Les Martyrs (page 32)
« Fuyons, repartit Dorothée ; enveloppez-vous dans cette toge, nous n’avons pas un moment à perdre. Accompagné de ces braves amis, je me suis glissé dans votre prison à la faveur de ce déguisement ; j’ai montré la sentence de l’empereur : Sævus m’a pris pour le centurion qui vient vous annoncer l’arrêt fatal. »
« Quel arrêt ? » dit la fille d’Homère.
« Vous ne savez donc pas, repartit Dorothée, que les chrétiens des prisons sont condamnés à mourir demain dans l’amphithéâtre ? »
« Mon époux est-il compris dans cet arrêt ? dit la nouvelle chrétienne en se levant avec une gravité qu’elle n’avoit pas encore montrée : parlez, ne me trompez pas. Je ne connois point le serment inviolable des chrétiens ; autrefois j’aurois juré par l’Érèbe et par le génie de mon père. Voilà votre livre sacré ; il est écrit dans ce livre : « Vous ne mentirez pas : » jurez donc sur l’Évangile qu’Eudore est sauvé. »
Dorothée pâlit ; les yeux noyés de larmes, il s’écria :
« Femme, voulez-vous donc que je vous parle de la gloire dont votre époux s’est couvert et de celle qui l’attend encore ? »
Cymodocée trembla comme le palmier frappé de la foudre.
« Vos paroles, dit-elle, ont descendu dans mon cœur comme un glaive. Je vous entends ! Et vous voulez que je fuie ! Je ne reconnois pas là les maximes d’un chrétien ! Eudore est couvert de plaies pour son Dieu ; il combattra demain les bêtes féroces, et l’on me conseille de me soustraire à mon sort, de l’abandonner au sien ! Je sens à mes côtés je ne sais quelle espérance qui me fait entrevoir un bonheur et des beautés divines. Si quelquefois, foible et découragée, j’ai jeté un regard complaisant sur la vie, toutes ces craintes sont dissipées. Non, l’eau du Jourdain n’aura pas coulé en vain sur ma tête ! Je vous salue, robe sacrée 15, dont je ne connoissois pas le prix ! Je le vois, vous êtes la robe du martyre ! La pourpre qui vous teindra demain sera immortelle et me rendra plus digne de paroître devant mon époux ! »
En prononçant ces mots, Cymodocée, saisie d’un enthousiasme divin, portoit sa robe à ses lèvres et la baisoit avec respect.
« Eh bien ! s’écria Dorothée, si vous ne voulez pas nous suivre, nous périrons tous avec vous ; nous demeurerons ici, nous nous déclarerons chrétiens, et demain vous nous conduirez à l’amphithéâtre. Mais quoi ! la religion vous commande-t-elle cette barbarie ? Vous voulez mourir sans recevoir la bénédiction de votre père, sans embrasser ce vieillard qui vous attend, et que votre résolution va conduire au tombeau ! Ah ! si vous l’aviez vu souiller ses cheveux avec des cendres brûlantes, déchirer ses habits, se rouler au pied des murs de votre prison, Cymodocée, vous vous laisseriez attendrir. »
Comme la glace qu’une seule nuit a formée dans les premiers jours du printemps se fond aux rayons du soleil ; comme la fleur près d’éclore brise la légère enveloppe du bouton qui la retient, ainsi la résolution de Cymodocée s’évanouit à ces paroles ; ainsi la piété filiale éclate et refleurit au fond de son cœur. Elle ne peut se résoudre à compromettre les hommes généreux qui s’exposent pour la sauver ; elle ne peut mourir sans chercher à consoler Démodocus : elle garde un moment le silence ; elle écoute les conseils de l’ange des espérances célestes, qui parle à son âme ; puis soudain, renfermant en elle-même un projet sublime :
« Allons revoir mon père ! »
Les chrétiens, au comble de la joie, couvrent d’un casque les cheveux de la jeune fille ; ils enveloppent Cymodocée dans une de ces toges blanches bordées de pourpre que les adolescents prenoient à Rome au sortir de l’enfance : on eût cru voir la légère Camille, le bel Ascagne ou l’infortuné Marcellus. Les chrétiens placent la fille d’Homère au milieu d’eux ; ils éteignent les flambeaux, sortent tous ensemble et laissent le gardien, plongé dans l’ivresse, fermer soigneusement des cachots vides.
La troupe sainte se disperse dans la nuit, et Zacharie va porter à Eudore la nouvelle de la délivrance de Cymodocée.
Déjà l’on connoissoit dans la prison de saint Pierre le mensonge généreux du billet de Festus, et le fils de Lasthénès étoit soulagé d’une douleur insupportable. Mais lorsque Zacharie vint lui dire que la brebis étoit sortie de la caverne des lions, il poussa un cri de joie qui fut répété par tous les martyrs. Les confesseurs, en admirant les fidèles qui combattoient pour la foi, ne désiroient point voir couler le sang de leurs frères 16. Les victimes, attristées par le deuil du fils de Lasthénès, reprirent leur sérénité : il ne s’agissoit plus que de mourir ! On commença par remercier le Dieu qui sauva Joas des mains d’Athalie. Ensuite revinrent les discours graves, les exhortations pieuses : Cyrille parloit avec majesté, Victor avec force, Genès avec gaieté, Gervais et Protais avec une onction fraternelle ; Perséus, le descendant d’Alexandre, offroit des leçons tirées de l’histoire ; Thraséas, l’ermite du Vésuve, enveloppoit ses maximes dans des images riantes.
« Puisque toute la vie, disoit-il à Perséus, se réduit à quelques jours, que vous seroit-il revenu des grandeurs de votre naissance ? Que vous importe aujourd’hui d’avoir accompli le voyage dans un esquif ou sur une trirème ? L’esquif même est préférable, car il vogue sur le fleuve auprès de la terre, qui lui présente mille abris ; le vaisseau navigue sur une mer orageuse où les ports sont rares, les écueils fréquents, et où souvent on ne peut jeter l’ancre, à cause de la profondeur de l’abîme. »
Tels étoient la liberté d’esprit, l’enjouement, les grâces de ces hommes, qui passoient leur dernière nuit sur la terre. Les jeunes et les vieux martyrs, animés du souffle de l’Esprit-Saint, répandoient tous les trésors des vertus et présentoient réunis et confondus les fruits les plus aimables de la sagesse : tels sont les champs fertiles de la Campanie ; le jeune froment est semé à l’ombre du vieux peuplier qui porte la vigne ; bientôt le chaume jaunissant monte pour chercher la grappe rougie qui descend à son tour vers les épis dorés ; un vent du ciel se glisse parmi les berceaux, agite les peupliers, les épis, les guirlandes de la vigne, et mêle les douces odeurs des moissons, des jardins et des bois.
Mais Dorothée, comme un courageux pasteur, s’est ouvert un chemin à travers la foule idolâtre. Sur le flanc du mont Esquilin s’élevoit une retraite qu’avoit habitée Virgile 17 ; un laurier 18 planté à la porte s’offroit à la vénération du peuple. Dorothée, aux jours de sa puissance, avoit acheté cette demeure pour l’embellir. C’est là qu’il vient cacher la fille d’Homère. Démodocus remplissoit déjà cet asile écarté du bruit de ses pleurs. Le vieillard étoit assis dans la poussière, sous un portique : il croit voir deux guerriers s’avancer à travers les ombres :
« Qui êtes-vous ? s’écrie-t-il d’une voix éclatante. Fantômes envoyés par les sanglantes Euménides, venez-vous m’entraîner dans la nuit du Tartare ? Êtes-vous des génies chrétiens qui m’annoncez la mort de ma fille ? Tombe le Christ et ses temples, tombe le Dieu qui attache à la croix ses adorateurs ! »
« Ce sont eux cependant qui te ramènent ta fille ! » dit Cymodocée en se jetant au cou de son père.
Le casque de la jeune martyre roule à terre, ses cheveux descendent sur ses épaules : le guerrier devient une vierge charmante. Démodocus perd l’usage de ses sens ; on s’empresse de le faire revenir à la vie ; on lui explique des mystères que dans sa joie il peut à peine comprendre. Cymodocée le soulage par des paroles et par des caresses :
« Ô mon père, je te retrouve enfin après une séparation cruelle ! Me voilà donc encore à tes pieds ! C’est moi, c’est ta Cymodocée, pour qui ta bouche apprit à prononcer le tendre nom de fille. Tu me reçus dans tes bras à ma naissance. Tu me comblas de tes caresses et de tes bénédictions. Que de fois suspendue à tes bras, que de fois j’ai promis de te rendre le plus heureux des mortels ! Et j’ai pu faire couler des larmes de tes yeux ! Ô mon père ! est-ce toi que je presse sur mon sein ? Ah ! jouissons bien de ces moments d’un bonheur inespéré ! Tu le sais : le ciel est prompt à reprendre les dons qu’il nous fait. »
Alors Démodocus :
« Gloire de mes ancêtres, fille plus précieuse à mon cœur que la lumière qui éclaire les ombres heureuses dans l’Élysée, pourrois-je te raconter mes douleurs ! Comme je te cherchois aux lieux où je t’avois vue et autour de ces prisons qui te déroboient à mon amour ! Ah ! me disois-je, je ne préparerai point sa couche nuptiale ; je n’allumerai point la torche de son hyménée : je resterai seul sur la terre, où les dieux m’auront enlevé ma couronne et ma joie ! Lorsque je serrois ma fille dans mes bras aux rivages de l’Attique, je l’embrassois donc pour la dernière fois ? Quel doux regard elle attachoit sur moi ! comme elle me sourioit avec tendresse ! Étoit-ce là son dernier sourire ? Ô traits chéris que j’ai retrouvés, ô front où se peignent la candeur et l’innocence, vous semblez faits pour le bonheur ! Quel plaisir de sentir palpiter ce cœur jeune et plein de vie sur ce cœur vieilli et épuisé par la douleur ! »
Tels sont les gémissements de Démodocus et de Cymodocée : Alcyon, qui bâtit son nid sur les vagues, fait entendre avec ses petits de douces plaintes dans le berceau flottant que la vaste mer doit bientôt engloutir. Dorothée fait apporter des flambeaux, et conduit le père et la fille dans une salle où l’on avoit préparé deux lits ; il se retire, et les laisse à leur tendresse. La nuit entière se fût écoulée dans des récits mutuels et de touchantes caresses si le prêtre des dieux, se jetant tout à coup aux pieds de Cymodocée, ne se fût écrié :
« Ô ma fille, mets un terme à mes craintes et à mes malheurs ! Abjure des autels 19 qui t’exposent sans cesse à de nouvelles persécutions ; reviens au culte de ton père. Hiéroclès n’est plus à craindre. Celui qui devoit être ton époux… »
Cymodocée se précipite à son tour aux genoux du vieillard :
« Mon père à mes pieds ! s’écrie-t-elle en relevant Démodocus. Ah ! je n’ai pas la force de supporter cette épreuve. Ô mon père, épargnez une fille pleine de foiblesse, ne la séduisez pas ; laissez-lui le Dieu de son époux. Si vous saviez combien ce Dieu a augmenté pour vous mon respect et mon amour ! »
« Ce Dieu, dit Démodocus, a voulu me ravir ma fille ; il t’enlève ton époux ! »
« Non, dit Cymodocée, je ne perdrai point Eudore : il vivra toujours, sa gloire rejaillira sur moi. »
« Quoi ! reprit le prêtre d’Homère, tu ne perdras point Eudore descendu au tombeau ? »
« Il n’est point de tombeau pour lui, dit la vierge inspirée : on ne pleure point les chrétiens morts pour leur Dieu, comme on pleure les autres hommes. »
Cependant Cymodocée, qui cache un profond dessein dans son cœur, invite son père à se reposer. Elle le contraint par ses prières à se jeter sur un lit. Le vieillard ne pouvoit se résoudre à perdre un moment des yeux sa fille retrouvée ; il croyoit toujours qu’elle alloit lui échapper : ainsi, lorsqu’un homme a été longtemps poursuivi par un songe funeste, au moment de son réveil il voit encore l’image effrayante, et la naissante aurore ne rassure point ses esprits. Cymodocée se plaint de la fatigue qu’elle éprouve ; elle s’incline sur le second lit à l’autre extrémité de la salle, et adresse tout bas cette prière à l’Éternel :
« Dieu inconnu, qui pénètres le fond de mon cœur ; Dieu qui as vu mourir ton Fils unique, si mes desseins te sont agréables, fais descendre vers mon père un de ces esprits qu’on appelle tes anges ; ferme ses yeux appesantis par les larmes, et souviens-toi de lui quand je l’aurai quitté pour toi. »
Elle dit, et sa prière, sur des ailes de flamme, s’envole au sein de l’Éternel. L’Éternel la reçoit dans sa miséricorde, et l’ange du sommeil abandonne aussitôt les voûtes éthérées. Il tient à la main son sceptre d’or 20 qui lui sert à calmer les peines des justes. Il franchit d’abord la région des soleils et s’abaisse vers la terre, où le conduit un long cri de douleur. Descendu sur ce globe, il s’arrête un moment au plus haut sommet des montagnes de l’Arménie ; il cherche des yeux les déserts où furent les campagnes d’Éden ; il se souvient du premier sommeil de l’homme, alors que Dieu tira du côté d’Adam la belle compagne qui devoit perdre et sauver la race humaine. Bientôt il prend son vol vers le mont Liban ; il voit au-dessous de lui les vallées profondes, les torrents blanchis, les cèdres sublimes ; il touche aux plaines innocentes où les patriarches goûtoient ses dons sous un palmier. Il plane ensuite sur les mers de Sidon et de Tyr, et laissant au loin l’exil de Tencer, la tombe d’Aristomène, la Crète chérie des rois, la Sicile aimée des pasteurs, il découvre les bords de l’Italie. Il fend les airs sans bruit et sans agiter ses ailes ; il répand sur son passage la fraîcheur et la rosée ; il paroît : les flots s’assoupissent, les fleurs s’inclinent sur leurs tiges, la colombe cache sa tête sous son aile, et le lion s’endort dans son antre. Les sept collines de la ville éternelle s’offrent enfin aux regards de l’ange consolateur. Il voit avec horreur un million d’idolâtres troubler le calme de la nuit : il les abandonne à leur coupable veille ; il est sourd à la voix de Galérius, mais il ferme en passant les yeux des martyrs ; il vole à la retraite solitaire de Démodocus. Ce père infortuné s’agitoit brûlant sur sa couche ; le messager divin étend son sceptre pacifique et touche les paupières du vieillard : Démodocus tombe à l’instant dans un repos profond et délicieux. Il n’avoit connu jusque alors que ce sommeil frère de la mort, habitant des enfers, enfant de ces démons appelés dieux parmi les hommes ; il ignoroit ce sommeil de vie qui vient du ciel ; charme puissant composé de paix et d’innocence, qui n’amène point de songes, qui n’appesantit point l’âme et qui semble être une douce vapeur de la vertu. L’ange du repos n’ose approcher de Cymodocée : il s’incline avec respect devant cette vierge qui prie, et, la laissant sur la terre, il va l’attendre dans le ciel.
fin du livre vingt-troisième.
Livre Vingt-Unième.
Eudore est relevé de sa pénitence. Plaintes de Démodocus. Prison de Cymodocée. Cymodocée reçoit la lettre d’Eudore. Actes du martyre d’Eudore. Le Purgatoire.
C’étoit l’heure où les courtisans de Galérius, couchés sur des lits de pourpre autour d’une table pompeusement servie, prolongeoient les délices du festin dans les ombres de la nuit. Les mains chargées de branches d’anet, le front ceint d’une couronne de roses et de violettes 1, chaque convive faisoit éclater ses transports. Des joueuses de flûte, habiles dans l’art de Terpsichore, irritoient les désirs par des danses efféminées et des chansons voluptueuses. Une coupe d’une rare beauté, et aussi profonde que celle de Nestor 2, animoit la joyeuse assemblée. Le dieu qui porte l’arc et le bandeau, et qui se rit des maux qu’il a faits, étoit, comme au banquet d’Alcibiade 3, l’objet des discours de ces hommes heureux. Le marbre, le cristal, l’argent, l’or, les pierres précieuses, renvoyoient et multiplioient l’éclat des flambeaux, et l’odeur des parfums de l’Arabie se mêloit à celle des vins de la Grèce.
À cette heure, les confesseurs chrétiens, abandonnés du monde et condamnés à mourir, préparoient aussi une fête et un banquet dans les cachots de saint Pierre. Eudore devoit comparoître le lendemain au tribunal du juge ; il pouvoit expirer au milieu des tourments : il étoit donc temps de le relever de sa pénitence.
On allume une lampe dans la prison. Cyrille, à qui l’évêque de Rome a remis ses pouvoirs, doit célébrer la messe de réconciliation. Gervais et Protais sont choisis pour servir le sacrifice : ils se revêtent d’une tunique blanche apportée par les frères ; leurs cheveux blonds tombent en boucles sur leur cou découvert ; une pudeur virginale respire dans tous leurs traits. On eût dit qu’ils marchoient au martyre 4, tant il y avoit de joie et de modestie peintes sur le front de ces jeunes hommes !
Les prisonniers se mettent à genoux autour de Cyrille, qui commence à voix basse une messe sans calice et sans autel. Les confesseurs, alarmés, ne savent où il va consacrer la victime sans tache. Ô sublime invention de la charité 5 ! ô touchante cérémonie ! le vieil évêque dépose l’hostie sur son cœur, qui devient ainsi l’autel du sacrifice. Jésus-Christ martyr est offert en holocauste sur le cœur d’un martyr ! Un Dieu s’élève de ce cœur, un Dieu descend dans ce cœur.
Cependant Eudore, dépouillé de l’habit de sa pénitence, reçoit en échange une robe éclatante de blancheur. Perséus et Zacharie se lèvent pour remplir les fonctions de diacre et d’archidiacre : ils adressent au nom des chrétiens ces paroles à Cyrille :
« Très-cher à Dieu, c’est ici le moment de la miséricorde ; ce pénitent veut être réconcilié, et l’Église vous le demande : il a été postulant, auditeur, prosterné ; faites-le remonter au rang des élus. »
Cyrille dit alors :
« Pénitent, promettez-vous de changer de vie ? Levez les mains au ciel en signe de cette promesse. »
Eudore leva vers le ciel ses bras chargés de chaînes : il parut orné de ses liens comme une jeune épouse de ses bracelets et des franges d’or qui bordent sa robe. Cyrille prononça sur lui ces paroles :
« Fidèle, je l’absous par la miséricorde de Jésus-Christ, qui délie dans le ciel tout ce que ses apôtres délient sur la terre. »
À ces mots, Eudore tombe aux pieds de l’évêque : il reçoit des mains du diacre le saint viatique, ce pain du voyageur chrétien préparé pour le pèlerinage de l’éternité. Les confesseurs admirent au milieu d’eux le martyr désigné, qui, semblable à un consul romain choisi par le peuple, va bientôt déployer les marques de sa puissance. Le monde n’auroit aperçu dans cette assemblée de proscrits que des hommes obscurs destinés à périr du dernier supplice ; et pourtant là se voyoient les chefs d’une race nombreuse qui devoit couvrir la terre ; là se trouvoient des victimes dont le sang alloit éteindre le feu de la persécution et faire régner la croix sur l’univers. Mais combien de larmes couleront encore avant que cette persécution ait amené le jour du triomphe !
Démodocus n’étoit arrivé à Rome que pour avoir le cœur déchiré. Averti du premier malheur qui menaçoit la prêtresse des Muses, il étoit parvenu à rassembler le peuple et à le conduire au palais de Galérius ; mais à peine a-t-il arraché Cymodocée des mains d’Hiéroclès, qu’elle lui est enlevée comme chrétienne. On interdit au vieillard la vue de sa fille : toute pitié a disparu depuis que la jeune Messénienne s’est déclarée de la secte proscrite. Le gardien de la prison de saint Pierre étoit humain, pitoyable, accessible à l’or : on pénétroit aisément jusqu’aux martyrs ; mais Sævus, gardien du cachot de Cymodocée, étoit ennemi furieux des chrétiens, parce que Blanche, sa femme, qui étoit chrétienne, avoit en horreur ses débauches. Il n’avoit jamais voulu consentir que l’on parlât, même devant lui, à la fille d’Homère, et il repoussoit Démodocus par des outrages et des menaces.
Non loin de l’asile de douleur où gémissoit l’épouse d’Eudore s’élevoit un temple consacré par les Romains à la Miséricorde : la frise en étoit ornée 6 de bas-reliefs de marbre de Carrare, représentant des sujets consacrés par l’histoire ou chantés par la Muse : on reconnoissoit cette pieuse fille qui nourrit son père dans la prison et devint la mère de celui dont elle avoit reçu la vie ; plus loin Manlius, après avoir immolé son fils, revenoit victorieux au Capitole ; les vieillards s’avançoient au-devant de lui, mais les jeunes Romains évitoient la rencontre du triomphateur. Ici, une brillante Vestale, faisant remonter sur le Tibre le vaisseau qui portoit l’image de Cybèle, entraînoit avec sa ceinture les destins de Rome et de Carthage ; là, Virgile, encore pasteur, étoit obligé d’abandonner les champs paternels ; là, dans la nuit fatale de son exil, Ovide recevoit les adieux de son épouse.
Les astres finissoient et recommençoient leur cours, et retrouvoient Démodocus assis dans la poussière sous le portique de ce temple. Un manteau sale et déchiré, une barbe négligée, des cheveux en désordre et souillés de cendres, annonçoient le chagrin du vénérable suppliant. Tantôt il embrassoit les pieds de la statue de la Miséricorde, en les arrosant de ses pleurs ; tantôt il imploroit la pitié du peuple ; quelquefois il chantoit sur la lyre pour tendre un piége aux passants, pour attirer par les accents du plaisir l’attention que les hommes craignent de donner aux larmes.
« Ô siècle d’airain ! s’écrioit-il, hommes haïs de Jupiter pour votre dureté ! quoi ! vous restez insensibles à la douleur d’un père ! Romains, vos ancêtres ont élevé des temples à la piété filiale, et mes cheveux blancs ne peuvent vous toucher ! Suis-je donc un parricide en horreur aux peuples et aux cités ? Ai-je mérité d’être dévoué aux Euménides ? Hélas ! je suis un prêtre des dieux ; j’ai été nourri sur les genoux d’Homère, au milieu du chœur sacré des Muses ! J’ai passé ma vie à implorer le ciel pour les hommes, et ils se montrent inexorables à mes prières ! Que demandé-je pourtant ? Qu’on me permette de voir ma fille, de partager ses fers, de mourir dans ses bras avant qu’elle me soit ravie. Romains, songez à l’âge si tendre de ma Cymodocée ! Ah ! j’étois le plus heureux des mortels que le soleil éclaire dans sa course ! Aujourd’hui quel esclave voudroit changer son sort contre le mien ? Jupiter m’avoit donné un cœur hospitalier : de tous les hôtes que j’ai reçus à mes foyers et qui ont bu avec moi la coupe de la joie, en est-il un seul qui vienne partager ma douleur ! Insensé est le mortel qui croit sa prospérité constante ! La Fortune ne se repose nulle part. »
À ces mots, Démodocus, frappant ses mains avec désespoir, se roule sur la terre. Ses cris ne percent point les murs du cachot de sa fille. Les fidèles qui avoient précédé la nouvelle chrétienne dans ce lieu sanglant avoient tous donné leur vie pour Jésus-Christ. Cymodocée habitoit seule la prison. Fatigué des soins qu’il étoit obligé de rendre à l’orpheline, Sævus insultoit souvent à son malheur : ainsi, lorsque de grossiers villageois ont enlevé un aiglon sur la montagne, ils enferment dans une indigne cage l’héritier de l’empire des airs ; ils insultent par d’ignobles jeux et des traitements inhumains à la majesté tombée : ils frappent cette tête couronnée ; ils éteignent ces yeux qui auroient contemplé le soleil ; ils tourmentent en mille façons ce jeune roi qui n’a point d’ailes pour fuir ou de serres pour repousser les outrages.
Nourrie dans les riantes idées de la mythologie, environnée jusque alors des images les plus douces et les plus gracieuses, Cymodocée avoit à peine connu le nom de la tristesse et de l’adversité. Elle n’avoit point été formée à cette école chrétienne où dès le berceau l’homme apprend qu’il est né pour souffrir. Depuis quelque temps, soumise aux épreuves de la Providence, la fille d’Homère avoit changé de religion en changeant de fortune, et le christianisme étoit venu lui donner contre les afflictions de la vie des secours que ne lui offroit point le culte des faux dieux. Elle étudioit avec ardeur les livres saints qu’elle avoit trouvés dans sa prison, et qui avoient appartenu à quelque martyr ; mais, sans cesse obsédée par les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, elle ne pouvoit goûter encore parfaitement ces hautes consolations de la religion qui nous élèvent au-dessus des regrets et des misères humaines. Souvent, au milieu de sa lecture, sa tête tomboit sur la page sacrée, et la nouvelle chrétienne, saisie de douleur, redevenoit un moment la prêtresse des Muses. Elle se représentoit cette brillante lumière de la Messénie ; elle croyoit errer dans les bois d’Amphise ; elle revoyoit ces belles fêtes de la Grèce, ces chars roulant sous les ombrages de Némée, ces religieuses théories parcourant au son des flûtes les sommets de l’Ira ou la plaine de Sténiclare. Elle songeoit au bonheur dont elle jouissoit autrefois avec son père et au chagrin qui accabloit maintenant ce vieillard. « Où est-il ? que fait-il ? qui prend soin de son âge et de ses larmes ? Oh ! que les peines de Cymodocée sont légères auprès de celles qui doivent accabler son père et son époux ! »
Tandis que la fille de Démodocus se livre à ces pensers amers, elle entend tout à coup retentir des pas au fond de sa prison. Blanche, la femme du gardien, s’avance et remet à Cymodocée la lettre d’Eudore, avec le secret nécessaire pour lire ces tristes adieux. Cette chrétienne timide 7, qui n’ose braver ouvertement son époux et les supplices, se hâte de sortir, et referme les portes du cachot.
Cymodocée, restée seule, prépare aussitôt la liqueur qui, versée sur la page blanche, doit faire paroître les traits mystérieux que l’amour et la religion y avoient tracés. Au premier essai, elle reconnoît l’écriture d’Eudore ; bientôt elle parvient à lire les premiers témoignages de l’amour de son époux ; les expressions du martyr deviennent plus tendres ; on entrevoit quelque annonce funeste ; Cymodocée n’ose plus déchiffrer l’écrit fatal. Elle s’arrête, elle recommence, s’arrête de nouveau, recommence encore ; enfin, elle arrive à ces mots :
« Fille d’Homère, Eudore va peut-être vous devancer au séjour des concerts ineffables. Il faut qu’il coupe le fil de ses jours, comme un tisserand coupe le fil de sa toile à moitié tissue. »
Soudain les yeux de la jeune chrétienne s’obscurcissent, et elle tombe évanouie sur la pierre de la prison.
Mais, ô Muse céleste, d’où viennent ces transports de joie qui éclatent dans les parvis éternels ? Pourquoi les harpes d’or font-elles entendre ces sons mélodieux ? Pourquoi le roi-prophète soupire-t-il ses plus beaux cantiques ? Quelle allégresse parmi les anges ! Le premier des martyrs, le glorieux Étienne, a pris dans le Saint des saints une palme éclatante ; il la porte vers la terre avec un front incliné et respectueux. Cieux, racontez le triomphe du juste ! Le moment si court des afflictions de la vie va produire un bonheur qui ne finira plus. Eudore a paru devant le juge !
Il a dit adieu à ses amis ; il a recommandé à leur charité son épouse et Démodocus. Les soldats ont conduit le martyr au temple de la Justice, bâti par Auguste, près du théâtre de Marcellus. Au fond d’une salle immense et découverte s’élève une chaire d’ivoire, surmontée de la statue de Thémis, mère de l’Équité, de la Loi et de la Paix. Le juge est placé sur cette chaire : à sa gauche sont des sacrificateurs, un autel, une victime ; à sa droite, des centurions et des soldats ; devant lui, des entraves, un chevalet, un bûcher, une chaise de fer, mille instruments de supplice et de nombreux bourreaux : dans la salle est la foule du peuple. Eudore, enchaîné, se tient debout au pied du tribunal. Les hérauts, ministres de Jupiter et des hommes, commandent le silence. Le juge interroge, et l’écrivain grave sur des tablettes les actes du martyr.