Mémoires d’outre-tombe (page 102)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« En me voyant, madame, étendre dans un long avenir la pensée de l’éducation de Henri V, vous supposerez naturellement que je ne le crois pas destiné à remonter de sitôt sur le trône. Je vais essayer de déduire avec impartialité les raisons opposées d’espérance et de crainte.

« La restauration peut avoir lieu aujourd’hui, demain. Je ne sais quoi de si brusque, de si inconstant se fait remarquer dans le caractère français, qu’un changement est toujours probable ; il y a toujours cent contre un à parier, en France, qu’une chose quelconque ne durera pas : c’est à l’instant que le gouvernement paraît le mieux assis qu’il s’écroule. Nous avons vu la nation adorer et détester Bonaparte, l’abandonner, le reprendre, l’abandonner encore, l’oublier dans son exil, lui dresser des autels après sa mort, puis retomber de son enthousiasme. Cette nation volage, qui n’aima jamais la liberté que par boutades, mais qui est constamment affolée d’égalité ; cette nation multiforme fut fanatique sous Henri IV, factieuse sous Louis XIII, grave sous Louis XIV, révolutionnaire sous Louis XVI, sombre sous la République, guerrière sous Bonaparte, constitutionnelle sous la Restauration : elle prostitue aujourd’hui ses libertés à la monarchie dite républicaine, variant perpétuellement de nature selon l’esprit de ses guides. Sa mobilité s’est augmentée depuis qu’elle s’est affranchie des habitudes du foyer et du joug de la religion.

« Ainsi donc, un hasard peut amener la chute du gouvernement du 9 août ; mais un hasard peut se faire attendre : un avorton nous est né ; mais la France est une mère robuste ; elle peut, par le lait de son sein, corriger les vices d’une paternité dépravée.

« Quoique la royauté actuelle ne semble pas viable, je crains toujours qu’elle ne vive au delà du terme qu’on pourrait lui assigner. Depuis quarante ans, tous les gouvernements n’ont péri en France que par leur faute. Louis XVI a pu vingt fois sauver sa couronne et sa vie ; la République n’a succombé qu’à l’excès de ses fureurs ; Bonaparte pouvait établir sa dynastie, et il s’est jeté en bas du haut de sa gloire ; sans les ordonnances de Juillet, le trône légitime serait encore debout. Le chef du gouvernement actuel ne commettra aucune de ces fautes qui tuent ; son pouvoir ne sera jamais suicidé ; toute son habileté est exclusivement employée à sa conservation : il est trop intelligent pour mourir d’une sottise, et il n’a pas en lui de quoi se rendre coupable des méprises du génie, ou des faiblesses de l’honneur et de la vertu. Il a senti qu’il pourrait périr par la guerre, il ne fera pas la guerre ; que la France soit dégradée dans l’esprit des étrangers, peu lui importe : des publicistes prouveront que la honte est de l’industrie et l’ignominie du crédit.

« La quasi-légitimité veut tout ce que veut la légitimité, à la personne royale près : elle veut l’ordre ; elle peut l’obtenir par l’arbitraire mieux que la légitimité. Faire du despotisme avec des paroles de liberté et de prétendues institutions royalistes, c’est tout ce qu’elle veut ; chaque fait accompli enfante un droit récent qui combat un ancien droit, chaque heure commence une légitimité. Le temps a deux pouvoirs : d’une main il renverse, de l’autre il édifie. Enfin le temps agit sur les esprits par cela seul qu’il marche ; on se sépare violemment du pouvoir, on l’attaque, on le boude ; puis la lassitude survient ; le succès réconcilie à sa cause : bientôt il ne reste plus en dehors que quelques âmes élevées, dont la persévérance met mal à l’aise ceux qui ont failli.

« Madame, ce long exposé m’oblige à quelques explications devant Votre Altesse Royale.

« Si je n’avais fait entendre une voix libre au jour de la fortune, je ne me serais pas senti le courage de dire la vérité au temps du malheur. Je ne suis point allé à Prague de mon propre mouvement ; je n’aurais pas osé vous importuner de ma présence : les dangers du dévouement ne sont point auprès de votre auguste personne, ils sont en France : c’est là que je les ai cherchés. Depuis les journées de Juillet je n’ai cessé de combattre pour la cause légitime. Le premier, j’ai osé proclamer la royauté de Henri V. Un jury français, en m’acquittant, a laissé subsister ma proclamation. Je n’aspire qu’au repos, besoin de mes années ; cependant je n’ai pas hésité à le sacrifier lorsque des décrets ont étendu et renouvelé la proscription de la famille royale. Des offres m’ont été faites pour m’attacher au gouvernement de Louis-Philippe : je n’avais pas mérité cette bienveillance ; j’ai montré ce qu’elle avait d’incompatible avec ma nature, en réclamant ce qui pouvait me revenir des adversités de mon vieux roi. Hélas ! ces adversités, je ne les avais pas causées et j’avais essayé de les prévenir. Je ne remémore point ces circonstances pour me donner une importance et me créer un mérite que je n’ai pas ; je n’ai fait que mon devoir ; je m’explique seulement, afin d’excuser l’indépendance de mon langage. Madame pardonnera à la franchise d’un homme qui accepterait avec joie un échafaud pour lui rendre un trône.

« Quand j’ai paru devant Votre Majesté à Carlsbad, je puis dire que je n’avais pas le bonheur d’en être connu. À peine m’avait-elle fait l’honneur de m’adresser quelques mots dans ma vie. Elle a pu voir, dans les conversations de la solitude, que je n’étais pas l’homme qu’on lui avait peut-être dépeint ; que l’indépendance de mon esprit n’ôtait rien à la modération de mon caractère, et surtout ne brisait pas les chaînes de mon admiration et de mon respect pour l’illustre fille de mes rois.

« Je supplie encore Votre Majesté de considérer que l’ordre des vérités développées dans cette lettre, ou plutôt dans ce mémoire, est ce qui fait ma force, si j’en ai une ; c’est par là que je touche à des hommes de divers partis et que je les ramène à la cause royaliste. Si j’avais répudié les opinions du siècle, je n’aurais eu aucune prise sur mon temps. Je cherche à rallier auprès du trône antique ces idées modernes qui, d’adverses qu’elles sont, deviennent amies en passant à travers ma fidélité. Les opinions libérales qui affluent n’étant plus détournées au profit de la monarchie légitime reconstruite, l’Europe monarchique périrait. Le combat est à mort entre les deux principes monarchique et républicain, s’ils restent distincts et séparés : la consécration d’un édifice unique rebâti avec les matériaux divers de deux édifices vous appartiendrait à vous, madame, qui avez été admise à la plus haute comme à la plus mystérieuse des initiations, le malheur non mérité, à vous qui êtes marquée à l’autel du sang des victimes sans tache, à vous qui, dans le recueillement d’une sainte austérité, ouvririez avec une main pure et bénie les portes du nouveau temple.

« Vos lumières, madame, et votre raison supérieure éclaireront et rectifieront ce qu’il peut y avoir de douteux et d’erroné dans mes sentiments touchant l’état présent de la France.

« Mon émotion, en terminant cette lettre, passe ce que je puis dire.

« Le palais des souverains de Bohême est donc le Louvre de Charles X et de son pieux et royal fils ! Hradschin est donc le château de Pau du jeune Henri ! et vous, madame, quel Versailles habitez-vous ! à quoi comparer votre religion, vos grandeurs, vos souffrances, si ce n’est à celles des femmes de la maison de David, qui pleuraient au pied de la croix ? Puisse Votre Majesté voir la royauté de saint Louis sortir radieuse de la tombe ! Puisse-je m’écrier, en rappelant le siècle qui porte le nom de votre glorieux aïeul ; car, madame, rien ne vous va, rien ne vous est contemporain que le grand et le sacré :

. . . . . . . . . . Ô jour heureux pour moi !

De quelle ardeur j’irais reconnaître mon roi !

« Je suis, avec le plus profond respect, madame, de Votre Majesté

« Le très-humble et très-obéissant serviteur,

« Chateaubriand. »

Après avoir écrit cette lettre, je rentrai dans les habitudes de ma vie : je retrouvai mes vieux prêtres, le coin solitaire de mon jardin, qui me parut bien plus beau que le jardin du comte de Choteck, mon boulevard d’Enfer, mon cimetière de l’Ouest, mes Mémoires ramenteurs de mes jours passés, et surtout la petite société choisie de l’Abbaye-aux-Bois. La bienveillance d’une amitié sérieuse fait abonder les pensées ; quelques instants du commerce de l’âme suffisent au besoin de ma nature ; je répare ensuite cette dépense d’intelligence par vingt-deux heures de rien-faire et de sommeil.

Paris, rue d’Enfer, 25 août 1833.

Tandis que je commentais à respirer, je vis entrer un matin chez moi le voyageur qui avait remis un paquet de ma part à madame la duchesse de Berry, à Palerme ; il m’apportait cette réponse de la princesse :

« Naples, 10 août 1833.

« Je vous ai écrit un mot, monsieur le vicomte, pour vous accuser la réception de votre lettre, voulant une occasion sûre pour vous parler de ma reconnaissance de ce que vous avez vu et fait à Prague. Il me paraît que l’on vous a peu laissé voir, mais assez cependant pour juger que, malgré les moyens employés, le résultat, en ce qui regarde notre cher enfant, n’est pas tel qu’on pouvait le craindre. Je suis bien aise d’en avoir de vous l’assurance ; mais on mande de Paris que M. de Barrande est éloigné. Que cela va-t-il devenir ? Combien il me tarde d’être à mon poste !

« Quant aux demandes que je vous avais prié de faire (et qui n’ont pas été parfaitement accueillies), on a prouvé par là que l’on n’était pas mieux informé que moi : car je n’avais nul besoin de ce que je demandais, n’ayant en rien perdu mes droits.

« Je vais vous demander vos conseils pour répondre aux sollicitations qui me sont faites de toutes parts. Vous ferez de ce qui suit l’usage que, dans votre sagesse, vous jugerez convenable. La France royaliste, les personnes dévouées à Henri V, attendent de sa mère, libre enfin, une proclamation.

« J’ai laissé à Blaye quelques lignes qui doivent être connues aujourd’hui ; on espère plus de moi ; on veut savoir la triste histoire de ma détention pendant sept mois dans cette impénétrable bastille. Il faut qu’elle soit connue dans ses plus grands détails ; qu’on y voie la cause de tant de larmes et de chagrins qui ont brisé mon cœur. On y apprendra les tortures morales que j’ai dû souffrir. Justice doit y être rendue à qui il appartient ; mais aussi il y faudra dévoiler les atroces mesures prises contre une femme sans défense, puisqu’on lui a toujours refusé un conseil, par un gouvernement à la tête duquel est son parent, pour m’arracher un secret qui, dans tous les cas, ne pouvait concerner la politique, et dont la découverte ne devait pas changer ma situation si j’étais à craindre pour le gouvernement français, qui avait le pouvoir de me garder, mais non le droit, sans un jugement que j’ai plus d’une fois réclamé.

« Mais mon parent, mari de ma tante, chef d’une famille à laquelle, en dépit d’une opinion si généralement et si justement répandue contre elle, j’avais bien voulu faire espérer la main de ma fille, Louis-Philippe enfin, me croyant enceinte et non mariée (ce qui eût décidé toute autre famille à m’ouvrir les portes de ma prison), m’a fait infliger toutes les tortures morales pour me forcer à des démarches par lesquelles il a cru pouvoir établir le déshonneur de sa nièce. Du reste, s’il faut m’expliquer d’une manière positive sur mes déclarations et ce qui les a motivées, sans entrer dans aucuns détails sur mon intérieur, dont je ne dois compte à personne, je dirai avec toute vérité qu’elles m’ont été arrachées par les vexations, les tortures morales et l’espoir de recouvrer ma liberté.

« Le porteur vous donnera des détails et vous parlera de l’incertitude forcée sur le moment de mon voyage et sa direction, ce qui s’est opposé au désir que j’avais de profiter de votre offre obligeante en vous engageant à me joindre avant d’arriver à Prague, ayant bien besoin de vos conseils. Aujourd’hui il serait trop tard, voulant arriver près de mes enfants le plus tôt possible. Mais, comme rien n’est sûr dans ce monde, et que je suis accoutumée aux contrariétés, si, contre ma volonté, mon arrivée à Prague était retardée, je compte bien sur vous à l’endroit où je serais obligée de m’arrêter, d’où je vous écrirai ; si, au contraire, j’arrive près de mon fils aussitôt que je le désire, vous savez mieux que moi si vous y devez venir. Je ne puis que vous assurer du plaisir que j’aurais à vous voir en tout temps et en tous lieux.

« Marie-Caroline. »

« Naples, 18 août 1833. »

« Notre ami n’ayant pu encore partir je reçois des rapports sur ce qui se passe à Prague qui ne sont pas de nature à diminuer mon désir de m’y rendre, mais aussi me rendent plus urgent le besoin de vos conseils. Si donc vous pouvez vous rendre à Venise sans tarder, vous m’y trouverez, ou des lettres poste restante, qui vous diront où vous pouvez me rejoindre. Je ferai encore une partie du voyage avec des personnes pour lesquelles j’ai bien de l’amitié et de la reconnaissance, M. et madame de Bauffremont. Nous parlons souvent de vous ; leur dévouement à moi et à notre Henri leur fait bien souhaiter de vous voir arriver. M. de Mesnard partage bien ce désir. »

Madame de Berry rappelle dans sa lettre un petit manifeste publié à sa sortie de Blaye et qui ne valait pas grand’chose, parce qu’il ne disait ni oui ni non. La lettre d’ailleurs est curieuse comme document historique, en révélant les sentiments de la princesse à l’égard de ses parents geôliers, et en indiquant les souffrances endurées par elle. Les réflexions de Marie-Caroline sont justes ; elle les exprime avec animation et fierté. On aime encore à voir cette mère courageuse et dévouée, enchaînée ou libre, constamment préoccupée des intérêts de son fils. Là, du moins dans ce cœur, est de la jeunesse et de la vie. Il m’en coûtait de recommencer un long voyage ; mais j’étais trop touché de la confiance de cette pauvre princesse pour me refuser à ses vœux et la laisser sur les grands chemins. M. Jauge accourut au secours de ma misère, comme la première fois.

Je me remis en campagne avec une douzaine de volumes éparpillés autour de moi, Or, pendant que je pérégrinais derechef dans la calèche du prince de Bénévent, il mangeait à Londres au râtelier de son cinquième maître, en expectative de l’accident qui l’enverra peut-être dormir à Westminster, parmi les saints, les rois et les sages ; sépulture justement acquise à sa religion, sa fidélité et ses vertus.

LIVRE VI

Journal de Paris à Venise. — Jura. — Alpes. — Milan. — Vérone. — Appel des morts. — La Brenta. — Incidences. — Venise. — Architecture vénitienne. — Antonio. — L’abbé Betio et M. Gamba. — Salles du Palais des Doges. — Prisons. — Prison de Silvio Pellico. — Les frari. — Académie des Beaux-Arts. — L’Assomption du Titien. — Métopes du Parthénon. — Dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. — Église de Saints-Jean-et-Paul. — L’arsenal. — Henri IV. — Frégate partant pour l’Amérique. — Cimetière de Saint-Christophe. — Saint-Michel de Murano. — Murano. — La femme et l’enfant. — Gondoliers. — Les Bretons et les Vénitiens. — Déjeuner sur le quai des Esclavons. — Mesdames à Trieste. — Rousseau et Byron. — Beaux génies inspirés par Venise. — Anciennes et nouvelles courtisanes. — Rousseau et Byron nés malheureux.

Du 7 au 10 septembre 1833, sur la route.

Je partis de Paris le 3 septembre 1833, prenant la route du Simplon par Pontarlier.

Salins brûlé était rebâti ; je l’aimais mieux dans sa laideur et dans sa caducité espagnoles. L’abbé d’Olivet naquit au bord de la Furieuse ; ce premier maître de Voltaire, qui reçut son élève à l’Académie, n’avait rien de son ruisseau paternel.

La grande tempête qui a causé tant de naufrages dans la Manche m’assaillit sur le Jura. J’arrivai de nuit aux wastes du relais de Lévier. Le caravansérail bâti en planches, fort éclairé, rempli de voyageurs réfugiés, ne ressemblait pas mal à la tenue d’un sabbat. Je ne voulus pas m’arrêter ; on amena les chevaux. Quand il fallut fermer les lanternes de la calèche, la difficulté fut grande ; l’hôtesse, jeune sorcière extrêmement jolie, prêta son secours en riant. Elle avait soin de coller son lumignon, abrité dans un tube de verre, auprès de son visage, afin d’être vue.

À Pontarlier, mon ancien hôte, très légitimiste de son vivant, était mort. Je soupai à l’auberge du National : bon augure pour le journal de ce nom. Armand Carrel est le chef de ces hommes qui n’ont pas menti aux journées de Juillet.

Le château de Joux défend les approches de Pontarlier ; il a vu succéder dans ses donjons deux hommes dont la révolution gardera la mémoire : Mirabeau et Toussaint-Louverture, le Napoléon noir, imité et tué par le Napoléon blanc. « Toussaint, dit madame de Staël, fut amené dans une prison de France, où il périt de la manière la plus misérable. Peut-être Bonaparte ne se souvient-il pas seulement de ce forfait, parce qu’il lui a été moins reproché que les autres. »

L’ouragan croissait : j’essuyai sa plus grande violence entre Pontarlier et Orbe. Il agrandissait les montagnes, faisait tinter les cloches dans les hameaux, étouffait le bruit des torrents dans celui de la foudre, et se précipitait en hurlant sur ma calèche, comme un grain noir sur la voile d’un vaisseau. Quand de bas éclairs lézardaient les bruyères, on apercevait des troupeaux de moutons immobiles, la tête cachée entre leurs pattes de devant, présentant leurs queues comprimées et leurs croupes velues aux giboulées de pluie et de grêle fouettées par le vent. La voix de l’homme, qui annonçait le temps écoulé du haut d’un beffroi montagnard, semblait le cri de la dernière heure.

À Lausanne tout était redevenu riant : j’avais déjà bien des fois visité cette ville ; je n’y connais plus personne.

À Bex, tandis qu’on attelait à ma voiture les chevaux qui avaient peut-être traîné le cercueil de madame de Custine, j’étais appuyé contre le mur de la maison où était morte mon hôtesse de Fervacques. Elle avait été célèbre au tribunal révolutionnaire par sa longue chevelure. J’ai vu à Rome de beaux cheveux blonds retirés d’une tombe.

Dans la vallée du Rhône, je rencontrai une garçonnette presque nue, qui dansait avec sa chèvre ; elle demandait la charité à un riche jeune homme bien vêtu qui passait en poste, courrier galonné en avant, deux laquais assis derrière le brillant carrosse. Et vous vous figurez qu’une telle distribution de la propriété peut exister ? Vous pensez qu’elle ne justifie pas les soulèvements populaires ?

Sion me remémore une époque de ma vie : de secrétaire d’ambassade que j’étais à Rome, le premier consul m’avait nommé ministre plénipotentiaire au Valais.

À Brigg, je laissai les jésuites s’efforçant de relever ce qui ne peut l’être ; inutilement établis aux pieds du temps, ils sont écrasés sous sa masse, comme leur monastère sous le poids des montagnes.

J’étais à mon dixième passage des Alpes ; je leur avais dit tout ce que j’avais à leur dire dans les différentes années et les diverses circonstances de ma vie. Toujours regretter ce qu’il a perdu, toujours s’égarer dans les souvenirs, toujours marcher vers la tombe en pleurant et s’isolant : c’est l’homme.

Les images empruntées de la nature montagneuse ont surtout des rapports sensibles avec nos fortunes ; celui-ci passe en silence comme l’épanchement d’une source ; celui-ci attache un bruit à son cours comme un torrent ; celui-là jette son existence comme une cataracte qui épouvante et disparaît.

Le Simplon a déjà l’air abandonné, de même que la vie de Napoléon : de même que cette vie, il n’a plus que sa gloire : c’est un trop grand ouvrage pour appartenir aux petits États auxquels il est dévolu. Le génie n’a point de famille ; son héritage tombe par droit d’aubaine à la plèbe, qui le grignote, et plante un chou où croissait un cèdre.

La dernière fois que je traversai le Simplon, j’allais en ambassade à Rome ; je suis tombé ; les pâtres que j’avais laissés au haut de la montagne y sont encore : neiges, nuages, roches ruiniques, forêts de pins, fracas des eaux, environnent incessamment la hutte menacée de l’avalanche. La personne la plus vivante de ces chalets est la chèvre. Pourquoi mourir ? je le sais. Pourquoi naître ? je l’ignore. Toutefois, reconnaissez que les premières souffrances, les souffrances morales, les tourments de l’esprit sont de moins chez les habitants de la région des chamois et des aigles. Lorsque je me rendais au congrès de Vérone, en 1822, la station du pic du Simplon était tenue par une Française ; au milieu d’une nuit froide et d’une bourrasque qui m’empêchait de la voir, elle me parla de la Scala de Milan ; elle attendait des rubans de Paris : sa voix, la seule chose que je connaisse de cette femme, était fort douce à travers les ténèbres et les vents.

La descente sur Domo d’Ossola m’a paru de plus en plus merveilleuse ; un certain jeu de lumière et d’ombre en accroissait la magie. On était caressé d’un petit souffle que notre ancienne langue appelait l’aure ; sorte d’avant-brise du matin, baignée et parfumée dans la rosée. J’ai retrouvé le lac Majeur, où je fus si triste en 1828, et que j’aperçus de la vallée de Bellinzona, en 1832. À Sesto-Calende, l’Italie s’est annoncée : un Paganini aveugle chante et joue du violon au bord du lac en passant le Tessin.

Je revis, en entrant à Milan, la magnifique allée de tulipiers dont personne ne parle ; les voyageurs les prennent apparemment pour des platanes. Je réclame contre ce silence en mémoire de mes sauvages : c’est bien le moins que l’Amérique donne des ombrages à l’Italie. On pourrait aussi planter à Gènes des magnolias mêlés à des palmiers et des orangers. Mais qui songe à cela ? qui pense à embellir la terre ? on laisse ce soin à Dieu. Les gouvernements sont occupés de leur chute, et l’on préfère un arbre de carton sur un théâtre de fantoccini au magnolia dont les roses parfumeraient le berceau de Christophe Colomb.

À Milan, la vexation pour les passe-ports est aussi stupide que brutale. Je ne traversai pas Vérone sans émotion ; c’était là qu’avait réellement commencé ma carrière politique active. Ce que le monde aurait pu devenir, si cette carrière n’eût été interrompue par une misérable jalousie, se présentait à mon esprit.

Vérone, si animée en 1822 par la présence des souverains de l’Europe, était retournée en 1833 au silence ; le congrès était aussi passé dans ses rues solitaires que la cour des Scaligeri et le sénat des Romains, Les arènes, dont les gradins s’étaient offerts à mes regards chargés de cent mille spectateurs, béaient désertes ; les édifices, que j’avais admirés sous l’illumination brodée à leur architecture, s’enveloppaient, gris et nus, dans une atmosphère de pluie.

Combien s’agitaient d’ambitions parmi les acteurs de Vérone ! que de destinées de peuples examinées, discutées et pesées ! Faisons l’appel de ces poursuivants de songes ; ouvrons le livre du jour de colère : Liber scriptus proferetur ; monarques ! princes ! ministres ! voici votre ambassadeur, voici votre collègue revenu à son poste : où êtes-vous ? répondez.

L’empereur de Russie Alexandre ? — Mort.

L’empereur d’Autriche François I ? — Mort.

Le roi de France Louis XVIII ? — Mort.

Le roi de France Charles X ? — Mort.

Le roi d’Angleterre George IV ? — Mort.

Le roi de Naples Ferdinand Ier ? — Mort.

Le duc de Toscane ? — Mort.

Le pape Pie VII ? — Mort.

Le roi de Sardaigne Charles-Félix ? — Mort.

Le duc de Montmorency, ministre des affaires étrangères de France ? — Mort.

M. Canning, ministre des affaires étrangères d’Angleterre ? — Mort.

M. de Bernstorff, ministre des affaires étrangères en Prusse ? — Mort.

M. de Gentz, de la chancellerie d’Autriche ? — Mort.

Le cardinal Consalvi, secrétaire d’État de Sa Sainteté ? — Mort.

M. de Serre, mon collègue au congrès ? — Mort.

M. d’Aspremont, mon secrétaire d’ambassade ? — Mort.

Le comte de Neipperg, mari de la veuve de Napoléon ? — Mort.

La comtesse Tolstoï ? — Morte.

Son grand et jeune fils ? — Mort,

Mon hôte du palais Lorenzi ? — Mort.

Si tant d’hommes couchés avec moi sur le registre du congrès se sont fait inscrire à l’obituaire ; si des peuples et des dynasties royales ont péri ; si la Pologne a succombé ; si l’Espagne est de nouveau anéantie ; si je suis allé à Prague m’enquérir des restes fugitifs de la grande race dont j’étais le représentant à Vérone, qu’est-ce donc que les choses de terre ? Personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich ; mais, ô puissance du génie ! aucun voyageur n’entendra jamais chanter l’alouette dans les champs de Vérone sans se rappeler Shakespeare. Chacun de nous, en fouillant à diverses profondeurs dans sa mémoire, retrouve une autre couche de morts, d’autres sentiments éteints, d’autres chimères qu’inutilement il allaita, comme celles d’Herculanum, à la mamelle de l’Espérance. En sortant de Vérone, je fus obligé de changer de mesure pour supputer le temps passé ; je rétrogradais de vingt-sept années, car je n’avais pas fait la route de Vérone à Venise depuis 1806. À Brescia, à Vicence, à Padoue, je traversai les murailles de Palladio, de Scamozzi, de Franceschini, de Nicolas de Pise, de frère Jean.

Les bords de la Brenta trompèrent mon attente ; ils étaient demeurés plus riants dans mon imagination : les digues élevées le long du canal enterrent trop les marais. Plusieurs villa ont été démolies ; mais il en reste encore quelques-unes très élégantes. Là demeure peut-être le signor Pococurante que les grandes dames à sonnets dégoûtaient, que les deux jolies filles commençaient fort à lasser, que la musique fatiguait au bout d’un quart d’heure, qui trouvait Homère d’un mortel ennui, qui détestait le pieux Énée, le petit Ascagne, l’imbécile roi Latinus, la bourgeoise Amate et l’insipide Lavinie ; qui s’embarrassait peu d’un mauvais dîner d’Horace sur la route de Brindes ; qui déclarait ne vouloir jamais lire Cicéron et encore moins Milton, ce barbare, gâteur de l’enfer et du diable du Tasse. « Hélas ! disait tout bas Candide à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un souverain mépris pour nos poètes allemands ! »

Malgré mon demi-désappointement et beaucoup de dieux dans les petits jardins, j’étais charmé des arbres de soie, des orangers, des figuiers et de la douceur de l’air, moi qui, si peu de temps auparavant, cheminais dans les sapinières de la Germanie et sur les monts des Tchèques où le soleil a mauvais visage.

J arrivai le 10 de septembre au lever du jour à Fusina, que Philippe de Comines et Montaigne appellent Chaffousine. À dix heures et demie, j’étais débarqué à Venise. Mon premier soin fut d’envoyer au bureau de la poste : il ne s’y trouva rien ni à mon adresse directe ni à l’adresse indirecte de Paolo : de madame la duchesse de Berry, aucune nouvelle. J’écrivis au comte Griffi, ministre de Naples à Florence, pour le prier de me faire connaître la marche de Son Altesse Royale.

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