Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 21)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

lés puissances étoient comme los portes par lesquelles elle entroit dans ces demeures , et même lors de l'apparition de l'humanité sacrée de notre Sauveur. Mais dans l'accomplissement de ce mariage spirituel il n'en va pas ainsi. Il apparoît dans le centre de l ame , non par une vision représentative , mais par une vision intellectuelle encore plus subtile que celles dont j'ai parlé , et en la manière dont il apparut h ses Apôtres lorsqu'il entra où ils étoient , les portes étant fermées 3 et leur dit : La paix soit avec vous.

Cette faveur par laquelle Dieu se communique ainsi en un moment, est si élevée et si inconcevable , et la joie dont l ame se trouve comblée si merveilleuse , que je ne sais à quoi les comparer. Tout ce que j'en puis dire est qu'il veut lui faire voir en cet instant quelle est la gloire du ciel d'une manière beaucoup pins sublime que par aucune vision et , par aucun goût spisituel. Ce que j'en comprends est que ce que j'ai dit être comme l'esprit de l'ame, devient alors une même chose avec Dieu , qui étant cet esprit suprême , veut par cette faveur sans égale qu'il fait à quelques personnes, montrer jusqu'où va son amour pour

les hommes, qui le porte ainsi à s'unir à eux et les unir à soi de telle sorte , qu'ils ne peuvent non plus se séparer de lui qu'il ne veut point se séparer d'eux , et les oblige par ce moyen à lui donner les louanges que mérite une si excessive bonté, jointe à une grandeur qui n'a point de bornes. • ' ' •

La même chose ne se rencontre pas dans ce que j'ai nommé les fiançailles de l'arne avec Dieu , parce qu'encore qu'elles forment une union , ce n'est pas une union fixe et permanente; mais il arrive souvent que cette faveur qu'il fait à l'ame de se communiquer si intimement à elle, passe très-vite , et qu'elle ne se sent plus être dans cette heureuse et divine compagnie ; au lieu qu'ici cette faveur qu'elle reçoit de Dieu dure toujours , et qu'elle ne cesse point d'être avec lui comme dans ce centre dont j'ai parlé. .

Pour mieux expliquer ceci, je puis ajouter, que l'union qui se rencontre dans ces fiançailles ressemble à celle de deux flambeaux allumés qui se joignant ne font de leurs deux lumières qu'une seule , mais qui peuvent après se séparer, chacun demeurant tel qu'il étoit auparavant,

ou comme le feu, la cire et la mèche dont un flambeau est composé , et qui peuvent aussi se diviser. Mais le mariage de l'ame avec Dieu est comme une pluie qui tombe du ciel dans une fontaine ou dans un ruisseau, où elle se mêle tellement que l'on ne saurait plus distinguer ces diverses eaux ; ou comme une rivière qui après être entrée dans la mer > se trouve si confondue avec elle, qu'il est impossible de les distinguer ; ou comme une grande lumière qui entrant dans une chambre par deux fenêtres , se mêle de telle sorte que ce n'en est plus qu'une seule. Ainsi lorsque saint Paul dit : Que celui gui s'attache à Dieu est un même esprit avec lui , il entendoit peut-être parler de cet admirable mariage par lequel l'ame se trouve inséparablement unie à sa suprême Majesté. Et de même lorsque ce grand Apôtre ajoute : JésusChrist est ma vie , et il me seroit avantageux de mourir. Il me semble que l'ame se peut servir de ces' paroles dans cette rencontre , parce que c'est là que ce papillon dont j'ai parlé trouve avec une extrême joie la fin de sa vie , ne vivant plus qu'en Jésus-Christ. Les effets font encore mieux comprendre ceci dans la suite,

puisqu'on connoît clairement par des mouvemens d'amour si inexplicables mais si ardens qu'ils se font vivement ressentir -) que Dieu est la vie de notre ame , et que Ton ne sauroit quelquefois s'empêcher de dire : O vie de ma vie , ô aliment dont je tire toute ma nourriture ! et autres paroles, semblables. Car il coule alors de cette divine source de l'infinie bonté de Dieu , comme un lait délicieux qui se répand sur toutes les ames de ce château spirituel , et leur donne une nourriture qui les fortifie , parce que Notre-Seigneur les veut rendre participantes en quelque manière de l'extrême joie dont jouit l'ame qu'il a prise pour son Epouse ; ou pour m'exprimer d'une autre manière, il sort quelquefois un petit ruisseau de ce grand fleuve dans lequel cette petite source est entrée et s'est perdue , afin de donner de nouvelles forces à ceux qui peuvent le servir et cette ame dans les choses qui regardent le corps. Ainsi de même que si de l'eau tomboit sur une personne lorsqu'elle y penseroit le moins, elle ne pourroit ne le pas sentir, l'ame sent et connoît avec encore plus de certitude qu'elle reçoit ces grâces , et que le principe dont elles tirent leur origine

est Dieu même, qui est dans elle comme un bouillon d'eau qui l'arrose > comme un dard qui la pénètre , comme la vie de sa vie , et comme un soleil qui jette tant de lumière , qu'elle se répand sur -toutes ses puissances intérieures. L'ame en cet état ne sort point de ce centre ni ne sent point troubler sa paix, parce qu'elle la reçoit de celui même qui la donna aux Apôtres assemblés en son nom;

Je ne doute point que ces paroles dont usa Notre-Seigneur pour nous donner sa paix , aussi bien que celles dont il se servit envers la Madeleine > en lui disant qu'elle s'en allât en paix, ne contiennent un sens beaucoup plus grand qu'on ne saurait l'exprimer , parce que les paroles d'un Dieu étant des œuvres , elles doivent opérer d'une telle manière dans les ames disposées à le recevoir, qu'elles les fassent renoncer à tout ce qu'elles avoient encore de corporel , pour n'être plus qu'un pur esprit capable de s'unir , par une union toute céleste , à cet esprit incréé. Car , il est certain que lorsque nous nous détachons entièrement , pour l'amour de Dieu , de celte affection pour les créatures , qui occupoit une si grande place dans notre cœur ; Notre-Seigucur prend

plaisir à remplir lui-même ce vide ; et c'est pourquoi nous voyons qu'en priant son Père éternel pour ses Apôtres , il lui demanda qu'ils ne fussent qu'un tous ensemble ; et que , comme son père est en lui y et lui en son Père , ils fussent de • même un en son Père et en lui.

Quel amour , mes Sœurs , peut surr passer cet amour ? et qui nous empêche d'y participer > puisque notre divin Sauveur ajoute : et je ne vous prie pas seulement pour eux , mais encore pour ceux qui croiront en moi par leur parole ; et qu'il dit aussi : je suis en eux ?

Mon Dieu , mon Seigneur , que ces paroles sont véritables , et qu'une ame qui voit , dans cette oraison , l'effet s'en accomplir en elle , les entend bien ! Ce " ne peut être que par notre faute que , nous ne les entendons pas aussi , puisqu'elles sont si claires et si infaillibles ; mais comme nous ne travaillons pas à détourner tous les obstacles qui peuvent empêcher cette divine lumière de nous» éclairer , nous ne nous voyons point dans ce miroir où notre image est représentée.

Que l'âme, dans cette septième demeure, ne peut être troublée par ce qui se passe dans les autres. 0

Pour reprendre la suite de mon dis-* cours , je dis que lorsque Dieu a introduit l'ame dans cette septième demeure où il habite , et qui est le centre d'ellemême , on peut dire d'elle que , comme le ciel empyrée , qui est le séjour éternel de sa gloire , ne se meut point ainsi que les autres cieux , elle perd tout le monvement que ces puissances et son imagination avoient accoutumé de lui donner, sans qu'elles puissent l'inquiéter , et que rien soit plus capable de troubler sa paix.

Il ne faut pas néanmoins se persuader que lorsque Dieu a fait une si extrême faveur à une ame , elle soit assurée de son salut , et de ne pouvoir plus l'offenser. Je ne l'entends nullement ainsi -, mais je déclare qu'en quelque lieu que je traite ce sujet , quoiqu'il semble , par ce que je dirai , que l'ame ne court plus de fortune, cela ne se doit entendre que durant le temps que sa divine Majesté la conduira comme par la main , et qu'elle ne* l'offensera point. Je sais certainement

qu'encore que la personne dont j'ai parlé $oit depuis quelques années en cet heureux état , elle se croit si peu assurée , qu'elle marche avec plus de crainte que jamais , parce qu'elle appréhende davantage d'offenser Dieu , même dans les moindres choses. Ses désirs de le servir sont si ardens / comme on le verra dans la suite , et sa confusion est si grande de ce qu'elle répond si mal aux obligations infinies qu'elle lui a , et qui sont pour elle des croix très-pesantes , qu'au lieu d'appréhender les mortifications y elles la consolent et la réjouissent. La véritable pénitence de celte ame est quand Dieu la met en tel état qu'elle n'a plus ni la santé , ni les forces uéeeslaires pour pouvoir faire pénitence. Mais quelque difficile à supporter que soit la peine que j'ai fait voir ailleurs que cela lui donnoit, elle l'est ici beaucoup davantage. Ce qui procède, à mon avis, de ce que cette ame , alors toute abîmée en Dieu , est comme un arbre planté le long d'un ruisseau dans une terre dont la fécondité , encore augmentée par la fraîcheur et la nourriture qu'elle tire de celte eau courante , produit des fruits en grande abondance. Y a-t-il donc sujet

de s'étonner que les désirs de cette ame soient si ardens , puisque ce que j'ai dit être comme son esprit , et que Ton pourroi t nommer sa partie supérieure , si elle etoit divisible , est si uni à Dieu , qu'il est comme une pluie dont l'eau se mêle tellement avec celle d'une rivière où elle tombe , qu'on ne sauroit plus les distinguer. On ne doit pas toutefois entendre par-U que les puissances , les sens et les passions soient toujours tranquilles et paisibles. Il n'y a que Pame qui continue d'être en cet état , dans cette heureuse demeure ; au lieu que dans les autres y elle n'est pas exempte de travaux et de peines qui lui font la guerre , sans néanmoins troubler sa paix que rarement.

La manière dont cet esprit duquel j'ai parlé est dans le centre de notre ame, est si difficile à comprendre et même à croire 1 , que j'appréhende, mes Sœurs, que faute de le pouvoir bien expliquer, vous soyez tentées de ne point ajouter foi h ce que j'en dis , parce qu'il semble qu'il y ait de la contrariété entre dire que l'ame souffre des peines et des travaux dans le même temps qu'elle est en paix. Je me servirai de quelques comparaisons pour tacher à vous le faire comprendre , et

Dieu veuille qu'elles vous persuadent ; mais quand cela ne seroit point , je ne serois pas moins assurée de n'avoir rien avancé qui ne soit très- véritable. ImaginezVous donc que Pame en cet état est comme un Roi qui , encore que son état soit agité Yle troubles et de divisions qui lui sont très-pénibles, ne laisse pas d'être en paix dans son palais. Car , bien que ï'ame , dans cette septième demeure, entende le bruit que font, dans les autres, tant de diverses émotions de ces bêtes farouches et venimeuses , et qu'elle en souffre de la peine , cette peine n'est pas capable de troubler son repos , parce que les passions n'osent plus s'approcher de ce palais, après avoir éprouvé qu'elles seroient contraintes d'en sortir avec confusion et avec honte. C'est aussi de même que lorsqu'une personne qui sent du mal dans tout le reste de son corps , ïi'en a point dû tout à la tête. J'avoue que ces comparaisons ne me satisfont pas , et que je suis la première à m'en moquer ; mais je n'en sais point de meilleures. Je vous en laisse juger, me contentant de vous assurer que ce que j'ai dit est très- vrai.

Effets de la nouvelle vie de l'ame dans cette dernière demeure où Jésus-Christ vit en elle , ét où le démon n'ose entrer. Qu'elle n'y a plus ni sécheresses , ni travaux intérieurs , mais jouit d'une véritable paix dans une oraison si sublime.

Effets de la nouvelle vie de Vame , dans cette dernière demeure.

Après avoir dit de quelle sprte ce petit papillon auquel j'ai comparé rame , est mort avec tant de joie d'avoir trouvé sou repos , et que Jésus-Christ vit en lui , voyons quelle est sa nouvelle vie , et combien elle est différente de la première. Les effets nous le feront connoître si ce que j'ai dit auparavant est véritable, Voici, selon ce que j'en puis comprendre > quels ils sont.

Le premier est un tel oubli de soimême , que Ton ne se connoît plus , et qu'à peine sait-on si on a l'être. Le ciel , la terre , la vie, l'honneur et tout le reste , s'effacent de l'esprit et de la mémoire ,

parce que l'ame n'est plus occupée qu'à procurer 'la gloire de Dieu. Ces paroles qu'il lui a dites , de ne penser qu'à ses intérêts , et qu'il auroit soin des siens , $e trouvent converties en des effets , et elle donneroit sa vie avec joie , pôur pouvoir contribuer en quelque chos<5 à l'augmentation de sa gloire. Mais ne vous imaginez pas y mes Filles , que cela fasse perdre , à cette personne , l'usage du manger et du dormir , quoique ce lui soit un grand tourment , aussi bien que tout le reste des assujettissemens auxquels liniîrmité humaine l'oblige. Tout ce que j'ai dit sur ce sujet regarde seulement l'intérieur; car, quant aux oeuvres exté- , rieuies , elles sont peu considérables , et l'ame ne sauroit voir sans peine , que ce qu'elle peut faire en cela n'est rien; mais elle est si disposée à s'employer à tout ce qui est du service de Dieu, qu'il n'y a point de travaux qu'elle ne soit prête d'entreprendre pour lui témoigner sa fidélité et son amour.

- Le second effet de cette nouvelle vie de Tarne que j'ai comparée à un papillon, est un grand désir de souffrir ; mais un désir qui n'est point mêlé d'inquiétude , eomme celui dont j'ai parlé auparavant , '

parce que ces ames sont si fortement attachées à la volonté de Dieu , qu'elles sont également satisfaites de tout ce qui lui peut plaire. Ainsi , s'il veut qu'elles souffrent , elles en sont bien aises ; s'il ne le veut pas , elles n'en ont point de peine , comme elles en avoient auparavant ; et si elles sont persécutées , elles en ont tant de joie , qu'au lieu de vouloir du mal à leurs persécuteurs , elles les aiment encore davantage , sont plus vivcr ment touchées de leurs maux, les recommandent à Dieu avec plus d'ardeur , et consenti roient de bon cœur d être privées de quelqu'une des grâces dont il les favorise , s'il lui plaisoit de les accorder à ces personnes , pour les mettre en état de ne le plus offenser.

Mais ce qui m'étonne en ceci, est que ces ames après avoir , comme vous l'avez vu , désiré avec tant d'ardeur de mourir pour pouvoir jouir à jamais de la présence de Dieu , et tant souffert de ce retarder ment , lorsqu'elles sont arrivées à l'heureux état dont je parle , leur désir de le servir , de le louer , et de profiter à quelqu'un est si grand, que non-seulement elles ne souhaitent plus de mourir , mais elles voudrpient que leur vie fût prolongée de plusieurs années, en souffrant toujours de très-grands travaux , afin de contribuer quelque chose , s'il étoit possible , à l'augmentation de son honneur. Ainsi, quand elles seroient assurées qu'en sortant de la prison du corps il les recevrait dans sa gloire , elles n'en seroient point touchées , parce qu'elles ne pensent pas alors à celle des Saints, ni à en posséder une semblable , mais mettent toute la leur à servir en quelque chose ce divin Sauveur qui a bien voulu , pour l'amour d'elles , être attaché à la croix , princi* paiement lorsqu'elles pensent qu'on l'o£- , fense*en tant de manières , et que si peu de personnes ont une véritable passion pour son honneur , et sont détachées de tout le reste. ,

Il est vrai néanmoins que comme ces sentimens ne sont pas. toujours présens à ces âmes et qu'elles considèrent le peu de services qu'elles rendent à Dieu , elles

. rentrent dans un désir plein de tendresse de le posséder pleinement ; mais elles reviennent aussitôt à elles , renoncent 31 ce désir, et se contentant d'être assurées qu'elles sont toujours en sa compagnie , elles lui offrent cette disposition

de leur vie comme la plus grande marque et la plus pénible qu'elles puissent donner de la résolution où elles sont de préférer ses intérêts aux leurs propres. Elles n'ont donc garde d'appréhender la mort y puisqu'elle ne passe dans leur esprit que pour une extase agréable. Ce même divin Epoux qui leur donnoit auparavant un si ardent désir de mourir pour aller jouir de sa présence , leur donne alors ce désir contraire dont je viens de parler; et dans la joie qu'elles ont de connoître que c'est lui qui vit maintenant en elles, elles ne recherchent plus des faveurs , des consolations et de» goûts. Il leur suffit d'être avec leur Seigneur , et toute sa vie n'ayant été qu'une souffrance continuelle, il veut que la leur soit semblahle , sinon en effet à cause que leur foiblesse ne le peut porter, au moins par désir. Mais il les rend dans tout le reste participantes de sa force , quand il voit qu'elles en ont besoin pour supporter de grandes peines, les met dans un entier détachement de toutes choses* et fait qu'à moins de travailler pour le salut des ames , elles soupirent toujours après la solitude. Ces personnes n'ont plus alors de sécheresses ni de travaux Terne V. i5 ♦

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