Les Martyrs (page 13)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Martyrs · 53 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« À ces mots, Velléda pousse des cris de désespoir.

« Bientôt, changeant d’idée et cherchant à lire dans mes yeux, comme pour pénétrer mes secrets :

« Oh ! oui, c’est cela, s’écria-t-elle, les Romaines auront épuisé ton cœur ! Tu les auras trop aimées ! Ont-elles donc tant d’avantages sur moi ? Les cygnes sont moins blancs 17 que les filles des Gaules ; nos yeux ont la couleur et l’éclat du ciel 18 ; nos cheveux sont si beaux que les Romaines nous les empruntent 19 pour en ombrager leur tête ; mais le feuillage n’a de grâces que sur la cime de l’arbre où il est né. Vois-tu la chevelure que je porte ? Eh bien ! si j’avois voulu la céder, elle seroit maintenant sur le front de l’impératrice : c’est mon diadème, et je l’ai gardé pour toi ! Ne sais-tu pas que nos pères, nos frères, nos époux, trouvent en nous quelque chose de divin 20 ? Une voix mensongère t’aura peut-être raconté que les Gauloises sont capricieuses, légères, infidèles : ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences terribles. »

« Je pris les mains de cette infortunée entre les deux miennes : je les serrai tendrement.

« Velléda, dis-je, si vous m’aimez, il est un moyen de me le prouver : retournez chez votre père, il a besoin de votre appui. Ne vous abandonnez plus à une douleur qui trouble votre raison et qui me fera mourir. »

« Je descendis de la colline, et Velléda me suivit. Nous nous avançâmes dans la campagne par des chemins peu fréquentés où croissoit le gazon.

« Si tu m’avois aimée, disoit Velléda, avec quelles délices nous aurions parcouru ces champs ! Quel bonheur d’errer avec toi dans ces routes solitaires, comme la brebis dont les flocons de laine sont restés suspendus à ces ronces ! »

« Elle s’interrompit, regarda ses bras amaigris, et dit avec un sourire :

« Et moi aussi j’ai été déchirée par les épines de ce désert, et j’y laisse chaque jour quelque partie de ma dépouille. »

« Revenant à ses rêveries :

« Au bord du ruisseau, dit-elle, au pied de l’arbre, le long de cette haie, de ces sillons où rit la première verdure des blés que je ne verrai pas mûrir, nous aurions admiré le coucher du soleil. Souvent, pendant les tempêtes, cachés dans quelque grange isolée ou parmi les ruines d’une cabane, nous eussions entendu gémir le vent sous le chaume abandonné. Tu croyois peut-être que, dans mes songes de félicité, je désirois des trésors, des palais, des pompes ? Hélas ! mes vœux étoient plus modestes, et ils n’ont point été exaucés ! Je n’ai jamais aperçu au coin d’un bois la hutte roulante d’un berger sans songer qu’elle me suffiroit avec toi. Plus heureux que ces Scythes dont les druides m’ont conté l’histoire, nous promènerions aujourd’hui notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendroit pas plus à la terre que notre vie. »

« Nous arrivâmes à l’entrée d’un bois de sapins et de mélèzes. La fille de Ségenax s’arrêta, et me dit :

« Mon père habite ce bois, je ne veux pas que tu entres dans sa demeure : il t’accuse de lui avoir ravi sa fille. Tu peux, sans être trop malheureux, me voir au milieu de mes chagrins, parce que je suis jeune et pleine de force ; mais les larmes d’un vieillard brisent le cœur. Je t’irai chercher au château. »

« En prononçant ces mots, elle me quitta brusquement.

« Cette rencontre imprévue porta le dernier coup à ma raison. Tel est le danger des passions, que même sans les partager vous respirez dans leur atmosphère quelque chose d’empoisonné qui vous enivre. Vingt fois, tandis que Velléda m’exprimoit des sentiments si tristes et si tendres, vingt fois je fus prêt à me jeter à ses pieds, à l’étonner de sa victoire, à la ravir par l’aveu de ma défaite. Au moment de succomber, je ne dus mon salut qu’à la pitié même que m’inspiroit cette infortunée. Mais cette pitié, qui me sauva d’abord, fut en effet ce qui me perdit, car elle m’ôta le reste de mes forces. Je ne me sentis plus aucune fermeté contre Velléda ; je m’accusai d’être la cause de l’égarement de son esprit par trop de sévérité. Un si triste essai de courage me dégoûta du courage même ; je retombai dans ma foiblesse accoutumée, et, ne comptant plus sur moi, je mis tout mon espoir dans le retour de Clair.

« Quelques jours s’écoulèrent : Velléda ne reparoissant point au château selon sa promesse, je commençai à craindre quelque accident fatal. Plein d’inquiétude, je sortois pour me rendre à la demeure de Ségenax, lorsqu’un soldat, accouru du bord de la mer, vint m’avertir que la flotte des Francs 21 reparoissoit à la vue de l’Armorique. Je fus obligé de partir sur-le-champ. Le temps étoit sombre et tout annonçoit une tempête. Comme les barbares choisissent presque toujours pour débarquer le moment des orages 22, je redoublai de vigilance. Je fis mettre partout les soldats sous les armes et fortifier les lieux les plus exposés. La journée entière se passa dans ces travaux, et la nuit en faisant éclater la tempête nous apporta de nouvelles inquiétudes.

« À l’extrémité d’une côte dangereuse, sur une grève où croissent à peine quelques herbes dans un sable stérile, s’élève une longue suite de pierres druidiques 23, semblables à ce tombeau où j’avois jadis rencontré Velléda. Battues des vents, des pluies et des flots, elles sont là solitaires entre la mer, la terre et le ciel. Leur origine et leur destination sont également inconnues. Monuments de la science des druides, retracent-elles quelques secrets de l’astronomie ou quelques mystères de la Divinité ? On l’ignore. Mais les Gaulois n’approchent point de ces pierres sans une profonde terreur. Ils disent qu’on y voit des feux errants et qu’on y entend la voix des fantômes.

« La solitude de ce lieu et la frayeur qu’il inspire me parurent propres à favoriser une descente des barbares. Je crus donc devoir placer une garde sur cette côte, et je résolus moi-même d’y passer la nuit.

« Un esclave que j’avois envoyé porter une lettre à Velléda étoit revenu avec cette lettre. Il n’avoit point trouvé la druidesse ; elle avoit quitté son père vers la troisième heure du jour, et l’on ne savoit ce qu’elle étoit devenue. Cette nouvelle ne fit qu’augmenter mes alarmes. Dévoré de chagrins, je m’étois assis, loin des soldats, dans un endroit écarté. Tout à coup j’entends du bruit, et crois entrevoir quelque chose dans l’ombre. Je mets l’épée à la main ; je me lève et cours vers le fantôme qui fuyoit. Quelle fut ma surprise lorsque je saisis Velléda !

« Quoi ! me dit-elle à voix basse, c’est toi ! Tu as donc su que j’étois ici ? »

« Non, lui répondis-je ; mais vous, trahissez-vous les Romains ? »

« Trahir ! repartit-elle indignée. Ne t’ai-je pas juré de ne rien entreprendre contre toi ? Suis-moi, tu vas voir ce que je fais ici. »

« Elle me prit par la main, et me conduisit sur la pointe la plus élevée du dernier rocher druidique.

« La mer se brisoit au-dessous de nous parmi des écueils avec un bruit horrible. Ses tourbillons, poussés par le vent, s’élançoient contre le rocher et nous couvroient d’écume et d’étincelles de feu. Des nuages voloient dans le ciel sur la face de la lune, qui semblait courir rapidement à travers ce chaos.

« Écoute bien ce que je vais t’apprendre, me dit Velléda. Sur cette côte demeurent des pêcheurs qui te sont inconnus 24. Lorsque la moitié de la nuit sera écoulée, ils entendront quelqu’un frapper à leurs portes et les appeler à voix basse. Alors ils courront au rivage sans connoître le pouvoir qui les entraîne. Ils y trouveront des bateaux vides, et pourtant ces bateaux seront si chargés des âmes des morts, qu’ils s’élèveront à peine au-dessus des flots. En moins d’une heure les pêcheurs achèveront une navigation d’une journée et conduiront les âmes à l’île des Bretons. Ils ne verront personne, ni pendant le trajet ni pendant le débarquement, mais ils entendront une voix qui comptera les nouveaux passagers au gardien des âmes. S’il se trouve quelques femmes dans les barques, la voix déclarera le nom de leurs époux. Tu sais, cruel, si l’on pourra nommer le mien. »

« Je voulus combattre les superstitions de Velléda.

« Tais-toi, me dit-elle, comme si j’eusse été coupable d’impiété. Tu verras bientôt le tourbillon de feu 25 qui annonce le passage des âmes. N’entends-tu pas déjà leurs cris ? »

« Velléda se tut, et prêta une oreille attentive.

« Après quelques moments de silence elle me dit :

« Quand je ne serai plus, promets-moi de me donner des nouvelles de mon père. Lorsque quelqu’un sera mort, tu m’écriras des lettres que tu jetteras dans le bûcher funèbre 26 ; elles me parviendront au Séjour des Souvenirs ; je les lirai avec délices, et nous causerons ainsi des deux côtés du tombeau. »

« Dans ce moment une vague furieuse vient roulant contre le rocher, qu’elle ébranle dans ses fondements. Un coup de vent déchire les nuages, et la lune laisse tomber un pâle rayon sur la surface des flots. Des bruits sinistres s’élèvent sur le rivage. Le triste oiseau des écueils, le lumb, fait entendre sa plainte semblable au cri de détresse d’un homme qui se noie : la sentinelle, effrayée, appelle aux armes. Velléda tressaille, étend les bras, s’écrie :

« On m’attend ! »

« Et elle s’élançoit dans les flots. Je la retins par son voile…

« Ô Cyrille ! comment continuer ce récit ? Je rougis de honte et de confusion, mais je vous dois l’entier aveu de mes fautes : je les soumets, sans en rien dérober, au saint tribunal de votre vieillesse. Hélas ! après mon naufrage, je me réfugie dans votre charité comme dans un port de miséricorde !

« Épuisé par les combats que j’avois soutenus contre moi-même, je ne pus résister au dernier témoignage de l’amour de Velléda ! Tant de beauté, tant de passion, tant de désespoir, m’ôtèrent à mon tour la raison : je fus vaincu.

« Non, dis-je au milieu de la nuit et de la tempête, je ne suis pas assez fort pour être chrétien ! »

« Je tombe aux pieds de Velléda 27… L’enfer donne le signal de cet hymen funeste 28 ; les esprits de ténèbres hurlent dans l’abîme, les chastes épouses des patriarches détournent la tête, et mon ange protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux !

« La fille de Ségenax consentit à vivre ou plutôt elle n’eut pas la force de mourir. Elle restoit muette dans une sorte de stupeur qui étoit à la fois un supplice affreux et une ineffable volupté. L’amour, le remords, la honte, la crainte et surtout l’étonnement agitoient le cœur de Velléda : elle ne pouvoit croire que je fusse ce même Eudore jusque-là si insensible ; elle ne savoit si elle n’étoit point abusée par quelque fantôme de la nuit, et elle me touchoit les mains et les cheveux pour s’assurer de la réalité de mon existence. Mon bonheur à moi ressembloit au désespoir, et quiconque nous eût vus au milieu de notre félicité nous eût pris pour deux coupables à qui l’on vient de prononcer l’arrêt fatal.

« Dans ce moment, je me sentis marqué du sceau de la réprobation divine : je doutai de la possibilité de mon salut et de la toute-puissance de la miséricorde de Dieu. D’épaisses ténèbres, comme une fumée, s’élevèrent dans mon âme, dont il me sembla qu’une légion d’esprits rebelles prenoit tout à coup possession. Je me trouvai des idées inconnues, le langage de l’enfer s’échappa naturellement de ma bouche 29, et je fis entendre les blasphèmes de ces lieux où il y aura des gémissements et des pleurs éternels.

« Pleurant et souriant tour à tour, la plus heureuse et la plus infortunée des créatures, Velléda gardoit le silence. L’aube commençoit à blanchir les cieux. L’ennemi ne parut point. Je retournai au château, ma victime m’y suivit. Deux fois l’étoile qui marque les derniers pas du jour cacha notre rougeur dans les ombres, et deux fois l’étoile qui rapporte la lumière nous ramena la honte et le remords. À la troisième aurore, Velléda monta sur mon char pour aller chercher Ségenax. Elle avoit à peine disparu dans les bois de chênes, que je vis s’élever au-dessus des forêts une colonne de feu et de fumée. À l’instant où je découvrois ces signaux, un centurion vint m’apprendre qu’on entendoit retentir de village en village les cris que poussent les Gaulois quand ils veulent se communiquer une nouvelle 30. Je crus que les Francs avoient attaqué quelque partie du rivage, et je me hâtai de sortir avec mes soldats.

« Bientôt j’aperçois des paysans qui courent de toutes parts. Ils se réunissent à une grande troupe qui s’avance vers moi.

« Je marche à la tête des Romains vers les bataillons rustiques. Arrivé à la portée du javelot, j’arrête mes soldats, et m’avançant seul, la tête nue, entre les deux armées :

« Gaulois, quel sujet vous rassemble ? Les Francs sont-ils descendus dans les Armoriques ? Venez-vous m’offrir votre secours ou vous présentez-vous ici comme ennemis de César ? »

« Un vieillard sort des rangs. Ses épaules trembloient sous le poids de sa cuirasse et son bras étoit chargé d’un fer inutile. Ô surprise ! je crois reconnoître une de ces armures que j’avois vues suspendues au bois des druides. Ô confusion ! ô douleur ! ce vénérable guerrier étoit Ségenax !

« Gaulois, s’écrie-t-il, j’en atteste ces armes de ma jeunesse que j’ai reprises au tronc d’Irminsul, où je les avois consacrées, voilà celui qui a déshonoré mes cheveux blancs. Un eubage avoit suivi ma fille, dont la raison est égarée : il a vu dans l’ombre le crime d’un Romain. La vierge de Sayne a été outragée. Vengez vos filles et vos épouses ; vengez les Gaulois et vos dieux ! »

« Il dit, et me lance un javelot d’une main impuissante. Le dard, sans force, vient tomber à mes pieds ; je l’aurois béni s’il m’eût percé le cœur. Les Gaulois, poussant un cri, se précipitent sur moi ; mes soldats s’avancent pour me secourir. En vain je veux arrêter les combattants. Ce n’est plus un tumulte passager, c’est un véritable combat dont les clameurs s’élèvent jusqu’au ciel. On eût cru que les divinités des druides étoient sorties de leurs forêts, et que du faîte de quelque bergerie 31 elles animoient les Gaulois au carnage, tant ces laboureurs montroient d’audace ! Indifférent sur les coups qui menacent ma tête, je ne songe qu’à sauver Ségenax ; mais, tandis que je l’arrache aux mains des soldats et que je cherche à lui faire un abri du tronc d’un chêne, une javeline, lancée du milieu de la foule, vient avec un affreux sifflement s’enfoncer dans les entrailles du vieillard ; il tombe sous l’arbre de ses aïeux comme l’antique Priam sous le laurier qui ombrageoit ses autels domestiques.

« Dans ce moment, un char paroît à l’extrémité de la plaine. Penchée sur les coursiers, une femme échevelée excite leur ardeur et semble vouloir leur donner des ailes. Velléda n’avoit point trouvé son père. Elle avoit appris qu’il assembloit les Gaulois pour venger l’honneur de sa fille. La druidesse voit qu’elle est trahie, et connoît toute l’étendue de sa faute. Elle vole sur les traces du vieillard, arrive dans la plaine où se donnoit le combat fatal, pousse ses chevaux à travers les rangs et me découvre gémissant sur son père étendu mort à mes pieds. Transportée de douleur, Velléda arrête ses coursiers et s’écrie du haut de son char :

« Gaulois, suspendez vos coups. C’est moi qui ai causé vos maux, c’est moi qui ai tué mon père. Cessez d’exposer vos jours pour une fille criminelle. Le Romain est innocent. La vierge de Sayne n’a point été outragée : elle s’est livrée elle-même, elle a violé volontairement ses vœux. Puisse ma mort rendre la paix à ma patrie ! »

« Alors, arrachant de son front sa couronne de verveine, et prenant à sa ceinture sa faucille d’or, comme si elle alloit faire un sacrifice à ses dieux :

« Je ne souillerai plus, dit-elle, ces ornements d’une vestale ! »

« Aussitôt elle porte à sa gorge l’instrument sacré : le sang jaillit. Comme une moissonneuse 32 qui a fini son ouvrage et qui s’endort fatiguée au bout du sillon, Velléda s’affaisse sur le char ; la faucille d’or échappe à sa main défaillante et sa tête se penche doucement sur son épaule. Elle veut prononcer encore le nom de celui qu’elle aime, mais sa bouche ne fait entendre qu’un murmure confus : déjà je n’étois plus que dans les songes de la fille des Gaules, et un invincible sommeil avoit fermé ses yeux. »

fin du livre dixième.

Livre Douzième.

Invocation à l’Esprit Saint. Conjuration des démons contre l’Église. Dioclétien ordonne de faire le dénombrement des chrétiens. Hiéroclès part pour l’Achaïe. Amour d’Eudore et de Cymodocée.

Esprit Saint, qui fécondas le vaste abîme en le couvrant de tes ailes, c’est à présent que j’ai besoin de ton secours ! Du haut de la montagne qui voit s’abaisser à ses pieds les sommets d’Aonie, tu contemples ce mouvement perpétuel des choses de la terre, cette société humaine où tout change, même les principes, où le bien devient le mal, où le mal devient le bien ; tu regardes en pitié les dignités qui nous enflent le cœur, les vains honneurs qui le corrompent ; tu menaces le pouvoir acquis par des crimes ; tu consoles le malheur acheté par des vertus ; tu vois les diverses passions des hommes, leurs craintes honteuses, leurs haines basses, leurs vœux intéressés, leurs joies si courtes, leurs ennuis si longs ; tu pénètres toutes ces misères, ô Esprit créateur ! Anime et vivifie ma parole dans le récit que je vais faire : heureux si je puis adoucir l’horreur du tableau, en y peignant les miracles de ton amour !

Placés aux postes désignés par leur chef, les esprits de ténèbres soufflent de toutes parts la discorde et l’horreur du nom chrétien. Ils déchaînent dans Rome même les passions des chefs et des ministres de l’empire. Astarté présente sans cesse à Hiéroclès l’image de la fille d’Homère. Il donne à ce fantôme séduisant toutes les grâces qu’ajoutent à la beauté l’absence et le souvenir. Satan réveille secrètement l’ambition de Galérius : il lui peint les fidèles attachés à Dioclétien, comme le seul appui qui soutient le vieil empereur sur son trône. Le préfet d’Achaïe, déserteur de la loi évangélique et livré au démon de la fausse sagesse, confirme le fougueux césar dans sa haine contre les adorateurs du vrai Dieu. La mère de Galérius 1 se plaint de ce que les disciples de la Croix insultent à ses sacrifices et refusent de prier pour son fils les divinités champêtres. Lorsqu’un vautour, sauvage enfant de la montagne, va fondre sur une colombe qui se désaltère dans un courant d’eau, à l’instant où il se précipite, d’autres vautours arrêtés sur un rocher poussent des cris cruels et l’excitent à dévorer sa proie : ainsi Galérius, qui veut anéantir la religion de Jésus-Christ, est encore animé au carnage par sa mère et par l’impie Hiéroclès. Enivré de ses victoires sur les Parthes 2, traînant à sa suite le luxe et la corruption de l’Asie, nourrissant les projets les plus ambitieux, il fatigue Dioclétien de ses plaintes et de ses menaces.

« Qu’attendez-vous, lui dit-il, pour punir une race odieuse que votre dangereuse clémence laisse multiplier dans l’empire ? Nos temples sont déserts, ma mère est insultée, votre épouse séduite 3. Osez frapper des sujets rebelles : vous trouverez dans leurs richesses des ressources qui vous manquent, et vous ferez un acte de justice agréable aux dieux. »

Dioclétien étoit un prince orné de modération et de sagesse ; son âge le faisoit encore pencher vers la douceur en faveur des peuples : tel un vieil arbre, en abaissant ses rameaux, rapproche ses fruits de la terre. Mais l’avarice, qui resserre le cœur, et la superstition, qui le trouble, gâtoient les grandes qualités de Dioclétien. Il se laissa séduire par l’espoir de trouver des trésors chez les fidèles. Marcellin, évêque de Rome, reçut l’ordre de livrer aux temples des idoles les richesses du nouveau culte. L’empereur se rendit lui-même à l’église où ces trésors doivent avoir été rassemblés. Les portes s’ouvrent : il aperçoit une troupe innombrable de pauvres, d’infirmes, d’orphelins !

« Prince, lui dit le pasteur des hommes, voilà les trésors de l’Église 4, les joyaux, les vases précieux, les couronnes d’or de Jésus-Christ. »

Cette austère et touchante leçon fit monter la rougeur au front du prince. Un monarque est terrible quand il est vaincu en magnanimité : la puissance, par un instinct sublime, prétend à la vertu, comme une mâle jeunesse se croit faite pour la beauté : malheur à celui qui ose lui faire sentir les qualités ou les grâces qui lui manquent !

Satan profite de ce moment de foiblesse pour augmenter le ressentiment de Dioclétien de toutes les frayeurs de la superstition. Tantôt les sacrifices sont tout à coup suspendus, et les prêtres déclarent que la présence des chrétiens éloigne les dieux de la patrie ; tantôt le foie des victimes immolées paroît sans tête ; leurs entrailles, parsemées de taches livides, n’offrent que des signes funestes ; les divinités couchées sur leurs lits, dans les places publiques, détournent les yeux ; les portes des temples se referment d’elles-mêmes ; des bruits confus font retentir les antres sacrés ; chaque moment apporte à Rome la nouvelle d’un nouveau prodige : le Nil a retenu le produit de ses eaux ; la foudre gronde, la terre tremble, les volcans vomissent des flammes ; la peste et la famine ravagent les provinces de l’Orient ; l’Occident est troublé par des séditions dangereuses et des guerres étrangères : tout est attribué à l’impiété des chrétiens.

Dans la vaste enceinte 5 du palais de Dioclétien, au milieu du jardin des Thermes, s’élevoit un cyprès qu’arrosoit une fontaine. Au pied de ce cyprès étoit un autel consacré à Romulus. Tout à coup un serpent, le dos marqué de taches sanglantes, sort en sifflant de dessous l’autel ; il embrasse le tronc du cyprès. Parmi le feuillage, sur le rameau le plus élevé, trois passereaux étoient cachés dans leur nid : l’horrible dragon les dévore ; la mère vole à l’entour en gémissant ; l’impitoyable reptile la saisit bientôt par les ailes et l’enveloppe malgré ses cris. Dioclétien, effrayé de ce prodige, fait appeler Tagès, chef des aruspices. Gagné secrètement par Galérius, et fanatique adorateur des idoles, Tagès s’écrie :

« Ô prince ! le dragon représente la religion nouvelle prête à dévorer les deux césars et le chef de l’empire. Hâtez-vous de détourner les effets de la colère céleste, en punissant les ennemis des dieux. »

Alors le Tout-Puissant prend dans sa main les balances d’or 6 où sont pesées les destinées des rois et des empires : le sort de Dioclétien fut trouvé léger. À l’instant l’empereur, rejeté, sent en lui quelque chose d’extraordinaire : il lui semble que son bonheur l’abandonne, et que les Parques, fausses divinités qu’il adore, filent plus rapidement ses jours. Une partie de sa prudence accoutumée lui échappe. Il ne voit plus aussi clairement les hommes et leurs passions ; il se laisse entraîner aux siennes : il veut que les officiers chrétiens 7 de son palais sacrifient aux dieux, et il ordonne qu’il soit fait un dénombrement exact des fidèles dans tout l’empire.

Galérius est transporté de joie. Comme un vigneron, possesseur d’un terrain fameux dans les vallons du Tmolus 8, se promène entre les ceps de sa vigne en fleur, et compte déjà les flots de vin pur qui rempliront la coupe des rois ou le calice des autels : ainsi Galérius voit couler en espérance les torrents du sang précieux que lui promet le christianisme florissant. Les proconsuls, les préfets, les gouverneurs des provinces, quittent la cour pour exécuter l’ordre de Dioclétien. Hiéroclès baise humblement le bas de la toge de Galérius, et faisant un effort, comme un homme qui va s’immoler à la vertu, il ose lever un regard humilié vers César :

« Fils de Jupiter 9, lui dit-il, prince sublime, amateur de la sagesse, je pars pour l’Achaïe. Je vais commencer à punir ces factieux qui blasphèment ton éternité. Mais, César, toi qui es ma fortune et mes dieux, permets que je m’explique avec franchise. Un sage, même au péril de ses jours, doit la vérité tout entière à son prince. Le divin empereur ne montre point encore assez de fermeté contre des hommes odieux. Oserai-je le dire sans attirer sur moi ta colère ? Si des mains affoiblies par l’âge laissent échapper les rênes de l’État, Galérius, vainqueur des Parthes, n’est-il pas digne de monter sur le trône de l’univers ? Mais, ô mon héros ! garde-toi des ennemis qui t’environnent ! Dorothée, chef du palais, est chrétien. Depuis qu’un Arcadien rebelle fut introduit à la cour, l’impératrice même favorise les impies. Le jeune prince Constantin, ô honte ! ô douleur !… »

Hiéroclès s’interrompit brusquement, versa des pleurs, et parut profondément alarmé des périls de César. Il rallume ainsi dans le cœur du tyran ses deux passions dominantes : l’ambition et la cruauté. Il jette en même temps les fondements de sa grandeur future : car Hiéroclès n’étoit point aimé de l’empereur, ennemi des sophistes, et il savoit qu’il n’obtiendroit jamais sous Dioclétien les honneurs qu’il espéroit de Galérius.

Il vole à Tarente, et monte sur la flotte qui le doit porter en Messénie. Il brûle de revoir le rivage de la Grèce : c’est là que respire la fille d’Homère ; c’est là qu’il pourra satisfaire à la fois et son amour pour Cymodocée et sa haine contre les chrétiens. Cependant il cache ses sentiments au fond de son cœur, et, couvrant ses vices du masque des vertus, les mots de sagesse et d’humanité sortent incessamment de sa bouche : telle une eau profonde qui recèle dans son sein des écueils et des abîmes embellit souvent sa surface de l’image et de la lumière des cieux.

Cependant les démons, qui veulent hâter la ruine de l’Église, envoient au proconsul d’Achaïe un vent favorable. Il franchit rapidement cette mer qui vit passer Alcibiade 10, lorsque l’Italie charmée accourut pour contempler le plus beau des Grecs. Déjà Hiéroclès a vu fuir les jardins d’Alcinoüs 11 et les hauteurs du Buthrotum 12, lieux voisins immortalisés par les deux maîtres de la lyre. Leucate, où respirent encore les feux de la fille de Lesbos 13, Ithaque hérissée de rochers, Zacynthe couverte de forêts 14, Céphallénie aimée des colombes 15, attirent tour à tour les regards du proconsul romain. Il découvre les Strophades, demeure impure de Céléno 16, et bientôt il salue les monts lointains de l’Élide. Il ordonne de tourner la proue vers l’orient. Il rase le sablonneux rivage où Nestor 17 offroit une hécatombe à Neptune, quand Télémaque vint lui demander des nouvelles d’Ulysse égal aux dieux pour sa sagesse. Il laisse à sa gauche Pylos, Sphactérie 18, Mothone 19 ; il s’enfonce dans le golfe de Messénie, et son vaisseau rapide, abandonnant les flots amers, vient enfin arrêter sa course dans les eaux tranquilles du Pamisus.

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