Mémoires d’outre-tombe (page 113)
Madame de Farcy n’approuvait pas ces épanchements intimes où l’on ne peut soulager son cœur qu’aux dépens de ceux qui en causent les peines. « On ne cherche qu’à soulager ses maux, disait-elle, et l’on ne parvient souvent qu’à les aigrir. En les faisant partager, on se les exagère à soi-même ; on détaille ses griefs, on s’appesantit sur chacun ; la compassion qu’on inspire d’un côté double le sentiment d’injustice qu’on éprouve de l’autre ; plus on se fait plaindre, plus on s’attendrit sur soi, et plus on se sent blessé de ce que l’on souffre. Ce résultat prouve que de telles consolations ne sont point dans l’ordre de Dieu. »
La détention si pénible et si longue de madame de Farcy dans la maison du Bon-Pasteur de Rennes avait comme éteint ce qui lui restait de forces. Elle était en proie aux douleurs les plus aiguës, mais elle les supportait sans se permettre la moindre plainte, et l’on ne s’en apercevait qu’à l’altération empreinte sur son visage. Pendant sa dernière maladie, elle conserva la même patience, acheva de mettre ordre à ses affaires et recommanda sa fille, alors dans sa quinzième année, à la famille de son mari. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Lorsque sa fille lui demandait en pleurant quand elle la reverrait, elle lui promettait que leur séparation ne serait pas très longue et qu’elles se réuniraient pour ne plus se quitter. Elle lui recommanda de prier Dieu chaque jour dans un moment qu’elle fixa, lui promettant de prier à la même heure et ainsi de concert avec l’objet de sa tendresse. Elle voulut entourer et comme garantir les beaux ans de sa fille par les avis les plus tendres et les plus salutaires. Elle les lui remit par écrit, et nous les consignons ici comme un précieux monument de cet amour qu’une bonne mère, une mère chrétienne, doit aux enfants que le ciel lui donna . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Je voudrais, ma chère petite, que tu conservasses la bonne habitude d’être matinale. Lève-toi, pendant la belle saison, à six heures du matin. Que ta première pensée soit pour Dieu, ta première action la prière ; fais-la à genoux et souviens-toi que cette attitude respectueuse, en rappelant notre attention, nous dispose à rendre à Dieu le seul hommage dont il soit jaloux, celui de nos cœurs. . . . . . .
« N’oublie pas de faire mention de ton père et de moi, ma bien-aimée. À peine avons-nous un seul jour à passer sur la terre, que serait-ce si nous étions condamnés à nous séparer après ce court espace, à ne plus nous aimer ? C’est au ciel que j’aspire à te voir à mes côtés durant l’éternité toute entière ; c’est à mon Dieu que je veux te présenter comme ma joie et ma couronne. » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dès que madame de Farcy se vit alitée, elle se fit dire, tous les jours, à trois heures après midi, les litanies pour la bonne mort ; à six, on lui récitait les prières des agonisants. Une de ses amies, qui avait une maison de campagne à une demi-lieue de Rennes, la pressa de venir chez elle ; elle s’y fit transporter. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Morte à tous les objets créés, elle ne voulait plus que Dieu et que Dieu seul ; elle avouait ingénument avoir poussé trop loin l’amour de la pénitence, et cependant elle le conservait toujours, se réjouissant de l’accroissement de ses souffrances, souriant avec grâce après les nuits les plus pénibles et disant : « Cela est passé, il n’y faut plus penser. » Jamais on ne surprit sur ses lèvres l’aveu qu’elle eût souffert. Ses méditations si fréquentes sur la passion de Notre-Seigneur lui avaient appris combien on est heureux de se trouver un moment sur la croix.
Comment retracer fidèlement et sa douceur et sa reconnaissance pour les plus légers services, soit de la part de ses gardes, soit de la part de tous ceux qui l’approchaient ? L’amie qui l’avait recueillie dans son ermitage recevait à chaque instant un nouveau témoignage de sa gratitude. Elle lui répétait souvent : « Mais que vous êtes bonne et charitable de m’avoir reçue ! » Son immense charité ne se démentit jamais ; ses derniers vœux, ses derniers soupirs ont été pour les pauvres. Tous la pleurèrent et publiaient hautement les actes de son inépuisable charité.
Dans un moment où son état semblait empirer, elle dit, et comme hors d’elle-même, à une de ses meilleures amies : « Ah ! ma bonne amie, je verrai mon Dieu ! » Cependant l’extrême délicatesse de sa conscience lui faisait craindre que son désir de mourir, quoique inspiré par un si beau motif, ne fût pas assez pur. Il lui échappa de dire : « Non, je ne veux plus désirer la mort, mais uniquement le bon plaisir de Dieu. » Au flambeau de son humilité, Julie s’estimait la plus coupable des femmes ; elle disait à une intime amie : « Serait-il possible que, criminelle comme je le suis, je visse cependant mon Seigneur et mon Dieu ? Ah ! je me remets entièrement à lui, et j’adore ses décrets ; je me soumets à tout ce qu’il ordonnera de moi ; s’il me veut même en enfer, j’y consens. » À cet instant elle plaça son crucifix sur ses lèvres, mais avec une telle expression de résignation, de force et d’amour, que les témoins de cet acte sublime ne purent s’empêcher de verser des larmes que souvent depuis ils ont renouvelées au souvenir de leur amie mourante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En conservant jusqu’à la fin l’innocente gaieté qui l’animait, en continuant de manifester une charité pleine d’égards et de politesse, elle parlait de sa mort comme elle eût parlé d’un voyage de pur agrément ; elle lui donnait le nom de son départ. Elle se plaisait à raconter sans cesse les détails de la jouissance délicieuse qu’elle allait goûter dans le sein de Dieu. Combien souvent elle demandait : « Mais mon exil doit-il être encore bien long ? Ai-je encore bien des jours à vivre ? ». . . . . . . . . . . .
La dernière fois que ses sœurs la visitèrent, elles ne purent s’énoncer que par leurs larmes ; Julie soutint cette entrevue avec force et courage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans l’appartement où elle passait le jour se trouvait un tableau de Notre-Seigneur au Jardin des Olives ; elle avait toujours soin que l’on tournât son fauteuil de manière à le voir. Sur la cheminée de son appartement était placé un tableau de la mère de Dieu ; elle ne le contemplait qu’en tressaillant d’allégresse. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il est pour le juste mourant certains moments d’abattement, tels que ceux où nous avons déjà vu la pieuse Julie, et que l’idée de la mort, prête à saisir sa victime, va renouveler en elle, pour lui donner quelques traits de ressemblance avec son Sauveur agonisant. Une religieuse, en qui madame de Farcy avait plus grande confiance, est chargée de lui annoncer qu’elle va bientôt quitter la terre : elle remplit par écrit cette mission douloureuse, et le lendemain matin vient demander à la mourante quelle impression sa lettre a faite sur elle. Hélas ! les saints se connaissent si peu, qu’après avoir tant désiré sa fin, l’humble servante du Seigneur, s’exagérant ses fautes, n’a plus en perspective qu’un jugement rigoureux ; elle ne dissimula point une sorte de consternation : « Je ne vous dirai pas, répond la mourante d’une voix paisible, mais altérée par la crainte, que votre nouvelle ne m’ait point fait de peine ; je ne suis pas du nombre de celles qui ont sujet de se réjouir en apprenant un tel événement. ». . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un jour qu’elle se trouvait avec d’intimes amies qui parlaient de morts causées par sensations vives : « Il me paraît difficile, leur dit-elle, de mourir de joie, mais je conçois qu’on puisse mourir de contrition. ». . . . . . . . . . . . . . .
Ainsi que son admirable modèle, l’humble servante de Jésus-Christ avait passé en faisant le bien ; elle touchait à sa dernière heure.
Le 26 juillet 1799, elle fut levée et fit ses prières à l’ordinaire ; dans l’après-dîner, on la coucha. Placé près de la mourante, l’abbé Leforestier lui demanda s’il ne convenait point d’envoyer chercher sa fille « Non, monsieur, répondit-elle, à moins que vous ne l’exigiez ; le sacrifice est fait. »
On lui demanda quelque temps après si elle reconnaissait ceux qui l’approchaient ; elle dit les reconnaître. À neuf heures elle demanda plusieurs fois combien de temps elle avait encore à vivre : « Peut-être trois heures, » lui répondit-on. — « Ah ! s’écria-t-elle, trois heures encore sans voir Dieu ! » À dix heures, elle reçut l’extrême-onction. Elle redoutait son agonie par sa grande crainte d’offenser dans une impatience : elle avait conjuré le Seigneur de lui accorder la grâce de perdre connaissance. Elle la perdit à dix heures et un quart, à onze heures elle expira.
Mademoiselle de Chateaubriand n’était pas fille unique : hélas ! la postérité, en s’attachant à ce nom célèbre, dira les victimes qu’il rappelle, victimes d’un dévouement sans bornes à l’autel et au trône. Un de ses frères, avec tant d’autres braves, avait quitté le sol de la patrie quand sa sœur y périt ; elle avait vu la tombe s’ouvrir devant elle, et ce fut de ses bords qu’elle fit tenir à ce frère, si chéri et si digne de l’être, le dernier gage de sa tendresse. Écoutons-le nous raconter l’effet que cet envoi touchant fit sur son cœur (préface de la première édition du Génie du christianisme) :
« Mes sentiments religieux n’ont pas toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui. Tout en avouant la nécessité d’une religion et en admirant le christianisme, j’en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus des institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais ; mais j’aime mieux me condamner ; je ne sais point excuser ce qui n’est point excusable. Je dirai seulement les moyens dont la Providence s’est servie pour me rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea en mourant une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand sa lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé : je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur ; j’ai pleuré et j’ai cru. »
Ô chrétiens de tous les âges et de tous les rangs, que n’avez-vous point à admirer, que n’avez-vous point à imiter dans la vie de Julie de Chateaubriand !
LETTRE DE M. DE LA FERRONNAYS.
Saint-Pétersbourg, le 14 mai 1824.
« Monsieur le vicomte,
« Les observations que j’ai cru devoir vous soumettre et les renseignements que je suis dans le cas de vous donner aujourd’hui m’ont paru d’une nature assez délicate pour ne devoir être confiés qu’à une occasion parfaitement sûre. Les moyens de séduction que dans certaines circonstances le cabinet russe ne se fait aucun scrupule d’employer sont tels, qu’il est de la prudence de les croire irrésistibles, au moins pour ceux de nos courriers qui ne sont pas personnellement connus ; c’est ce qui m’a décidé à vous expédier M. de Lagrené, que je recommande à vos bontés. J’ai de plus la certitude que depuis longtemps mes chiffres sont connus du ministère impérial, et je dois, à cette occasion, vous prévenir que j’ai quelques raisons de craindre qu’ils ne lui aient été envoyés de Paris même. Lorsque j’aurai le bonheur de vous voir, il sera indispensable d’organiser entre vous et moi un moyen de correspondre qui soit plus sûr que ceux dont nous faisons usage aujourd’hui et plus à l’abri des infidélités.
« Il est très-vrai, monsieur le vicomte, que j’ai eu à lutter dans ces derniers temps ; l’on n’a rien négligé pour me faire un peu peur, et pour me mettre dans le cas de vous la faire partager ; mais, comme je vous le mande dans ma dépêche, j’ai trop bien compris l’avantage que doit nous donner l’admirable situation dans laquelle se trouve aujourd’hui la France, pour me laisser facilement intimider. J’ai donc été avec prudence, mais sans aucune espèce de crainte, au-devant de l’orage ; je n’ai été ému ni de l’humeur que l’on m’a témoignée ni de tous les dangers dont on m’a menacé ; et du moment où l’on a été bien convaincu que je ne reculerais pas, on s’est calmé, on est entré en composition.
« Je n’ai pas obtenu tout ce que j’aurais voulu ; j’aurais désiré que la dépêche à Pozzo fût autrement rédigée ; il y a plusieurs phrases que j’aurais voulu faire supprimer ou changer ; mais, ayant obtenu le point essentiel pour le moment, je n’ai pas cru prudent de vouloir exiger davantage d’un amour-propre si facile à froisser. Tout mon désir maintenant est que vous soyez satisfait des communications que vous portent nos courriers, et que vous soyez bien convaincu que j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour remplir vos intentions.
« J’ai presque regretté que, dans votre dépêche et dans votre lettre particulière, vous ayez cru nécessaire d’entrer dans des explications aussi détaillées sur le discours du roi ; l’impression qu’on en avait d’abord reçue était effacée, ou du moins ce que j’avais répondu aux premières observations qui m’avaient été faites avait fait prendre la résolution de ne m’en plus parler ; les explications que vous me donnez ne se trouvent pas d’ailleurs entièrement conformes à celles qu’a envoyées Pozzo, qui a mandé, je crois, que vous aviez bien effectivement ajouté deux ou trois phrases au discours du roi, mais que le président du conseil les avait rayées. Quoi qu’il en soit, c’est une petite affaire dont il ne faut plus parler et qui sera plus qu’oubliée, si dans le courant de la session vous trouvez l’occasion de faire entendre à la tribune deux ou trois phrases qui satisfassent l’extrême exigence de nos amours-propres.
« Je ne sais en vérité si l’on n’est pas plus embarrassé que reconnaissant de notre empressement à venir au-devant des propositions qui nous ont été faites relativement aux affaires d’Orient ; on aimait bien mieux le rôle de tuteur que celui d’ami ; on est en quelque sorte gêné vis-à-vis de ceux avec lesquels on avait pris l’habitude de nous régenter, d’avouer une intimité qui doit déranger des rapports que l’on regretterait, parce qu’ils donneraient à peu de frais beaucoup d’importance. D’ailleurs, rien n’est encore moins clair que les intentions de la Russie à l’égard de la Grèce ; il y a bien longtemps que le comte de Nesselrode m’a dit qu’il n’y avait que ceux qui méconnaissaient les vrais intérêts politiques de la Russie qui pouvaient lui supposer l’intention de vouloir s’établir sur la Méditerranée ; que ce serait, pour ainsi dire, offrir volontairement à l’Angleterre le moyen et le prétexte de saisir un ennemi qu’elle redoute, qui aujourd’hui n’a rien à craindre d’elle, et qui plus tard pourra, sur un autre point, lui porter des atteintes dangereuses.
« Ainsi que j’ai l’honneur de vous le mander dans ma dépêche, il n’y a jamais eu le moindre rapport entre la conduite et le langage de la Russie depuis le commencement de l’insurrection de la Grèce. Le renvoi du comte Capo d’Istria, au moment même où les déclarations du cabinet de Saint-Pétersbourg semblaient ne devoir plus laisser ni espérance, ni moyens de prévenir la guerre, a prouvé à la fois le degré d’importance que l’on doit ajouter aux notes diplomatiques les plus énergiques de ce cabinet, et la vérité de l’intérêt qu’il prend à la cause des Grecs.
« Le sang-froid avec lequel on parle aujourd’hui à Pétersbourg du formidable armement préparé contre les insurgés, et qui semble les menacer d’une entière extermination, le soin que l’on met dans les journaux, qui tous se rédigent sous les yeux du gouvernement, à déconsidérer leur cause, à exalter les moyens de leurs ennemis, tout prouve que l’opinion de l’empereur doit être conforme à celle du comte de Nesselrode, et que le chef de la religion grecque ne voit en effet aucun intérêt pour sa politique à soutenir par des moyens efficaces la cause de ses coreligionnaires.
« Je n’ai point trouvé que le mécontentement que le comte de Nesselrode m’a témoigné du retard que l’Autriche et l’Angleterre apportaient à répondre à son mémoire fût exprimé avec franchise et vérité ; il semblait que ce qu’il me disait à ce sujet fît partie d’un rôle étudié ; qu’il avait en quelque sorte compté sur le peu d’empressement dont il se plaignait et qui semblait cependant déjouer ses plans. Tout semble indiquer que le mémoire qu’il a fait faire, et dont le succès a été si général, n’était qu’un acquit de conscience, l’exécution de l’engagement qu’il avait pris à Czernowitz, et que l’auteur a toujours été convaincu, ainsi que l’Autriche et l’Angleterre, que cette pièce diplomatique ne serait suivie d’aucun résultat, qu’elle resterait dans les archives impériales et dans celles de tous les cabinets de l’Europe comme un stérile monument de ce que l’on est convenu de nommer magnanimité de l’empereur, et un éloquent témoignage de son facile désintéressement.
« Il ne faut donc pas nous étonner si notre empressement à nous rendre à l’invitation du cabinet russe, si la bonne foi avec laquelle nous nous sommes montrés disposés à donner immédiatement suite aux idées soumises par la Russie, et que nous avons cru aussi franchement proposées qu’elles semblaient conçues avec générosité, ne nous ont pas valu plus de témoignages de reconnaissance. Vous avez dû vous-même, monsieur le vicomte, être étonné de la brièveté et de la sécheresse des remercîments qui vous ont été officiellement faits dans cette circonstance. Je crois vous en expliquer la véritable cause ; je suis sûr que si j’avais été dans le cas d’annoncer ici que nous allions donner une flotte au roi d’Espagne, de l’argent et des soldats, pour aller reconquérir l’autre hémisphère, ou bien encore que vous aviez fermé vos ports aux vaisseaux brésiliens, on vous aurait témoigné bien plus de satisfaction qu’on ne l’a fait en apprenant que nous étions prêts à prendre fait et cause pour la Russie dans une question que nous regardions comme liée à ses plus chers intérêts politiques.
« Dans cet état de choses, je pense que vous approuverez que je ne me mette pas plus en avant que je ne l’ai fait. Si la Russie veut agir, elle sait qu’elle peut compter sur nous ; mais pour cela il faut attendre qu’elle s’explique plus clairement. Si au contraire, comme tout peut le faire croire, on joue une comédie, je veux au moins laisser entrevoir que je suis dans la confidence, et ne pas trop légèrement accepter le rôle d’innocent dont mon collègue d’Autriche aimerait fort à me voir me charger,
« Ce qui me paraît certain, monsieur le vicomte, c’est que les Grecs eux-mêmes ne paraissent pas plus ambitieux aujourd’hui de la protection de la Russie qu’elle-même ne semble disposée à la leur accorder ; les liens de la religion attachent peut-être encore les basses classes au chef suprême de leur Église ; mais les gens éclairés de la nation, indignés d’abord de l’abandon dans lequel les a laissés une cour qui, depuis Catherine II, ne cesse de les porter à la révolte, ont ensuite étudié et recherché les causes de cet abandon ; ils ont vu ou cru voir que la crainte de laisser encore s’accroître la puissance et l’influence déjà si incommode de la Russie, armait contre leur cause l’Europe entière ; qu’ils étaient sacrifiés à l’intérêt général. Ils ont reconnu et bien jugé que l’empereur était incapable de concevoir et d’exécuter les projets de son aïeule ; dès-lors, ils ont compris que, loin de compter sur l’assistance de la Russie, ils devaient éviter de la rechercher, puisqu’au lieu de leur être utile, elle leur créait des ennemis. Ils ont alors, en désespoir de cause, tourné leurs regards vers l’Angleterre, qui déjà, quoique d’une manière non avouée, semble les prendre sous sa protection. Elle ne leur accordera point l’indépendance, parce qu’il ne lui convient pas de laisser se fonder dans la Méditerranée une marine marchande qui ferait tort à la sienne ; mais elle les protégera et les gouvernera à la façon des îles Ioniennes : triste perspective qui ne peut être acceptée que par les déplorables victimes de l’absurde despotisme des musulmans.
« Ce n’est pas la première fois, monsieur le vicomte, que nous devons regretter le fatal article du traité du 31 mars, qui nous a enlevé les îles Ioniennes ; nous y étions aimés et considérés autant que les Anglais y sont détestés, et aujourd’hui nous ne serions pas embarrassés du rôle que nous devrions jouer, ni incertains sur le plan que nous aurions à suivre. Celui de l’Autriche et de l’Angleterre était clair et tout tracé, il a été suivi avec hardiesse et habileté. Ceux qui ont été chargés de le conduire ont été admirablement secondés par les circonstances dans lesquelles l’Europe s’est trouvée, par le caractère inerte de l’empereur, par les dispositions personnelles et les rapports particuliers de celui de ses ministres qui est resté investi de sa confiance après le départ du comte Capo d’Istria. Le renvoi de ce dernier a été la plus grande victoire qu’aient obtenue M. de Metternich et lord Londonderry ; le jour de son départ a été celui d’un vrai triomphe pour leurs ministres à Pétersbourg.
« De ce jour-là, en effet, la Russie a prononcé l’abandon de toute son influence dans le Levant, et lord Strangford s’est trouvé à Constantinople pour hériter, au profit de son gouvernement, de l’immense sacrifice que la peur ou l’irrésolution venait d’arracher à l’empereur. Depuis lors, le rôle de cet ambassadeur n’a plus été qu’un jeu ; il a abusé d’une situation qu’il a due au hasard bien plus encore qu’à son habileté, avec une imprudence sans égale ; toutes ses notes, toutes ses prétendues conversations avec le Reis-Effendi, sont pleines de l’ironie la plus insultante pour la Russie. Mais il a prouvé du moins ce que l’on peut impunément oser contre un caractère faible et irrésolu, et les actes de l’ambassade de lord Strangford resteront pour servir d’exemple et d’instruction tant que l’empereur régnera.
« Ce même ambassadeur affecte aujourd’hui un mécontentement qui semble aller jusqu’à l’indignation contre ceux de ses compatriotes qui se vouent à la cause des Grecs, et surtout contre les capitaines de la marine royale anglaise, qui subitement se sont montrés aussi chauds protecteurs des insurgés qu’ils avaient été jusque-là ardents à les persécuter. Il déplore la perte de son influence ministérielle ; ses plaintes sont ici répétées avec une affectation plaisante par sir Charles Bagot et le comte de Lebzeltern, qui doivent réellement avoir bien de la confiance dans la bonhomie de ceux auxquels ils s’adressent. Lord Strangford a fait preuve de beaucoup trop d’esprit pendant sa négociation pour que quiconque ne veut pas volontairement fermer les yeux puisse penser qu’il se soit trompé sur les intentions véritables de son gouvernement. Le tout est une partie parfaitement bien jouée ; cependant ce ne sera que quand nous verrons un ambassadeur russe aux prises avec le divan que nous pourrons juger si toutes les chances de cette partie ont été bien calculées.
« Il me semble, monsieur le vicomte, que notre rôle dans cette situation est d’attendre ; peut-être que plus tard les circonstances pourront arracher l’empereur à son sommeil : le réveil alors pourrait faire du bruit et amener des combinaisons qui nous indiqueraient plus clairement qu’elle ne l’est aujourd’hui la route qu’une bonne politique devra nous faire suivre.
« En attendant, je crois que si nous avons ici quelques conférences, elles ne conduiront à rien de décisif ; l’ambassadeur d’Angleterre paraît savoir qu’il ne sera autorisé qu’à écouter et qu’il devra tout prendre ad referendum ; M. Lebzeltern trouvera dans les observations de M. de Metternich tous les motifs qui lui seront nécessaires pour en faire autant ; le comte de Nesselrode me paraît plus que dans aucune occasion, disposé à la temporisation. Il est donc probable que si l’on s’occupe des idées que renferme le mémoire russe, ce ne sera qu’après la campagne, et je ne prévois plus aucune affaire qui puisse s’opposer à ce que je profite du congé que vous avez la bonté de m’envoyer. Cependant, M. le vicomte, j’espère que je n’ai pas besoin de vous promettre que ni ma santé, ni aucune considération quelconque, ne pourra me faire un seul instant abandonner mon poste, tant que je pourrai croire que ma présence peut y être le moins du monde utile au service du roi.
« En voilà bien long sur la Grèce ; mais j’ai cru devoir vous faire connaître toute mon opinion sur l’importance réelle des conférences proposées sur cette grande question.
« Je dois vous confier, M. le vicomte, et sous le secret, un fait dont vous pourrez mieux que moi connaître l’exactitude, mais qui, s’il était vrai, pourrait influer d’une manière très fâcheuse sur la situation du général Pozzo. Sous ce rapport, la chose pourrait avoir de l’importance ; car si, par suite de l’affaire, il devait perdre sa place, il serait nécessaire de prévoir de bonne heure sur qui il nous conviendrait de jeter les yeux pour lui succéder, et d’autant plus que le choix serait aussi difficile à faire qu’il serait important pour nous.