Les Martyrs (page 14)
Tandis que, semblable à un sombre nuage levé sur les mers, Hiéroclès s’approche de la patrie des dieux et des héros, l’ange des saintes amours étoit descendu dans la grotte du fils de Lasthénès : ainsi le fils supposé d’Ananias s’offrit au jeune Tobie pour le conduire auprès de la fille de Raguel. Lorsque Dieu veut mettre dans le cœur de l’homme ces chastes ardeurs d’où sortent des miracles de vertu, c’est au plus beau des esprits du ciel que ce soin important est confié. Uriel est son nom ; d’une main il tient une flèche d’or tirée du carquois du Seigneur, de l’autre un flambeau allumé au foudre éternel. Sa naissance ne précéda point celle de l’univers : il naquit avec Ève, au moment même où la première femme ouvrit les yeux à la lumière récente. La puissance créatrice répandit sur le chérubin ardent un mélange des grâces séduisantes de la mère des humains et des beautés mâles du père des hommes : il a le sourire de la pudeur et le regard du génie. Quiconque est frappé de son trait divin, ou brûlé de son flambeau céleste, embrasse avec transport les dévouements les plus héroïques, les entreprises les plus périlleuses, les sacrifices les plus douloureux. Le cœur ainsi blessé connoît toutes les délicatesses des sentiments ; sa tendresse s’accroît dans les larmes et survit aux désirs satisfaits. L’amour n’est point pour ce cœur un penchant borné et frivole, mais une passion grande et sévère, dont la noble fin est de donner la vie à des êtres immortels.
L’ange des saintes amours allume dans le cœur du fils de Lasthénès une flamme irrésistible : le chrétien repentant se sent brûler sous le cilice, et l’objet de ses vœux est une infidèle ! Le souvenir de ses erreurs passées alarme Eudore : il craint de retomber dans les fautes de sa première jeunesse ; il songe à fuir, à se dérober au péril qui le menace : ainsi, lorsque la tempête n’a point encore éclaté, que tout paroît tranquille sur le rivage, que des vaisseaux imprudents osent déployer leurs voiles et sortir du port, le pêcheur expérimenté secoue la tête au fond de sa barque, et appuyant sur la rame une main robuste, il se hâte de quitter la haute mer, afin de se mettre à l’abri derrière un rocher. Cependant un véritable amour s’est glissé pour la première fois dans le sein d’Eudore. Le fils de Lasthénès s’étonne de la timidité de ses sentiments, de la gravité de ses projets, si différents de cette hardiesse de désirs, de cette légèreté de pensées qu’il portoit jadis dans ses attachements. Ah ! s’il pouvoit convertir à Jésus-Christ cette femme idolâtre ; si, la prenant pour son épouse, il lui ouvroit à la fois les portes du ciel et les portes de la chambre nuptiale ! Quel bonheur pour un chrétien !
Le soleil se plongeoit dans la mer des Atlantides et doroit de ses derniers rayons les îles Fortunées, lorsque Démodocus voulut quitter la famille chrétienne ; mais Lasthénès lui représenta que la nuit étoit pleine d’embûches et de périls. Le prêtre d’Homère consentit à attendre chez son hôte le retour de l’aurore. Retirée à son appartement, Cymodocée repassoit dans son esprit ce qu’elle savoit de l’histoire d’Eudore ; ses joues étoient colorées, ses yeux brilloient d’un feu inconnu. La brûlante insomnie chasse enfin de sa couche la prêtresse des Muses. Elle se lève : elle veut respirer la fraîcheur de la nuit, et descend dans les jardins, sur la pente de la montagne.
Suspendue au milieu du ciel de l’Arcadie, la lune étoit presque, comme le soleil, un astre solitaire : l’éclat de ses rayons avoit fait disparoître les constellations autour d’elle ; quelques-unes se montroient çà et là dans l’immensité : le firmament, d’un bleu tendre, ainsi parsemé de quelques étoiles, ressembloit à un lit d’azur chargé des perles de la rosée. Les hauts sommets du Cyllène 20, les croupes du Pholoé et du Telphusse, les forêts d’Anémose et de Phalante, formoient de toutes parts un horizon confus et vaporeux. On entendoit le concert lointain des torrents et des sources qui descendent des monts de l’Arcadie. Dans le vallon où l’on voyoit briller ses eaux, Alphée sembloit suivre encore les pas d’Aréthuse, Zéphyre soupiroit dans les roseaux de Syrinx, et Philomèle chantoit dans les lauriers de Daphné au bord du Ladon.
Cette belle nuit rappelle à la mémoire de Cymodocée cette autre nuit qui la conduisit auprès du jeune homme semblable au chasseur Endymion. À ce souvenir, le cœur de la fille d’Homère palpite avec plus de vitesse. Elle se retrace vivement la beauté, le courage 21, la noblesse du fils de Lasthénès ; elle se souvient que Démodocus a prononcé quelquefois le nom d’époux en parlant d’Eudore. Quoi ! pour échapper à Hiéroclès, se priver des douceurs de l’hyménée, ceindre pour toujours son front des bandelettes glacées de la vestale ! Aucun mortel, il est vrai, n’avoit été jusque alors assez puissant pour oser unir son sort au sort d’une vierge désirée d’un gouverneur impie ; mais Eudore, triomphateur et revêtu des dignités de l’empire, Eudore, estimé de Dioclétien, adoré des soldats, chéri du prince héritier de la pourpre, n’est-il pas le glorieux époux qui peut défendre et protéger Cymodocée ? Ah ! c’est Jupiter, c’est Vénus, c’est l’Amour, qui ont conduit eux-mêmes le jeune héros aux rivages de la Messénie.
Cymodocée s’avançoit involontairement vers le lieu où le fils de Lasthénès avoit achevé de conter son histoire. Lorsqu’une chevrette des Pyrénées s’est reposée pendant le jour avec le pasteur au fond d’un vallon, si la nuit, s’échappant de la crèche, elle vient chercher le pâturage accoutumé, le berger la retrouve le matin sous le cytise en fleur qu’il a choisi pour abri : ainsi la fille d’Homère monte peu à peu vers la grotte habitée par le chasseur arcadien. Tout à coup elle entrevoit comme une ombre immobile à l’entrée de cette grotte ; elle croit reconnoître Eudore. Elle s’arrête ; ses genoux tremblent sous elle ; elle ne peut ni fuir ni avancer. C’étoit le fils de Lasthénès lui-même ; il prioit environné des marques de sa pénitence : le cilice, la cendre, la tête blanchie d’un martyr, excitoient ses larmes et animoient sa foi. Il entend les pas de Cymodocée, il voit cette vierge charmante prête à tomber sur la terre, il vole à son secours, il la soutient dans ses bras, il se défend à peine de la presser sur son cœur. Ce n’est plus ce chrétien si grave, si rigide : c’est un homme plein d’indulgence et de tendresse, qui veut attirer une âme à Dieu et obtenir une épouse divine.
Comme un laboureur porte doucement à la bergerie l’agneau que la ronce a déchiré, ainsi le fils de Lasthénès enlève dans ses bras Cymodocée, et la dépose sur un banc de mousse à l’entrée de la grotte. Alors la fille de Démodocus, d’une voix tremblante :
« Me pardonneras-tu d’avoir encore troublé tes mystères ? Un dieu, je ne sais quel dieu, m’a égarée comme la première nuit. »
« Cymodocée, répondit Eudore aussi tremblant que la prêtresse des Muses, ce Dieu qui vous a égarée est mon Dieu, mon Dieu qui vous cherche et qui veut peut-être vous donner à moi. »
La fille d’Homère répliqua :
« Ta religion défend aux jeunes hommes de s’attacher aux jeunes filles et aux jeunes filles de suivre les pas des jeunes hommes : tu l’as aimé que lorsque tu étois infidèle à ton Dieu. »
Cymodocée rougit. Eudore s’écria :
« Ah ! je n’ai jamais aimé quand j’offensois ma religion. Je le sens, à présent que j’aime par la volonté de mon Dieu. »
Le baume que l’on verse sur la blessure, l’eau fraîche qui désaltère le voyageur fatigué, ont moins de charmes que ces paroles échappées au fils de Lasthénès. Elles pénètrent de joie le cœur de Cymodocée. Comme deux peupliers s’élèvent silencieux au bord d’une source, pendant le calme d’une nuit d’été, ainsi les deux époux désignés par le ciel demeuroient immobiles et muets à l’entrée de la grotte. Cymodocée rompit la première le silence :
« Guerrier, pardonne aux demandes importunes d’une Messénienne ignorante. Nul ne peut savoir quelque chose s’il n’a été instruit par un maître habile, ou si les dieux eux-mêmes n’ont pris soin d’orner son esprit. Une jeune fille surtout ne sait rien, à moins qu’elle ne soit allée broder des voiles chez ses compagnes ou qu’elle n’ait visité les temples ou les théâtres. Pour moi, je n’ai jamais quitté mon père, prêtre chéri des immortels. Dis-moi, puisqu’on peut aimer dans ton culte, il y a donc une Vénus chrétienne ? A-t-elle un char et des colombes ? Les désirs, les querelles amoureuses, les entretiens secrets 22, les tromperies innocentes, le doux badinage qui surprend le cœur de l’homme le plus sensé, sont-ils cachés dans sa ceinture ainsi que le raconte mon divin aïeul ? La colère de cette déesse 23 est-elle redoutable ? Force-t-elle la jeune fille à chercher le jeune homme dans la palestre 24, à l’introduire furtivement sous le toit paternel ? Ta Vénus rend-elle la langue embarrassée 25 ? Répand-elle un feu brûlant, un froid mortel dans les veines ? Oblige-t-elle à recourir à des philtres 26 pour ramener un amant volage à chanter la lune, à conjurer le seuil de la porte ? Toi, chrétien, tu ignores peut-être que l’Amour est fils de Vénus, qu’il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier arc étoit de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu’il s’assied sur le dos du lion 27, sur la croupe du centaure, sur les épaules d’Hercule, qu’il porte des ailes et un bandeau, et qu’il accompagne Mars et Mercure, l’éloquence et la valeur ? »
« Infidèle, répondit Eudore, ma religion ne favorise point les passions funestes, mais elle sait donner par la sagesse même une exaltation aux sentiments de l’âme que votre Vénus n’inspirera jamais. Quelle religion est la vôtre 28, Cymodocée ? Rien n’est plus chaste que votre âme, plus innocent que votre pensée, et pourtant, à vous entendre parler de vos dieux, qui ne vous croiroit trop habile dans les plus dangereux mystères ? Prêtre des idoles, votre père a cru faire un acte de piété en vous instruisant du culte, des effets et des attributs des passions divinisées. Un chrétien craindroit de blesser l’amour même par des peintures trop libres. Cymodocée, si j’avois pu mériter votre tendresse, si je devois être l’époux choisi de votre innocence, je voudrois aimer en vous moins une femme accomplie que le Dieu même qui vous fit à son image. Lorsque le Tout-puissant 29 eut formé le premier homme du limon de la terre, il le plaça dans un jardin plus délicieux que les bois de l’Arcadie. Bientôt l’homme trouva sa solitude trop profonde, et pria le Créateur de lui donner une compagne. L’Éternel tira du côté d’Adam 30 une créature divine ; il l’appela la femme ; elle devint l’épouse de celui dont elle étoit la chair et le sang. Adam étoit formé pour la puissance 31 et la valeur, Ève pour la soumission et les grâces ; la grandeur de l’âme, la dignité du caractère, l’autorité de la raison, furent le partage du premier ; la seconde eut la beauté, la tendresse et des séductions invincibles. Tel est, Cymodocée, le modèle de la femme chrétienne. Si vous consentiez à l’imiter, je tâcherois de vous gagner à moi, au nom de tous les attraits 32 qui gagnent les cœurs ; je vous rendrois mon épouse par une alliance 33 de justice, de compassion et de miséricorde ; je régnerois sur vous, Cymodocée, parce que l’homme est fait pour l’empire, mais je vous aimerois comme une grappe de raisin que l’on trouve dans un désert brûlant. Semblables aux patriarches, nous serions unis dans la vue de laisser après nous une famille héritière des bénédictions de Jacob : ainsi le fils d’Abraham 34 prit dans sa tente la fille de Bathuel ; il en eut tant de joie qu’il oublia la mort de sa mère. »
À ces mots Cymodocée verse des larmes de honte et de tendresse.
« Guerrier, dit-elle, tes paroles sont douces comme du miel et perçantes comme des flèches. Je vois bien que les chrétiens savent parler le langage du cœur. J’avois dans l’âme tout ce que tu viens de dire. Que ta religion soit la mienne, puisqu’elle enseigne à mieux aimer ! »
Eudore, n’écoutant plus que son amour et sa foi :
« Quoi ! Cymodocée, vous voudriez devenir chrétienne, je donnerois un pareil ange au ciel, une pareille compagne à mes jours ! »
Cymodocée baissa la tête, et répondit :
« Je n’ose plus parler avant que tu n’aies achevé de m’enseigner la pudeur 35 : elle avoit quitté la terre avec Némésis ; les chrétiens l’auront fait descendre du ciel. »
Un mouvement du fils de Lasthénès fit alors rouler à terre un crucifix ; la jeune Messénienne poussa un cri de surprise mêlé d’une sorte de frayeur.
« C’est l’image de mon Dieu, dit Eudore en relevant avec respect le bois sacré, de ce Dieu descendu au tombeau et ressuscité plein de gloire. »
« C’est donc, repartit la fille d’Homère, comme le beau jeune homme de l’Arabie, pleuré des femmes de Byblos et rendu à la lumière des cieux par la volonté de Jupiter ? »
« Cymodocée, répliqua Eudore avec une douce sévérité, vous connoîtrez quelque jour combien cette comparaison est impie et sacrilège ; au lieu des mystères de honte et de plaisir, vous voyez ici des miracles de modestie et de douleur ; vous voyez le fils du Tout-Puissant attaché à une croix pour nous ouvrir le ciel et pour mettre en honneur sur la terre l’infortune, la simplicité et l’innocence. Mais au bord du Ladon, sous les ombrages de l’Arcadie, au milieu d’une nuit enchantée, dans ce pays où l’imagination des poëtes a placé l’amour et le bonheur, comment arrêter l’esprit d’une prêtresse des Muses sur un objet aussi vaste ? Toutefois, fille de Démodocus, les austères méditations fortifient dans le cœur du chrétien les attachements légitimes, et en le rendant capable de toutes les vertus, elles le rendent plus digne d’être aimé. »
Cymodocée prêtoit une oreille attentive à ce discours ; je ne sais quoi d’étonnant se passoit au fond de son cœur. Il lui sembloit qu’un bandeau tomboit tout à coup de ses yeux et qu’elle découvroit une lumière lointaine et divine. La sagesse, la raison, la pudeur et l’amour s’offroient pour la première fois à ses regards dans une alliance inconnue. Cette tristesse évangélique que le chrétien mêle à tous les sentiments de la vie, cette voix douloureuse qu’il fait sortir du sein des plaisirs, achevoient d’étonner et de confondre la fille d’Homère. Eudore lui présentant le crucifix :
« Voilà, lui dit-il, le Dieu de charité, de paix, de miséricorde, et pourtant le Dieu persécuté ! Ô Cymodocée ! c’est sur cette image auguste que je pourrois seulement recevoir votre foi, si vous me jugiez digne de devenir votre époux. Jamais l’autel de vos idoles, jamais le carquois de votre Amour, ne verront l’adorateur du Christ uni à la prêtresse des Muses. »
Quel moment pour la fille d’Homère ! Passer tout à coup des idées voluptueuses de la mythologie à un amour juré sur un crucifix ! Ces mains, qui n’avoient jamais porté que les guirlandes des Muses et les bandelettes des sacrifices, sont chargées pour la première fois du signe redoutable du salut des hommes. Cymodocée, que l’ange des saintes amours a blessée comme Eudore et qu’un charme irrésistible entraîne, promet aisément de se faire instruire dans la religion du maître de son cœur 36.
« Et d’être mon épouse ! » dit Eudore en pressant les mains de la vierge timide.
« Et d’être ton épouse ! » répéta la jeune fille tremblante.
Doux serment qu’elle prononce devant le Dieu des larmes et du malheur.
Alors on entend sur le sommet des montagnes un chœur qui commençoit la fête des Lupercales. Il chantoit le dieu protecteur de l’Arcadie, Pan, aux pieds de chèvre, l’effroi des Nymphes, l’inventeur de la flûte à sept tuyaux. Ces chants étoient le signal du lever de l’aurore ; elle éclairoit de son premier rayon la tombe d’Épaminondas et la cime du bois Pélagus 37 dans les champs de Mantinée. Cymodocée se hâte de retourner auprès de son père ; Eudore va réveiller Lasthénès.
fin du livre douzième.
Livre Huitième.
Interruption du récit. Commencement de l’amour d’Eudore pour Cymodocée, et de Cymodocée pour Eudore. Satan veut profiter de cet amour pour troubler l’Église. L’enfer. Assemblée des démons. Discours du démon de l’homicide. Discours du démon de la fausse sagesse. Discours du démon de la volupté. Discours de Satan. Les démons se répandent sur la terre.
Déjà le récit d’Eudore s’étoit prolongé jusqu’à la neuvième heure du jour. Le soleil dardoit ses rayons brûlants sur les montagnes de l’Arcadie, et les oiseaux muets étoient retirés dans les roseaux du Ladon. Lasthénès invita les étrangers à prendre un nouveau repas, et leur proposa de remettre au jour suivant la fin de l’histoire de son fils. On quitta l’île et les deux autels, et l’on regagna en silence le toit hospitalier.
À peine quelques mots interrompus se firent entendre le reste de la journée. L’évêque de Lacédémone paroissoit profondément occupé de l’histoire du fils de Lasthénès. Il admiroit la peinture de l’état de l’Église 1 et de ses progrès dans tout le monde. Il voyoit figurer au milieu de ce tableau les hommes que les fidèles avoient à craindre, et dont les caractères tracés par Eudore ne promettoient qu’un sombre avenir. Cyrille reçut même de Rome des nouvelles alarmantes, qu’il ne crut pas devoir communiquer à la vertueuse famille.
Eudore à son tour étoit loin d’être tranquille. Il portoit au pied de la croix des tribulations intérieures ; il ignoroit encore qu’elles étoient une suite des desseins de Dieu. Il redoubloit de prières et d’austérités ; mais au travers des pleurs de la pénitence ses yeux apercevoient malgré lui les beaux cheveux, les mains d’albâtre, la taille élégante et les grâces ingénues de la fille d’Homère. Il voyoit sans cesse ses doux et timides regards attachés sur lui, ses traits charmants, où se venoient peindre tous les sentiments qu’il exprimoit et même ceux qu’il n’exprimoit point encore. Quelle naïve pudeur embellissoit la vierge innocente lorsqu’il racontoit les coupables plaisirs de Rome et de Baïes ! Quelle pâleur mortelle couvroit ses joues lorsqu’il décrivoit des combats, ou qu’il parloit de blessures et d’esclavage !
La prêtresse des Muses éprouvoit de son côté des sentiments confus et une émotion nouvelle. Son esprit et son cœur sortoient en même temps de leur double enfance. L’ignorance de son esprit s’évanouissoit devant la raison du christianisme ; l’ignorance de son cœur cédoit à cette lumière qu’apportent toujours les passions. Chose extraordinaire, cette jeune fille ressentoit à la fois le trouble et les délices de la sagesse et de l’amour !
« Mon père, disoit-elle à Démodocus, quel divin étranger nous a conviés à ses banquets ! Combien le fils de Lasthénès est grand par le cœur et par les armes 2 ! N’est-ce point un de ces premiers habitants du monde que Jupiter a transformés en dieux favorables aux mortels ? Jouet des cruelles destinées, que de combats il a livrés ! que de maux il a soufferts ! Ô Muses chastes et puissantes ! ô mes divinités tutélaires ! où étiez-vous lorsque d’indignes chaînes pressoient de si nobles mains ? Ne pouviez-vous faire tomber les liens de ce jeune héros au son de vos lyres ? Mais, prêtre d’Homère, toi qui sais toutes choses et qui as la sage retenue des vieillards, dis : quelle est cette religion dont parle Eudore 3 ? Elle est belle, cette religion ! elle approche le cœur de la justice, elle apaise les folles amours. Celui qui la suit est toujours prêt à secourir le malheur, comme un voisin généreux, sans se donner le temps de prendre sa ceinture 4. Allons dans les temples immoler des brebis à Cérès 5, qui porte des lois, au Soleil, qui voit l’avenir. La robe traînante, la coupe des libations à la main, faisons le tour des autels arrosés de sang, pétrissons les gâteaux sacrés, et tâchons de découvrir quel est le génie inconnu qui protège Eudore… Je sens qu’une divinité mystérieuse parle à mon cœur… Mais une vierge doit-elle pénétrer les secrets des jeunes hommes et chercher à connoître leurs dieux ? La pudeur lèvera-t-elle son voile pour interroger les oracles ? »
En achevant ces mots, Cymodocée remplit son sein de larmes 6, qui couloient de ses yeux.
Ainsi le ciel rapprochoit deux cœurs dont l’union devoit amener le triomphe de la croix. Satan alloit profiter de l’amour du couple prédestiné pour faire naître de violents orages, et tout marchoit à l’accomplissement des décrets de l’Éternel. Le prince des ténèbres achevoit dans ce moment même 7 la revue des temples de la terre. Il avoit visité les sanctuaires du mensonge et de l’imposture, l’antre de Trophonius, les soupiraux de la sibylle, les trépieds de Delphes, la pierre de Teutatès, les souterrains d’Isis, de Mitra, de Wishnou. Partout les sacrifices étoient suspendus, les oracles abandonnés, et les prestiges de l’idolâtrie près de s’évanouir devant la vérité du Christ. Satan gémit de la perte de sa puissance ; mais du moins il ne cédera pas la victoire sans combat. Il jure, par l’éternité de l’enfer, d’anéantir les adorateurs du vrai Dieu, oubliant que les portes du lieu de douleur ne prévaudront pas contre la bien-aimée du Fils de l’Homme. L’archange rebelle ignore les desseins de l’Éternel, qui va punir son Église coupable ; mais il sent que la domination sur les fidèles lui est un moment accordée, et que le ciel le laisse libre d’accomplir ces noirs projets. Aussitôt il quitte la terre, et descend vers le sombre empire.
Tel qu’on voit au sommet du Vésuve une roche calcinée suspendue au milieu des cendres ; si le soufre et le bitume rallumés dans la montagne obscurcissent le soleil, font bouillonner la mer et chanceler Parthénope comme une bacchante enivrée, alors la cime du volcan change sa forme mobile, la lave s’affaisse, la pierre roule et rentre en grondant au fond des entrailles brûlantes qui l’avoient rejetée : ainsi Satan, vomi par l’enfer, se replonge dans le gouffre béant. Plus rapide que la pensée, il franchit tout l’espace qui doit s’anéantir un jour ; par delà les restes mugissants du chaos, il arrive à la frontière de ces régions impérissables comme la vengeance qui les forma ; régions maudites, tombe et berceau de la mort 8, où le temps ne fait point la règle, et qui resteront encore quand l’univers aura été enlevé ainsi qu’une tente 9 dressée pour un jour. Une larme involontaire mouille les yeux de l’esprit pervers, au moment où il s’enfonce dans les royaumes de la nuit. Sa lance de feu éclaire à peine autour de lui l’épaisseur des ombres. Il ne suit aucune route à travers les ténèbres ; mais, entraîné par le poids de ses crimes 10, il descend naturellement vers l’enfer. Il ne voit pas encore la lueur lointaine de ces flammes qui brûlent sans aliments, et pourtant sans jamais s’éteindre, et déjà les gémissements des réprouvés parviennent à son oreille. Il s’arrête, il frémit à ce premier soupir des éternelles douleurs. L’enfer étonne encore son monarque 11. Un mouvement de remords et de pitié saisit le cœur de l’archange rebelle.
« C’est donc moi, s’écrie-t-il, qui ai creusé ces prisons et rassemblé tous ces maux ! Sans moi le mal eût été inconnu dans les œuvres du Tout-Puissant. Que m’avoit fait l’homme, cette belle et noble créature ?… »
Satan alloit prolonger les plaintes d’un repentir inutile, quand la bouche embrasée de l’abîme venant à s’ouvrir le rappela tout à coup à d’autres pensées.
Un fantôme s’élance sur le seuil des portes inexorables : c’est la Mort 12. Elle se montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brûlent derrière elle ; son squelette laisse passer les rayons livides de la lumière infernale entre les creux de ses ossements. Sa tête est ornée d’une couronne changeante, dont elle dérobe les joyaux aux peuples et aux rois de la terre. Quelquefois elle se pare des lambeaux de la pourpre ou de la bure, dont elle a dépouillé le riche et l’indigent. Tantôt elle vole, tantôt elle se traîne ; elle prend toutes les formes, même celles de la beauté. On la croiroit sourde, et toutefois elle entend le plus petit bruit qui décèle la vie ; elle paroît aveugle, et pourtant elle découvre le moindre insecte rampant sous l’herbe. D’une main elle tient une faux comme un moissonneur ; de l’autre elle cache la seule blessure qu’elle ait jamais reçue, et que le Christ vainqueur lui porta dans le sein, au sommet du Golgotha.
C’est le Crime qui ouvre les portes 13 de l’enfer, et c’est la Mort qui les referme. Ces deux monstres, par un certain amour affreux, avoient été avertis de l’approche de leur père. Aussitôt que la Mort reconnoît de loin l’ennemi des hommes, elle vole pleine de joie à sa rencontre :
« Ô mon père ! s’écrie-t-elle, j’incline devant toi cette tête qui ne s’abaissa jamais devant personne. Viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille ? je suis fatiguée des mêmes festins, et j’attends de toi quelque nouveau monde à dévorer. »
Satan, saisi d’horreur, détourna la tête pour éviter les embrassements du squelette. Il l’écarte avec sa lance, et lui répond en passant :
« Ô Mort ! tu seras satisfaite et vengée : je vais livrer à ta rage le peuple nombreux de ton unique vainqueur. »
En prononçant ces mots le chef des démons entre au séjour où pleurent à jamais ses victimes ; il s’avance dans les campagnes ardentes. L’abîme s’émeut à la vue de son roi ; les bûchers jettent une flamme plus éclatante ; le réprouvé qui pensoit être au comble de la douleur est percé d’un aiguillon plus aigu : ainsi, dans le désert de Zaara, accablé par l’ardeur d’un orage sans pluie, le noir Africain se couche sur les sables, au milieu des serpents et des lions altérés comme lui ; il se croit parvenu au dernier degré du supplice : un soleil troublé, se montrant entre des nuées arides 14, lui fait sentir des tourments nouveaux.
Qui pourroit peindre l’horreur 15 de ces lieux, où sont rassemblées, agrandies et perpétuées sans fin toutes les tribulations de la vie ? Lié par cent nœuds de diamant sur un trône de bronze, le démon du désespoir domine l’empire des chagrins. Satan, accoutumé aux clameurs infernales, distingue à chaque cri et la faute punie et la douleur éprouvée. Il reconnoît la voix du premier homicide ; il entend le mauvais riche qui demande une goutte d’eau ; il rit des lamentations du pauvre 16 qui réclame, au nom de ses haillons, les royaumes du ciel.
« Insensé, lui dit-il, tu croyois donc que l’indigence suppléoit à toutes les vertus ? Tu pensois que tous les rois étoient dans mon empire et tous tes frères autour de mon rival ! Vile et chétive créature, tu fus insolent, menteur, lâche, envieux du bien d’autrui, ennemi de tout ce qui étoit au-dessus de toi par l’éducation, l’honneur et la naissance, et tu demandes des couronnes ! Brûle ici avec l’opulence impitoyable, qui fit bien de t’éloigner d’elle, mais qui te devoit un habit et du pain. »
Du milieu de leurs supplices, une foule de malheureux crioient à Satan :
« Nous t’avons adoré, Jupiter, et c’est pour cela, maudit, que tu nous retiens dans les flammes ! »
Et l’archange orgueilleux, souriant avec ironie, répondoit :
« Tu m’as préféré au Christ 17, partage mes honneurs et mes joies ! »
La peine du feu 18 n’est pas le tourment le plus affreux qu’éprouvent les âmes condamnées : elles conservent la mémoire de leur divine origine ; elles portent en elles-mêmes l’image ineffaçable de la beauté de Dieu, et regrettent à jamais le souverain bien qu’elles ont perdu : ce regret est sans cesse excité par la vue des âmes dont la demeure touche à l’enfer, et qui, après avoir expié leurs erreurs, s’envolent aux régions célestes. À tous ces maux les réprouvés joignent encore les afflictions morales et la honte des crimes qu’ils ont commis sur la terre : les douleurs de l’hypocrite s’augmentent de la vénération que ses fausses vertus continuent d’inspirer au monde. Les titres magnifiques que le siècle déçu donne à des morts renommés font le tourment de ces morts dans les flammes de la vérité et de la vengeance. Les vœux qu’une tendre amitié offre au ciel pour des âmes perdues désolent, au fond de l’abîme, ces âmes inconsolables. C’est alors qu’on voit sortir du sépulcre ces coupables qui viennent révéler à la terre les châtiments de la justice divine et dire aux hommes : « Ne priez pas pour moi : je suis jugé. »
Au centre de l’abîme 19, au milieu d’un océan qui roule du sang et des larmes, s’élève parmi des rochers un noir château, ouvrage du désespoir et de la mort. Une tempête éternelle gronde autour de ses créneaux menaçants, un arbre stérile est planté devant sa porte, et sur le donjon de ses tristes murs, repliés neuf fois sur eux-mêmes, flotte l’étendard de l’orgueil à demi consumé par la foudre. Les démons, que les païens appellent les Parques, veillent à la barrière de ce palais ténébreux. Satan arrive au pied de sa royale demeure. Les trois gardes du palais se lèvent, et laissent le marteau d’airain retomber avec un bruit lugubre sur la porte d’airain. Trois autres démons, adorés sous le nom de Furies, ouvrent le guichet ardent : on aperçoit alors une longue suite de portiques désolés, semblables à ces galeries souterraines où les prêtres de l’Égypte cachoient les monstres qu’ils faisoient adorer aux hommes. Les dômes du fatal édifice retentissent des sourds mugissements d’un incendie ; une pâle lueur descend des voûtes embrasées. À l’entrée du premier vestibule, l’éternité des douleurs 20 est couchée sur un lit de fer : elle est immobile ; son cœur même n’a aucun mouvement : elle tient à la main un sablier inépuisable. Elle ne sait et ne prononce que ce mot : « Jamais ! »
Aussitôt que le souverain des hiérarchies maudites est entré dans son habitacle impur, il ordonne aux quatre chefs 21 des légions rebelles de convoquer le sénat des enfers. Les démons s’empressent d’obéir aux ordres de leur monarque. Ils remplissent en foule la vaste salle du conseil de Satan ; ils se placent sur les gradins brûlants du sombre amphithéâtre ; ils viennent tels que les adorent 22 les mortels, avec les attributs d’un pouvoir qui n’est qu’imposture. Celui-là porte le trident dont il frappe en vain les mers, qui n’obéissent qu’à Dieu ; celui-ci, couronné des rayons d’une fausse gloire, veut imiter, astre menteur, ce géant superbe que l’Éternel fait sortir chaque matin du lieu où se lève l’aurore. Là résonne le génie de la fausse sagesse, là rugit l’esprit de la guerre, là sourit le démon de la volupté : les hommes l’appellent Vénus ; l’enfer le connoît sous le nom d’Astarté ; ses yeux sont remplis d’une molle langueur, sa voix porte le trouble dans les âmes, et la brillante ceinture qui se rattache autour de ses flancs est l’ouvrage le plus dangereux des puissances de l’abîme. Enfin, on voit réunis dans ce conseil tous les faux dieux des nations, et Mitra, et Baal, et Moloch, Anubis, Brama, Teutatès, Odin, Erminsul, et mille autres fantômes de nos passions et de nos caprices.