Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 20)
Lorsqu'il plaît à Noire-Seigneur d'avoir compassion de ce qu'a souffert et souffre une auie par son ardent désir de le posséder, et qu'il a déjà résolu de la prendre pour son fcpouse , il la fait entrer dans cette septième demeure avant que d'achever ce mariage spirituel. Car le ciel n'est pas son seul séjour , il en a aussi un dans l'ame que l'on peut nommer un autre ciel. Et comme vous ne voyez, point l'ame il vous importe beaucoup f mes Sœurs , de ne pas vous imaginer que c'est une chose sombre et obscure et qui n'a point d'autre lumière que celle qui nous paroît. Cela seroit vrai à 1 égard des ames qui ne sont point en grâce; non que le Soleil de justice ait jnanqué en les créant de les illuminer, mais parce qu'elles sont incapables de recevoir la lumière , comme je l'ai dit dans la première demeure.
Nous devons avoir , mes Sœurs , un soin très-particulier de prier Dieu pour ceux qui sont en péché mortel , puisque nous ne saurions faire une plus grande çharilé. Çar si nous voyons un chrétien
mourir de faim , non manque dç vivres pour le nourrir, -en ayant en quantité auprès de lui , mais parce qu'il n'y pourrait toucher à cause qu'il auroit les mains liées derrière le dos ^t attachées avec une forte chaîne à un poteau, et que cette mort qu'il serôit prêt de recevoir ne seroit pas seulement temporelle mais éternelle : quelle cruauté égaleront celle de se contenter de le regarder sans lui donner de quoi soutenir sa vie ? Et que «avez-vous si de même vos prières ne seront point cause du salut d'une ame qui se trouve réduite en un état incomparablement plus déplorable que ne seroit celui de ce malheureux qui courroit fortune d'être consumé par la faim ? Je vous conjure donc, au nom de Dieu, de n'oublier jamais dans vos prières les ames qui sont en cet ctat. Ce n'est pas de celles-là dont j'ai maintenant à parler, c'est de celles qui , par la miséricorde de Dieu y ont fait pénitence de leurs péchés , et qui sont en grâce.
Que Vame est plus unie à Dieu dans cette septième demeure que dans Uoraison d'union.
comme resserrée dans d'étroites bornes , mais comme un monde intérieur dans lequel se trouvent toutes les demeures dont j'ai parlé. Et il est bien juste que cela soit de la sorte , puisque le Créateur du ciel et de la terre daigne y habiter.
Quand il plaît à cette éternelle Majesté de la tant honorer que de contracter avec elle ce divin mariage , il commence par la faire entrer dans cette septième demeure, qu'il a choisie pour lui-même , et Funit à lui d'une manière différente à celle des autres ravissemens. Car encore que je ne doute point qu'il ne l'eût aussi unie à lui dans l'oraison que j'aî nommée d'union , il ne paroissoit pas à Pame qu'il voulût comme alors la faire entrer dans lui-même ainsi que dans son " centre , si ce n'étoit par sa partie supérieure. Mais il importe peu de savoir eu quelle sorte cela se fait , il suffit de dira que l'ame dans l'oraison d'union, se trouve comme saint Paul lors de sa conversion - tellement privée de sentiment qu'elle ne voit , ni n'entend , ni ne comprend rien à la faveur qu'elle reçoit, parce que l'extrême plaisir dont elle jouit en se trouvant si proche de Dieu, suspend touJÇl4 ^ E CHATEAU Dfc i/àME,
tes ses puissances. Ici il n'en va pas de même , parce Dieu fait comme tomber les écailles de dessus les yeux de Pame , afin qu'elle voie et comprenne quelque chose de la grâce qu'il lui fait. (*)
Que Vame dans cette septième demeure a une claire connoissance de la sainte Trinité.
Elle se trouve donc introduite dans cette dernière demeure par une visioa intellectuelle , et par une certaine représentation de la vérité. La très-sainte Trinité se montre alors à elle , ce qui comr mence par une espèce de nuée toute éclatante de lumière qui se présente à son esprit , dans laquelle , par une connoissance admirable qui lui est donnée r ces
(*) Quoique J'ame , en perdant l'usage de» sens dans une extase , puisse , même dès cette vie , voir durant quelque moment l'essence divine, comme, il est probable que cela est arrivé à saint Paul , à Moïse et à d'autres , la Sainte ne parle pas ici de ces sortes de visions , qui encore qu'elles durent très-peu, ne laissent pas d'être claires et intuitives; mais elle parle d'une connoissance des mystères qije Dieu donne à quelques ames par le moyen d'une très-grande lumière qu'il répand en elles , non sans quelque espèce créée. Mais parce que cette espèce n'est pas corporelle ni formée par l'imagination , la Sainte dit que cette vision est intellectuelle et non pas représentative.
trois personnes diyines lui paroissent distinctes et séparées , et elle comprend en même temps avec une entière certitude, qu'elles ne sont toutes ensemble qu'une même substance, une même puissance, une même sagesse , et un seul Dieu , en sorte que l'on peut dire que l'ame connoît et voit comme avec les yeux ce que nous ne connoissons ici que par la foi , quoique ce ne soit pas avec des yeux corporels qu'elle le voit , puisque cette vision n'est pas représentative.
Ces trois divines personnes se communiquent alors à l'ame , lui parlent et lui font comprendre le sens de ces paroles de Notre-Seigneur dans l'Evangile : Quet lui , son Père , et le saint Esprit établiront leur demeure dans les ames qui aiment et qui gardent ses commandemens*
Mon Dieu , qu'il y a de différence entre entendre dire et croire ces paroles * ou comprendre en la manière que Je viens de le rapporter, combien elles sont véritables ! L'étonnement de cette ame va toujours croissant , parce qu'il lui semble de plus en plus que ces trois - divines personnes ne se séparent point d'elle , et qu'elle est toujours efc leur
compagnie, comme elle le voit clairement en la manière que je Fai dit , c'est-à-dire dans le plus intérieur d'elle-même , qui est comme un abyme si profond, qu'étant aussi ignorante que je suis je ne le puis Lien représenter.
Il vous semblera peut-être , mes Filles , que Pame est en cet état si hors d'ellemême qu'elle ne peut penser à quoi que ce soit. Je vous assure qu'au contraire elle est beaucoup plus appliquée que jamais à tout ce qui regarde le service de Dieu ; mais lorsqu'on ne lui donne point d'autres occupations , elle demeure tranquille et eh repos dans cette heureuse et si agréable compagnie. Car pourvu qu'elle ne manque point à Dieu, je ne crois pas qu'il manque à lui donner une claire connoissance de sa présence , et une grande confiance qu'il, ne l'abandonnera point, puisqu'il ne lui a pas fait une si extrême faveur sans avoir dessein qu'elle en profite. Et tant s'en faut que cela doive la rendre moins soigneuse de veiller sur elle-même , qu'elle doit , au contraire , s'efforcer plus qu'auparavant de le contenter et de lui plaire.
11 faut remarquer que cette présence d»e Dieu ne paroît pas toujours si clairei
îlient à l'ame comme la première fois, ou comme en quelques autres occasions où il lui plaît de l'en favoriser d'une manière plus évidente , parce que si cela et oit, il seroit impossible à l'ame de s'occuper à autre chose , ni de communiquée avec personne. Mais encore qu'elle ne connoisse pas toujours avec une égale lumière que la très-sainte Trinité lui est présente , elle trouve , toutes les foisr qu'elle y pense, qu'elle est en sa compagnie ; de même qu'une personne qu? seroit avec quelques stutres dans une chambre très-claire, viendroit tout-d'uncoup à ne les voir plus si l'on en fermoit les fenêtres , ne laisscroit pas néanmoins d'être très-assurée qu'elles y seroient en-* coré.
Que si vous me demandez si celte personne peut quand elle le voudroit , ouvrir les fenêtres afin de voir ceux avec qui elle sait qu'elle est dans cette chambre , je répondrai que non. Il n'appartient qu'à Noire - Seigneur d'ouvrir de la sorte l'entendement de Pame , c'est lui faiie une assez grande grâce que de ne s'éloigner jamais d'elle et de vouloir bien, qu'elle en soit si assurée. Il paroît que Dieu veut alors, par cette admirable compagnie qu'il tient à Pâme, de la disposer à quelque chose de plus avantageux 3 puisqu'elle ne sauroit n'en point tirer un grand secours pour s'avancer de plus en plus dans la perfection, et être délivrée de ces frayeurs et de ces craintes que jious avons vu qui la troubloient quelquefois dans les autres faveurs qu'elle ïecevoit. Ainsi, cette personne dont j'ai parlé se trouvoit profiter beaucoup en toutes manières, et il lui sembloit qu'il ;n'y avoit point de si grands travaux jxi d'affaires si difficiles qui pussent faire sortir de cet heureux état la principale partie de son ame.
Mais ensuite de cette faveur singulière dont je viens aussi de parler y il lui semMoit qu'elle étoit comme divisée et dans de très-grandes peines. Elle se plaignoit à Notre-Seigneur , ainsi que Marthe se plaignoit de Madeleine , de ce que pendant que cette autre partie de son ame jouissoit d'une pleine tranquillité et d'une parfaite joie , elle la laissoit dans des trai
Vaux et des occupations qui la privoien* du bonheur de lui tenir compagnie.
Quoique ceci vous paroisse peut-être une extravagance , il est néanmoins très- véritable. Car encore que Pâme soit indi* visible , ce que je dis n'est point une imagination, et arrive d'ordinaire. C'est ce qui me fait dire que les choses intérieures se voient d'une telle manière , qu'encore que l ame et l'esprit ne soient qu'une même chose , on y remarque une différence presque imperceptible, qui fait qu'il semble quelquefois que l'un agit d'une sorte et l'autre d'une autre, comme le savent ceux qu'il plaît à Notre-Seigneur de mettre en cet état. Il me paroît qu'il y a aussi de la différence çntre l'âme et les puissances. Mais il se rencontre tant de ces différences dans l'intérieur de l'ame , et elles sont si difficiles à discerner que je ne pourrois , sans présomption > entreprendre d'en donner Inintelligence. Que s'il plaît à Notre - Seigneur par un excès de sa bonté , de nous favoriser de ces sortes de grâces , nous comprendrons alors ces grands secrets.
De l'accomplissement du mariage spirituel de % famé avec Dieu , et de quelle sorte il parla à la personne dont la Sainte rapporte des choses si extraordinaires. Différence qu'il y a entre ce que la Sainte a nommé les fiançailles de Tame avec Dieu, et ce mariage spirituel. Que l'ame ne peut, dans cette septième demeure, être troublée par requise passe dans les autres , ni par ses puissances et par son imagination.
De l'accomplissement du mariage spirituel de Vaine avec Dieu.
J'ai maintenant à parler de ce mariage tout spirituel et tout divin de Pâme avec Dieu. Et je commencerai par dire qu'une pi grandie faveur et qui va tant au-delà de tout ce que nous saurions nous imaginer, ne peut avoir en cette vie son entier accomplissement et sa dernière perfection , puisque s'il arrive que nous nous éloignions de Dieu, nous nous trouverons privés de ce merveilleux bonheur.
La première fois que Notre-Sçigneur fait une si grande grâce à l'aine , il se
montre à elle dans sa très-sainte humanité par une vision représentative , afin qu'elle ne puisse douter de cette insigne faveur dont il Phonore. Il se montre peut-être à d'autres personnes sous une autre forme , mais il parut ainsi à celle dont j'ai parlé lorsqu'elle venoit de communier. Il étoit tout resplendissant de lumière , sa beauté étoit incomparable , et il avoit cetle majesté dont il éclatoit après sa glorieuse résurrection. 11 lui dit : Qu'il étoit temps qu'elle ne pensât plus qu'à ce qui le regardoit ; qu'il prendroit soin d'elle , et autres paroles semblables qui pénètrent beaucoup plus Pesprit que la langue ne peut l'exprimer.
De la différence qu'il y a entre les fiançailles de l'aine et le mariage spirituel.
Vous ne trouverez peut-être , mes Sœurs , rien d'extraordinaire en ceci , parce que j'ai dit ailleurs que NotreSeigneur s'étoit représenté à cette ame en cette manière. Mais il y avoit tant de différence qu'il la laissa dans l'extérieur toute épouvantée et comme hors d'ellemême y tant à cause de la vivacité et
de la force dont cette vision étoit accompagnée , que de ces paroles si touchantes. Et aussi parce qu'excepté la vision précédente dont j'ai parlé, elle n'en avoit point encore eu qui Peut pénétrée de la sorte jusques dans le fond de son intérieur. Outre qu'il faut savoir qu'il y a une très-grande différence entre les visions des précédentes demeures et celles qui arrivent dans cette dernière , et qu'il n'y en a pas moins aussi entre ces fiançailles spirituelles et ce mariage tout divin , qu'il y en a entre les fiançailles et les noces de ceux qui , après avoir promis de s'épouser, sont unies ensemble par le sacrement du mariage , sans pouvoir plus se séparer.
J'ai déjà dit dan» cette comparaison dont je me sers n'en trouvant point de plus propre , que le corps n'a non plus de part à ce qui se passe dans cette céleste alliance que si l'ame ne l'animoit plus. Et il y en a encore moins dans le mariage spirituel , parce que cette union toute divine se fait dans le plus intérieur ët comme dans le centre de l'ame qui nie paroît être le lieu où Dïeu établit son tronc. Dans les autres grâces dont