Mémoires d’outre-tombe (page 104)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans les arsenaux de la marine de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de la Hollande, on voit seulement ce qui a rapport aux objets de ces arsenaux ; à Venise, les arts s’unissent à l’industrie. Le monument de l’amiral Emo, par Canova, vous attend auprès de la carcasse d’un navire ; des files de canons vous apparaissent à travers de longs portiques : les deux lions colossaux du Pirée gardent la porte du bassin d’où va sortir une frégate pour un monde qu’Athènes n’a point connu, et qu’à découvert le génie de la moderne Italie. Malgré ces beaux débris de Neptune, l’arsenal ne rappelle plus ces vers de Dante :

Quale nell’Arzaná dé Viniziani

Bolle l’inverno la tenace pece

A rimpalmar li legni lor non sani,

Che navicar non ponno, e’n quella vece

Chi fa suo legno nuovo, et chi ristoppa

Le coste a quel che più viaggi fece ;

Chi ribatte da proda, e chi da poppa ;

Altri fa remi, ed altii volge sarte ;

Chi terzeruolo ed artimon rintoppa.

Tout ce mouvement est fini ; le vide des trois quarts et demi de l’arsenal, les fourneaux éteints, les chaudières rongées de rouille, les corderies sans rouets, les chantiers sans constructeurs, attestent la même mort qui a frappé les palais. Au lieu de la foule des charpentiers, des voiliers, des matelots, des calfats, des mousses, on aperçoit quelques galériens qui traînent leurs entraves : deux d’entre eux mangeaient sur la culasse d’un canon ; à cette table de fer ils pouvaient du moins rêver la liberté.

Lorsque autrefois ces galériens ramaient à bord du Bucentaure, on jetait sur les épaules flétries une tunique de pourpre pour les faire ressembler à des rois fendant les flots avec des pagaies dorées ; ils réjouissaient leur labeur du bruit de leurs chaînes comme au Bengale, à la fête de Dourga, les bayadères, vêtues de gaze d’or, accompagnent leurs danses du son des anneaux dont leurs cous, leurs bras et leurs jambes sont ornés. Les forçats vénitiens mariaient le doge à la mer et renouvelaient eux-mêmes avec l’esclavage leur union indissoluble.

De ces flottes nombreuses qui portaient les croisés aux rivages de la Palestine et défendaient à toute voile étrangère de se dérouler aux vents de l’Adriatique, il reste un Bucentaure en miniature, le canot de Napoléon, une pirogue de sauvages, et des dessins de vaisseaux, tracés à la craie sur la planche des écoles des gardes-marine.

Un Français arrivant de Prague et attendant à Venise la mère de Henri V devait être touché de voir dans l’arsenal de Venise l’armure de Henri IV. L’épée que le Béarnais portait à la bataille d’Ivry était jointe à cette armure : cette épée manque aujourd’hui.

Par un décret du grand conseil de Venise, du 3 avril 1600 : Enrico di Borbone IV, re di Francia e di Navarra, con li figliuoli e discenditi suoi, sia annumerato tra i nobli di questio nostro maggior consiglio.

Charles X, Louis XIX et Henri V, descendants di Enrico di Borbone, sont donc gentilshommes de la république de Venise qui n’existe plus, comme ils sont rois de France en Bohême, comme ils sont chanoines de Saint-Jean-de-Latran à Rome, et toujours en vertu de Henri IV ; je les ai représentés en cette dernière qualité : ils ont perdu leur épitoge et leur aumusse, et moi j’ai perdu mon ambassade. J’étais pourtant si bien dans ma stalle de Saint-Jean-de-Latran ! quelle belle église ! quel beau ciel ! quelle admirable musique ! Ces chants-là ont plus duré que mes grandeurs et celles de mon roi-chanoine.

Ma gloire m’a fort gêné à l’arsenal ; elle rayonne sur mon front à mon insu : le feld-maréchal Pallucci, amiral et commandant général de la marine, m’a reconnu à mes cornes de feu. Il est accouru, m’a montré lui-même diverses curiosités ; puis, s’excusant de ne pouvoir m’accompagner plus longtemps, à cause d’un conseil qu’il allait présider, il m’a remis entre les mains d’un officier supérieur.

Nous avons rencontré le capitaine de la frégate en partance. Celui-ci m’a abordé sans façon et m’a dit, avec cette franchise de marin que j’aime tant : « Monsieur le vicomte (comme s’il m’avait connu toute sa vie), avez-vous quelque commission pour l’Amérique ? — Non, capitaine : faites-lui bien mes compliments ; il y a longtemps que je ne l’ai vue ! »

Je ne puis regarder un vaisseau sans mourir d’envie de m’en aller : si j’étais libre, le premier navire cinglant aux Indes aurait des chances de m’emporter. Combien ai-je regretté de n’avoir pu accompagner le capitaine Parry aux régions polaires ! Ma vie n’est à l’aise qu’au milieu des nuages et des mers : j’ai toujours l’espérance qu’elle disparaîtra sous une voile. Les pesantes années que nous jetons dans les flots du temps ne sont pas des ancres ; elles n’arrêtent pas notre course.

Venise, septembre 1833.

À l’arsenal, je n’étais pas loin de l’île Saint-Christophe, qui sert aujourd’hui de cimetière. Cette île renfermait un couvent de capucins ; le couvent a été abattu et son emplacement n’est plus qu’un enclos de forme carrée. Les tombes n’y sont pas très multipliées, ou du moins elles ne s’élèvent pas au-dessus du sol nivelé et couvert de gazon. Contre le mur de l’ouest se collent cinq ou six monuments en pierre ; de petites croix de bois noir avec une date blanche s’éparpillent dans l’enclos : voilà comment on enterre maintenant les Vénitiens dont les aïeux reposent dans les mausolées des Frari et de Saints-Jean-et Paul. La société en s’élargissant s’est abaissée ; la démocratie a gagné la mort.

À l’orée du cimetière, vers le levant, on voit les sépultures des Grecs schismatiques et celles des protestants ; elles sont séparées entre elles par un mur, et séparées encore des inhumations catholiques par un autre mur ; tristes dissentiments dont la mémoire se perpétue dans l’asile où finissent toutes querelles. Attenant au cimetière grec est un autre retranchement qui protège un trou où l’on jette aux limbes les enfants mort-nés. Heureuses créatures ! vous avez passé de la nuit des entrailles maternelles à l’éternelle nuit, sans avoir traversé la lumière !

Auprès de ce trou gisent les ossements bêchés dans le sol comme des racines, à mesure que l’on défriche des tombes nouvelles ; les uns, les plus anciens, sont blancs et secs ; les autres, récemment déterrés, sont jaunes et humides. Des lézards courent parmi ces débris, se glissent entre les dents, à travers les yeux et les narines, sortent par la bouche et les oreilles des têtes, leurs demeures ou leurs nids. Trois ou quatre papillons voltigeaient sur des fleurs de mauves entrelacées aux ossements, image de l’âme sous ce ciel qui tient de celui où fut inventée l’histoire de Psyché. Un crâne avait encore quelques cheveux de la couleur des miens. Pauvre vieux gondolier ! as-tu du moins conduit ta barque mieux que je n’ai conduit la mienne ?

Une fosse commune reste ouverte dans l’enclos ; on venait d’y descendre un médecin auprès de ses anciennes pratiques. Son cercueil noir n’était chargé de terre qu’en dessus, et son flanc nu attendait le flanc d’un autre mort pour le réchauffer. Antonio avait fourré là sa femme depuis une quinzaine de jours, et c’était le médecin défunt qui l’avait expédiée : Antonio bénissait un Dieu rémunérateur et vengeur, et prenait son mal en patience. Les cercueils des particuliers sont conduits à ce lugubre bazar dans des gondoles particulières et suivis d’un prêtre dans une autre gondole. Comme les gondoles ressemblent à des bières, elles conviennent à la cérémonie. Une nacelle plus grande, omnibus du Cocyte, fait le service des hôpitaux. Ainsi se trouvent renouvelés les enterrements de l’Égypte et les fables de Caron et de sa barque.

Dans le cimetière du côté de Venise s’élève une chapelle octogone consacrée à saint Christophe. Ce saint, chargeant un enfant sur ses épaules au gué d’une rivière, le trouva lourd : or, l’enfant était le fils de Marie qui tient le globe dans sa main ; le tableau de l’autel représente cette belle aventure.

Et moi aussi j’ai voulu porter un enfant roi, mais je ne m’étais pas aperçu qu’il dormait dans son berceau avec dix siècles : fardeau trop pesant pour mes bras.

Je remarquai dans la chapelle un chandelier de bois (le cierge était éteint), un bénitier destiné à la bénédiction des sépultures et un livret : Pars Ritualis romani pro usu ad exsequianda corpora defunctorum ; quand nous sommes déjà oubliés, la Religion, parente immortelle et jamais lassée, nous pleure et nous suit, exsequor fugam. Une boîte renfermait un briquet ; Dieu seul dispose de l’étincelle de la vie. Deux quatrains écrits sur papier commun étaient appliqués intérieurement aux panneaux de deux des trois portes de l’édifice :

Quivi dell’ uom le frali spoglie ascoce

Pallida morte, o passeggier, t’addita, etc.

Le seul tombeau un peu frappant du cimetière fut élevé d’avance par une femme qui tarda ensuite dix-huit ans à mourir ; l’inscription nous apprend cette circonstance ; ainsi cette femme espéra en vain pendant dix-huit ans son sépulcre. Quel chagrin nourrit en elle ce long espoir ?

Sur une petite croix de bois noir on lit cette autre épitaphe : Virginia Acerbi, d’Anni 72, 1824. Morta nel hacio del Signore. Les années sont dures à une belle Vénitienne.

Antonio me disait : « Quand ce cimetière sera plein, on le laissera reposer, et on enterrera les morts dans l’île Saint-Michel de Murano. » L’expression était juste : la moisson faite, on laisse la terre en jachère et l’on creuse ailleurs d’autres sillons.

Venise, septembre 1833.

Nous sommes allés voir cet autre champ qui attend le grand laboureur. Saint-Michel de Murano est un riant monastère avec une église élégante, des portiques et un cloître blanc. Des fenêtres du couvent on aperçoit, par-dessus les portiques, les lagunes et Venise ; un jardin rempli de fleurs va rejoindre le gazon dont l’engrais se prépare encore sous la peau fraîche d’une jeune fille. Cette charmante retraite est abandonnée à des Franciscains ; elle conviendrait mieux à des religieuses chantant comme les petites élèves des Scuole de Rousseau. « Heureuses celles, dit Manzoni, qui ont pris le voile saint avant d’avoir arrêté leurs yeux sur le front d’un homme ! »

Donnez-moi là, je vous prie, une cellule pour achever mes Mémoires.

Fra Paolo est inhumé à l’entrée de l’église ; ce chercheur de bruit doit être bien furieux du silence qui l’environne.

Pellico, condamné à mort, fut déposé à Saint-Michel avant d’être transporté à la forteresse du Spielberg. Le président du tribunal où comparut Pellico remplace le poète à Saint-Michel ; il est enseveli dans le cloître ; il ne sortira pas, lui, de cette prison.

Non loin de la tombe du magistrat, est celle d’une femme étrangère mariée à l’âge de vingt-deux ans, au mois de janvier ; elle décéda au mois de février suivant. Elle ne voulut pas aller au delà de la lune de miel ; l’épitaphe porte : Ci revedremo. Si c’était vrai !

Arrière ce doute, arrière la pensée qu’aucune angoisse ne déchire le néant ! Athée, quand la mort vous enfoncera ses ongles au cœur, qui sait si dans le dernier moment de connaissance, avant la destruction du moi, vous n’éprouverez pas une atrocité de douleur capable de remplir l’éternité, une immensité de souffrance dont l’être humain ne peut avoir l’idée dans les bornes circonscrites du temps ? Ah ! oui, ci revedremo.

J’étais trop près de l’île et de la ville de Murano pour ne pas visiter les manufactures d’où vinrent à Combourg les glaces de la chambre de ma mère. Je n’ai point vu ces manufactures maintenant fermées ; mais on a filé devant moi, comme le temps notre fragile vie, un mince cordon de verre : c’était de ce verre qu’était faite la perle pendante au nez de la petite Iroquoise du saut de Niagara : la main d’une Vénitienne avait arrondi l’ornement d’une sauvage.

J’ai rencontré plus beau que Mila. Une femme portait un enfant emmaillotté ; la finesse du teint, le charme du regard de cette Muranaise, se sont idéalisés dans mon souvenir. Elle avait l’air triste et préoccupé. Si j’eusse été lord Byron, l’occasion était favorable pour essayer la séduction sur la misère ; on va loin ici avec un peu d’argent. Puis j’aurais fait le désespéré et le solitaire au bord des flots, enivré de mon succès et de mon génie. L’amour me semble autre chose : j’ai perdu de vue René depuis maintes années ; mais je ne sais s’il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.

Chaque jour après mes courses j’envoyais à la poste, et il ne s’y trouvait rien : le comte Griffi ne me répondait point de Florence ; les papiers publics permis dans ce pays d’indépendance n’auraient pas osé dire qu’un voyageur était descendu au Lion Blanc. Venise, où sont nées les gazettes, est réduit à lire l’affiche qui annonce sur le même placard l’opéra du jour et l’exposition du saint sacrement. Les Aldes ne sortiront point de leurs tombeaux pour embrasser dans ma personne le défenseur de la liberté de la presse. Il me fallait donc attendre. Rentré à mon auberge, je dînai en m’amusant de la société des gondoliers stationnés, comme je l’ai dit, sous ma fenêtre, à l’entrée du grand canal.

La gaieté de ces fils de Nérée ne les abandonne jamais : vêtus du soleil, la mer les nourrit. Ils ne sont pas couchés et désœuvrés comme les lazzaroni à Naples : toujours en mouvement, ce sont des matelots qui manquent de vaisseaux et d’ouvrage, mais qui feraient encore le commerce du monde et gagneraient la bataille de Lépante, si le temps de la liberté et de la gloire vénitiennes n’était passé.

À six heures du matin ils arrivent à leurs gondoles, attachées, la proue à terre, à des poteaux. Alors ils commencent à gratter et laver leurs barchette aux Tragnetti, comme des dragons étrillent, brossent et épongent leurs chevaux au piquet. La chatouilleuse cavale marine s’agite, se tourmente aux mouvements de son cavalier qui puise de l’eau dans un vase de bois, la répand sur les flancs et dans l’intérieur de la nacelle. Il renouvelle plusieurs fois l’aspersion, ayant soin d’écarter l’eau de la surface de la mer pour prendre dessous une eau plus pure. Puis il frotte les avirons, éclaircit les cuivres et les glaces du petit château noir ; il époussette les coussins, les tapis, et fourbit le fer taillant de la proue. Le tout ne se fait pas sans quelques mots d’humeur ou de tendresse, adressés, dans le joli dialecte vénitien, à la gondole quinteuse ou docile.

La toilette de la gondole achevée, le gondolier passe à la sienne. Il se peigne, secoue sa veste et son bonnet bleu, rouge ou gris ; se lave le visage, les pieds et les mains. Sa femme, sa fille ou sa maîtresse lui apporte dans une gamelle une miscellanée de légumes, de pain et de viande. Le déjeuner fait, chaque gondolier attend en chantant la fortune : il l’a devant lui, un pied en l’air, présentant son écharpe au vent et servant de girouette, au haut du monument de la Douane de mer. A-t-elle donné le signal ? le gondolier favorisé, l’aviron levé, part debout à l’arrière de sa nacelle, de même qu’Achille voltigeait autrefois, ou qu’un écuyer de Franconi galope aujourd’hui sur la croupe d’un destrier. La gondole, en forme de patin, glisse sur l’eau comme sur la glace. Sia, stati ! sta longo ! en voilà pour toute la journée. Puis vienne la nuit, et la calle verra mon gondolier chanter et boire avec la zitella le demi-sequin que je lui laisse en allant très certainement remettre Henri V sur le trône.

Venise, septembre 1833.

Je cherchais, en me réveillant, pourquoi j’aimais tant Venise, quand tout à coup je me suis souvenu que j’étais en Bretagne : la voix du sang parlait en moi. N’y avait-il pas au temps de César, en Armorique, un pays des Vénètes, civitas Venetum, civitas Venetica ? Strabon n’a-t-il pas dit qu’on disait que les Vénètes étaient descendants des Vénètes gaulois ?

On a soutenu contradictoirement que les pêcheurs du Morbihan étaient une colonie des pescatori de Palestrine : Venise serait la mère et non la fille de Vannes. On peut arranger cela en supposant (ce qui d’ailleurs est très probable) que Vannes et Venise sont accouchées mutuellement l’une de l’autre. Je regarde donc les Vénitiens comme des Bretons ; les gondoliers et moi nous sommes cousins et sortis de la corne de la Gaule, cornu Galliæ.

Tout réjoui de cette pensée, je suis allé déjeuner dans un café sur le quai des Esclavons. Le pain était tendre, le thé parfumé, la crème comme en Bretagne, le beurre comme à la Prévalais ; car le beurre, grâce au progrès des lumières, s’est amélioré partout ; j’en ai mangé d’excellent à Grenade. Le mouvement d’un port me ravit toujours : des maîtres de barque faisaient un pique-nique ; des marchands de fruits et de fleurs m’offraient des cédrats, des raisins et des bouquets ; des pêcheurs préparaient leurs tartanes ; des élèves de la marine, descendant en chaloupe, allaient aux leçons de manœuvre à bord du vaisseau-amiral ; des gondoles conduisaient des passagers au bateau à vapeur de Trieste. C’est pourtant ce Trieste qui pensa me faire sabrer sur les marches des Tuileries par Bonaparte, comme il m’en menaça lorsque, en 1807, je m’avisai d’écrire dans le Mercure :

« Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d’un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme, à Versailles, n’eussent été rien pour des princesses ; la prière d’un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes. »

Il y a, ce me semble, quelques années que je sers les Bourbons : ils ont éclairé ma fidélité, mais ils ne la lasseront pas. Je déjeune sur le quai des Esclavons, en attendant l’exilée.

Venise, septembre 1833.

De ma petite table mes yeux errent sur toutes les rades : une brise du large rafraîchit l’air ; la marée monte ; un trois mâts entre. Le Lido d’un côté, le palais du doge de l’autre, les lagunes au milieu, voilà le tableau. C’est de ce port que sortirent tant de flottes glorieuses ; le vieux Dandolo en partit dans la pompe de la chevalerie des mers, dont Villehardouin, qui commença notre langue et nos mémoires, nous a laissé la description :

« Et quand les nefs furent chargies d’armes, et de viandes, et de chevaliers, et de serjanz, et li escus furent portendus inviron de borz et des chaldeals (haubans) des nefs, et les bannières dont il avoit tant de belles. Ne oncques plus belles estoires (flottes) ne partit de nul port. »

Ma scène du matin à Venise me fait encore souvenir de l’histoire du capitaine Olivet et de Zulietta, si bien racontée :

« La gondole aborde, dit Rousseau, et je vois sortir une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste, qui dans trois sauts fut dans la chambre ; et je la vis établie à côté de moi avant que j’eusse aperçu qu’on y avait mis un couvert. Elle était aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus. Elle ne parlait qu’italien ; son accent seul eût suffi à me tourner la tête. Tout en mangeant, tout en causant, elle me regarde, me fixe un moment, puis s’écriant : « Bonne Vierge ! Ah ! mon cher Bremond, qu’il y a longtemps que je ne t’ai vu ! » se jette entre mes bras, colle sa bouche contre la mienne, et me serre à m’étouffer. Ses grands yeux noirs à l’orientale lançaient dans mon cœur des traits de feu ; et quoique la surprise fit d’abord quelque diversion, la volupté me gagna très rapidement .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Elle nous dit que je ressemblais à s’y tromper à M. de Bremond, directeur des douanes de Toscane : qu’elle avait raffolé de ce M. de Bremond ; qu’elle en raffolait encore ; qu’elle l’avait quitté parce qu’elle était une sotte ; qu’elle me prenait à sa place ; qu’elle voulait m’aimer parce que cela lui convenait ; qu’il fallait, par la même raison, que je l’aimasse tant que cela lui conviendrait ; et que, quand elle me planterait là, je prendrais patience comme avait fait son cher Bremond. Ce qui fut dit fut fait .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Le soir, nous la ramenâmes chez elle. Tout en causant, je vis deux pistolets sur sa toilette. « Ah ! ah ! dis-je en en prenant un, voici une boîte à mouches de nouvelle fabrique ; pourrait-on savoir quel en est l’usage ? » .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Elle nous dit avec une naïveté fière qui la rendait encore plus charmante : « Quand j’ai des bontés pour des gens que je n’aime point, je leur fais payer l’ennui qu’ils me donnent : rien n’est plus juste : mais, en endurant leurs caresses, je ne veux pas endurer leurs insultes, et je ne manquerai pas le premier qui me manquera. »

« En la quittant j’avais pris son heure pour le lendemain. Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza, dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. J’ai parlé de madame de L…e, dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle était laide, et vieille, et froide, auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez d’imaginer les grâces et les charmes de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. »

Cette aventure finit par une bizarrerie de Rousseau et le mot de Zulietta : Lascia le donne e studia la matematica.

Lord Byron livrait aussi sa vie à des Vénus payées : il remplit le palais Mocenigo de ces beautés vénitiennes réfugiées, selon lui, sous les fazzioli. Quelquefois, troublé de sa honte, il fuyait, et passait la nuit sur les eaux dans sa gondole. Il avait pour sultane favorite Margherita Cogni, surnommée, de l’état de son mari, la Fornarina : « Brune, grande (c’est lord Byron qui parle), tête vénitienne, de très beaux yeux noirs, et vingt-deux ans. Un jour d’automne, allant au Lido .  .  .  .  .  .  .   nous fûmes surpris par une bourrasque .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .   Au retour, après une lutte terrible, je trouvai Margherita en plein air sur les marches du palais Mocenigo, au bord du grand canal. Ses yeux noirs étincelaient à travers ses larmes ; ses longs cheveux de jais détachés, trempés de pluie, couvraient ses sourcils et son sein. Exposée en plein à l’orage, le vent qui s’engouffrait sous ses habits et sa chevelure les roulait autour de sa taille élancée ; l’éclair tourbillonnait sur sa tête, et les vagues mugissaient à ses pieds ; elle avait tout l’aspect d’une Médée descendue de son char, ou d’une sibylle conjurant la tempête qui rugissait à l’entour ; seule chose vivante à portée de voix dans ce moment, excepté nous-mêmes. Me voyant sain et sauf, elle ne m’attendait pas pour me souhaiter la bienvenue ; mais vociférant de loin : Ah ! can della Madonna ! dunque sta il tempo per andar al Lido ! Ah ! chien de la Vierge, est-ce là un temps pour aller au Lido ? »

Dans ces deux récits de Rousseau et de Byron, on sent la différence de la position sociale, de l’éducation et du caractère des deux hommes. À travers le charme du style de l’auteur des Confessions, perce quelque chose de vulgaire, de cynique, de mauvais ton, de mauvais goût ; l’obscénité d’expression particulière à cette époque gâte encore le tableau. Zulietta est supérieure à son amant en élévation de sentiments et en élégance d’habitude ; c’est presque une grande dame éprise du secrétaire infime d’un ambassadeur mesquin. La même infériorité se retrouve quand Rousseau s’arrange pour élever à frais communs, avec son ami Carrio, une petite fille de onze ans dont ils devaient partager les faveurs ou plutôt les larmes.

Lord Byron est d’une autre allure ; il laisse éclater les mœurs et la fatuité de l’aristocratie ; pair de la Grande-Bretagne, se jouant de la femme du peuple qu’il a séduite, il l’élève à lui par ses caresses et par la magie de son talent. Byron arriva riche et fameux à Venise, Rousseau y débarqua pauvre et inconnu ; tout le monde sait le palais qui divulgua les erreurs de l’héritier noble du célèbre commodore anglais ; aucun cicérone ne pourrait vous indiquer la demeure où cacha ses plaisirs le fils plébéien de l’obscur horloger de Genève. Rousseau ne parle pas même de Venise ; il semble l’avoir habitée sans l’avoir vue : Byron l’a chantée admirablement.

Vous avez vu dans ces Mémoires ce que j’ai dit des rapports d’imagination et de destinée qui semblent avoir existé entre l’historien de René et le poète de Childe-Harold. Ici je signale encore une de ces rencontres tant flatteuses à mon orgueil. La brune Fornarina de Lord Byron n’a-t-elle pas un air de famille avec la blonde Vélléda des Martyrs, son aînée ?

« Caché parmi les rochers, j’attendis quelque temps sans voir rien paraître. Tout à coup mon oreille est frappée des sons que le vent m’apporte du milieu du lac. J’écoute et je distingue les accents d’une voix humaine ; en même temps je découvre un esquif suspendu au sommet d’une vague ; il redescend, disparaît entre deux flots, puis se montre encore sur la cime d’une lame élevée ; il approche du rivage. Une femme le conduisait : elle chantait en luttant contre la tempête, et semblait se jouer dans les vents : on eût dit qu’ils étaient sous sa puissance, tant elle paraissait les braver. Je la voyais jeter tour à tour dans le lac des pièces de toile, des toisons de brebis, des pains de cire et de petites meules d’or et d’argent.

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