Mémoires d’outre-tombe (page 103)
M’étant mis en règle, je me résolus d’attendre patiemment la princesse : Satan m’envoya une tentation. Je désirai, par ses suggestions diaboliques, demeurer seul une quinzaine de jours à l’hôtel de l’Europe, au détriment de la monarchie légitime. Je souhaitai de mauvais chemins à l’auguste voyageuse, sans songer que ma restauration du roi Henri V pourrait être retardée d’un demi-mois : j’en demande, comme Danton, pardon à Dieu et aux hommes.
Venise, hôtel de l’Europe, 10 septembre 1833.
venise
Salve, Italum Regina . .
. . . . . . . . . . . . . .
Nec tu semper eris. (Sannazar.)
O d’Italia dolente
Eterno lume…
Venezia ! (Chiabrera.)
On peut, à Venise, se croire sur le tillac d’une superbe galère à l’ancre, sur le Bucenture, où l’on vous donne une fête, et du bord duquel vous apercevez à l’entour des choses admirables. Mon auberge, l’hôtel de l’Europe, est placée à l’entrée du grand canal, en face de la Douane de mer, de la Giudecca et de Saint-Georges-Majeur. Lorsqu’on remonte le grand canal entre les deux files de ses palais, si marqués de leurs siècles, si variés d’architecture, lorsqu’on se transporte sur la grande et la petite place, que l’on contemple la basilique et ses dômes, le palais des doges, les procurazie nuove, la Zucca, la tour de l’Horloge, le beffroi de Saint-Marc, la colonne du Lion, tout cela mêlé aux voiles et aux mâts des vaisseaux, au mouvement de la foule et des gondoles, à l’azur du ciel et de la mer, les caprices d’un rêve ou les jeux d’une imagination orientale n’ont rien de plus fantastique. Quelquefois Cicéri peint et rassemble sur une toile, pour les prestiges du théâtre, des monuments de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, de tous les climats : c’est encore Venise.
Ces édifices surdorés, embellis avec profusion par Giorgione, Titien, Paul Véronèse, Tintoret, Jean Bellini, Paris Bordone, les deux Palma, sont remplis de bronzes, de marbres, de granits, de porphyres, d’antiques précieuses, de manuscrits rares ; leur magie intérieure égale leur magie extérieure ; et quand, à la clarté suave qui les éclaire, on découvre les noms illustres et les nobles souvenirs attachés à leurs voûtes, on s’écrie avec Philippe de Comines : « C’est la plus triomphante cité que j’aie jamais vue ! »
Et pourtant ce n’est plus la Venise du ministre de Louis XI, la Venise épouse de l’Adriatique et dominatrice des mers ; la Venise qui donnait des empereurs à Constantinople, des rois à Chypre, des princes à la Dalmatie, au Péloponèse, à la Crète ; la Venise qui humiliait les Césars de la Germanie, et recevait à ses foyers inviolables les papes suppliants ; la Venise de qui les monarques tenaient à honneur d’être citoyens, à qui Pétrarque, Pléthon, Bessarion léguaient les débris des lettres grecques et latines sauvées du naufrage de la barbarie ; la Venise qui, république au milieu de l’Europe féodale, servait de bouclier à la chrétienté ; la Venise, planteuse de lions, qui mettait sous ses pieds les remparts de Ptolémaïde, d’Ascalon, de Tyr, et abattait le croissant à Lépante ; la Venise dont les doges étaient des savants et les marchands des chevaliers ; la Venise qui terrassait l’Orient ou lui achetait ses parfums, qui rapportait de la Grèce des turbans conquis ou des chefs-d’œuvre retrouvés ; la Venise qui sortait victorieuse de la ligue ingrate de Cambrai, la Venise qui triomphait par ses fêtes, ses courtisanes et ses arts, comme par ses armes et ses grands hommes ; la Venise à la fois Corinthe, Athènes et Carthage, ornant sa tête de couronnes rostrales et de diadèmes de fleurs.
Ce n’est plus même la cité que je traversai lorsque j’allais visiter les rivages témoins de sa gloire ; mais, grâce à ses brises voluptueuses et à ses flots amènes, elle garde un charme ; c’est surtout aux pays en décadence qu’un beau climat est nécessaire. Il y a assez de civilisation à Venise pour que l’existence y trouve ses délicatesses. La séduction du ciel empêche d’avoir besoin de plus de dignité humaine ; une vertu attractive s’exhale de ces vestiges de grandeur, de ces traces des arts dont on est environné. Les débris d’une ancienne société qui produisit de telles choses, en vous donnant du dégoût pour une société nouvelle, ne vous laissent aucun désir d’avenir. Vous aimez à vous sentir mourir avec tout ce qui meurt autour de vous ; vous n’avez d’autre soin que de parer les restes de votre vie à mesure qu’elle se dépouille. La nature, prompte à ramener de jeunes générations sur des ruines comme à les tapisser de fleurs, conserve aux races les plus affaiblies l’usage des passions et l’enchantement des plaisirs.
Venise ne connut point l’idolâtrie ; elle grandit chrétienne dans l’île où elle fut nourrie, loin de la brutalité d’Attila. Les descendantes des Scipions, les Paule et les Eustochie, échappèrent dans la grotte de Bethléem à la violence d’Alaric. À part de toutes les autres cités, fille aînée de la civilisation antique sans avoir été déshonorée par la conquête, Venise ne renferme ni décombres romains, ni monuments des Barbares. On n’y voit point non plus ce que l’on voit dans le nord et l’occident de l’Europe, au milieu des progrès de l’industrie ; je veux parler de ces constructions neuves, de ces rues entières élevées à la hâte, et dont les maisons demeurent ou non achevées, ou vides. Que pourrait-on bâtir ici ? de misérables bouges qui montreraient la pauvreté de conception des fils auprès de la magnificence du génie des pères ; des cahutes blanchies qui n’iraient pas au talon des gigantesques demeures des Foscari et des Pesaro. Quand on avise la truelle de mortier et la poignée de plâtre qu’une réparation urgente a forcé d’appliquer contre un chapiteau de marbre, on est choqué. Mieux valent les planches vermoulues barrant les fenêtres grecques ou moresques, les guenilles mises à sécher sur d’élégants balcons, que l’empreinte de la chétive main de notre siècle.
Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque, Byron, passèrent ! Que ne puis-je achever décrire mes Mémoires à la lueur du soleil qui tombe sur ces pages ! L’astre brûle encore dans ce moment mes savanes floridiennes et se couche ici à l’extrémité du grand canal. Je ne le vois plus ; mais, à travers une clairière de cette solitude de palais, ses rayons frappent le globe de la Douane, les antennes des barques, les vergues des navires, et le portail du couvent de Saint-Georges-Majeur. La tour du monastère, changée en colonne de rose, se réfléchit dans les vagues ; la façade blanche de l’église est si fortement éclairée, que je distingue les plus petits détails du ciseau. Les enclôtures des magasins de la Giudecca sont peintes d’une lumière titienne ; les gondoles du canal et du port nagent dans la même lumière. Venise est là, assise sur le rivage de la mer, comme une belle femme qui va s’éteindre avec le jour : le vent du soir soulève ses cheveux embaumés ; elle meurt saluée par toutes les grâces et tous les sourires de la nature.
Venise, septembre 1833.
À Venise, en 1806, il y avait un jeune signor Armani, traducteur italien ou ami du traducteur du Génie du Christianisme. Sa sœur, comme il disait, était nonne, monaca. Il y avait aussi un juif allant à la comédie du grand Sanhédrin de Napoléon et qui reluquait ma bourse ; plus M. Lagarde, chef des espions français, lequel me donna à dîner : mon traducteur, sa sœur, le juif du Sanhédrin, ou sont morts ou n’habitent plus Venise. À cette époque je demeurais à l’hôtel du Lion-Blanc, près du Rialto ; cet hôtel a changé de lieu. Presque en face de mon ancienne auberge est le palais Foscari qui tombe. Arrière toutes ces vieilleries de ma vie ! j’en deviendrais fou à force de ruines : parlons du présent.
J’ai essayé de peindre l’effet général de l’architecture de Venise ; afin de me rendre compte des détails, j’ai remonté, descendu et remonté le grand canal, vu et revu la place Saint-Marc.
Il faudrait des volumes pour épuiser ce sujet. Le fabbriche più cospicue di Venezia du comte Cicognara fournissent le trait des monuments ; mais les expositions ne sont pas nettes. Je me contenterai de noter deux ou trois des agencements les plus répétés.
Du chapiteau d’une colonne corinthienne se décrit un demi-cercle dont la pointe descend sur le chapiteau d’une autre colonne corinthienne : juste au milieu de ces styles s’en élève une troisième, même dimension et même ordre ; du chapiteau de cette colonne centrale partent à droite et à gauche deux épicycles dont les extrémités se vont aussi reposer sur les chapiteaux d’autres colonnes. Il résulte de ce dessin que les arcs, en se coupant, donnent naissance à des ogives au point de leur intersection, de sorte qu’il se forme un mélange charmant de deux architectures, du plein cintre romain et de l’ogive arabe gothique ou moyen âge d’origine ; mais il est certain qu’elle existe dans les monuments dits cyclopéens : je l’ai vue très pure dans les tombeaux d’Argos.
Le palais du doge offre des entrelacs reproduits dans quelques autres palais, particulièrement au palais Foscari : les colonnes soutiennent des cintres ogives ; ces cintres laissent entre eux des vides : entre ces vides l’architecte a placé deux rosaces. La rosace déprime l’extrémité des deux ellipses. Ces rosaces, qui se touchent par un point de leur circonférence dans la façade du bâtiment, deviennent des espèces de roues alignées sur lesquelles s’exalte le reste de l’édifice.
Dans toute construction, la base est ordinairement forte ; le monument diminue d’épaisseur à mesure qu’il envahit le ciel. Le palais ducal est tout juste le contraire de cette architecture naturelle : la base, percée de légers portiques que surmonte une galerie en arabesques endentées de quatre feuilles de trèfle à jour, soutient une masse carrée presque nue : on dirait d’une forteresse bâtie sur des colonnes, ou plutôt d’un édifice renversé planté sur son léger couronnement et dont l’épaisse racine serait en l’air.
Les masques et les têtes architecturales sont remarquables dans les monuments de Venise. Au palais Pesaro, l’entablement du premier étage, l’ordre dorique, est décoré de têtes de géants ; l’ordre ionique du second étage est enlié de têtes de chevaliers qui sortent horizontalement du mur, le visage tourné vers l’eau : les unes s’enveloppent d’une mentonnière, les autres ont la visière à demi baissée ; toutes ont des casques dont les panaches se recourbent en ornements sous la corniche. Enfin, au troisième étage, à l’ordre corinthien, se montrent des têtes de statues féminines aux cheveux différemment noués.
À Saint-Marc, bosselé de dômes, incrusté de mosaïques, chargé d’incohérentes dépouilles de l’Orient, je me trouvais à la fois à Saint-Vital de Ravenne, à Sainte-Sophie de Constantinople, à Saint-Sauveur de Jérusalem, et dans ces moindres églises de la Morée, de Chio et de Malte : Saint-Marc, monument d’architecture byzantine, composite de victoire et de conquête élevé à la croix, comme Venise entière est un trophée. L’effet le plus remarquable de son architecture est son obscurité sous un ciel brillant ; mais aujourd’hui, 10 septembre, la lumière du dehors, émoussée, s’harmoniait avec la basilique sombre. On achevait les quarante heures ordonnées pour obtenir du beau temps. La ferveur des fidèles, priant contre la pluie, était grande : un ciel gris et aqueux semble la peste aux Vénitiens.
Nos vœux ont été exaucés : la soirée est devenue charmante : la nuit je me suis promené sur le quai. La mer s’étendait unie ; les étoiles se mêlaient aux feux épars des barques et des vaisseaux ancrés çà et là. Les cafés étaient remplis ; mais on ne voyait ni Polichinelles, ni Grecs, ni Barbaresques : tout finit. Une madone, fort éclairée au passage d’un pont, attirait la foule : de jeunes filles à genoux disaient dévotement leurs patenôtres ; de la main droite elles faisaient le signe de la croix, de la main gauche elles arrêtaient les passants. Rentré à mon auberge, je me suis couché et endormi au chant des gondoliers stationnés sous mes fenêtres.
J’ai pour guide Antonio, le plus vieux et le plus instruit des ciceroni du pays : il sait par cœur les palais, les statues et les tableaux.
Le 11 septembre, visite à l’abbé Betio et à M. Gamba, conservateurs de la bibliothèque : ils m’ont reçu avec une extrême politesse, bien que je n’eusse aucune lettre de recommandation.
En parcourant les chambres du palais ducal, on marche de merveilles en merveilles. Là se déroule l’histoire entière de Venise peinte par les plus grands maîtres : leurs tableaux ont été mille fois décrits.
Parmi les antiques, j’ai, comme tout le monde, remarqué le groupe du Cygne et de Léda, et le Ganymède dit de Praxitèle. Le cygne est prodigieux d’étreinte et de volupté ; Léda est trop complaisante. L’aigle du Ganymède n’est point un aigle réel ; il a l’air de la meilleure bête du monde. Ganymède, charmé d’être enlevé, est ravissant : il parle à l’aigle qui lui parle.
Ces antiques sont posées aux deux extrémités des magnifiques salles de la bibliothèque. J’ai contemplé avec le saint respect du poète un manuscrit de Dante, et regardé avec l’avidité du voyageur la mappemonde de Fra-Mauro (1460). L’Afrique cependant ne m’y semble pas aussi correctement tracée qu’on le dit. Il faudrait surtout explorer à Venise les archives : on y trouverait des documents précieux.
Des salons peints et dorés, je suis passé aux prisons et aux cachots ; le même palais offre le microcosme de la société, joie et douleur. Les prisons sont sous les plombs, les cachots au niveau de l’eau du canal, et à double étage. On fait mille histoires d’étranglements et de décapitations secrètes ; en compensation, on raconte qu’un prisonnier sortit gros, gras et vermeil de ces oubliettes, après dix-huit ans de captivité : il avait vécu comme un crapaud dans l’intérieur d’une pierre. Honneur à la race humaine ! quelle belle chose c’est !
Force sentences philanthropiques barbouillent les voûtes et les murs des souterrains, depuis que notre révolution, si ennemie du sang, dans cet affreux séjour, d’un coup de hache a fait entrer le jour. En France, on encombrait les geôles des victimes dont on se débarrassait par l’égorgement ; mais on a délivré dans les prisons de Venise les ombres de ceux qui peut-être n’y avaient jamais été ; les doux bourreaux qui coupaient le cou des enfants et des vieillards, les bénins spectateurs qui assistaient au guillotiner des femmes s’attendrissaient sur les progrès de l’humanité, si bien prouvés par l’ouverture des cachots vénitiens. Pour moi, j’ai le cœur sec ; je n’approche point de ces héros de sensibilité. De vieilles larves sans têtes ne se sont point présentées à mes yeux sous le palais des doges ; il m’a seulement semblé voir dans les cachots de l’aristocratie ce que les chrétiens virent quand on brisa les idoles, des nichées de souris s’échappant de la tête des dieux. C’est ce qui arrive à tout pouvoir éventré et exposé à la lumière ; il en sort la vermine que l’on avait adorée.
Le pont des Soupirs joint le palais ducal aux prisons de la ville ; il est divisé en deux parties dans la longueur : par un des côtés entraient les prisonniers ordinaires ; par les autres les prisonniers d’État se rendaient au tribunal des Inquisiteurs ou des Dix. Ce pont est élégant à l’extérieur, et la façade de la prison est admirée ; on ne se peut passer de beauté à Venise, même pour la tyrannie et le malheur ! Des pigeons font leur nid dans les fenêtres de la geôle ; de petites colombes, couvertes de duvet, agitent leurs ailes et gémissent aux grilles, en attendant leur mère. On encloîtrait autrefois d’innocentes créatures presque au sortir du berceau ; leurs parents ne les apercevaient plus qu’à travers les barreaux du parloir ou les guichets de la porte.
Venise, septembre 1833.
Vous pensez bien qu’à Venise je m’occupais nécessairement de Silvio Pellico. M. Gamba m’avait appris que l’abbé Betio était le maître du palais, et qu’en m’adressant à lui je pourrais faire mes recherches. L’excellent bibliothécaire, auquel j’eus recours un matin, prit un gros trousseau de clefs, et me conduisit, en passant plusieurs corridors et montant divers escaliers, aux mansardes de l’auteur de Mie Prigioni.
M, Silvio Pellico ne s’est trompé que sur un point ; il a parlé de sa geôle comme de ces fameuses prisons-cachots en l’air, désignées par leur toiture sotto i piombi. Ces prisons sont, ou plutôt étaient au nombre de cinq dans la partie du palais ducal qui avoisine le pont della Pallia et le canal du Pont des Soupirs. Pellico n’habitait pas là ; il était incarcéré à l’autre extrémité du palais, vers le Pont des Chanoines, dans un bâtiment adhérent au palais ; bâtiment transformé en prison en 1820 pour les détenus politiques. Du reste, il était aussi sous les plombs, car une lame de ce métal formait la toiture de son ermitage.
La description que le prisonnier fait de sa première et de sa seconde chambre est de la dernière exactitude. Par la fenêtre de la première chambre, on domine les combles de Saint-Marc ; on voit le puits dans la cour intérieure du palais, un bout de la grande place, les différents clochers de la ville, et, au delà des lagunes, à l’horizon, des montagnes dans la direction de Padoue ; on reconnaît la seconde chambre à sa grande fenêtre et à son autre petite fenêtre élevée ; c’est par la grande que Pellico apercevait ses compagnons d’infortune dans un corps de logis en face, et à gauche, au-dessus, les aimables enfants qui lui parlaient de la croisée de leur mère.
Aujourd’hui toutes ces chambres sont abandonnées, car les hommes ne restent nulle part, pas même dans les prisons ; les grilles des fenêtres ont été enlevées, les murs et les plafonds blanchis. Le doux et savant abbé Betio, logé dans cette partie déserte du palais, en est le gardien paisible et solitaire.
Les chambres qu’immortalise la captivité de Pellico ne manquent point d’élévation ; elles ont de l’air, une vue superbe ; elles sont prison de poète ; il n’y aurait pas grand’chose à dire, la tyrannie et l’absurde admis ; mais la sentence à mort pour opinion spéculative ! mais les cachots moraves ! mais dix années de la vie, de la jeunesse et du talent ! mais les cousins, vilaines bêtes qui me mangent moi-même à l’hôtel de l’Europe, tout endurci que je suis par le temps et les maringouins des Florides ! J’ai du reste été souvent plus mal logé que Pellico ne l’était dans son belvédère du palais ducal, notamment à la préfecture des doges de la police française : j’étais obligé de monter sur une table pour jouir de la lumière.
L’auteur de Françoise de Rimini pensait à Zanze dans sa geôle ; moi je chantais dans la mienne une jeune fille que je venais de voir mourir. Je tenais beaucoup à savoir ce qu’était devenue la petite gardienne de Pellico. J’ai mis des personnes à la recherche : si j’apprends quelque chose, je vous le dirai.
Venise, septembre 1833.
Une gondole m’a débarqué aux Frari où, nous autres Français, accoutumés que nous sommes aux extérieurs grecs ou gothiques de nos églises, nous sommes peu frappés de ces dehors de basiliques de brique, ingrats et communs à l’œil ; mais à l’intérieur l’accord des lignes, la disposition des masses produisent une simplicité et un calme de composition dont on est enchanté.
Les tombeaux des Frari, placés dans les murs latéraux, décorent l’édifice sans l’encombrer. La magnificence des marbres éclate de toute part, des rinceaux charmants attestent le fini de l’ancienne sculpture vénitienne. Sur un des carreaux du pavé de la nef on lit ces mots : « Ici repose le Titien, émule de Zeuxis et d’Apelles. » Cette pierre est en face d’un des chefs-d’œuvre du peintre.
Canova a son fastueux sépulcre non loin de la dalle titienne ; ce sépulcre est la répétition du monument que le sculpteur avait imaginé pour le Titien lui-même, et qu’il exécuta depuis pour l’archiduchesse Marie-Christine. Les restes de l’auteur de l’Hébé et de la Madeleine ne sont pas tous réunis dans cette œuvre : ainsi Canova habite la représentation d’une tombe faite par lui, non pour lui, laquelle tombe n’est que son demi-cénotaphe.
Des Frari, je me suis rendu à la galerie Manfrini. Le portrait de l’Arioste est vivant. Le Titien a peint sa mère, vieille matrone du peuple, crasseuse et laide : l’orgueil de l’artiste se fait sentir dans l’exagération des années et des misères de cette femme.
À l’Académie des Beaux-Arts, j’ai couru vite au tableau de l’Assomption, découverte du comte Cicognara : dix grandes figures d’hommes au bas du tableau ; remarquez à gauche l’homme ravi en extase, regardant Marie. La Vierge, au-dessus de ce groupe, s’élève au centre d’un demi-cercle de chérubins ; multitude de faces admirables dans cette gloire : une tête de femme, à droite, à la pointe du croissant, d’une indicible beauté ; deux ou trois esprits divins jetés horizontalement dans le ciel, à la manière pittoresque et hardie du Tintoret. Je ne sais si un ange debout n’éprouve pas quelque sentiment d’un amour trop terrestre. Les proportions de la Vierge sont fortes ; elle est couverte d’une draperie rouge ; son écharpe bleue flotte à l’air ; ses yeux sont levés vers le Père éternel, apparu au point culminant. Quatre couleurs tranchées, le brun, le vert, le rouge et le bleu, couvrent l’ouvrage : l’aspect du tout est sombre, le caractère peu idéal, mais d’une vérité et d’une vivacité de nature incomparables : je lui préfère pourtant la Présentation de la Vierge au Temple, du même peintre, que l’on voit dans la même salle.
En regard de l’Assomption, éclairée avec beaucoup d’artifice, est le Miracle de saint Marc, du Tintoret, drame vigoureux qui semble fouillé dans la toile plutôt avec le ciseau et le maillet qu’avec le pinceau.
Je suis passé aux plâtres des métopes du Parthénon ; ces plâtres avaient pour moi un triple intérêt : j’avais vu à Athènes les vides laissés par les ravages de lord Elgin, et, à Londres, les marbres enlevés dont je retrouvais les moulures à Venise. La destinée errante de ces chefs-d’œuvre se liait à la mienne, et pourtant Phidias n’a pas façonné mon argile.
Je ne pouvais m’arracher aux dessins originaux de Léonard de Vinci, de Michel-Ange et de Raphaël. Rien n’est plus attachant que ces ébauches du génie livré seul à ses études et à ses caprices ; il vous admet à son intimité ; il vous initie à ses secrets ; il vous apprend par quels degrés et par quels efforts il est parvenu à la perfection : on est ravi de voir comment il s’était trompé, comment il s’est aperçu de son erreur et l’a redressée. Ces coups de crayon tracés au coin d’une table, sur un méchant morceau de papier, gardent une abondance et une naïveté de nature merveilleuses. Quand on songe que la main de Raphaël s’est promenée sur ces chiffons immortels, on en veut au vitrage qui vous empêche de baiser ces saintes reliques.
Je me suis délassé de mon admiration à l’Académie des Beaux-Arts par une admiration d’une autre sorte à Saints-Jean-et-Paul ; ainsi l’on se rafraîchit l’esprit en changeant de lecture. Cette église, dont l’architecte inconnu a suivi les traces de Nicolo Pisano, est riche et vaste. Le chevet où se retire le maître-autel représente une espèce de conque debout ; deux autres sanctuaires accompagnent latéralement cette conque : ils sont hauts, étroits, à voûtes multicentres, et séparés du chevet par des refends à rainures.
Les cendres des doges Mocenigo, Morosini, Vendramin, et de plusieurs autres chefs de la République, reposent ici. Là se trouve aussi la peau d’Antoine Bragadino, défenseur de Famagouste, et à laquelle on peut appliquer l’expression de Tertullien : une peau vivante. Ces dépouilles illustres inspirent un grand et pénible sentiment : Venise elle-même, magnifique catafalque de ses magistrats guerriers, double cercueil de leurs cendres, n’est plus qu’une peau vivante.
Des vitraux coloriés et des draperies rouges, en voilant la lumière de Saints-Jean-et-Paul, augmentent l’effet religieux. Les colonnes innombrables apportées de l’Orient et de la Grèce ont été plantées dans la basilique comme des allées d’arbres étrangers.
Un orage est survenu pendant que j’errais dans l’église : quand sonnera la trompette qui doit réveiller tous ces morts ? J’en disais autant sous Jérusalem, dans la vallée de Josaphat.
Après ces courses, rentré à l’hôtel de l’Europe, j’ai remercié Dieu de m’avoir transporté des pourceaux de Waldmünchen aux tableaux de Venise.
Venise, septembre 1833.
Après ma découverte des prisons où la matérielle Autriche essaye d’étouffer les intelligences italiennes, je suis allé à l’Arsenal. Aucune monarchie, quelque puissante qu’elle soit ou qu’elle ait été, n’a offert un pareil compendium nautique.
Un espace immense, clos de murs crénelés, renferme quatre bassins pour les vaisseaux de haut bord, des chantiers pour bâtir ces vaisseaux, des établissements pour ce qui concerne la marine militaire et marchande, depuis la corderie jusqu’aux fonderies de canons, depuis l’atelier où l’on taille la rame de la gondole jusqu’à celui où l’on équarrit la quille d’un soixante-quatorze, depuis les salles consacrées aux armes antiques conquises à Constantinople, en Chypre, en Morée, à Lépante, jusqu’aux salles où sont exposées les armes modernes : le tout mêlé de galeries, de colonnes, d’architectures élevées et dessinées par les premiers maîtres.