Mémoires d’outre-tombe (page 99)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans une autre missive, on voit une potence très bien dessinée avec ces mots :

« Mets-toi aux genoux d’un prêtre, fais acte de contrition, car on veut ta vieille tête pour finir tes trahisons. »

Au surplus, le choléra dure encore : la réponse que j’adresserais à un adversaire connu ou inconnu lui arriverait peut-être lorsqu’il serait couché sur le seuil de sa porte. S’il était au contraire destiné à vivre, où sa réplique me parviendrait-elle ? peut-être dans ce lieu de repos, dont aujourd’hui personne ne peut s’effrayer, surtout nous autres hommes qui avons étendu nos années entre la terreur et la peste, premier et dernier horizon de notre vie. Trêve : laissons passer les cercueils.

Paris, rue d’Enfer, 10 juin 1832.

Le convoi du général Lamarque a amené deux journées sanglantes et la victoire de la quasi-légitimité sur le parti républicain. Ce parti incomplet et divisé a fait une résistance héroïque.

On a mis Paris en état de siège : c’est la censure sur la plus grande échelle possible, la censure à la manière de la Convention, avec cette différence qu’une commission militaire remplace le tribunal révolutionnaire. On fait fusiller en juin 1832 les hommes qui remportèrent la victoire en juillet 1830 ; cette même école polytechnique, cette même artillerie de la garde nationale, on les sacrifie ; elles conquirent le pouvoir pour ceux qui les foudroient, les désavouent et les licencient. Les républicains ont certainement le tort d’avoir préconisé des mesures d’anarchie et de désordre ; mais que n’employâtes-vous d’aussi nobles bras à nos frontières ? ils nous auraient délivrés du joug ignominieux de l’étranger. Des têtes généreuses, exaltées, ne seraient pas restées à fermenter dans Paris, à s’enflammer contre l’humiliation de notre politique extérieure et contre la foi-mentie de la royauté nouvelle. Vous avez été impitoyables, vous qui, sans partager les périls des trois journées, en avez recueilli le fruit. Allez maintenant avec les mères reconnaître les corps de ces décorés de Juillet, de qui vous tenez places, richesses, honneurs. Jeunes gens, vous n’obtenez pas tous le même sort sur le même rivage ! Vous avez un tombeau sous la colonnade du Louvre et une place à la Morgue ; les uns pour avoir ravi, les autres pour avoir donné une couronne. Vos noms, qui les sait, vous sacrificateurs et victimes à jamais ignorés d’une révolution mémorable ? Le sang dont sont cimentés les monuments que les hommes admirent est-il connu ? Les ouvriers qui bâtirent la grande pyramide pour le cadavre d’un roi sans gloire dorment oubliés dans le sable auprès de l’indigente racine qui servit à les nourrir pendant leur travail.

Paris, rue d’Enfer, fin de juillet 1832.

Madame la duchesse de Berry n’a pas eu plutôt sanctionné la mesure des 12 000 francs qu’elle s’est embarquée pour sa fameuse aventure. Le soulèvement de Marseille a manqué ; il ne restait plus qu’à tenter l’Ouest : mais la gloire vendéenne est une gloire à part ; elle vivra dans nos fastes ; toutefois, les trois quarts et demi de la France ont choisi une autre gloire, objet de jalousie ou d’antipathie ; la Vendée est une oriflamme vénérée et admirée dans le trésor de Saint-Denis, sous laquelle désormais la jeunesse et l’avenir ne se rangeront plus.

Madame, débarquée comme Bonaparte sur la côte de Provence, n’a pas vu le drapeau blanc voler de clocher en clocher : trompée dans son attente, elle s’est trouvée presque seule à terre avec M. de Bourmont. Le maréchal voulait lui faire repasser sur-le-champ la frontière ; elle a demandé la nuit pour y penser ; elle a bien dormi parmi les rochers au bruit de la mer ; le matin, en se réveillant, elle a trouvé un noble songe dans sa pensée : « Puisque je suis sur le sol de la France, je ne m’en irai pas ; partons pour la Vendée. » M. de ***, averti par un homme fidèle, l’a prise dans sa voiture comme sa femme, a traversé avec elle toute la France et est venu la déposer à *** ; elle est demeurée quelque temps dans un château sans être reconnue de personne, excepté du curé du lieu ; le maréchal de Bourmont doit la rejoindre en Vendée par une autre route.

Instruits de tout cela à Paris, il nous était facile de prévoir le résultat. L’entreprise a pour la cause royaliste un autre inconvénient ; elle va découvrir la faiblesse de cette cause et dissiper les illusions. Si Madame ne fût point descendue dans la Vendée, la France aurait toujours cru qu’il y avait dans l’Ouest un camp royaliste au repos, comme je l’appelais.

Mais enfin, il restait encore un moyen de sauver Madame et de jeter un nouveau voile sur la vérité : il fallait que la princesse partît immédiatement ; arrivée à ses risques et périls comme un brave général qui vient passer son armée en revue, tempérer son impatience et son ardeur, elle aurait déclaré être accourue pour dire à ses soldats que le moment d’agir n’était point encore favorable, qu’elle reviendrait se mettre à leur tête quand l’occasion l’appellerait. Madame aurait du moins montré une fois un Bourbon aux Vendéens : les ombres des Cathelineau, des d’Elbée, des Bonchamps, des La Rochejaquelein, des Charette se fussent réjouies.

Notre comité s’est rassemblé : tandis que nous discourions, arrive de Nantes un capitaine, qui nous apprend le lieu habité par l’héroïne. Le capitaine est un beau jeune homme, brave comme un marin, original comme un Breton, Il désapprouvait l’entreprise ; il la trouvait insensée ; mais il disait : « Madame ne s’en va pas, il s’agit de mourir, et voilà tout ; et puis, messieurs du conseil, faites pendre Walter Scott, car c’est lui qui est le vrai coupable. » Je fus d’avis d’écrire notre sentiment à la princesse. M. Berryer, se disposant à aller plaider un procès à Quimper, s’est généreusement proposé pour porter la lettre et voir Madame, s’il le pouvait. Quand il a fallu rédiger le billet, personne ne se souciait de l’écrire : je m’en suis chargé.

Notre messager est parti, et nous avons attendu l’événement. J’ai bientôt reçu, par la poste, le billet suivant qui n’avait point été cacheté et qui, sans doute, avait passé sous les yeux de l’autorité :

« Angoulême, 7 juin.

« Monsieur le vicomte,

« J’avais reçu et transmis votre lettre de vendredi dernier, lorsque, dans la journée de dimanche, le préfet de la Loire-Inférieure m’a fait inviter à quitter la ville de Nantes. J’étais en route et aux portes d’Angoulême ; je viens d’être conduit devant le préfet, qui m’a notifié un ordre de M. de Montalivet qui prescrit de me reconduire à Nantes sous l’escorte de la gendarmerie. Depuis mon départ de Nantes, le département de la Loire-Inférieure est mis en état de siège : par ce transport tout illégal, on me soumet donc aux lois d’exception. J’écris au ministre pour lui demander de me faire appeler à Paris ; il a ma lettre par ce même courrier. Le but de mon voyage à Nantes paraît être tout à fait mal interprété. Jugez dans votre prudence si vous jugeriez convenable d’en parler au ministre. Je vous demande pardon de vous faire cette demande ; mais je ne peux l’adresser qu’à vous.

« Croyez, je vous prie, monsieur le vicomte, à mon vieil et sincère attachement, comme à mon profond respect.

« Votre tout dévoué serviteur,

« Berryer fils.

« P. S. — Il n’y a pas un moment à perdre si vous voulez bien voir le ministre. Je me rends à Tours où ses nouveaux ordres me trouveront encore dans la journée de dimanche ; il peut les transmettre ou par le télégraphe ou par estafette. »

J’ai fait connaître à M. Berryer, par cette réponse, le parti que j’avais pris :

« Paris, 10 juin 1832.

« J’ai reçu, monsieur, votre lettre datée d’Angoulême le 7 de mois. Il était trop tard pour que je visse monsieur le ministre de l’Intérieur, comme vous le désiriez ; mais je lui ai écrit immédiatement en lui faisant passer votre propre lettre incluse dans la mienne. J’espère que la méprise qui a occasionné votre arrestation sera bientôt reconnue et que vous serez rendu à la liberté et à vos amis, au nombre desquels je vous prie de mearis, 10 ju compter. Mille compliments empressés et nouvelle assurance de mon entier et sincère dévouement.

« Chateaubriand. »

Voici ma lettre au ministre de l’Intérieur :

« Paris, ce 9 juin 1832.

« Monsieur le ministre de l’Intérieur,

« Je reçois à l’instant la lettre ci-incluse. Comme il est vraisemblable que je ne pourrais parvenir jusqu’à vous aussi promptement que le désire M. Berryer, je prends le parti de vous envoyer sa lettre. Sa réclamation me semble juste : il sera innocent à Paris comme à Nantes et à Nantes comme à Paris ; c’est ce que l’autorité reconnaîtra, et elle évitera, en faisant droit à la réclamation de M. Berryer, de donner à la loi un effet rétroactif. J’ose tout espérer, monsieur le comte, de votre impartialité.

« J’ai l’honneur d’être, etc., etc.

« Chateaubriand. »

LIVRE V

Journal de Carlsbad à Paris. — Cynthie. — Égra. — Wallenstein. — Weissenstadt. — La voyageuse. — Berneck et souvenirs. — Bayreuth. — Voltaire. — Hohlfeld. — Église. — La petite fille à la hotte. — L’hôtelier et sa servante. — Bamberg. — Une bossue. — Würtzbourg : ses chanoines. — Un ivrogne. — L’hirondelle. — Auberge de Wiesenbach. — Un Allemand et sa femme. — Ma vieillesse. — Heidelberg. — Pèlerins. — Ruines. — Manheim. — Le Rhin. — Le Palatinat. — Armée aristocratique ; Armée plébéienne. — Couvent et Château. — Monts Tonnerre. — Auberge solitaire. — Kaiserslautern. — Sommeil. — Oiseaux. — Saarbrück. — Conseil de Charles X en France. — Idées sur Henri V. — Ma lettre à Madame la Dauphine. — Ce qu’avait fait Madame la duchesse de Berry.

1er juin au soir, 1833.

Le chemin de Carlsbad jusqu’à Ellbogen, le long de l’Égra, est agréable. Le château de cette petite ville est du xiie siècle et placé en sentinelle sur un rocher, à l’entrée d’une gorge de vallée. Le pied du rocher, couvert d’arbres, s’enveloppe d’un pli de l’Égra : de là le nom de la ville et du château, Ellbogen (le coude).

Le donjon rougissait du dernier rayon du soleil, lorsque je l’aperçus du grand chemin. Au-dessus des montagnes et des bois penchait la colonne torse de la fumée d’une fonderie.

Je partis à neuf heures et demie du relais de Zwoda. Je suivais la route où passa Vauvenargues dans la retraite de Prague, ce jeune homme à qui Voltaire, dans l’éloge funèbre des officiers morts en 1741, adresse ces paroles : « Tu n’es plus, ô douce espérance du reste de mes jours ; je t’ai toujours vu le plus infortuné des hommes et le plus tranquille. »

Du fond de ma calèche, je regardais se lever les étoiles.

N’ayez pas peur, Cynthie ; ce n’est que la susurration des roseaux inclinés par notre passage dans leur forêt mobile. J’ai un poignard pour les jaloux et du sang pour toi. Que ce tombeau ne vous cause aucune épouvante ; c’est celui d’une femme jadis aimée comme vous : Cecilia Metella reposait ici.

Qu’elle est admirable, cette nuit, dans la campagne romaine ! La lune se lève derrière la Sabine pour regarder la mer ; elle fait sortir des ténèbres diaphanes les sommets cendrés de bleu d’Albano, les lignes plus lointaines et moins gravées du Soracte. Le long canal des vieux aqueducs laisse échapper quelques globules de son onde à travers les mousses, les ancolies, les giroflées, et joint les montagnes aux murailles de la ville. Plantés les uns sur les autres, les portiques aériens, en découpant le ciel, promènent dans les airs le torrent des âges et le cours des ruisseaux. Législatrice du monde, Rome, assise sur la pierre de son sépulcre, avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de sa grande figure dans la solitude lactée.

Asseyons-nous : ce pin, comme le chevrier des Abruzzes, déploie son ombrelle parmi des ruines. La lune neige sa lumière sur la couronne gothique de la tour du tombeau de Metella et sur les festons de marbre enchaînés aux cornes des bucranes ; pompe élégante qui nous invite à jouir de la vie, sitôt écoulée.

Écoutez ! la nymphe Égérie chante au bord de sa fontaine ; le rossignol se fait entendre dans la vigne de l’hypogée des Scipions ; la brise alanguie de la Syrie nous apporte indolemment la senteur des tubéreuses sauvages. Le palmier de la villa abandonnée se balance à demi noyé dans l’améthyste et l’azur des clartés phébéennes. Mais toi, pâlie par les reflets de la candeur de Diane, ô Cynthie, tu es mille fois plus gracieuse que ce palmier. Les mânes de Délie, de Lalagé, de Lydie, de Lesbie, posés sur des corniches ébréchées, balbutient autour de toi des paroles mystérieuses. Tes regards se croisent avec ceux des étoiles et se mêlent à leurs rayons.

Mais, Cynthie, il n’y a de vrai que le bonheur dont tu peux jouir. Ces constellations si brillantes sur ta tête ne s’harmonisent à tes félicités que par l’illusion d’une perspective trompeuse. Jeune Italienne, le temps finit ! sur ces tapis de fleurs tes compagnes ont déjà passé.

Une vapeur se déroule, monte et enveloppe l’œil de la nuit d’une rétine argentée ; le pélican crie et retourne aux grèves ; la bécasse s’abat dans les prêles des sources diamantées ; la cloche résonne sous la coupole de Saint-Pierre ; le plain-chant nocturne, voix du moyen âge, attriste le monastère isolé de Sainte-Croix ; le moine psalmodie à genoux les laudes, sur les colonnes calcinées de Saint-Paul ; des vestales se prosternent sur la dalle glacée qui ferme leurs cryptes ; le pifferaro souffle sa complainte de minuit devant la Madone solitaire, à la porte condamnée d’une catacombe. Heure de la mélancolie, la religion s’éveille et l’amour s’endort !

Cynthie, ta voix s’affaiblit : il expire sur tes lèvres, le refrain que t’apprit le pêcheur napolitain dans sa barque vélivole, ou le rameur vénitien dans sa gondole légère. Va aux défaillances de ton repos ; je protégerai ton sommeil. La nuit dont tes paupières couvrent tes yeux dispute de suavité avec celle que l’Italie assoupie et parfumée verse sur ton front. Quand le hennissement de nos chevaux se fera entendre dans la campagne, quand l’étoile du matin annoncera l’aube, le berger de Frascati descendra avec ses chèvres, et moi je ne cesserai de te bercer de ma chanson à demi-voix soupirée :

« Un faisceau de jasmins et de narcisses, une Hébé d’albâtre, récemment sortie de la cavée d’une fouille, ou tombée du fronton d’un temple, gît sur ce lit d’anémones : non, Muse, vous vous trompez. Le jasmin, l’Hébé d’albâtre, est une magicienne de Rome, née il y a seize mois de mai et la moitié d’un printemps, au son de la lyre, au lever de l’aurore, dans un champ de roses de Pæstum.

« Vent des orangers de Palerme qui soufflez sur l’île de Circé ; brise qui passez au tombeau du Tasse ; qui caressez les nymphes et les amours de la Farnésine ; vous qui vous jouez au Vatican parmi les vierges de Raphaël, les statues des Muses, vous qui mouillez vos ailes aux cascatelles de Tivoli ; génies des arts qui vivez de chefs-d’œuvre et voltigez avec les souvenirs, venez : à vous seuls je permets d’inspirer le sommeil de Cynthie.

« Et vous, filles majestueuses de Pythagore, Parques à la robe de lin, sœurs inévitables assises à l’essieu des sphères, tournez le fil de la destinée de Cynthie sur des fuseaux d’or ; faites-les descendre de vos doigts et remonter à votre main avec une ineffable harmonie ; immortelles filandières, ouvrez la porte d’ivoire à ces songes qui reposent sur un sein de femme sans l’oppresser. Je te chanterai, ô canéphore des solennités romaines, jeune Charité nourrie d’ambroisie au giron de Vénus, sourire envoyé d’Orient pour glisser sur ma vie ; violette oubliée au jardin d’Horace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Mein Herr ? dix kreutzer bour la parrière. »

Peste soit de toi avec tes cruches ! j’avais changé de ciel ! j’étais si en train ! la muse ne reviendra pas ! ce maudit Égra, où nous arrivons, est la cause de mon malheur.

Les nuits sont funestes à Égra. Schiller nous montre Wallenstein trahi par ses complices, s’avançant vers la fenêtre d’une salle de la forteresse d’Égra : « Le ciel est orageux et troublé, dit-il, le vent agite l’étendard placé sur la tour ; les nuages passent rapidement sur le croissant de la lune qui jette à travers la nuit une lumière vacillante et incertaine. »

Wallenstein, au moment d’être assassiné, s’attendrit sur la mort de Max Piccolomini, aimé de Thécla : « La fleur de ma vie a disparu ; il était près de moi comme l’image de ma jeunesse. Il changeait pour moi la réalité en un beau songe. »

Wallenstein se retire au lieu de son repos : « La nuit est avancée ; on n’entend plus de mouvement dans le château : allons ! que l’on m’éclaire ; ayez soin qu’on ne me réveille pas trop tard ; je pense que je vais dormir longtemps, car les épreuves de ce jour ont été rudes. »

Le poignard des meurtriers arrache Wallenstein aux rêves de l’ambition, comme la voix du préposé à la barrière a mis fin à mon rêve d’amour. Et Schiller, et Benjamin Constant (qui fit preuve d’un talent nouveau en imitant le tragique allemand), sont allés rejoindre Wallenstein, tandis que je rappelle aux portes d’Égra leur triple renommée.

2 juin 1833.

Je traverse Égra, et samedi, premier de juin, à la pointe du jour, j’entre en Bavière : une grande fille rousse, nu-pieds, tête nue, vient m’ouvrir la barrière, comme l’Autriche en personne. Le froid continue ; l’herbe des fossés est couverte d’une gelée blanche ; des renards mouillés sortent des aveinières ; des nues grises, échancrées, à grande envergure sont croisées dans le ciel comme des ailes d’aigle.

J’arrive à Weissenstadt à neuf heures du matin ; au même moment, une espèce de voiturin emportait une jeune femme coiffée en cheveux ; elle avait bien l’air de ce que probablement elle était : joie, courte fortune d’amour, puis l’hôpital et la fosse commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop sévère à tes tréteaux ! il y a dans ce monde tant d’acteurs plus mauvais que toi.

Avant de pénétrer dans le village, j’ai traversé des wastes : ce mot s’est trouvé au bout de mon crayon ; il appartenait à notre ancienne langue franke : il peint mieux l’aspect d’un pays désolé que le mot lande, qui signifie terre.

Je sais encore la chanson qu’on chantait le soir en traversant les landes :

C’est le chevalier des Landes :

Malheureux chevalier !

Quand il fut dans la lande,

A ouï les sings sonner.

Après Weissenstadt vient Berneck. En sortant de Berneck, le chemin est bordé de peupliers, dont l’avenue tournoyante m’inspirait je ne sais quel sentiment mêlé de plaisir et de tristesse. En fouillant dans ma mémoire, j’ai trouvé qu’ils ressemblaient aux peupliers dont le grand chemin était aligné autrefois du côté de Paris à l’entrée de Villeneuve-sur-Yonne. Madame de Beaumont n’est plus. M. Joubert n’est plus : les peupliers sont abattus, et, après la quatrième chute de la monarchie, je passe au pied des peupliers de Berneck : « Donnez-moi, dit saint Augustin, un homme qui aime, et il comprendra ce que je dis. »

La jeunesse se rit de ces mécomptes ; elle est charmante, heureuse ; en vain vous lui annoncez le moment où elle en sera à de pareilles amertumes ; elle vous choque de son aile légère et s’envole aux plaisirs : elle a raison si elle meurt avec eux.

Voici Bayreuth, réminiscence d’une autre sorte. Cette ville est située au milieu d’une plaine creuse mélangée de céréales et d’herbages : les rues en sont larges, les maisons basses, la population faible. Du temps de Voltaire et de Frédéric II, la margrave de Bayreuth était célèbre : sa mort inspira au chantre de Ferney la seule ode où il ait montré quelque talent lyrique.

Tu ne chanteras plus, solitaire Sylvandre,

Dans ce palais des arts où les sons de ta voix

Contre les préjugés osaient se faire entendre,

Et de l’humanité faisaient parler les droits.

Le poète se loue ici justement, si ce n’est qu’il n’y avait rien de moins solitaire au monde que Voltaire-Sylvandre. Le poète ajoute, en s’adressant à la margrave :

Des tranquilles hauteurs de la philosophie,

Ta pitié contemplait, avec des yeux sereins,

Les fantômes changeants du songe de la vie,

Tant de rêves détruits, tant de projets si vains.

Du haut d’un palais, il est aisé de contempler avec des yeux sereins les pauvres diables qui passent dans la rue, mais ces vers n’en sont pas moins d’une raison puissante… Qui les sentirait mieux que moi ? J’ai vu défiler tant de fantômes à travers le songe de la vie ! Dans ce moment même, ne viens-je pas de contempler les trois larves royales du château de Prague et la fille de Marie-Antoinette à Carlsbad ? En 1733, il y a juste un siècle, de quoi s’occupait-on ici ? avait-on la moindre idée de ce qui est aujourd’hui ? Lorsque Frédéric se mariait en 1733, sous la rude tutelle de son père, avait-il vu dans Matthieu Laensberg M. de Tournon intendant de Bayreuth, et quittant cette intendance pour la préfecture de Rome ? En 1933, le voyageur passant en Franconie demandera à mon ombre si j’aurais pu deviner les faits dont il sera le témoin.

Tandis que je déjeunais, j’ai lu des leçons qu’une dame allemande, jeune et jolie nécessairement, écrivait sous la dictée d’un maître :

« Celui qu’il est content, est riche. Vous et je nous avons peu d’argent ; mais nous sommes content. Nous sommes ainci à mon avis plus riches que tel qui a un tonne d’or, et il est. »

C’est vrai, mademoiselle, vous et je avons peu d’argent ; vous êtes contente, à ce qu’il paraît, et vous vous moquez d’une tonne d’or ; mais si par hasard je n’étais pas content, moi, vous conviendrez qu’une tonne d’or pourrait m’être assez agréable.

Au sortir de Bayreuth, on monte. De minces pins élagués me représentaient les colonnes de la mosquée du Caire, ou de la cathédrale de Cordoue, mais rapetissées et noircies, comme un paysage reproduit dans la chambre obscure. Le chemin continue de coteaux en coteaux et de vallées en vallées ; les coteaux larges avec un toupet de bois au front, les vallées étroites et vertes, mais peu arrosées. Dans le point le plus bas de ces vallées, on aperçoit un hameau indiqué par le campanile d’une petite église. Toute la civilisation chrétienne s’est formée de la sorte : le missionnaire devenu curé s’est arrêté ; les Barbares se sont cantonnés autour de lui, comme les troupeaux se rassemblent autour du berger. Jadis ces réduits écartés m’auraient fait rêver de plus d’une espèce de songe ; aujourd’hui, je ne rêve rien et ne suis bien nulle part.

Baptiste, souffrant d’un excès de fatigue, m’a contraint de m’arrêter à Hohlfeld. Tandis qu’on apprêtait le souper, je suis monté au rocher qui domine une partie du village. Sur ce rocher s’allonge un beffroi carré ; des martinets criaient en rasant le toit et les faces du donjon. Depuis mon enfance à Combourg, cette scène composée de quelques oiseaux et d’une vieille tour ne s’était pas reproduite ; j’en eus le cœur tout serré. Je descendis à l’église sur un terrain pendant à l’ouest ; elle était ceinte de son cimetière délaissé des nouveaux défunts. Les anciens morts y ont seulement tracé leurs sillons ; preuve qu’ils ont labouré leur champ. Le soleil couchant, pâle et noyé à l’horizon d’une sapinière, éclairait le solitaire asile où nul autre homme que moi n’était debout. Quand serai-je couché à mon tour ? Êtres de néant et de ténèbres, notre impuissance et notre puissance sont fortement caractérisées : nous ne pouvons nous procurer à volonté ni la lumière ni la vie ; mais la nature, en nous donnant des paupières et une main, a mis à notre disposition la nuit et la mort.

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