Mémoires d’outre-tombe (page 11)
M. de Saint-Marcellin s’était précipité dans les retranchements de l’ennemi, et avait eu le crâne fendu de trois coups de sabre.
Après le combat, il se présenta dans cet état à un hôpital encombré de 4 000 blessés, où il n’y avait que trois chirurgiens dénués de linge, de médicaments et de charpie ; il ne put même obtenir d’y être reçu. Il s’en retournait baigné dans son sang, lorsqu’il rencontra Bonaparte. « Je vais mourir, lui dit-il ; accordez-moi la croix d’honneur, non pour me récompenser, mais pour consoler ma famille. » Bonaparte lui donna sa propre croix.
M. de Saint-Marcellin, jeté sur des fourgons, arriva à moitié mort à Moscou : il y séjourna quelque temps et fut assez heureux pour trouver le moyen de revenir en France, où nous l’avons vu, pendant plus de dix-huit mois, porter encore une large blessure à la tête.
La France ayant rappelé son Roi légitime, M. de Saint-Marcellin fut fidèle aux nouveaux serments qu’il avait faits. Il était aide-de-camp du général Dupont à l’époque du 20 mars. Il se trouvait à Orléans avec son général, lorsque les soldats séduits quittèrent la cocarde blanche ; M. de Saint-Marcellin osa la garder : circonstance que peut avoir connue M. le maréchal Gouvion de Saint-Cyr, qui fit reprendre la cocarde blanche aux troupes égarées. Rentré à Paris, M. de Saint-Marcellin eut une altercation politique avec un officier, se battit, blessa son adversaire, et partit du champ clos pour aller rejoindre ceux à qui il avait engagé sa foi.
Nommé capitaine à Gand, il sollicita l’honneur d’accompagner le général Donadieu, chargé par le Roi, d’une mission importante. Débarqué à Bordeaux, il fut arrêté et remis aux mains de deux gendarmes qui devaient le conduire à Paris pour y être fusillé. En passant par Angoulême, il échappa à ses gardes, excita un mouvement royaliste dans la ville, et rentra dans Paris avec le Roi.
M. de Saint-Marcellin fut alors envoyé comme chef de bataillon dans un régiment de ligne à Orléans : blessé de nouveau, il fut obligé de revenir à Paris. Depuis ce moment, il consacra ses loisirs aux lettres : il avait de qui tenir. Il donna quelques ouvrages à nos différents théâtres lyriques. Compris comme chef d’escadron dans la nouvelle organisation de l’état-major de l’armée, il avait refusé dernièrement un service actif qui l’eût éloigné de Paris. La Providence voulait le rappeler à elle. Pour des raisons faciles à deviner, l’administration avait subitement, dit-on, changé en rigueur sa bienveillance politique. On assure que M. de Saint-Marcellin allait perdre sa place de chef d’escadron, quand la mort est venue épargner aux ennemis des royalistes une destitution de plus, et rayer elle-même ce brave militaire du tableau où elle efface également et les chefs et les soldats.
M. de Saint-Marcellin n’a point démenti, à ses derniers moments, ce courage français qui porte à traiter la vie comme la chose la plus indifférente en soi, et l’affaire la moins importante de la journée. Il ne dit ni à ses parents ni à ses amis qu’il devait se battre, et il s’occupa tout le matin d’un bal qui devait avoir lieu le soir chez M. le marquis de Fontanes. À trois heures il se déroba aux apprêts du plaisir pour aller à la mort. Arrivé sur le champ de bataille, le sort ayant donné le premier feu à son adversaire, il se met tranquillement au blanc, reçoit le coup mortel, et tombe en disant : « Je devais pourtant danser ce soir. » Rapporté sans connaissance chez M. de Fontanes, on sait qu’il y rentra à la lueur des flambeaux déjà allumés pour la fête. Lorsqu’il revint à lui, on lui demanda le nom de son adversaire : « Cela ne se dit pas, répondit-il en souriant ; seulement c’est un homme qui tire bien. » M. de Saint-Marcellin ne se fit jamais d’illusion sur son état : il sentit qu’il était perdu ; mais il n’en convenait pas, et il ne cessait de dire à ses parents et à ses amis en pleurs : « Soyez tranquilles, ce n’est rien. » Il n’a fait entendre aucunes plaintes, il n’a témoigné, ni regrets de la vie, ni haine, ni même humeur contre celui qui la lui arrachait : il est mort avec le sang-froid d’un vieux soldat et la facilité d’un jeune homme. Ajoutons qu’il est mort en chrétien.
Les lettres et l’armée perdent dans M. de Saint-Marcellin, une de leurs plus brillantes espérances. On remarque, dans les premiers essais échappés à sa plume, une gaîté de bon goût, appuyée sur un fond de raison, et sur des sentiments nobles. Lorsqu’il parle d’honneur, on voit qu’il le sent, et quand il rit, on s’aperçoit qu’il méprise. Sa destinée paraissait devoir être heureuse dans un ordre de choses différent de celui qui existe aujourd’hui ; mais aussitôt qu’il est entré dans la ligne des devoirs légitimes, il a été atteint par cette fatalité qui semble s’attacher aux pas de tout ce qui est devenu ou resté fidèle. Est-ce une raison pour renoncer à une cause sainte et juste ? Bien loin de là, c’est une raison pour s’y attacher : les hommes généreux sont tentés par les périls, et l’honneur est une divinité à laquelle on s’attache par les sacrifices mêmes qu’on lui fait.
Devons-nous plaindre ou féliciter M. de Saint-Marcellin ? Il n’était pas fait pour vivre dans ces temps d’ingratitude et d’injustice. Le sang lui bouillait dans les veines ; son cœur se révoltait quand il voyait récompenser la trahison et punir la fidélité. Son indignation avait l’éclat de son courage, et il ne faisait pas plus de difficulté de montrer ses sentiments que de tirer son épée : avec une pareille disposition d’âme, nous ne l’eussions pas gardé longtemps. D’ailleurs, nous marchons si vite, le système adopté nous prépare de tels événements, que Saint-Marcellin n’a peut-être perdu que des orages : il s’est hâté d’arriver au lieu de son repos, et du moins il n’entend plus le bruit de nos divisions.
Mille raisons nous commandaient de payer ce tribut d’éloges à la mémoire de Saint-Marcellin ; mais il y en a surtout une qu’une vieille amitié sentira. Cette amitié a été éprouvée par la bonne et la mauvaise fortune ; elle nous retrouvera toujours, et particulièrement quand il s’agira de la consoler : Ille dies utramque duxit ruinam.
Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre
Le Conservateur
La mort de Fontanes
Chateaubriand
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IV
LA MORT DE FONTANES.
C’est pendant qu’il était ambassadeur à Berlin, que Chateaubriand perdit le plus ancien et le plus fidèle de ses amis, M. de Fontanes. Avant de quitter Paris, il avait essayé de faire rétablir en faveur de son ami la Grande Maîtrise de l’Université ; la chose ne s’était point arrangée, à cause des combinaisons politiques qu’il avait fallu satisfaire et M. de Fontanes lui avait écrit ce billet :
Je vous le répète, je n’ai rien espéré, ni rien désiré. Ainsi, je n’éprouve aucun désappointement, mais je n’en suis pas moins sensible aux témoignages de votre amitié ; ils me rendent plus heureux que toutes les places du monde.
Le 10 mars 1821, Fontanes fut atteint d’une attaque de goutte à l’estomac qui causa tout de suite à ses amis les plus vives inquiétudes.
Je serai bien affligée, écrivait la duchesse de Duras, en annonçant à Chateaubriand la triste nouvelle, je serai bien affligée si nous perdons M. de Fontanes, je l’aime. Il vous a été si fidèle ! C’est encore un modèle qui disparaîtrait, un type de goût littéraire qui ne serait pas remplacé. Vous appartenez bien plus que lui à la race nouvelle. Ce qui me frappe tous les jours, c’est que tout finit. Les dieux s’en vont.
Le 17 mars, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier : « Je suis au désespoir de la maladie de Fontanes. Je tremble de l’arrivée du prochain courrier. » — Fontanes était mort le matin même du jour où son ami écrivait cette lettre.
Chateaubriand fut accablé par cette mort ; il envoya à M. Bertin les lignes suivantes, qui parurent dans le Journal des Débats du 10 avril 1821 :
Monsieur,
Il est de mon devoir de répondre à l’appel que vous avez fait à l’amitié, dans votre journal du 19 de ce mois. J’y répondrai mal, car ce n’est pas quand on a le cœur brisé qu’on peut écrire. L’époque à jamais célèbre fondée par Boileau, Racine et Fénelon, finit en M. de Fontanes ; notre gloire littéraire expire avec la monarchie de Louis XIV.
Mon illustre ami laisse entre les mains de sa veuve inconsolable et de sa jeune et malheureuse fille les manuscrits les plus précieux ; et telle était son indifférence pour la renommée, qu’il se refusait à les publier. Ces manuscrits consistent en un Recueil d’odes et de poèmes admirables, en des mélanges littéraires écrits dans cette prose où le bon goût ne nuit point à l’imagination, l’élégance au naturel, la correction à l’éloquence et la chasteté du style à la hardiesse de la pensée.
Devais-je être appelé si tôt à parler des derniers ouvrages de l’écrivain supérieur qui annonça mes premiers essais ? Personne (si ce n’est un de ses vieux amis qui est aussi le mien, M. Joubert) n’a mieux connu que moi cette bonhomie, cette simplicité, cette absence de toute envie, qui distinguent les vrais talents et qui faisaient le fond du caractère de M. de Fontanes. Singulière fatalité ! notre amitié commença dans la terre étrangère, et c’est dans la terre étrangère que j’apprends la mort du compagnon de mon exil !
Comme homme public, M. de Fontanes a rendu à son pays des services inappréciables ; il maintint la dignité de la parole, sous l’empire du maître qui commandait un silence servile ; il éleva dans les doctrines de nos pères des enfants qu’on voulait séparer du passé pour bouleverser l’avenir. Vous aussi, monsieur, vous avez admiré et aimé ce beau génie, cet excellent homme, qui peut-être est déjà oublié dans la ville où tout s’oublie.
Mais le temps de la mémoire viendra ; la postérité reconnaissante voudra savoir quel fut cet héritier du grand siècle, dont elle lira les pages immortelles. Je suis incapable aujourd’hui d’entrer dans de longs détails sur la personne et les travaux de mon ami ; la perte que je fais est irréparable, et je la sentirai le reste de ma vie. Au moment même où votre journal est arrivé, j’écrivais à M. de Fontanes ; je ne lui écrirai plus ! Pardonnez, monsieur, si je borne ma lettre à ce peu de mots que je vois à peine en les traçant.
J’ai l’honneur, etc.
Chateaubriand.
Berlin, 31 mars.
C’est par les soins de Chateaubriand que furent publiées, en 1839, les Œuvres de Fontanes, en deux volumes in-8o, avec une Notice par Sainte-Beuve. L’année précédente, il s’était fait l’éditeur du Recueil des Pensées de Joubert : Chateaubriand n’oubliait pas ses amis.
Le Conservateur
La mort de Fontanes
Le prétendu traité secret de Vérone
Chateaubriand
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V
LE PRÉTENDU TRAITÉ SECRET DE VÉRONE.
Le Constitutionnel, dans son numéro du 5 avril 1831, rendant compte de la brochure de Chateaubriand sur la Restauration et la Monarchie élective, fit allusion à un soi-disant traité secret, conclu à Vérone le 22 novembre 1822 et portant la signature de Chateaubriand. Aux termes de ce traité, la France, l’Autriche, la Prusse et la Russie s’engageaient mutuellement à faire tous leurs efforts pour anéantir le système représentatif dans toutes les contrées de l’Europe où il pourrait exister.
Chateaubriand adressa immédiatement au Constitutionnel la lettre suivante :
Paris, 6 avril 1831.
Monsieur,
Je viens de lire dans votre journal l’article obligeant que vous avez bien voulu publier sur ma brochure de la Restauration et de la Monarchie élective. J’y ai remarqué une phrase qui me force à vous importuner ; cette phrase est celle-ci : « Ce sont vos anciens amis qui ont souvent dit et toujours pensé ce que vous avez eu le malheur de signer au congrès de Vérone contre le gouvernement constitutionnel. »
Permettez-moi, Monsieur, de m’étonner qu’un journal aussi accrédité et aussi bien informé des affaires du monde que le vôtre, ait jamais pu croire à l’authenticité de la misérable pièce, que l’on a donnée comme un traité signé par moi au congrès de Vérone. On oublie que je n’assistais à ce congrès que comme ambassadeur de France à Londres, que j’avais pour collègues M. le comte de la Ferronnays, ambassadeur de France en Russie ; M. le marquis de Caraman, ambassadeur de France à Vienne ; M. le comte de Serre, ambassadeur de France à Naples ; et qu’enfin M. le duc (alors vicomte) Mathieu de Montmorency, Ministre des affaires étrangères de France, était le véritable représentant de la cour de France au congrès.
Et ce serait moi, dont les opinions libérales me rendaient si suspect au cabinet de Vienne ; moi que ce cabinet voyait d’un si mauvais œil à Vérone ; ce serait moi, simple ambassadeur, qu’on aurait choisi pour signer avec les ministres des affaires étrangères de Russie, d’Autriche et de Prusse, un traité contre les gouvernements constitutionnels lorsque le ministre des affaires étrangères de France, mon propre ministre, était là auprès de moi !
La supposition est trop absurde : il a fallu toute l’autorité dont jouit votre journal pour que j’aie daigné la relever. Je l’avais vu traîner ailleurs avec tout le mépris qu’elle méritait de ma part. Je dois ajouter, pour l’honneur de la mémoire de M. de Montmorency et la justification des ambassadeurs français, mes collègues à Vérone, que jamais le prétendu traité, publié comme pièce officielle, n’a existé, que c’est une grossière invention, aussi dénuée de vraisemblance que de vérité.
J’ose croire, Monsieur, que cette lettre suffira pour tirer d’erreur les journaux de bonne foi qui ont fait mention de cette pièce ; je renonce d’avance à convaincre ceux qu’animeraient l’esprit de parti et des inimitiés personnelles.
J’ai l’honneur, etc.
Chateaubriand.
Le texte du pseudo-traité du 22 novembre 1822, publié pour la première fois par le Morning-Chronicle en 1823, a été reproduit par M. de Marcellus dans son excellent ouvrage, Politique de la Restauration en 1822 et 1823. L’article 2 est ainsi conçu :
Comme on ne peut douter que la liberté de la presse ne soit le moyen le plus puissant employé par les prétendus défenseurs des droits des nations, au détriment de ceux des princes, les hautes parties contractantes promettent réciproquement d’adopter toutes les mesures propres à la supprimer, non seulement dans leurs propres états, mais aussi dans le reste de l’Europe.
Certes, il fallait une singulière audace pour oser mettre au bas de cet article la signature de Chateaubriand, — de l’homme qui avait été toute sa vie le plus énergique et le plus éloquent champion de la liberté de la presse ; de celui qui avait crié sur les toits cet axiome, que sans la liberté de la presse, toute constitution représentative est en péril ; de celui qui, le premier en France, avait fait et mené à bien une guerre, en présence de cette liberté !
M. de Marcellus a du reste donné, dans son livre, sur les circonstances dans lesquelles fut fabriqué ce prétendu traité secret, des détails qui viendraient encore corroborer, s’il en était besoin, le démenti opposé par Chateaubriand à cette misérable supercherie :
Ce document, dit M. de Marcellus, avait beau se dire natif de Vérone, marqué à sa naissance du sceau de la langue diplomatique de l’Europe, et issu en droite ligne des plénipotentiaires des cours unies par la Sainte-Alliance, il n’en était pas moins originaire de Londres, où il était sorti, tout armé de style anglais, du front d’un seul créateur…
Pendant ma gestion des affaires de France à Londres, en 1823, cet article, fabriqué tout chaud pour les presses du Morning-Chronicle avait attiré mes regards ; le jour même de son apparition, le prince Esterhazy pour l’Autriche, le baron de Werther pour la Prusse, le comte de Lieven pour la Russie, et moi pour la France, nous avions reconnu en lui une de ces tentatives journalières combinées pour agir sur les fonds publics d’un côté du détroit comme de l’autre ; après avoir unanimement pensé que, par son caractère apocryphe, il portait en lui-même sa condamnation et son antidote, comme il ne méritait pas une réfutation sérieuse, nous nous étions bornés à le faire démentir à Londres, sans commentaire et sans signature, dans le New-Times, journal du matin, et dans le Sun, journal du soir.
J’ajoute qu’au moment de l’éclosion artificielle de ce traité secret, M. Canning (ministre des Affaires étrangères dans le cabinet britannique) m’en avait parlé légèrement à Glocester-Lodge mais sans le soumettre à aucun examen politique ou grammatical, et le rangeant lui-même parmi ces documents que la presse disait-il,
Supposita de matre nothos furata creavit.
« — Sans doute, lui avais-je répondu, il est bien bâtard, et il en porte tous les signes. C’est un produit de fabrique anglaise, et je pourrais montrer dans le Strand la boutique d’où il sort. — Ah ! vous connaissez donc nos ateliers de Forgery ? — Oh ! non pas plus que votre ambassadeur à Paris ne connaît les laboratoires de nos gazettes. »
La mort de Fontanes
Le prétendu traité secret de Vérone
Le Congrès de Vérone et la guerre d’Espagne
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
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Le Congrès de Vérone et la guerre d’Espagne
Le renvoi de Chateaubriand ►
VI
LE CONGRÈS DE VÉRONE ET LA GUERRE D’ESPAGNE.
Il y a ici, dans les Mémoires, une lacune volontaire et forcée. Il n’est rien dit des vingt mois (octobre 1822 à juin 1824) pendant lesquels Chateaubriand fut d’abord ambassadeur de France au Congrès de Vérone, puis ministre des affaires étrangères à Paris ; rien dit de la guerre d’Espagne, qui fut cependant son œuvre. Certes, il n’entendait pas laisser dans l’ombre les événements mêmes auxquels est attaché l’honneur de son nom comme homme d’État. Il a voulu, au contraire, en parler tout à son aise. De toutes les périodes de sa vie, c’est celle dont le récit a pris sous sa plume le plus de développement, — des développements tels que ce récit formait d’abord quatre volumes, réduits plus tard à deux, dans des circonstances que nous dirons tout à l’heure. Ces deux volumes font en réalité partie intégrante des Mémoires d’Outre-tombe. S’ils n’y figurent pas, c’est que l’auteur a craint, en leur donnant place dans ses Mémoires, de déranger la belle ordonnance de son livre, où toutes les proportions sont si bien gardées, où toutes les parties de l’œuvre s’harmonisent entre elles avec un art si parfait. Pour cette raison, et aussi afin de venger publiquement la Restauration des calomnies dont elle était alors journellement l’objet, il se décida, en 1838, à publier à part tout ce qu’il avait écrit sur le Congrès de Vérone et la guerre d’Espagne.
Sa copie, je viens de le dire, formait quatre volumes. C’était quatre-vingt mille francs (vingt mille francs par volume) qui lui revenaient aux termes de ses traités avec la société nantie du droit de publier ses œuvres futures. Déjà les quatre volumes étaient imprimés presque en entier, lorsque M. de Marcellus et M. de la Ferronnays, alarmés de voir mettre au jour certaines pièces diplomatiques, destinées, selon eux, à rester secrètes, supplièrent Chateaubriand de sacrifier ici et là, un peu partout, des documents, qui étaient pourtant de l’intérêt le plus vif. Il consentit à la plupart des retranchements demandés, et fit à ses deux amis si bonne mesure que les quatre volumes primitifs se trouvèrent réduits aux deux volumes actuels. — « Eh ! bien, » dit Chateaubriand à M. de Marcellus, quand le sacrifice fut consommé, « vous me coûtez, tous les deux, quarante mille francs. — Soit, quarante mille francs, reprit M. de Marcellus, plutôt que des regrets trop tardifs. » Et Chateaubriand de répliquer : — « C’est maintenant chose faite ; j’ai respecté vos scrupules et ceux de la Ferronnays ; j’ai beaucoup retranché pour vous plaire. Mais vous ne vous êtes pas suffisamment l’un et l’autre mis par la pensée en dehors de votre siècle et des affaires. Pour juger d’un effet de ton, il faut se placer à distance. C’est en disant tout qu’on se distingue de la foule des hommes d’État boutonnés et méticuleux. J’ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan ; je parle tout haut. Vous avez tort de redouter mes révélations ; elles ne pouvaient que vous faire honneur. Je vous le prédis : vous ferez plus tard, quand vous croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et par le même motif, ce que vous m’empêchez de faire maintenant. D’avance, pour mon compte, je vous y autorise ».
Puisque Chateaubriand a été conduit, comme nous venons de le voir, à laisser en dehors de ses Mémoires cette guerre d’Espagne, qui fut « le grand événement politique de sa vie », il sied de rappeler ici, au moins en quelques mots, que cette guerre fut un acte de haute et grande politique, et non, comme l’ont répété à satiété les ennemis de la Restauration, un acte de servitude et de sujétion vis-à-vis des cabinets du Nord.
Lorsque M. de Montmorency, ministre des Affaires étrangères, se rendit au congrès de Vérone, il était porteur d’instructions positives, qui renfermaient ces propres mots : « La France étant la seule puissance qui doive agir par ses troupes, elle sera seule juge de cette nécessité. Les plénipotentiaires ne doivent pas consentir à ce que le congrès prescrive la conduite de la France à l’égard de l’Espagne. » Entraîné par la générosité et l’élévation de ses sentiments, qui revêtaient parfois une teinte de mysticisme, à embrasser une politique où l’initiative particulière de chaque nation s’effacerait devant les décisions prises en commun par une sorte de directoire des grandes puissances chargé de faire prévaloir partout les intérêts du droit et de l’humanité, le loyal et chevaleresque Mathieu de Montmorency avait été conduit à demander que la Russie, l’Autriche, la Prusse et la France adressassent à l’Espagne une dernière signification, après laquelle les ambassadeurs seraient rappelés. M. de Villèle se prononça contre cette action collective, dans le conseil des ministres qui fut tenu aux Tuileries le 25 janvier 1822. Il revendiqua pour la France le droit d’intervenir seule. Louis XVIII se rangea à son avis, et déclara que « la France était vis-à-vis de l’Espagne dans une position spéciale ; que, pour elle, rappeler l’ambassadeur, c’était trop ou trop peu ; » puis il ajouta : « Louis XIV a détruit les Pyrénées, je ne les laisserai pas relever ; il a placé ma maison sur le trône d’Espagne, je ne l’en laisserai pas tomber ; mon ambassadeur ne doit quitter Madrid que le jour où cent mille Français s’avanceront pour le remplacer. » Parler ainsi, c’était séparer l’action de la France de celle des autres puissances ; M. Duvergier de Hauranne n’hésite pas à le reconnaître. C’était désavouer M. de Montmorency ; il remit aussitôt son portefeuille. Il avait voulu faire de la question d’Espagne une question européenne ; avec Chateaubriand, son successeur, elle devint une question française. Le chef du cabinet britannique, M. Canning, s’en montra profondément irrité. L’hostilité de l’Angleterre n’arrêta point le gouvernement de Louis XVIII. « Tenez le ton haut avec les ministres anglais », écrivait Chateaubriand, le 16 janvier 1823, à M. de Marcellus, représentant de la France à Londres. « Dites et répétez à M. Canning, lui écrivait-il encore dans une dépêche en date du 28 janvier, que nous voulons la paix comme lui, et que l’Angleterre peut l’obtenir avant l’ouverture de la campagne, si elle veut tenir le même langage que nous et demander la liberté du roi. Mais ajoutez bien que notre parti est pris, et que rien ne nous fera reculer. » Et, le 13 mars 1823 : « M. Canning m’en veut de n’avoir pas cédé à ses menaces et de n’avoir pas précipité la France aux genoux de l’Angleterre. Il ne peut pas guerroyer, il n’en a aucune demi-raison plausible, il le sent et il est piqué de s’être si fort avancé. Mais, guerre ou non, la France fera ce qu’elle doit faire, ou je ne serai plus ministre… » Et en post-scriptum : « Donnez des fêtes, et ripostez ferme à M. Canning. » Le 17 avril : « L’Angleterre sent que cette guerre nous rend notre influence et nous replace à notre rang en Europe ; elle doit être irritée et malveillante. L’amour-propre de M. Canning est compromis : de là sa violence et son humeur… Je vous recommande de vous montrer désormais froid et réservé avec M. Canning… Soyez poli, mais causez peu ; et qu’il s’aperçoive, à votre manière, que le gouvernement français connaît sa force et défend sa dignité. »
Les actes furent à la hauteur des paroles. La politique de Chateaubriand avait été habile et ferme : une guerre heureuse et bien conduite la couronna. Voici en quels termes Benjamin Constant et le général Foy, qui parlaient pourtant au nom de l’opposition, ont jugé la guerre d’Espagne :
« Loin de contester ce que notre honorable collègue (M. de Martignac) a dit sur le passé, j’aime à reconnaître avec lui que l’ensemble de cette expédition mémorable a été glorieux pour notre armée, et je dirai que cette gloire est d’autant plus belle qu’elle ne se compose pas seulement de succès militaires. La générosité française animant jusqu’à nos simples soldats a travaillé toujours et heureusement réussi quelquefois à faire prévaloir l’humanité contre la vengeance, la pitié contre la fureur et à protéger l’ennemi désarmé contre l’auxiliaire aigri par de longs revers. » Ainsi s’exprima Benjamin Constant à la tribune de la Chambre des députés, dans la séance du 28 juin 1824. Le général Foy, dans la même séance, ajouta ces paroles : « La rapidité des opérations en Espagne et la plénitude du succès militaire ont trompé les prévisions de ceux qui ne voulaient pas la guerre et ont surpassé les espérances de ceux qui l’avaient appelée de leurs vœux. »
Tous les esprits vraiment libéraux se sont accordés à reconnaître que la guerre d’Espagne était à la fois politique et légitime, et, par dessus tout nationale. En affermissant le gouvernement à l’intérieur, elle rendait à la France sa liberté d’action au dehors. Le congrès d’Aix-la-Chapelle avait délivré notre territoire. Le congrès de Vérone et la campagne qui le suivit émancipaient notre politique. Nous redevenions une grande nation.
M. Saint-Marc Girardin écrivait, en 1838, dans un article publié par le Journal des Débats :
Non, le congrès de Vérone n’a pas imposé à la France l’obligation de faire la guerre à la révolution espagnole. L’Europe s’accommodait de notre impuissance de 1815. Sans doute, la révolution d’Espagne l’inquiétait ; mais la résurrection politique et militaire de la France, qui était une des conséquences de la guerre d’Espagne, si cette guerre réussissait, inquiétait l’Europe bien plus encore que la révolution espagnole… Voilà ce que démêla M. de Chateaubriand, et voilà pourquoi il déclare hautement que la guerre d’Espagne a été un acte de hardiesse plutôt qu’un acte de soumission et d’obéissance ; mais il vit en même temps que l’Europe continentale ne pouvait nous défendre de faire cette guerre, et qu’elle devait même nous y soutenir en apparence de ses vœux, forcée qu’elle était à cela par ses principes et ses opinions monarchiques.
M. Guizot avait été, en 1823, un des adversaires de l’expédition ; cela ne l’empêchera pas, quand il aura lui-même passé par les affaires, de dire dans ses Mémoires :
Comme coup de main de dynastie et de parti, la guerre d’Espagne réussit pleinement. Les prédictions sinistres de ses adversaires furent démenties et les espérances de ses fauteurs dépassées. Mises en même temps à l’épreuve, la fidélité de l’armée et l’impuissance des conspirateurs réfugiés au dehors éclatèrent à la fois. L’expédition fut facile, quoique non sans gloire. Le duc d’Angoulême s’y fit honneur. La prospérité et la tranquillité de la France n’en reçurent aucune atteinte.
Sir Robert Peel, membre du Cabinet anglais, appréciait ainsi, dans une conversation avec M. de Marcellus, les résultats de la campagne :
La Providence est pour vous, vous aviez raison… Vous avez conquis une influence réelle sur le continent ; une armée fidèle ; des finances florissantes ; un héritier de la couronne qui s’est acquis autant de gloire par son courage que par sa modération.
Le prétendu traité secret de Vérone
Le Congrès de Vérone et la guerre d’Espagne
Le renvoi de Chateaubriand