Mémoires d’outre-tombe (page 100)
Entré dans l’église dont la porte entre-bâillait, je me suis agenouillé avec l’intention de dire un Pater et un Ave pour le repos de l’âme de ma mère ; servitudes d’immortalité imposées aux âmes chrétiennes dans leur mutuelle tendresse. Voilà que j’ai cru entendre le guichet d’un confessional s’ouvrir ; je me suis figuré que la mort, au lieu d’un prêtre, allait apparaître à la grille de la pénitence. Au moment même le sonneur de cloches est venu fermer la porte de l’église, je n’ai eu que le temps de sortir.
En retournant à l’auberge, j’ai rencontré une petite hotteuse : elle avait les jambes et les pieds nus ; sa jupe était courte, son corset déchiré ; elle marchait courbée et les bras croisés. Nous montions ensemble un chemin escarpé ; elle tournait un peu de mon côté son visage hâlé : sa jolie tête échevelée se collait contre sa hotte. Ses yeux étaient noirs ; sa bouche s’entr’ouvrait pour respirer : on voyait que, sous ses épaules chargées, son jeune sein n’avait encore senti que le poids de la dépouille des vergers. Elle donnait envie de lui dire des roses : Ρόδα μ’ εί ρηχας. (Aristophane.)
Je me mis à tirer l’horoscope de l’adolescente vendangeuse : vieillira-t-elle au pressoir, mère de famille obscure et heureuse ? Sera-t-elle emmenée dans les camps par un caporal ? Deviendra-t-elle la proie de quelque don Juan ? La villageoise enlevée aime son ravisseur autant d’étonnement que d’amour ; il la transporte dans un palais de marbre sur le détroit de Messine, sous un palmier au bord d’une source, en face de la mer qui déploie ses flots d’azur, et de l’Etna qui jette des flammes.
J’en étais là de mon histoire, lorsque ma compagne tournant à gauche sur une grande place, s’est dirigée vers quelques habitations isolées. Au moment de disparaître, elle s’est arrêtée ; elle a jeté un dernier regard sur l’étranger ; puis, inclinant la tête pour passer avec sa hotte sous une porte abaissée, elle est entrée dans une chaumière, comme un petit chat sauvage se glisse dans une grange parmi des gerbes. Allons retrouver dans sa prison Son Altesse Royale madame la duchesse de Berry.
Je la suivis, mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu’elle.
Mon hôte de Hohlfeld est un singulier homme : lui et sa servante sont aubergistes à leur corps défendant ; ils ont horreur des voyageurs. Quand ils découvrent de loin une voiture, ils se vont cacher en maudissant ces vagabonds qui n’ont rien à faire et courent les grands chemins, ces fainéants qui dérangent un honnête cabaretier et l’empêchent de boire le vin qu’il est obligé de leur vendre. La vieille voit bien que son maître se ruine ; mais elle attend pour lui un coup de la Providence ; comme Sancho elle dira : « Monsieur, acceptez ce beau royaume de Micomicon qui vous tombe du ciel dans la main. »
Une fois le premier mouvement d’humeur passé, le couple, flottant entre deux vins, fait bonne mine. La chambrière écorche un peu le français, vous bigle ferme, et a l’air de vous dire : « J’ai vu d’autres godelureaux que vous dans les armées de Napoléon ! » Elle sentait la pipe et l’eau-de-vie comme la gloire au bivouac ; elle me jetait une œillade agaçante et maligne : qu’il est doux d’être aimé au moment même où l’on n’avait plus d’espérance de l’être ! Mais, Javotte, vous venez trop tard à mes tentations cassées et mortifiées, comme parlait un ancien Français ; mon arrêt est prononcé : « Vieillard harmonieux, repose-toi, » m’a dit M. Lerminier. Vous le voyez, bienveillante étrangère, il m’est défendu d’entendre votre chanson :
Vivandière du régiment,
Jacotte l’on me nomme.
Je vends je donne, et bois gaîment,
Mon vin et mon rogomme.
J’ai le pied leste et l’œil mutin,
Tin tin, tin tin, tin tin, tin tin,
R’lin tin tin.
C’est encore pour cela que je me refuse à vos séductions ; vous êtes légère ; vous me trahiriez. Voiez donc, dame Javotte de Bavière, comme votre devancière, madame Isabeau.
2 juin 1833.
Parti de Hohlfeld, il est nuit quand je traverse Bamberg. Tout dort : je n’aperçois qu’une petite lumière dont la débile clarté vient du fond d’une chambre pâlir à une fenêtre. Qui veille ici ? le plaisir ou la douleur ? l’amour ou la mort ?
À Bamberg, en 1815, Berthier, prince de Neuchâtel, tomba d’un balcon dans la rue : son maître allait tomber de plus haut.
Dimanche, 2 juin.
À Dettelbach, réapparition des vignes. Quatre végétaux marquent la limite de quatre natures et de quatre climats : le bouleau, la vigne, l’olivier et le palmier, toujours en marchant vers le soleil.
Après Dettelbach, deux relais jusqu’à Würtzbourg, et une bossue assise derrière ma voiture ; c’était l’Andrienne de Térence : Inopia egregia forma, ætate integra. Le postillon la veut faire descendre ; je m’y oppose pour deux raisons : 1o parce que je craindrais que cette fée me jetât un sort ; 2o parce qu’ayant lu dans une de mes biographies que je suis bossu, toutes les bossues sont mes sœurs. Qui peut s’assurer de n’être pas bossu ? qui vous dira jamais que vous l’êtes ? Si vous vous regardez au miroir, vous n’en verrez rien ; se voit-on jamais tel qu’on est ? Vous trouverez à votre taille un tour qui vous sied à merveille. Tous les bossus sont fiers et heureux ; la chanson consacre les avantages de la bosse. À l’ouverture d’un sentier, ma bossue, affistolée, mit pied à terre majestueusement : chargée de son fardeau, comme tous les mortels. Serpentine s’enfonça dans un champ de blé, et disparut parmi les épis plus hauts qu’elle.
À midi, 2 juin, j’étais arrivé au sommet d’une colline d’où l’on découvrait Würtzbourg. La citadelle sur une hauteur, la ville au bas avec son palais, ses cloches et ses tourelles. Le palais, quoique épais, serait beau même à Florence ; en cas de pluie, le prince pourrait mettre tous ses sujets à l’abri dans son château, sans leur céder son appartement.
L’évêque de Würtzbourg était autrefois souverain à la nomination des chanoines du chapitre. Après son élection, il passait, nu jusqu’à la ceinture, entre ses confrères rangés sur deux files ; ils le fustigeaient. On espérait que les princes, choqués de cette manière de sacrer un dos royal, renonceraient à se mettre sur les rangs. Aujourd’hui cela ne réussirait pas : il n’est pas de descendant de Charlemagne qui ne se laissât fouetter trois jours de suite pour obtenir la couronne d’Yvetot.
J’ai vu le frère de l’empereur d’Autriche, duc de Würtzbourg ; il chantait à Fontainebleau très agréablement, dans la galerie de François Ier, aux concerts de l’impératrice Joséphine.
On a retenu Schwartz deux heures au bureau des passe-ports. Laissé avec ma voiture dételée devant une église, j’y suis entré : j’ai prié avec la foule chrétienne, qui représente la vieille société au milieu de la nouvelle. Une procession est sortie et a fait le tour de l’église ; que ne suis-je moine sur les murs de Rome ! les temps auxquels j’appartiens s’accompliraient en moi.
Quand les premières semences de la religion germèrent dans mon âme, je m’épanouissais comme une terre vierge qui, délivrée de ses ronces, porte sa première moisson. Survint une brise aride et glacée, et la terre se dessécha. Le ciel en eut pitié ; il lui rendit ses tièdes rosées ; puis la brise souffla de nouveau. Cette alternative de doute et de foi a fait longtemps de ma vie un mélange de désespoir et d’ineffables délices. Ma bonne sainte mère, priez pour moi Jésus-Christ : votre fils a besoin d’être racheté plus qu’un autre homme.
Je quitte Würtzbourg à quatre heures et prends la route de Manheim. Entrée dans le duché de Bade ; village en goguettes ; un ivrogne me donne la main en criant : Vive l’empereur ! Tout ce qui s’est passé, à partir de la chute de Napoléon, est en Allemagne comme non avenu. Ces hommes, qui se sont levés pour arracher leur indépendance nationale à l’ambition de Bonaparte, ne rêvent que de lui, tant il a ébranlé l’imagination des peuples, depuis les Bédouins sous leurs tentes jusqu’aux Teutons dans leurs huttes.
À mesure que j’avançais vers la France, les enfants devenaient plus bruyants dans les hameaux, les postillons allaient plus vite, la vie renaissait.
À Bischofsheim, où j’ai dîné, une jolie curieuse s’est présentée à mon grand couvert : une hirondelle, vraie Procné, à la poitrine rougeâtre, s’est venue percher à ma fenêtre ouverte, sur la barre de fer qui soutenait l’enseigne du Soleil d’Or ; puis elle a ramagé le plus doucement du monde, en me regardant d’un air de connaissance et sans montrer la moindre frayeur. Je ne me suis jamais plaint d’être réveillé par la fille de Pandion ; je ne l’ai jamais appelé babillarde, comme Anacréon : j’ai toujours, au contraire, salué son retour de la chanson des enfants de l’île de Rhodes : « Elle vient, elle vient l’hirondelle, ramenant le beau temps et les belles années ! ouvrez, ne dédaignez pas l’hirondelle. »
« François, m’a dit ma convive de Bischofsheim, ma trisaïeule logeait à Combourg, sous les chevrons de la couverture de ta tourelle ; tu lui tenais compagnie chaque année en automne, dans les roseaux de l’étang, quand tu rêvais le soir avec ta sylphide. Elle aborda ton rocher natal le jour même que tu t’embarquais pour l’Amérique, et elle suivit quelque temps ta voile. Ma grand’mère nichait à la fenêtre de Charlotte ; huit ans après, elle arriva à Jaffa avec toi ; tu l’as remarqué dans ton Itinéraire. Ma mère, en gazouillant à l’aurore, tomba un jour dans ton cabinet aux Affaires étrangéres ; tu lui ouvris la fenêtre. Ma mère a eu plusieurs enfants ; moi qui te parle, je suis de son dernier nid ; je t’ai déjà rencontré sur l’ancienne voie de Tivoli dans la campagne de Rome : t’en souviens-tu ? Mes plumes étaient si noires et si lustrées ! Tu me regardas tristement. Veux-tu que nous nous envolions ensemble ? »
— « Hélas ! ma chère hirondelle, qui sais si bien mon histoire, tu es extrêmement gentille ; mais je suis un pauvre oiseau mué, et mes plumes ne reviendront plus ; je ne puis donc m’envoler avec toi. Trop lourd de chagrins et d’années, me porter te serait impossible. Et puis, où irions-nous ? le printemps et les beaux climats ne sont plus de ma saison. À toi l’air et les amours, à moi la terre et l’isolement. Tu pars ; que la rosée rafraîchisse tes ailes ! qu’une vergue hospitalière se présente à ton vol fatigué, lorsque tu traverseras la mer d’Ionie ! Qu’un octobre serein te sauve du naufrage ! Salue pour moi les oliviers d’Athènes et les palmiers de Rosette. Si je ne suis plus quand les fleurs te ramèneront, je t’invite à mon banquet funèbre : viens au soleil couchant happer les moucherons sur l’herbe de ma tombe ; comme toi, j’ai aimé la liberté, et j’ai vécu de peu. »
3 et 4 juin 1833.
Je me mis moi-même en route par terre, quelques instants après que l’hirondelle eut appareillé. La nuit fut couverte ; la lune se promenait, affaiblie et rongée, entre des nuages ; mes yeux, à moitié endormis, se fermaient en la regardant ; je me sentais comme expirer à la lumière mystérieuse qui éclaire les ombres : « j’éprouvais je ne sais quel paisible accablement, avant-coureur du dernier repos. » (Manzoni.)
Je m’arrête à Wiesenbach : auberge solitaire, étroit vallon cultivé entre deux collines boisées. Un Allemand de Brunswick, voyageur comme moi, ayant entendu prononcer mon nom, accourt. Il me serre la main, me parle de mes ouvrages ; sa femme, me dit-il, apprend à lire le français dans le Génie du Christianisme. Il ne cessait de s’étonner de ma jeunesse. « Mais, a-t-il ajouté, c’est la faute de mon jugement ; je devais vous croire, à vos derniers ouvrages, aussi jeune que vous me le paraissez. »
Ma vie a été mêlée à tant d’événements que j’ai, dans la tête de mes lecteurs, l’ancienneté de ces événements mêmes. Je parle souvent de ma tête grise : calcul de mon amour-propre, afin qu’on s’écrie en me voyant : « Ah ! il n’est pas si vieux ! » On est à l’aise avec des cheveux blancs : on peut s’en vanter ; se glorifier d’avoir les cheveux noirs serait de bien mauvais goût : grand sujet de triomphe d’être comme votre mère vous a fait ! mais être comme le temps, le malheur et la sagesse vous ont mis, c’est cela qui est beau ! Ma petite ruse m’a réussi quelquefois. Tout dernièrement un prêtre avait désiré me voir ; il resta muet à ma vue ; recouvrant enfin la parole, il s’écria : « Ah ! monsieur, vous pourrez donc encore combattre longtemps pour la foi ! »
Un jour, passant par Lyon, une dame m’écrivit ; elle me priait de donner une place à sa fille dans ma voiture et de la mener à Paris. La proposition me parut singulière ; mais enfin, vérification faite de la signature, l’inconnue se trouve être une dame fort respectable ; je répondis poliment. La mère me présenta sa fille, divinité de seize ans. La mère n’eut pas plutôt jeté les yeux sur moi, qu’elle devint rouge écarlate ; sa confiance l’abandonna : « Pardonnez, monsieur, me dit-elle en balbutiant ; je n’en suis pas moins remplie de considération… Mais vous comprenez les convenances… Je me suis trompée… Je suis si surprise… » J’insistai en regardant ma future compagne, qui semblait rire du débat ; je me confondais en protestations que je prendrais tous les soins imaginables de cette belle jeune personne ; la mère s’anéantissait en excuses et en révérences. Les deux dames se retirèrent. J’étais fier de leur avoir fait tant de peur. Pendant quelques heures, je me crus rajeuni par l’Aurore. La dame s’était figuré que l’auteur du Génie du Christianisme était un vénérable abbé de Chateaubriand, vieux bonhomme grand et sec, prenant incessamment du tabac dans une énorme tabatière de fer-blanc, et lequel pouvait très bien se charger de conduire une innocente pensionnaire au Sacré-Cœur.
On racontait à Vienne, il y a deux ou trois lustres, que je vivais tout seul dans une certaine vallée appelée la Vallée-aux-Loups. Ma maison était bâtie dans une île : lorsqu’on voulait me voir, il fallait sonner du cor au bord opposé de la rivière. (La rivière à Châtenay !) Alors, je regardais par un trou : si la compagnie me plaisait (chose qui n’arrivait guère) je venais moi-même la chercher dans un petit bateau ; sinon, non. Le soir, je tirais mon canot à terre, et l’on n’entrait point dans mon île. Au fait, j’aurais dû vivre ainsi ; cette histoire de Vienne m’a toujours charmé : M. de Metternich ne l’a pas sans doute inventée ; il n’est pas assez mon ami pour cela.
J’ignore ce que le voyageur allemand aura dit de moi à sa femme, et s’il se sera empressé de la détromper sur ma caducité. Je crains d’avoir les inconvénients des cheveux noirs et des cheveux blancs, et de n’être ni assez jeune ni assez sage. Au surplus, je n’étais guère en train de coquetterie à Wiesenbach ; une bise triste gémissait sous les portes et dans les corridors de l’hôtellerie : quand le vent souffle, je ne suis plus amoureux que de lui.
De Wiesenbach à Heidelberg, on suit le cours du Necker, encaissé par des collines qui portent des forêts sur un banc de sable et de sulfate sanguine. Que de fleuves j’ai vus couler ! Je rencontrai des pèlerins de Walthuren : ils formaient deux files parallèles des deux côtés du grand chemin : les voitures passaient au milieu. Les femmes marchaient pieds nus, un chapelet à la main, un paquet de linge sur la tête ; les hommes nu-tête, le chapelet aussi à la main. Il pleuvait ; dans quelques endroits, les nues aqueuses rampaient sur le flanc des collines. Des bateaux chargés de bois descendaient la rivière, d’autres la remontaient à la voile ou à la traîne. Dans les brisures des collines étaient des hameaux parmi les champs, au milieu de riches potagers ornés de rosiers du Bengale et différents arbustes à fleurs. Pèlerins, priez pour mon pauvre petit roi : il est exilé, il est innocent ; il commence son pèlerinage quand vous accomplissez le vôtre et quand je finis le mien. S’il ne doit pas régner, ce me sera toujours quelque gloire d’avoir attaché le débris d’une si grande fortune à ma barque de sauvetage. Dieu seul donne le bon vent et ouvre le port.
En approchant de Heidelberg, le lit du Necker, semé de rochers, s’élargit. On aperçoit le port de la ville et la ville elle-même qui fait bonne contenance. Le fond du tableau lui-même est terminé par un haut horizon terrestre : il semble barrer le fleuve.
Un arc de triomphe en pierres rouges annonce l’entrée de Heidelberg. À gauche, sur une colline, s’élèvent les ruines d’un château du moyen âge. À part leur effet pittoresque et quelques traditions populaires, les débris du temps gothique n’intéressent que les peuples dont ils sont l’ouvrage. Un Français s’embarrasse-t-il des seigneurs palatins, des princesses palatines, toutes grasses, toutes blanches qu’elles aient été, avec des yeux bleus ? On les oublie pour sainte Geneviève de Brabant. Dans ces débris modernes, rien de commun aux peuples modernes, sinon la physionomie chrétienne et le caractère féodal.
Il en est autrement (sans compter le soleil) des monuments de la Grèce et de l’Italie ; ils appartiennent à toutes les nations : ils en commencent l’histoire ; leurs inscriptions sont écrites dans des langues que tous les hommes civilisés connaissent. Les ruines mêmes de l’Italie renouvelée ont un intérêt général, parce qu’elles sont empreintes du sceau des arts, et les arts tombent dans le domaine public de la société. Une fresque du Dominiquin ou du Titien, qui s’efface ; un palais de Michel-Ange ou de Palladio, qui s’écroule, mettent en deuil le génie de tous les siècles.
On montre à Heidelberg un tonneau démesuré, Colisée en ruine des ivrognes ; du moins aucun chrétien n’a perdu la vie dans cet amphithéâtre des Vespasiens du Rhin ; la raison, oui : ce n’est pas grande perte.
Au débouché de Heidelberg, les collines à droite et à gauche du Necker s’écartent, et l’on entre dans une plaine. Une chaussée tortueuse, élevée de quelques pieds au-dessus du niveau des blés, se dessine entre deux rangées de cerisiers maltraités du vent et de noyers souvent du passant insultés.
À l’entrée de Manheim, on traverse des plants de houblon, dont les longs échalas secs n’étaient encore décorés qu’au tiers de leur hauteur par la liane grimpante. Julien l’Apostat a écrit contre la bière une jolie épigramme ; l’abbé de la Bletterie l’a imitée avec assez d’élégance :
Tu n’es qu’un faux Bacchus…
J’en atteste le véritable.
. . . . . . . . . . . . . . .
Que le Gaulois, pressé d’une soif éternelle,
Au défaut de la grappe ait recours aux épis,
De Cérès qu’il vante le fils :
Vive le fils de Semèle.
Quelques vergers, des promenades ombragées de saules, à toute venue, forment le faubourg verdoyant de Manheim. Les maisons de la ville n’ont souvent qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée. La principale rue est large et plantée d’arbres au milieu : c’est encore une cité déchue. Je n’aime pas le faux or ; aussi n’ai-je pas voulu d’or de Manheim ; mais j’ai certainement de l’or de Toulouse, à en juger par les désastres de ma vie ; qui plus que moi cependant a respecté le temple d’Apollon ?
3 et 4 juin 1833.
J’ai traversé le Rhin à deux heures de l’après-midi ; Au moment où je passais, un bateau à vapeur remontait le fleuve. Qu’eût dit César s’il eût rencontré une pareille machine lorsqu’il bâtissait son pont ?
De l’autre côté du Rhin, en face de Manheim, on retrouve la Bavière, par une suite des odieuses coupures et des tripotages des traités de Paris, de Vienne et d’Aix-la-Chapelle. Chacun a fait sa part avec des ciseaux, sans égard à la raison, à l’humanité, à la justice, sans s’embarrasser du lopin de population qui tombait dans une gueule royale.
En roulant dans le Palatinat cis-rhénan, je songeais que ce pays formait naguère un département de la France, que la blanche Gaule était ceinte du Rhin, écharpe bleue de la Germanie. Napoléon, et la République avant lui, avaient réalisé le rêve de plusieurs de nos rois et surtout de Louis XIV. Tant que nous n’occuperons pas nos frontières naturelles, il y aura guerre en Europe, parce que l’intérêt de la conservation pousse la France à saisir les limites nécessaires à son indépendance nationale. Ici, nous avons planté des trophées pour réclamer en temps et lieu.
La plaine entre le Rhin et les monts Tonnerre est triste ; le sol et les hommes semblent dire que leur sort n’est pas fixé, qu’ils n’appartiennent à aucun peuple ; ils paraissent s’attendre à de nouvelles invasions d’armées, comme à de nouvelles inondations du fleuve. Les Germains de Tacite dévastaient de grands espaces à leurs frontières et les laissaient vides entre elles et leurs ennemis. Malheur à ces populations limitrophes qui cultivent les champs de bataille où les nations doivent se rencontrer !
En approchant de…, j’ai vu une chose mélancolique : un bois de jeunes pins de cinq à six pieds abattus et liés en fagots, une forêt coupée en herbe. J’ai parlé du cimetière de Lucerne où se pressent à part les sépultures des enfants. Je n’ai jamais senti plus vivement le besoin de finir mes courses, de mourir sous la protection d’une main amie appliquée sur mon cœur pour l’interroger lorsqu’on dira : « Il ne bat plus. » Du bord de ma tombe, je voudrais pouvoir jeter en arrière un regard de satisfaction sur mes nombreuses années, comme un pontife arrivé au sanctuaire bénit la longue file des lévites qui lui servirent de cortège.
Louvois incendia le Palatinat ; malheureusement la main qui tenait le flambeau était celle de Turenne. La révolution a ravagé le même pays, témoin et victime tour à tour de nos luttes aristocratiques et plébéiennes. Il suffit des noms des guerriers pour juger de la différence des temps : d’un côté Condé, Turenne, Créqui, Luxembourg, La Force, Villars ; de l’autre, Kellermann, Hoche, Pichegru, Moreau. Ne renions aucun de nos triomphes ; les gloires militaires surtout n’ont connu que des ennemis de la France, et n’ont eu qu’une opinion : sur le champ de bataille, l’honneur et le péril nivellent les rangs. Nos pères appelaient le sang sorti d’une blessure non mortelle, sang volage : mot caractéristique de ce dédain de la mort, naturel aux Français dans tous les siècles. Les institutions ne peuvent rien changer à ce génie national. Les soldats qui, après la mort de Turenne, disaient : « Qu’on lâche la Pie, nous camperons où elle s’arrêtera », auraient parfaitement valu les grenadiers de Napoléon.
Sur les hauteurs de Dunkeim, premier rempart des Gaules de ce côté, on découvre des assiettes de camps et des positions militaires, aujourd’hui dégarnies de soldats : Burgondes, Francs, Goths, Huns, Suèves, flots du déluge des Barbares, ont tour à tour assailli ces hauteurs.
Non loin de Dunkeim, on aperçoit les éboulements d’un monastère. Les moines enclos dans cette retraite avaient vu bien des armées circuler à leurs pieds ; ils avaient donné l’hospitalité à bien des guerriers : là, quelque croisé avait fini sa vie, changé son heaume contre le froc ; là furent des passions qui appelèrent le silence et le repos avant le dernier repos et le dernier silence. Trouvèrent-elles ce qu’elles cherchaient ? ces ruines ne le diront pas.