ciel ; n'y ayant que le Saint des Saints dont la présence puisse remplir ses désirs. Tout lui fait de la peine i tout la tourmente. Elle est comme une personne suspendue en Pair , qui ne peut jfoser le pied sur la terre 3 ni s'élever vers le ciel ; elle brûle de soif, et cette soif est d'une telle nature , qu'il n'y a point d'eau icibas qui soit capable de 1 éteindre , ni dont l'ame se voulût servir, quand même il y en au roi t. La seule eau qu'elle souhaite est celle dont Noire-Seigneur parla \ à la Samaritaine ; mais il ne la lui donne point encore».
« Mon Dieu , mon Sauveur , à quelle « extrémité réduisez- vous ceux qui vous* « aiment véritablement ? Mais qu'est-ce « en comparaison de la manière dont vous « les en récompensez ? Peut-on trop achète- 1er ce qui est sans prix ? Et qu'y a-t-ii « qui approche du bonheur que c'est à «-une ame d'êlre purifiée , pour pouvoir centrer dans la septième demeure , de
« même que l'on est purifié dans le pur« gatoire , pour pouvoir entrer dans le « ciel ?»
Or, quoique cette peine soit si grande, qu'encore que la personne dont je parle -en eût tant souffert de corporelles et de spirituelles , elle croyoit qu'elle ne leur pouvoit non plus être comparée qu'une goutte d'eau à toute la mer; elle en connoissoit tellement le prix , qu'elle se trouvoit très-indigne d'en être favorisée , sans néanmoins que cette conndissance la soulageât en aucune sorte , ni l'empêchât de la souffrir très-volontiers , si Dieu le vouloit ainsi , quand même elle durerait autant que sa vie ; encore que l'on puisse dire avec vérité que ce n'est pas seulement comme mourir une fois, mais comme mourir à tous momens.
Considérons donc , mes Soeurs , quels sont les tourmens des damnés, puisqu'ils ne sont adoucis ni par cette conformité à la volonté de Dieu , ni par ce plaisir dont je viens de parler, ni par le bonheur dont Tarn e voit que la peine qu'elle souffre est récompensée ; mais qu'au contraire , ils vont toujours en augmentant, j'entends quant aux peines accidentelles ; et les
tourmens qu'endurent les âmes étant ineomparablement pltîs grands que ceux du corps , quel désespoir doit être celui de ces malheureux réprouvés, de voir
„ que les leurs dureront éternellement ? Car, que pouvons-nous souffrir ert cette
. vie qui ne doive nous paroître un atome, lorsque nous considérons que c'est pour nous empêcher de tomber dans un malheur si épouvantable ? Je vous redis encore , mes Sœurs , qu'il est impossible d'exprimer combien les souffrances de l'ame sont terribles et différentes de celles du corps. Il faut l'avoir éprouvé pour le comprendre, ou que Dieu lui-même nous le montre , afin de nous faire connoître combien nous lui sommes obligées de nous avoir appelées à une profession , dans laquelle nous pouvons espérer de sa miséricorde qu'il nous pardonnera nos péchés.
' La peine que j'ai dit que Pame souffre en l'état dont j'ai parlé , ne dure pas , ce me semble , plus de trois ou quatre heures dans cette extrême violence , et si elle continuoit davantage , je ne crois pas qu'il fût possible de la supporter sans un miracle. Celle personne ne l'ayant soufferte qne durant un quart-d'heure , perdit gitièrenieat le sentiment , et demeura comme toute irisée. Cela lui arriva 3a dernière fête de Pâques , au milieu d'une conversation , et après avoir passé tous les jours précédens dans une telle sécheresse, qu'à peine savoit-elle que e'étoit le temps de la résurrection de Notre-Seigneur , et une seule parole qui lui apprit qu'elle ne mourroit pas encore sitôt , produisit en elle cet effet. Il n'est pas moins impossible de résister à Pi m-* pétuosité d'un tel mouvement , que de ne point brûler dans un grand feu , et cela ne peut être caché à ceux qui se trouvent présens. Il est vrai qu'ils ne; connoissent pas les peines intérieures de cette personne; mais ils ne sauroierit ne point juger, par les extérieures qu'ils lui yoient souffrir , que sa vie est en péril. - Quant à elle , elle ne peut tirer aucun secours de leur assistance, parce qu'ilsBe lui paroissent que comme des ombres, non plus que tout le reste* des créatures. Mais pour vous faire connoître de quelle* sorte , lorsque l'on se trouve en cet état,
là foiblesse de notre nature sy mêle, > faut" vous dire qu'il arrive quelquefois - que, dans une tcllç extrémité, on meurt de douleur de ne pas mourir. Il semble 4
séparer du corps , et en même temps elle est touchée d'une véritable crainte qui fait qu'elle voudroit trouver du soulagement dans sa peine , afin de ne pas mourir ; et il paroi t bien que cette crainte ne procède que de la foiblesse de la nature , puisque , d'un autre côté T elle ne diminue rien du désir que cette personne a de mourir , dont elle est délivrée lorsqu'il plaît à Dieu de faire cesser sa peine f ce qui arrive d'ordinaire par quelque grand ravissement ou par quelque vision dont ce véritable consolateur la console . et en même temps la fortifie et Ta disposeà souffrir tant qu'il lui plaira la prolongation de sa vie..
Autant que cette peine est grande r autant sont grands les effets qu'elle produit. L'ame n'appréhende plus les travaux , parce qu'il n'y en a point q*ii nelui paroissent très-faciles à supporter ert comparaison de ceux qu'elle a éprouvés et son amour pour Dieu s'augmente de telle sorte , qu'elle souhaiteroit de pouvoir souvent les souffrir encore ; mais il ne dépend non plus d'elle de rentrer dans cette heureuse peine , que de ne la pasavoir lorsqu'il plaît à Noire-Seigneur do Ik lui donner. Son mépris pour le monde
augmente aussi /parce qu'elle areeontitl qu'il n'avoit rien qui fût capable de là soulager dans le tourment où elle s'est vue. Elle se détache plus que jamais des créatures , par l'expérience qu'elle à faite qu elle ne peut attendre de consolation que de son Créateur; et elle appréhende encore plus qu'auparavant de l'offenser, à cause qu'elle le considère comme le seul distributeur des récompenses et des châliménsDans une voie si spirituelle et si élevée, deux choses me paroissent mettre la vie en hasard. L'une , la peine dont je viens de parler ; et l'autre , l'excès de la jôie que l'on ressent dans les ravissemens dont j'ai dit aussi qu'elle est suivie. Car, cette joie est si excessive que , dans le transport ou elle met l'ame , il ne s'en faut presque rien qu'elle n'abandonne le corps* et il n'y a pas sujet de s'en étonner, puisque cette séparation lui seroit si avantageuse. Vous pouvez par-là juger , mes Sœurs , si je n'ai pas eu raison de dire que Ton a besoin de beaucoup de courage quand on se rencontre dans un tel état ; et si vous priez Notrè-Seigneur de vous y mettre , ne pourroit-il pas vous demander , comme aux enfans de Zébcdée , si vous vous sentez assez fortes pour boire son calice ? Je ne doute point que vous ne répondiez toutes que vous êtes prêtes de le boire ; et vous auriez raison de parler ainsi , dans votre confiance en son secours , puisqu'il est notre protecteur , qu'il fortifie notre foiblesse , qu'il nous défend dans les persécutions , qu'il répond pour nous aux murmures qui blessent notre réputation , comme il fit pour la Madeleine , et que , même avant notre mort , il nous récompense de tout ce que nous avons fait pour lui , ainsi que vous le verrez dans la suite. Qu'il soit béni à jamais > et loué de toutes les créatures, . .
Que lorsque Dieu fait entrer une a me dans cette septième demeure , comme dans un ciel où il veut contracter avec elle un ma^ riage tout divin , il l'unit à lui d'une manière encore beaucoup plus admirable que dans^ l'oraison d'union. Que la sainte Trinité se fait connoître clairement à elle. De quelle sorte il arrive que l'ame , quoique indivisible , est comme divisée ; une partie d'ellemême jouissant d'un parfait repos, ainsi que la Madeleine , et l'autre étant , comme Marthe , occupée des soins de cette vie.
I l vous semblera sans doute , mes» Sœurs , qu'après avoir tant parlé de ces voies spirituelles , il ne m'en reste plu* rien à dire ; mais ee seroit se tromper , parce que la grandeur de Dieu n'ayant point de bornes > les actions qui partent de sa toule-puissance n'en ont point aussi; et ffui pourrait entreprendre de raconter ses infinies miséricordes ? Ainsi y tout ce
que j'en ai dit , et ce que j'en dirai encore , n'est rien en comparaison de ce qu'il y auroit à en dire ; et çette suprême Majesté nous fait assez de grâce de départir de si grandes faveurs à quelques personnes , afin qu'apprenant par elles qu'il daigne tant s'abaisser que de se communiquer de la sorte à ses créatures , nous l'en remerciions , et connoissions l'estime que nous devons faire d'une ame dans laquelle il témoigne de se tant plaire. Car , encore que chacune de nous ait une ame , nous n'avons pas pour elle une aussi grande estime que le mérite une créalure qui porte l'image et la ressemblance de Dieu , et ne comprenons pas tous les grands secrets qu'il y renferme. I
Plaise à ce souverain Maître de l'univers de conduire ma plume , çt de me mettre dans l'esprit quelques-unes de tant de choses qu'il y auroit à dire , et qu'il découvre à ceux à qui il fait la faveur d'entrer dans cette dernière demeure. Je l'en ai beaucoup prié , et il sait que je n'ai en cela autre intention , sinon que ses miséricordes ne demeurant pas cachées , sont saint Nom soit davantage loue 5 et j'espère , mes Filles > qu'il
m'accordera cette grâce , non pas pour l'amour de moi , mais en votre faveur , afin que vous appreniez combien il vous importe que Noire- Seigneur contracte avec vos a mes ce sacre mariage, qui vous peut combler de tant de bonheur, comme vous le verrez dans la suite ; et qu'ainsi il n'y ait rien que vous ne vous efforciez de faire pour tâcher à vous en rendre * dignes.
Dieu tout-puissant 1 une créature aussi misérable que je suis , peut- elle entreprendre , sans trembler , de traiter d'un $ujet si élevé au-dessus de ce que je puis mériter d'entendre ? J'en ai tant de confusion , que j'agitai en moi-même s'il ne voudroit pas mieux ne dire que peu de chose de cette dernière demeure , afin que Ton ne s'imagine pas que je sache par ma propre expérience ce qui s'y passe, ce qui me feroit rougir de honte ; et d'un autre côté , il m'a semblé que c'étoit une tentation de témoigner en cela de la foiblesse , puisque , quelque jugement que Ton puisse porter de ce que je dirai , et quand tout le monde ensemble me blâ-> meroit , je ne dois pas m'en soucier , pourvu que Dieu en soit loué et connu uu peu davantage j joint que je serai peutêtre morte lorsque cet écrit paroîtra,. Qu'il soit béai à jamais , lui qui est toujours vivant, et qui le sera éternellement.