Le Château intérieur (Le Château de l'âme, ou les Demeures) (page 8)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. V 1818 (OCR) · 23 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je sais une personne à qui il arrivoit de demeurer huit heures en cet état, sans perdre le sentiment , et sans en avoir aucun de Dieu. Son Confesseur et d'au* a

très y étoient trompés , et elle - même Tétoit , car je ne crois pas qu'elle eût dessein de rien supposer , et c'étoit sans doute le démon qui tâchoit d'en profiter y * ainsi qu'il commençoit de faire. IVfeis une autre personne intelligente en semblables choses l'ayant su, on l'obligea, par son» avis x à cesser de pratiquer ces pénitences indiscrètes > et à dormir et à manger davantage ; et ensuite cela se passa. Sur quoi il faut remarquer que lorsque c'est véritablement Dieu qui agit , encore que Ton tombe dans une défaillance intérieure et extérieure , l'ame n'en est pas moins forte , ni n'a pas des sentirnens moins vifs du bonheur que ce lui est de se voir si proche de Dieu ; qu'au lieu de demeurer long-temps en cet état , elle n'y de-* meure que fort peu, et que, bien qu'elle rentre dans celte oraison > et s'y trouve an même état qu'auparavant > elle ne s'en sent point affaiblie, comme je l'ai dit , ni le corps si abattu qu'il en souffre rien dans l'extérieur. Je serois donc d'avis que celles à qui ces choses arriveront s'y appliquassent le moins qu'elles pourront , et en parlassent à la Supérieure > qui doit , au lieu de tant d'heures ^'oraison , leur ordonner d'en faire peu , et les faire dormir et manger plus qu'à l'ordinaire > jusqu'à ce que leurs forces soient revenues , si elles étoient affaiblies. Que si elles sont d'une complexion si délicate que cela ne suffise pas , je les prie de croire que Dieu ne se veut servir d'elles que pour la vie active à laquelle il faut , dans les monastères , qu'il y en ait qui

s'occupent aussi bien qu'à la contemplative ; et ainsi les employer aux offices dont elles seront capables , en prenant toujours soigneusement garde à ne les pas laisser dans une grande solitude y parce que ce scroit le moyen de ruiner entièrement leur santé , et que ce leur sera une assez grande mortification que Pon agisse envers elles de la sorte. Dieu veut peut-être , par la manière dont ellea supporteront ce retranchement du plaisir qu'elles prenoient à l'oraison, éprouver Pamour qu'elles lui portent; et si, après quelque temps , il lui plaît de leur rendre leurs premières forces, elles pourront autant mériter par l'oraison vocale et par l'obéissance , qu'elles auroient fait en priant d une manière plus spirituelle. J'en ai connu dont l'esprit est si foible , qu'elles s'imaginent de voir tout ce qu'elles pensent ; et cet état est bien dangereux. J'en parlerai peut-être dans la suite ; mais je n'en dirai rien ici , parce que je me suis beaucoup étendue sur xette quatrième demeure , à cause que c'est celle où je crois que le plus grand nombre d'ames entrent , et que le spirituel y étant mêlé avec ce qui est naturel , on y est plus exposé aux artifices du démon que dans

les demeures suivantes , où Dieu ne lui donne pas tant de pouvoir. Que son infinie tonte soit louée à jamais.

Comment poitrraiï-je , mfes Sœurs, vous rèprésenter quelque chose des richesses , des plaisirs et dû bonheur qui se rencontrent dans cette cinquième demeure ? et ne vaudroit-il pas mieux ne point parler de celles dont il me reste a traiter , puisque le discours ne les sauroit exprimer , ni l'entendement les concevoir , ni les comparaisons les faire comprendre , tant toutes les choses de la terre sont audessous d'un tel sujet ? « Mais , mon « Dieu y puisque par votre infinie bonté € vous faites la grâce à vos servantes de

« goûter souvent quelques-unes de ces « douceurs ineffables > et qu'elles n'ont « point d'autre désir que de vous servir « et de vous plaire , éclaire^moi , s'il «c vous plaît , de votre céleste lumière , « afin que je puisse leur en donner quel« que connoissanee , pour les empêcher « d'être surprises par les illusions de cet « esprit malheureux , qui se transforme , « pour les tromper, en ange de lumière. »

Il y a peu d'ames qui entrent dans cette cinquième demeure dont je vais parler , et bien peu de celles qui y entrent qui voient tous les trésors qu'elle enferme j mais quand elles n'arriveroient que jusqu'à la porte , ce seroit toujours une grando feveur que Dieu leur fer oit , puisqu'il y a beaucoup d'appelés , et peu d'élus. Ainsi , encore que tous tant que nous sommes , qui avons l'honneur de porter ce saint habit , soyons appelées à l'oraison et à la contemplation en qualité de filles de ces saints Pères du Mont- Carmel , qui , foulant aux pieds toutes les choses du monde , alloient chercher dans les déserts et les solitudes > ce riche trésor et cette perle précieuse dont nous parlons , il y en a peu qui soient en l'état où l'on doit être pour mériter que Dieu les leur

découvre. Car, bien .qu'eu ce qui regarde l'extérieur , il n'y ait rien à reprendre à notre conduite , cela ne suffit pas pour arriver à un si haut degré de perfection. C'est pourquoi , mes Sœurs , il faut redoubler nos soins pour passer outre , et demander à Dieu avec ferveur que, puisque nous ne pouvons , en quelque manière, jouir dès cette vie du bonheur qui $e trouve dans le ciel , il nous assiste par sa grâce , et nous fortifie de telle sorte que nous ne nous lassions point de travailler , jusqu'à ce que nous ayons trouvé ce trésor caché. Car , on peut dire avec vérité, qu'il est au-dedans de nous-mêmes; et c'est ce que je prétends vous faire entendre , s'il plaît à Dieu m'en rendre capable. J'ai dit qu'il est besoin pour cela qu'il fortifie notre ame , afin de vous faire connoître que les forces du corps ne sont pas nécessaires à ceux à qui il ne les donne pas. Il ne nous demande point des choses impossibles pour acquérir de si grandes richesses , et se contente de ce qui est en notre pouvoir. Qu'il soit béni à jamais. .

Différence entre V Oraison de quiétude , et marque de celle d'union.

Mais considérez , mes Filles , qu'il est nécessaire pour cette préparation, de nous donner à Dieu sans réserve , puisqu'il nous fait de plus grandes ou de moindres grâces, à proportion du plus ou du moins que nous lui donnons. C'est là la meilleure de toutes les marques , pour connoître si nous arrivons jusqu'à Poraison d'union ; et ne vous imaginez pas que cette oraison ressemble , comme la précédente ,. à un songe ; je dis à un songe , parce que dans cette autre oraison , qui est celle de quié*- tude , l'ame paroît y être assoupie , n'étant ni bien endormie , ni bien éveillée ; au lieu que dans cette oraison d'union elle est très-éveillée au regard de Dieu, et endormie à toutes les choses de la terre , et à elle-même , et se trouve tellement privée de tout sentiment tandis que cela dure , que quand elle le voudrait , elle ne pourroit penser à rien. Ainsi , elle n'a point besoin de se faire violence pour suspendre son entendement , puisqu'il paroît si mort , qu'elle ne sait même ni ce qu'elle aime , ni en quelle manière

elle aime , ni ce qu'elle veut ; mais est absolument morte à toutes les choses du inonde , et vivante seulement en Dieu. Qu'une telle mort est douce et agréable , mes Sœurs ! Douce > parce qu'elle détache 4'ame de toutes ces puissances > qui sont comme autant d'organes dont elle a besoin pour agir durant qu'elle est enfermée dans la prison de ce corps ; et agréable , parce qu'encore qu'en effet elle n'en soit pas séparée , il semble qu'elle s'en sépare pour se mieux unir à Dieu 5 et je ne sais si , en cet état , il lui reste assez de Vie pour pouvoir seulement respirer. Il me paroît que non $ ou qu'au moins , si elle respire , elle ne sait ce qu'elle fait. Son entendement voudroit s'employer à comprendre quelque chose de ce qui se passe en elle ; et , s'en trouvant incapable , il demeure dans un tel étonnement , que ne lui restant aucune force , il ne peut agir en nulle manière ; de même qu'une personne qui tombe dans une si grande défaillance , qu'elle est comme morte.

O secrets de mon Dieu ! je ne me lasserois jamais , mes Filles , de tâcher à vous les faire entendre, pour lui en

pourrai Lien rencontrer, je dirai sans doute mille impertinences.

Ce qui me fait croire que cette oraison d'union n'est pas un songe , c'est que , jusqu'à ce que l'ame ait une grande expérience de ce qui se passe dans Ja quatrième demeure , elle ne sait si elle dort ou si elle veille , ni si ce qu'elle sent vient de Dieu ou du démon qui se transforme en un ange de lumière , et demeure ainsi en suspens. Or , il est bon qu'elle y demeure > à cause qu'elle peut se tromper elle-même, parce qu'encore qu'elle n'ait pas tant de sujet qu'auparavant de craindre que ces bètes venimeuses y entrent , il ne laisse pas d'y avoir de petits lézards , c'est-à-dire , de certaines pensées qui procèdent de l'imagination > qui se glissant par-tout , et qui , bien qu'ils ne fassent point de mal, sont néanmoins fort importuns ; mais ils ne peuvent entrer dans cette cinquième demeure, parce que ni l'imagination , ni la mémoire , ni l'entendement , ne sauroient troubler le bonheur dont on y jouit.

J'ose assurer que, si c'est une véritable union avec Dieu , le démon n'y peut trouver place , ni nous faire la moindre peine , parce que cette suprême Majesté Tome V* 6

étant unie à l'essence de notre ame , il n'oseroit s'en approcher , ni rien enten^ dre des secrets qui se passent entre son Seigneur et elle. Et comment pourroit-il pénétrer une chose si cachée , puisqu'il est certain qu'il ne connoît pas même nos pensées ; j'entends , en disant ceci , parler des actions de l'entendement et de la volonté ; car , quant aux pensées qui ne procèdent que de notre imagination , il est sans doute que le démon les voit , à moins que Dieu lui en ôte la connoissance. Qu'heureux est donc un tel état où cet esprit malheureux ne nous peut nuire , parce que Dieu nous favorise de tant de grâces , que ni le démori , m nous-mêmes ne saurions y apporter de l'obstacle et quels effets ne reçoit point alors une ame de la libéralité de ce suprême Monarque , qui prend tant de plaisir à donner , et dont les richesses sont inépuisables !

Je ne doute point , mes Filles , que ces paroles : Si cette union est de Dieu ; et il y a encore d'autres unions , ne vous embarrassent. Il est certain néanmoins qu'il entre de l'union dans les choses vaines , lorsqu'on les aime avec passion, et que le démon ne manque pas de s'en

servir ; mais Tame ne ressent pas , dans cette sorte d'union , beaucoup de plaisir et de paix ; au lieu que , dans son union avec Dieu , elle éprouve des joies infiniment élevées au-dessus de celles que Ion peut goûter sur la terre , et qui en sont aussi différentes , qu'il y a de différence entre les diverses causes d'où elles tirént leur origine , ainsi que le savent ceux qui en ont fait l'expérience.

J'ai dit autre part que c'est de même que si ces contentemens terrestres ne touchoient que notre peau ; au lieu que ceux-ci pénètrent jusque dans la moelle des os. Je ne saurois me mieux expliquer, et je crains que vous n'en soyez> pas» sa^- tisfaites , parce qu'il vous semblera que vous pourrez vous tromper dans des choses si intérieures et si difficiles à discerner* Ainsi , quoique ce que j'ai dit suffise pour ceux qui ont expérimenté Pun et l'autre , la différence qui s'y rencontre étant si grande , je veux vous en donner une marque si manifeste , que vous ne puissiez douter si c'est une grâce qui vient de Dieu. Il lui a plu, par sa bonté, de me faire connoître aujourd'hui cette différence. Je la trouve très-certaine ; et ces mots : il me paroît ou il me semble ,

les matières «Œ^^^SC crois les bien entendre , et par-n» la vérité , à eanse qne je sn.s préparée , s t je ne me trompe , à m'en rapporter à de. homme, savans , parce qne D.eu les £ant ehoisis ponr être des tajM J*

in Edise , ils ont cet avantage par dessus son Eglise , , ear se

Ken , rien de tout ce qu'on leur peut ire de "es grandeurs et des merve; les qu il

savans a qu. }°f f ™ ^ „* je suis trèsianCe S*, eêuf qu ne 'client pa. persuadée que davantage ,

et des faveurs extraordinaires , ne sont guère en état de les recevoir. Gardez-vous donc bien , je vous prie , mes Sœurs , de tomber jamais dans cette erreur ; mai» quoique Ton vous dise des grandeurs de Dieu , croyez qu'elles vont encore infiniment au-delà, et ne vous amusez point à examiner si ceux à qui il fait ces grâce* sont bons ou mauvais. C'est à lui de le connoître ; nous n'avons qu'à le servir avec une entière pureté et simplicité de cœur , avec une profonde humilité , et à donner les louanges qui sont dues aux merveilles de ses œuvres. ^

Pour revenir donc à cette marque qui me paroît si certaine, je dis qu'après que Dieu a tiré cette ame comme hors d'ellemême , et l'a privée de toutes ses fonctions , pour mieux imprimer en elle la connaissance de son infini pouvoir , et qu ainsi elle ne voit , ni n'entend , ni ne comprend rien durant le temps que cela dure , qui est toujours très-bref, et lui semble l'être encore davantage qu'il n'est en effet ; ce Roi de gloire entre de telle sorte dans le plus intérieur de cette ame, et l'honore si pleinement de sa divine présence, que lorsqu'elle revient à elle-.

même, (*) elle est si assurée d'avoir reçu celte faveur , qu'encore qu'il se passât plusieurs années sans qu'il lui en accorde une semblable, elle lui est toujours présente , et les effets qu'elle produit ne cessent point de continuer, comme je le dirai dans la suite, parce que cela est fort important.

Vous me demanderez peut-être , mes Filles , comment il se peut faire que l'ame ;ait vu ou entendu cela , puisque j'ai dit qu'elle ne voyoit ni n entendoit rien. Je réponds que lors de cette union elle ne le voyoit pas , mais qu'elle Ta vu clairement depuis , non par une vision , mais par une certitude indubitable qui lui est restée , et que Dieu seul lui pouvoit donner. Je connois une personne qui , ne sachant point encore qu il est en toutes choses par présence , par puissance et par essence , le connut si parfaitement

(*) Cette certitude avec laquelle la Sainte dit que Dieu fait connoître à l'ame qu'elle a été véritablement unie à lui , ne reçoit point de difficulté ; ~ mais il ne s'ensuit pas nécessairement de là que l'ame soit en grâce, parce que Dieu peut s'unir aussi aux ames qui n'y sont pas , afin de les tirer du péché , et les ramener à lui par une si grande faveur , ainsi que la Sainte le dit ailleurs.

dàns une de ces grâces qu'il lui fit, qu'un de ces demi-savans à qui elle demanda de quelle sorte il est en nous , lui ayant répondu , qu'il n'y étoit que par grâce , elle ne le crut point, et fut extrêmement consolée quand, après l'avoir demandé depuis à d'autres plus savans , ils la confirmèrent dans la vérité dont elle étoit si fortement persuadée,. < Ne vous imaginez pas néanmoins que cette certitude vienne d'avoir vu aucune forme corporelle , de même que le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans le très-saint Sacrement, quoique nous ne le voyions point ; car , il n'y a en ceci que la seule divinité. Mais comment, me dira-t-on , pourrons - nous avoir une si grande certitude de ce que nous ne voyons point ? A cela je ne sais que répondre. Ce sont des secrets de la toute-puissance de Dieu , qu'il ne m'appartient pas de pénétrer. Je suis néanmoins fort assurée que je dis la vérité , et je ne croirai jamais qu'une ame qui n'aura pas cette certitude ait été entièrement unie à Dieu. Elle ne l'aura été sans doute que par quelqu'une de ses puissances , ou par quelqu'autre de; tant de différentes faveurs qu'il fait aux ames. Ne cherchons donc

point des raisons pour savoir de quelle sorte ces choses se passent , puisque notre esprit n'étant pas capable de les comprendre , nous nous tourmenterions inutilement, et qu'il nous suffit de considérer que la puissance de celui qui opère ces merveilles est infinie.

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