Mémoires d’outre-tombe (page 101)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Après les débris du sanctuaire de la paix, viennent les décombres du repaire de la guerre, les bastions, mantelets, courtines, tourillons démolis d’une forteresse. Les remparts s’écroulent comme les cloîtres. Le château était embusqué dans un sentier scabreux pour le fermer à l’ennemi : il n’a pas empêché le temps et la mort de passer.

De Dunkeim à Frankenstein, la route se faufile dans un vallon si resserré qu’il garde à peine la voie d’une voiture ; les arbres descendant de deux talus opposés se joignent et s’embrassent dans la ravine. Entre la Messénie et l’Arcadie, j’ai suivi des vallons semblables, au beau chemin près : Pan n’entendait rien aux ponts et chaussées. Des genêts en fleurs et un geai m’ont reporté au souvenir de la Bretagne ; je me souviens du plaisir que me fit le cri de cet oiseau dans les montagnes de Judée. Ma mémoire est un panorama ; là, viennent se peindre sur la même toile les sites et les cieux les plus divers avec leur soleil brûlant ou leur horizon brumeux.

L’auberge à Frankenstein est placée dans une prairie de montagnes, arrosée d’un courant d’eau. Le maître de la poste parle français ; sa jeune sœur, ou sa femme, ou sa fille, est charmante. Il se plaint d’être Bavarois : il s’occupe de l’exploitation des forêts ; il me représentait un planteur américain.

À Kaiserslautern, où j’arrivai de nuit comme à Bamberg, je traversai la région des songes : que voyaient dans leur sommeil tous ces habitants endormis ? Si j’avais le temps, je ferais l’histoire de leurs rêves ; rien ne m’aurait rappelé la terre, si deux cailles ne s’étaient répondu d’une cage à l’autre. Dans les champs en Allemagne, depuis Prague jusqu’à Manheim, on ne rencontre que des corneilles, des moineaux et des alouettes ; mais les villes sont remplies de rossignols, de fauvettes, de grives, de cailles ; plaintifs prisonniers et prisonnières qui vous saluent aux barreaux de leur geôle quand vous passez. Les fenêtres sont parées d’œillets, de réséda, de rosiers, de jasmins. Les peuples du nord ont les goûts d’un autre ciel ; ils aiment les arts et la musique ; les Germains vinrent chercher la vigne en Italie ; leurs fils renouvelleraient volontiers l’invasion pour conquérir aux mêmes lieux des oiseaux et des fleurs.

Le changement de la veste du postillon m’avertit, le mardi 4 juin, à Saarbruck, que j’entrais en Prusse. Sous la croisée de mon auberge je vis défiler un escadron de hussards ; ils avaient l’air fort animés : je l’étais autant qu’eux ; j’aurais joyeusement concouru à frotter ces messieurs, bien qu’un vif sentiment de respect m’attache à la famille royale de Prusse, bien que les emportements des Prussiens à Paris n’aient été que les représailles des brutalités de Napoléon à Berlin ; mais si l’histoire a le temps d’entrer dans ces froides justices qui font dériver les conséquences des principes, l’homme témoin des faits vivants est entraîné par ces faits, sans aller chercher dans le passé les causes dont ils sont sortis et qui les excusent. Elle m’a fait bien du mal, ma patrie ; mais avec quel plaisir je lui donnerais mon sang ! Oh ! les fortes têtes, les politiques consommés, les bons Français surtout, que ces négociateurs des traités de 1815 !

Encore quelques heures, et ma terre natale va de nouveau tressaillir sous mes pas. Que vais-je apprendre ? Depuis trois semaines j’ignore ce qu’ont dit et fait mes amis. Trois semaines ! long espace pour l’homme qu’un moment emporte, pour les empires que trois journées renversent ! Et ma prisonnière de Blaye, qu’est-elle devenue ? Pourrai-je lui transmettre la réponse qu’elle attend ? Si la personne d’un ambassadeur doit être sacrée, c’est la mienne ; ma carrière diplomatique devint sainte auprès du chef de l’Église ; elle achève de se sanctifier auprès d’un monarque infortuné : j’ai négocié un nouveau pacte de famille entre les enfants du Béarnais ; j’en ai porté et rapporté les actes de la prison à l’exil, et de l’exil à la prison.

4 et 5 juin.

En passant la limite qui sépare le territoire de Saarbruck de celui de Forbach, la France ne s’est pas montrée à moi d’une manière brillante : d’abord un cul-de-jatte, puis un autre homme qui rampait sur les mains et sur les genoux, traînant après lui ses jambes comme deux queues torses ou deux serpents morts ; ensuite ont paru dans une charrette deux vieilles, noires, ridées, avant-garde des femmes françaises. Il y avait de quoi faire rebrousser chemin à l’armée prussienne.

Mais après j’ai trouvé un beau jeune soldat à pied avec une jeune fille ; le soldat poussait devant lui la brouette de la jeune fille, et celle-ci portait la pipe et le sabre du troupier. Plus loin une autre jeune fille tenant le manche d’une charrue, et un laboureur âgé piquant les bœufs ; plus loin un vieillard mendiant pour un enfant aveugle ; plus loin, une croix. Dans un hameau, une douzaine de têtes d’enfants, à la fenêtre d’une maison non achevée, ressemblaient à un groupe d’anges dans une gloire. Voici une garçonnette de cinq à six ans, assise sur le seuil de la porte d’une chaumière ; tête nue, cheveux blonds, visage barbouillé, faisant une petite mine à cause d’un vent froid ; ses deux épaules blanches sortant d’une robe déchirée, les bras croisés sur ses genoux haussés et rapprochés de sa poitrine, regardant ce qui se passait autour d’elle avec la curiosité d’un oiseau ; Raphaël l’aurait croquée, moi j’avais envie de la voler à sa mère.

À l’entrée de Forbach, un groupe de chiens savants se présente : les deux plus gros attelés au fourgon des costumes ; cinq ou six autres de différentes queues, museaux, tailles et pelage, suivent le bagage, chacun son morceau de pain à la gueule. Deux graves instructeurs, l’un portant un gros tambour, l’autre ne portant rien, guident la bande. Allez, mes amis, faites le tour de la terre comme moi, afin d’apprendre à connaître les peuples. Vous tenez tout aussi bien votre place dans le monde que moi ; vous valez bien les chiens de mon espèce. Présentez la patte à Diane, à Mirza, à Pax, chapeau sur l’oreille, épée au côté, la queue en trompette entre les deux basques de votre habit ; dansez pour un os ou pour un coup de pied, comme nous faisons nous autres hommes ; mais n’allez pas vous tromper en sautant pour le roi !

Lecteurs, supportez ces arabesques ; la main qui les dessina ne vous fera jamais d’autre mal ; elle est séchée. Souvenez-vous, quand vous les verrez, qu’ils ne sont que les capricieux enroulements tracés par un peintre à la voûte de son tombeau.

À la douane, un vieux cadet de commis a fait semblant de visiter ma calèche. J’avais préparé une pièce de cent sous ; il la voyait dans ma main, mais il n’osait la prendre à cause des chefs qui le surveillaient. Il a ôté sa casquette sous prétexte de me mieux fouiller, l’a posée sur le coussin devant moi, me disant tout bas : « Dans ma casquette, s’il vous plaît. » Oh ! le grand mot ! Il renferme l’histoire du genre humain ; que de fois la liberté, la fidélité, l’amitié, le dévouement, l’amour ont dit : « Dans ma casquette, s’il vous plaît ! » Je donnerai ce mot à Béranger pour le refrain d’une chanson.

Je fus frappé, en entrant à Metz, d’une chose que je n’avais pas remarquée en 1821 ; les fortifications à la moderne enveloppent les fortifications à la gothique : Guise et Vauban sont deux noms bien associés.

Nos ans et nos souvenirs sont étendus en couches régulières et parallèles, à différentes profondeurs de notre vie, déposés par les flots du temps qui passent successivement sur nous. C’est de Metz que sortit en 1792 la colonne engagée sous Thionville avec notre petit corps d’émigrés. J’arrive de mon pèlerinage à la retraite du prince banni que je servais dans son premier exil. Je lui donnai alors un peu de mon sang, je viens de pleurer auprès de lui ; à mon âge, on n’a guère plus que des larmes.

En 1821 M. de Tocqueville, beau-frère de mon frère, était préfet de la Moselle. Les arbres, gros comme des échalas, que M. de Tocqueville plantait en 1820 à la porte de Metz, donnent maintenant de l’ombre. Voilà une échelle à mesurer nos jours ; mais l’homme n’est pas comme le vin, il ne s’améliore pas en comptant par feuilles. Les anciens faisaient infuser des roses dans le Falerne ; lorsqu’on débouchait une amphore d’un consulat séculaire, elle embaumait le festin. La plus pure intelligence se mêlerait à de vieux ans, que personne ne serait tenté de s’enivrer avec elle.

Je n’avais pas été un quart d’heure dans l’auberge à Metz, que voici venir Baptiste en grande agitation : il tire mystérieusement de sa poche un papier blanc dans lequel était enveloppé un cachet ; M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle l’avaient chargé de ce cachet, lui recommandant de ne me le donner que sur terre de France. Ils avaient été bien inquiets toute la nuit avant mon départ, craignant que le bijoutier n’eût pas le temps d’achever l’ouvrage.

Le cachet a trois faces : sur l’une est gravée une ancre ; sur la seconde, les deux mots que Henri m’avait dits lors de notre première entrevue : « Oui, toujours ! » sur la troisième, la date de mon arrivée à Prague. Le frère et la sœur me priaient de porter le cachet pour l’amour d’eux. Le mystère de ce présent, l’ordre des deux enfants exilés de ne me remettre le témoignage de leur souvenir que sur terre de France, remplirent mes yeux de larmes. Le cachet ne me quittera jamais ; je le porterai pour l’amour de Louise et de Henri.

J’eusse aimé à voir à Metz la maison de Fabert, soldat devenu maréchal de France, et qui refusa le collier des ordres, sa noblesse ne remontant qu’à son épée.

Les Barbares nos pères égorgèrent, à Metz, les Romains surpris au milieu des débauches d’une fête ; nos soldats ont valsé au monastère d’Alcobaça avec le squelette d’Inès de Castro : malheurs et plaisirs, crimes et folies, quatorze siècles vous séparent, et vous êtes aussi complètement passés les uns que les autres. L’éternité commencée tout à l’heure est aussi ancienne que l’éternité datée de la première mort, du meurtre d’Abel. Néanmoins les hommes, durant leur apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu’ils laissent d’eux quelque trace : eh ! bon Dieu, oui, chaque mouche a son ombre.

Parti de Metz, j’ai traversé Verdun où je fus si malheureux, où demeure aujourd’hui l’amie solitaire de Carrel. J’ai côtoyé les hauteurs de Valmy ; je n’en veux pas plus parler que de Jemmapes : j’aurais peur d’y trouver une couronne.

Châlons m’a rappelé une grande faiblesse de Bonaparte ; il y exila la beauté. Paix à Châlons qui me dit que j’ai encore des amis.

À Château-Thierry j’ai trouvé mon dieu, La Fontaine. C’était l’heure du salut : la femme de Jean n’y était plus, et Jean était retourné chez madame de la Sablière.

En rasant le mur de la cathédrale de Meaux, j’ai répété à Bossuet ses paroles : « L’homme arrive au tombeau traînant après lui la longue chaîne de ses espérances trompées. »

À Paris j’ai passé les quartiers habités par moi avec mes sœurs dans ma jeunesse ; ensuite le Palais de justice, remémoratif de mon jugement ; ensuite la Préfecture de police, qui me servit de prison. Je suis enfin rentré dans mon hospice, en dévidant ainsi le fil de mes jours. Le fragile insecte des bergeries descend au bout d’une soie vers la terre, où le pied d’une brebis va l’écraser.

Paris, rue d’Enfer, 6 Juin 1833.

En descendant de voiture, et avant de me coucher, j’écrivis une lettre à madame la duchesse de Berry pour lui rendre compte de ma mission. Mon retour avait mis la police en émoi ; le télégraphe l’annonça au préfet de Bordeaux et au commandant de la forteresse de Blaye : on eut ordre de redoubler de surveillance ; il paraît même qu’on fit embarquer Madame avant le jour fixé pour son départ. Ma lettre manqua Son Altesse Royale de quelques heures et lui fut portée en Italie. Si Madame n’eût point fait de déclaration ; si même, après cette déclaration, elle en eût nié les suites ; bien plus, si, arrivée en Sicile, elle eût protesté contre le rôle qu’elle avait été contrainte de jouer pour échapper à ses geôliers, la France et l’Europe auraient cru son dire, tant le gouvernement de Philippe était suspect. Tous les Judas auraient subi la punition du spectacle qu’ils avaient donné au monde dans la tabagie de Blaye. Mais Madame n’avait pas voulu conserver un caractère politique en niant son mariage ; ce qu’on gagne par le mensonge en réputation d’habileté, on le perd en considération ; l’ancienne sincérité que vous avez pu professer vous défend à peine. Qu’un homme estimé du public s’avilisse, il n’est plus à l’abri dans son nom, mais derrière son nom. Madame, par son aveu, s’est échappée des ténèbres de sa prison : l’aigle femelle, comme l’aigle mâle, a besoin de liberté et de soleil.

M. le duc de Blacas, à Prague, m’avait annoncé la formation d’un conseil dont je devais être le chef, avec M. le chancelier et M. le marquis de La Tour-Maubourg : j’allais devenir seul (toujours selon M. le duc) le conseil de Charles X, absent pour quelques affaires. On me montra un plan : la machine était fort compliquée ; le travail de M. de Blacas conservait quelques dispositions faites par la duchesse de Berry, lorsque, de son côté, elle avait prétendu organiser l’État en venant follement, mais bravement, se mettre à la tête de son royaume in partibus. Les idées de cette femme aventureuse ne manquaient point de bon sens : elle avait divisé la France en quatre grands gouvernements militaires, désigné les chefs, nommé les officiers, enrégimenté les soldats, et, sans s’embarrasser si tout son monde était au drapeau, elle était elle-même accourue pour le porter ; elle ne doutait point de trouver aux champs la chape de saint Martin ou l’oriflamme, Galaor ou Bayard. Coups de haches d’armes et balles de mousquetons, retraite dans les forêts, périls aux foyers de quelques amis fidèles, cavernes, châteaux, chaumières, escalades, tout cela allait et plaisait à Madame. Il y a dans son caractère quelque chose de bizarre, d’original et d’entraînant qui la fera vivre. L’avenir la prendra à son gré, en dépit des personnes correctes et des sages couards.

J’aurais porté aux Bourbons, s’ils m’avaient appelé, la popularité dont je jouissais au double titre d’écrivain et d’homme d’État. Il m’était impossible de douter de cette popularité, car j’avais reçu les confidences de toutes les opinions. On ne s’en était pas tenu à des généralités ; chacun m’avait désigné ce qu’il désirait en cas d’événement ; plusieurs m’avaient confessé leur génie et fait toucher au doigt et à l’œil la place à laquelle ils étaient éminemment propres. Tout le monde (amis et ennemis) m’envoyait auprès du duc de Bordeaux. Par les différentes combinaisons de mes opinions et de mes fortunes, par les ravages de la mort qui avait enlevé successivement les hommes de ma génération, je semblais être resté le seul au choix de la famille royale.

Je pouvais être tenté du rôle qu’on m’assignait ; il y avait de quoi flatter ma vanité dans l’idée d’être, moi serviteur inconnu, et rejeté des Bourbons, d’être l’appui de leur race, de tendre la main dans leurs tombeaux à Philippe-Auguste, saint Louis, Charles V, Louis XII, François Ier, Henri IV, Louis XIV ; de protéger de ma faible renommée le sang, la couronne et les ombres de tant de grands hommes, moi seul contre la France infidèle et l’Europe avilie.

Mais pour arriver là qu’aurait-il fallu faire ? ce que l’esprit le plus commun eût fait : caresser la cour de Prague, vaincre ses antipathies, lui cacher mes idées jusqu’à ce que je fusse à même de les développer.

Et, certes, ces idées allaient loin : si j’avais été gouverneur du jeune prince, je me serais efforcé de gagner sa confiance. Que s’il eût recouvré sa couronne, je ne lui aurais conseillé de la porter que pour la déposer au temps venu. J’eusse voulu voir les Capet disparaître d’une façon digne de leur grandeur. Quel beau, quel illustre jour que celui où, après avoir relevé la religion, perfectionné la constitution de l’État, élargi les droits des citoyens, rompu les derniers liens de la presse, émancipé les communes, détruit le monopole, balancé équitablement le salaire avec le travail, raffermi la propriété en en contenant les abus, ranimé l’industrie, diminué l’impôt, rétabli notre honneur chez les peuples, et assuré, par des frontières reculées, notre indépendance contre l’étranger ; quel beau jour que celui-là, où, après toutes ces choses accomplies, mon élève eût dit à la nation solennellement convoquée :

« Français, votre éducation est finie avec la mienne. Mon premier aïeul, Robert le Fort, mourut pour vous, et mon père a demandé grâce pour l’homme qui lui arracha la vie. Mes ancêtres ont élevé et formé la France à travers la barbarie ; maintenant, la marche en avant, le progrès de la civilisation ne permettent plus que vous ayez un tuteur. Je descends du trône ; je confirme tous les bienfaits de mes pères en vous déliant de vos serments à la monarchie. » Dites si cette fin n’aurait pas surpassé ce qu’il y a de plus merveilleux dans cette race ? Dites si jamais temple assez magnifique aurait pu être élevé à sa mémoire ? Comparez-la, cette fin, à celle que feraient les fils décrépits de Henri IV, accrochés obstinément à un trône submergé dans la démocratie, essayant de conserver le pouvoir à l’aide des mesures de police, des moyens de violence, des voies de corruption, et traînant quelques instants une existence dégradée ? « Qu’on fasse mon frère roi, disait Louis XIII enfant, après la mort de Henri IV, moi je ne veux pas être roi. » Henri V n’a d’autre frère que son peuple : qu’il le fasse roi.

Pour arriver à cette résolution, toute chimérique qu’elle semble, il faudrait sentir la grandeur de sa race, non parce qu’on est descendu d’un vieux sang, mais parce qu’on est l’héritier d’hommes par qui la France fut puissante, éclairée et civilisée.

Or, je viens de le dire tout à l’heure, le moyen d’être appelé à mettre la main à ce plan eût été de cajoler les faiblesses de Prague, d’élever des pies-grièches avec l’enfant du trône à l’imitation de Luynes, de flatter Concini à l’instar de Richelieu. J’avais bien commencé à Carlsbad ; un petit bulletin de soumission et de commérage aurait avancé mes affaires. M’enterrer tout vivant à Prague, il est vrai, n’était pas facile, car non seulement j’avais à vaincre les répugnances de la famille royale, mais encore la haine de l’étranger. Mes idées sont odieuses aux cabinets ; ils savent que je déteste les traités de Vienne, que je ferais la guerre à tout prix pour donner à la France des frontières nécessaires, et pour rétablir en Europe l’équilibre des puissances.

Cependant avec des marques de repentir, en pleurant, en expiant mes péchés d’honneur national, en me frappant la poitrine, en admirant pour pénitence le génie des sots qui gouvernent le monde, peut-être aurais-je pu ramper jusqu’à la place du baron de Damas ; puis, me redressant tout à coup, j’aurais jeté mes béquilles.

Mais, hélas, mon ambition, où est-elle ? ma faculté de dissimuler, où est-elle ? mon art de supporter la contrainte et l’ennui, où est-il ? mon moyen d’attacher de l’importance à quoi que ce soit, où est-il ? Je pris deux ou trois fois la plume, je commençai deux ou trois brouillons menteurs pour obéir à madame la dauphine, qui m’avait ordonné de lui écrire. Bientôt, révolté contre moi, j’écrivis d’un trait, en suivant mon allure, la lettre qui devait me casser le cou. Je le savais très bien ; j’en pesais très bien les résultats : peu importait. Aujourd’hui même que la chose est faite, je suis ravi d’avoir envoyé le tout au diable et jeté mon gouvernat par une aussi large fenêtre. On me dira : « Ne pouviez-vous exprimer les mêmes vérités en les énonçant avec moins de crudité ? » Oui, oui, en délayant, tournoyant, emmiellant, chevrotant, tremblotant :

… Son œil pénitent ne pleure qu’eau bénite.

Je ne sais pas cela.

Voici la lettre (abrégée cependant de près de moitié) qui fera hérisser le poil de nos diplomates de salon. Le duc de Choiseul avait eu un peu de mon humeur ; aussi a-t-il passé la fin de sa fin à Chanteloup.

Paris, rue d’Enfer, 30 juin 1833.

« Madame,

« Les moments les plus précieux de ma longue carrière sont ceux que madame la dauphine m’a permis de passer auprès d’elle. C’est dans une obscure maison de Carlsbad qu’une princesse, objet de la vénération universelle, a daigné me parler avec confiance. Au fond de son âme le ciel a déposé un trésor de magnanimité et de religion que les prodigalités du malheur n’ont pu tarir. J’avais devant moi la fille de Louis XVI de nouveau exilée ; cette orpheline du Temple, que le roi martyr avait pressée sur son cœur avant d’aller cueillir la palme ! Dieu est le seul nom que l’on puisse prononcer quand on vient à s’abîmer dans la contemplation des impénétrables conseils de sa providence.

« L’éloge est suspect quand il s’adresse à la prospérité : avec la dauphine l’admiration est à l’aise. Je l’ai dit, madame : vos malheurs sont montés si haut, qu’ils sont devenus une des gloires de la révolution. J’aurai donc rencontré une fois dans ma vie des destinées assez supérieures, assez à part, pour leur dire, sans crainte de les blesser ou de n’être pas compris, ce que je pense de l’état futur de la société. On peut causer avec vous du sort des empires, vous qui verriez passer sans les regretter, aux pieds de votre vertu, tous ces royaumes de la terre dont plusieurs se sont déjà écoulés aux pieds de votre race.

« Les catastrophes qui vous firent leur plus illustre témoin et leur plus sublime victime, toutes grandes qu’elles paraissent, ne sont néanmoins que les accidents particuliers de la transformation générale qui s’opère dans l’espèce humaine ; le règne de Napoléon, par qui le monde a été ébranlé, n’est qu’un anneau de la chaîne révolutionnaire. Il faut partir de cette vérité pour comprendre ce qu’il y a de possible dans une troisième restauration, et quel moyen cette restauration a de s’encadrer dans le plan du changement social. Si elle n’y entrait pas comme un élément homogène, elle serait inévitablement rejetée d’un ordre de choses contraires à sa nature.

« Ainsi, madame, si je vous disais que la légitimité a des chances de revenir par l’aristocratie de la noblesse et du clergé avec leurs privilèges, par la cour avec ses distinctions, par la royauté avec ses prestiges, je vous tromperais. La légitimité en France n’est plus un sentiment ; elle est un principe en tant qu’elle garantit les propriétés et les intérêts, les droits et les libertés ; mais s’il demeurait prouvé qu’elle ne veut pas défendre ou qu’elle est impuissante à protéger ces propriétés et ces intérêts, ces droits et ces libertés, elle cesserait même d’être un principe. Lorsqu’on avance que la légitimité arrivera forcément, qu’on ne saurait se passer d’elle, qu’il suffit d’attendre, pour que la France à genoux vienne lui crier merci, on avance une erreur. La Restauration peut ne reparaître jamais ou ne durer qu’un moment, si la légitimité cherche sa force là où elle n’est plus.

« Oui, madame, je le dis avec douleur, Henri V pourrait rester un prince étranger et banni ; jeune et nouvelle ruine d’un antique édifice déjà tombé, mais enfin une ruine. Nous autres, vieux serviteurs de la légitimité, nous aurons bientôt dépensé le petit fonds d’années qui nous reste, nous reposerons incessamment dans notre tombe, endormis avec nos vieilles idées, comme les anciens chevaliers avec leurs anciennes armures que la rouille et le temps ont rongées, armures qui ne se modèlent plus sur la taille et ne s’adaptent plus aux usages des vivants.

« Tout ce qui militait en 1789 pour le maintien de l’ancien régime, religion, lois, mœurs, usages, propriétés, classes, privilèges, corporations, n’existe plus. Une fermentation générale se manifeste ; l’Europe n’est guère plus en sûreté que nous ; nulle société n’est entièrement détruite, nulle entièrement fondée ; tout y est usé ou neuf, ou décrépit ou sans racine ; tout y a la faiblesse de la vieillesse ou de l’enfance. Les royaumes sortis des circonscriptions territoriales tracées par les derniers traités sont d’hier ; l’attachement à la patrie a perdu sa force, parce que la patrie est incertaine et fugitive pour des populations vendues à la criée, brocantées comme des meubles d’occasion, tantôt adjointes à des populations ennemies, tantôt livrées à des maîtres inconnus. Défoncé, sillonné, labouré, le sol est ainsi préparé à recevoir la semence démocratique, que les journées de Juillet ont mûrie.

« Les rois croient qu’en faisant sentinelle autour de leurs trônes ils arrêteront les mouvements de l’intelligence ; ils s’imaginent qu’en donnant le signalement des principes ils les feront saisir aux frontières ; ils se persuadent qu’en multipliant les douanes, les gendarmes, les espions de police, les commissions militaires, ils les empêcheront de circuler. Mais ces idées ne cheminent pas à pied, elles sont dans l’air, elles volent, on les respire. Les gouvernements absolus, qui établissent des télégraphes, des chemins de fer, des bateaux à vapeur, et qui veulent en même temps retenir les esprits au niveau des dogmes politiques du xive siècle, sont inconséquents ; à la fois progressifs et rétrogrades, ils se perdent dans la confusion résultante d’une théorie et d’une pratique contradictoires. On ne peut séparer le principe industriel du principe de la liberté ; force est de les étouffer tous les deux ou de les admettre l’un et l’autre. Partout où la langue française est entendue, les idées arrivent avec les passe-ports du siècle.

« Vous voyez, madame, combien le point de départ est essentiel à bien choisir. L’enfant de l’espérance sous votre garde, l’innocence réfugiée sous vos vertus et vos malheurs comme sous un dais royal, je ne connais pas de plus imposant spectacle ; s’il y a une chance de succès pour la légitimité, elle est là toute entière. La France future pourra s’incliner, sans descendre, devant la gloire de son passé, s’arrêter tout émue devant cette grande apparition de son histoire représentée par la fille de Louis XVI, conduisant par la main le dernier des Henris. Reine protectrice du jeune prince, vous exercerez sur la nation l’influence des immenses souvenirs qui se confondent dans votre personne auguste. Qui ne se sentira renaître une confiance inaccoutumée lorsque l’orpheline du Temple veillera à l’éducation de l’orphelin de saint Louis ?

« Il est à désirer, madame, que cette éducation, dirigée par des hommes dont les noms soient populaires en France, devienne publique dans un certain degré. Louis XIV, qui justifie d’ailleurs l’orgueil de sa devise, a fait un grand mal à sa race en isolant les fils de France dans les barrières d’une éducation orientale.

« Le jeune prince m’a paru doué d’une vive intelligence. Il devra achever ses études par des voyages chez les peuples de l’ancien et même du nouveau continent, pour connaître la politique et ne s’effrayer ni des institutions ni des doctrines. S’il peut servir comme soldat dans quelque guerre lointaine et étrangère, on ne doit pas craindre de l’exposer. Il a l’air résolu ; il semble avoir au cœur du sang de son père et de sa mère ; mais s’il pouvait jamais éprouver autre chose que le sentiment de la gloire dans le péril, qu’il abdique : sans le courage, en France, point de couronne.

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