Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 4)
Dans quelles maintes dispositions sont les ames à qui Dieu a fait la grâce d'entrer dans cette troisième demeure. Qu'en quelque état tjue nous soyons , il y a toujours sujet de craindre tandis que nous sommes en cette vie.
Que dirons-nous de ceux qui par la persévérance qu'il a plu à Dieu de leur donner > sont demeurés victorieux dans •ces combats et arrivés jusqu'à la troisième demeure, sinon que bienheureux est l'homme qui craint le Seigneur > qui est un verset, dont ayant l'esprit aussi Tome V. 3
grossier que je Fai , je n'avois pu jusque^ ici bien comprendre le sens , et je ne saurois trop remercier sa divine Majesté , de m'en avoir donné l'intelligence. Comment celui qui se trouve en cet état ne seroit-il pas heureux , puisque pouvu qu'il ne retourne point en arrière il y a sujet de croire qu'il est dans le véritable ( hem in du salut ? Vous voyez par - là , mes Sœurs , combien il importe de remporter la victoire dans les combats dont j'ai parjé , puisque je ne saurois douter que Dieu ne nous mette ensuite en sûreté de conscience. Mais je me reprends. Car peut-il y en avoir çn ce monde ? Et c'çst cette incertitude qui m'a fait ajouter ces mots : pourvu que l'on ne retourne point en arrière. Que cette vie est misérable d'être ainsi obligés, comrpe ceux qui ont toujours les ennemis à leurs portes , d'avoir sans cesse les armes à la main , pour se garantir de surprime !
« Mon Dieu et mon tout, comment « voulez-vous que nous aimions une vie « pleine de tant de misères , et que « nous ne désirions et ne vous demande dions pas que vous nous fassiez la << grâce de nous en tirer, si ce n'est « que nous puissions espérer de la perdre
s pour vous , ou de l'employer toute « entière pour votre service, et surtout « d'être assurés que nous accomplissons « votre volonté ? Car à moins que cela , « ne devons - nous pas dire avec S. Tho« mas : Mourons avec lui ? Et n'est-ce « pas mourir plusieurs fois au lieu d'une <c seule que de vivre dans cette apprête hension de pouvoir être pour jamais « séparés de vous ? » C'est ce qui me fait vous dire , mes Filles , que la grande grâce que nous devons demander à Dieu est «de nous mettre en assurance avec les bienheureux. Car au milieu de tant de craintes , quel contentement peut avoir celui qui n'en connoît point d'autre que d'être agréable à son Dieu , puisque l'on a vu tomber dans tant de grands péchés des personnes qui menant une vie sainte étoient dans ces craintes et de plus grandes encore ? Et qui nous assure que si nous tombons Dieu nous donnera la main pour nous relever, et pour nous faire faire pénitence ? J'entends par un secours particulier. .
Cette pensée ne se présente jamais à mon esprit que je ne me trouve dans une extrême frayeur ; et elle s'y présente si souvent que je tremble en écriDi
vant ceci. Je ne sais ni comment je le puis écrire , ni comment je puis vivre. Je vous conjure , mes Filles , de de? mander à Notre-Seigneur de me faire la grâce qu'il vive toujours en moi. Car quelle assurance puis - je trouver dans une vie aussi mai employée qu'a été la mienne ? Que ceci ne vous attriste point, je vous prie , comme je remarque quelquefois que cela vous arrive par le désir que vous auriez que je fusse une grande sainte , en quoi certes vous avez raison , et je le souhaiterois bien aussi ; mais que puis-je faire et à qui m'en prendre qu'à moi-même des fautes que j'ai commises y puisque Dieu m'a favorisée de tant de grâces , que si j'en ayois fait un bon usage elles auroient pu suffire pour m'obtefiir l'accomplissement de votre désir.
Je ne saurpis , sans une grande con-* fusion et sans répandre des larmes , penser que j'écris ceci pour des personnes qui seroient capables de m'instruire , et il paroît bien en cela quel est le pouvoir de l'obéissance qui m y contraint. Dieu veuille que vous en tiriez quelque utilité , et je vous conjure de lui demander pardon pour cette misérable créature
qui a ose Pentreprendre. Il sait que je A'altends rien que de sa bonté , que je ne puis sans ç ^elle cesser d'être ce que je suis , et qué c'est a elle que j'ai recours et aux mérites de son Fils et de sa très - sainte Mère dont , toute indigne que je suis, j'ai Phonneur , comme vous , de porter l'habit. Louez Dieu , mes' Filles , de ce que mes imperfections ne doivent point vous faire de honte /puisqu'elles ne vous empêchent pas d'être les véritables filles de cette Reine des Anges. Efforcez-vous d'imiter ses actions > admirez sa grandeur , et considérez quel est le bonheur de l'avoir pour protectrice > puisque mes péchés et ma malice n'ont point terni l'éclat de ce saint Ordre. J'ai néanmoins un avis important à vous donner. C'est de ne vous tenir pas en assurance , quoique vous ayez une telle mère et soyez aussi tonnes que vous êtes. Remettez - vous devant les yeux l'exemple de David et de Salômon , ne vous fiez point en votre retraite , en votre pénitence , en vos communications avec Dieu , en vos continuels exexcices d'oraison , en votre séparation des choses du monde , et en ce qui paroît même que vous en aveac
de Phorreur. Tout cela est bon , mais il ne suffit pas, comme je l'ai dit , pour vous ôter tout sujet de craindre , et vous devez graver ce verset dans votre mémoire et le méditer souvent : Heureux celui qui craint le Seigneur. . J'ai fait une grande digression, parce que le souvenir de mes imperfections et de mes péchés me donne tant de confusion lorsqu'ils se présentent à mon esprit, que je m'égare et me trouble* Mais il me faut revenir à ce que j'avois commencé à dire des ames à qui Dieu a fait une aussi grande faveur que celle d'avoir surmonté les difficultés qui se rencontrant à passer des deux premières demeures dans la troisième ; et je crois que , par sa miséricorde , il y a plusieurs de celles-là dans le monde. Leur appréhension de l'offenser fait qu'elles évitent autant qu'elles peuvent, de tomber même dans les péchés véniels. Elles aiment la pénitence , elles ont des heures de recueillement , elles emploient bien leur temps , elles exercent la charité envers le prochain , elles sont réglées dans toutes leurs actions, et gouvernent sagement Jleurs familles. Cet état est sans doute jort désirable 5 et il y a sujet de croire
Çue Dieu ne leur refusera pas la grâce de passer dans les denières demeures , si elles en ont un grand désir , puisque la disposition où elles sont est si loua. ble qu'elles peuvent obtenir de sa bonté - des faveurs encore plus grandes que celles qu'elles ont déjà reçues.
Jésus , mon Sauveur , se trouvera-t-îl quelqu'un qui ose dire qu'il ne souhaité pas un si grand bien , principalement après avoir surmonté les plus grandes difficultés ? Personne sans doute ne le dira. Chacun assure qu'il le veut; mais / comme il faut plus que des paroles pour porter l'ame à s'abandonner entièrement à Dieu , et le faire régner dans elle avec une souveraine puissance, il ne suffit pas de le proférer de bouche , on doit l'avoiv dans le cœur , comme nous l'apprenons
Î>ar l'exemple de ce jeune homme de 'Evangile à qui Notre - Seigneur dit : Que s'il vouloit être parfait il quittât tout pour le suivre. Dès que j'ai commencé à parler de ces demeures , j'ai toujours eu dans l'esprit que cela se passe de la sorte , et que ces grandes sécheresses qui arrivent dans l'oraison en procèdent d'ordinaire. 11 y en a néanmoins encore d'autres causes comme aussi de
ces peines intérieures qui font tant souffrir plusieurs personnes , sans qu'il y ait de leur faute , et dont Notrc-Seigneur ne manque point de les délivrer avec beaucoup d'avantage pour elles. A quoi l'on peut ajouter les effets que la mélancolie et d'autres infirmités produisent, sans parler en cela y non plus que dans tout le reste 3 des secrets jugemens de Dieu , et qui sont impénétrable^. Mais je crois que ce que je dis est ce qui arrive Je plus ordinairement. Car comme ces personnes voient qu'elles ne voudraient pour rien du monde commettre un péché mortel , ni la plupart d elles un véniel de propos délibéré , et qu'il n'y a rien i reprendre en la manière dont elles emploient leurs temps et leur Lien 3 elles ont peine à souffrir qu'étant de fidelles sujets de leur Roi, on leur refuse l'entrée du lieu où il habite dans sa gloire, sans considérer que peu entrent jusque dans la chambre de la plupart des Rois de la terre. . Entrez , mes Filles , entrez dans vousmêmes , passez jusque dai\s le fond de votre cœur , et vous trouverez le peu de compte que vous devez faire de ces petites actions de vertu auxquelles vous
êtes obligées comme chrétiennes , et même à beaucoup davantage. Contentez* vous d'être sujettes de Dieu , et pour vouloir trop prétendre ne vous mettez' pas en hasard de tout perdre. Considérez les Saints qui sont entrés dans la chambre de ce Roi , et vous verrez la différence qu'il y a entre eux et nous. Ne demandez point ce que vous n'avez point mérité , et quelques services que nous ayons rendus à Dieu , gardons - nous bien de croire qu'après l'avoir d'ailleurs tant offensé il nous doive quelque choseO humilité y humilité , je suis tentée de croire que ceux-là n'en ont pas beaucoup qui s'inquiètent de ces sécheresses* Mais ce n'est pas de même de ces grands travaux intérieurs dont j'ai parlé y il y entre bien davantagè que le manque de dévotion. Eprouvons- nous nous-mêmes 9 - mes Sœurs , du souffrons que Notre-Seigneurnous éprouve, et il lésait bien faire, encore que nous ne le voulions pas. Considérons ce que font pour son service ceux qui lui sont si fidèles , et nous verrons si nous avons sujet de nous plaindre de sa divine Majesté. Car que^ •voulons - nous qu'il fasse si nous nous>
étant certain qu'en continuant dans cet abandonneraient de toutes choses pour ne s'attacher qu'à Dieu, on obtient ce que l'on souhaite lorsque l'on ne cesse point de pratiquer ( remarquez bien ces paroles , mes Filles ) ce précepte de Jesust-Christ y de nous considérer toujours comme des serviteurs inutiles 9 qui n'ont rien fait pour mériter de semblables grâces , et que plus on a reçeu de lui / plus on lui est redevable. Car que pouvons-nous faire pour un Dieu qui est tout-puissant , qui nous a créés , qui nous conserve l'être , et qui est mort pour nous ? Ne devons-nous pas an lieu de lui demander de nouvelles grâces et de nouvelles faveurs , nous tenir heureuses de pouvoir nous acquitter de quelque petite partie de l'obligation que nous lui avons , à cause du service qu'il nous a rendu? Ce qui est une parole que je ne saurois proférer sans une trèsgrande confusion y quoiqu'il soit vrai qu'il n'a employé qu'à nous servir toute la vie qu'il a passée dans le monde.
Je vous prie ; mes Filles , de bien considérer quelques avis que j'ai à voua donner sur ce sujet Vous pourrez y trouver de l'obsciirité , parce que je rç
saurois les expliquer plus clairement Mais je ne puis douter que Notre-Sei-< gncur ne vous en donne l'intelligenc, afin d'augmenter votre humilité par cessécheresses ; au lieu que le démon voudroit s'en servir pour vous jeter dans l'inquiétude. Car lorsque des ames sont véritablement humbles , quoiqu'elles ne reçoivent pas ces faveurs de Notre-Seigneur , il leur donne une conformité a sa volonté , et une paix qui les rend plus contentes que celles qu'il en gratifie , qui souvent étant les plus foibles, ne voudroient pas apparemment changer ces faveurs contre les sécheresses de ces autres , qui ayant plus de force qu'elles, les supportent avec tanl'de vertu,, parce que naturellement nous aimons davantage les contentemens que les croix.. « Seigneur, à qui nulle vérité n'est ca« chée , éprouvez - nous afin de nous « donner , par cette épreuve , la conr « noissance de nous-mêmes. »
Divers avis de la Sainte sur la conduite que doivent tenir ceux qui sont arrivés jusqu'à cette troisième demeure, et particulèrement touchant l'obéissance que Ton doit pratiquer, et la retenue avec laquelle ondoit agir*
J'ai connu quelques personnes et même beaucoup , qui après^ être arrivées a l'état dont je viens de parler , et avoir passé plusieurs années- d'une manière qui paroissoit si parfaite qu'il y avoit sujet de croire qu'elles voyoienl le mondé sous leurs pieds , ou qu'au moins elles ' en étoient entièrement désabusées, lorsque Dieu a commencé de les éprouver en des choses assez légères , elles sonttombées dans de si grandes inquiétudes et un tel abattement que j'en étois étonnée , et ne pouvois m'empêcher de craindre pour elles , parce qu'y ayant si long- • temps qu'elles faisoient profession de vertu qu'elles se croyoient capables d'enseigner les autres, les conseils qu'oie
pourrait leur donner seraient inutiles* Je ne vois point d'autre remède pour les consoler que de leur témoigner une grande compassion de leurs peines , comme en effet elles en sont dignes , et de ne point contredire leurs senti m en s , pat ce qu'étant persuadées qu'elles endurent pour l'amour de Dieu, elles ne peuvent s'imaginer qu'il y ait de l'imperfection ; ce qui en est une autre bien grande pour des personnes si avancées. Il n'y a pas sujet de s'étonner qu'elles y tombent , mais il y en a , ce me semble , de voir qu'elles y demeurent si long-temps. Il arrive souvent que Dieu , pour faire connoître à ces ames choisies quelle est leur misère > retire d'elles ses faveurs pour un peu de temps , et qu'elles n'ont pas besoin de davantage pour connoître clairement qu'elles ne sont rien par ellesmêmes. 11 arrive aussi quelquefois que * leur déplaisir de \oir qu'elles ne peuvent s'empêcher d'être touchées des choses de la terre , leur est un surcroît de peine. Ainsi quoiqu'il y ait de l'imperfection , c'est une grande miséricorde que Dieu leur fait > parce qu'elle les humilie. _ . Ces autres personnes dont je parloir
auparavant , 'sont très-élorgnés d'être en cet état. Elles admirent leurs sentimens , et voudraient que les autres les admirassent. J'en veux rapporter quelques exemples afin de nous exciter à nous connoître et à nous éprouver nous - mêmes ; puisqu'il nous est avantageux d'avoir cette eonnoissance avant que Dieu nous éprouve. Si une personne riche , qui n'a ni enfans ni héritiers vient à souffrir quelque perte qui n'empêche pas qu'il ne lui reste encore plus de bien qu'il n'en a besoin - pour entretenir honnêtement sa famille, et que cela ne l'inquiète pas moins que si elle n'avoit pas . seulement du pain , Notre-Seigneur pourra-t-il croire qu'elle veuille tout quitter pour l'amour de lui ? Elle dira peut-être que l'affliction qu'elle a de cette perte, vient de ce qu'elle voudroit pouvoir faire du bien aux pauvres. Mais je suis persuadée que Dieu ne désire rien de nous que ce qui est conforme à l'état où il nous met > et qu'H ne peut y avoir de véritable charité dans ce qui trouble la paix elle repos de nos ames. Que si cette personne ne se conduit pas de la sorte em cette rencontre , parce que Dieu ne l'a pas encore rendue assez parfaite , patience ; mais qu'ellç reconnaisse au moms
qu'elle n'est pas arrivée jusqu'à cette liberté d'esprit qui le maintient dans le calme, qu'elle la lui demande, et qu'elle se dispose par ce moyen à la recevoir de sa bonté.
Une autre personne aura plus de bien qu'il ne lui en faut pour sa subsistance , et il s'offre une occasion de l'augmenter; si c'est par un don qu'on lui veut faire , a là bonne heure ; mais de travailler pour cela , et après l'avoir s'efforcer d'en acquérir encore davantage , quelque bonne intention qu'elle ait, (car parlant comme je fais de personnes d'oraison et de vertu y on doit croire qu'elle. l'a bonne ) elle ne doit point prétendre d'arriver par ce chemin jusqu'au palais- d'un si grand RoiII en est de même pour peu que l'on méprise ces personnes et que Ton touche à leur honneur , parce qu'encore que Dieu qui- est un si bon maître leur fasse quelquefois la grâce en considération des services qu'elles lui ont rendus de le souffrir assez patiemment , afin de ne point diminuer l'estime que Ton a de" leur vertu , il lfur reste une inquiétude dont elles ont peine à revenir.
Mais ces personnes ne sont -elles pas* &x nombre de celles qui mçditent depuis
si long-temps sur les avantages qui se rencontrent dans la souffrance , et qui désirent même de souffrir ? Ne sont-elles pas si satisfaites de leur manière de vie . qu'elles voudroient que toutes les autres les imitassent? Et Dieu veuille toutefois qu'elles ne rejetent pas sur d'autres la cause de la peine qu'elles souffrent > et ne s'en attribuant que le mérite!
II vous semblera peut-être , mes Sœurs , que ceci est hors de propos , puisque rien de semblable ne se passe parmi nons^ Nous n'avons point de bien > nous n'en désirons point eft nous n'en recherchons point ; personne ne nous offense , et ainsi ces eopi£araisons n'ont point de rapport ^ à notre état. Tén demeuré d'accord , • mais cela' n'empêche pas que l'on n'en puisse tirer plusieurs conséquences utiles qu'il n'est pas besoin de remarquer ici en particulier , et qui vous donneront lumière pour connoître si vous êtes entièrement détachés de l'affection des choses auxquelles vous avez renoncé en quittant le monde puisqu'il s'offre assez . de petites occasions dé réprouver 3 et de vous faire voir si vous êtes maîtresses de vos passions. Car croyez-moi la perection ne consiste pas à porter un habit
rie pas demeurer toujours ainsi en même élal sans jamais arriver où ce chemin nous doit conduire , quoique, nous nous imaginions de marcher toujours avec peine; et Dieu veuille qu'étant si difficile à tenir , nous ne nous égarions point. Vous sembleroit-il , mes Filles , que ce : fut agir sagement > si entreprenant un voyage qui se peut faire en huit jours > on y employoit un an en souffrant continuellement durant ce temps les mêmes incommodités des mauvais gîtes > des mauvais chemins , de la pluie , et de la neige , outre le péril d'être mordu des serpens qui s'y rencontrent? . Je ne pourrois en rapporter que trop de, preuves ; et je crains Lien de ir avoir jmâ moi-même passé par -dessus ces fausses raisons que notre raison nous représente > pour nous empêcher de nous avancer a ainsi qu'il me semble que je m'y suis quelquefois arrêtée. Cette dangereuse discrétion nous fait tout appréhender, nous fait tout craindre. Nous nous arrêtons sans oser passer pins avant , comme si nous pouvions arriver à ces bienheureuses demeures / et que d'autres en fissent le chemin pour nous. Mais puisque cela est impossible > je vous conjure, mes Sœurs,
par votre amour pour Notre - Seigneur , de remettre entre ses mains votre raison et vos craintes, de vous élever au-dessus de la foiblesse de la nature, d'abandonner le soin de ce misérable corps à ceux que Dieu a établis pour veiller sur notre conduite , et de ne penser qu'a marcher sans cesse avec courage , pour jouir enfin du bonheur de voir notre Sauveur et notre Dieu. Car, encore que dans une vie aussi austère qu'est la nôtre, tous les soins que vous pourriez prendre de flatter le corps pour conserver votre santé vous seroient assez inutiles , ils ne laisseroient.pas de nuire à h santé de vos ames. Le corps est ce qu'on doit le moins considérer ; tout consiste, comme je l'ai dit, à marcher avec grande humilité $ et sans cela il est impossible de passer outre. Nous devons toujours croire que nous n'ayons encore fait que peu de chemin ; que nos Soeurs , au contraire , en ont beaucoup fait j et non-seulement désirer d'être considérées comme les plus imparfaites , mais faire tout ce qui peut dépendre de nous afin que l'on en soit persuadé. Celte disposition est très-excellente j et, à moin* que de lavoir , nous demeurerons en même état cl dans de continuelles peines,,
sans jamais nous avancer, parce que , ne nous étant pas encore dépouillées de nousmêmes , nous serons sans cesse chargées du poids de notre misère ; au lieu que ces ames parfaites , qui s'en sont dégagées .en renonçant à elles-mêmes , prennent leur vol pour s'élever jusqu'à ces suprêmes demeures , qui peuvent les combler de félicité.