Mémoires d’outre-tombe (page 114)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Vous n’ignorez pas, monsieur le vicomte, que depuis longtemps tous les efforts de M. de Metternich et du cabinet anglais tendent à renverser Pozzo ; il n’a pas en Russie une seule voix qui le soutienne, et le poste qu’il occupe est l’objet de tout ce qui a de l’ambition à Pétersbourg. La chute du comte Capo d’Istria a presque entraîné la sienne ; il a su se maintenir par sa propre habileté et par l’adresse avec laquelle il a toujours su persuader de l’importance du rôle qu’il joue à Paris ; ses rapports, rédigés avec art et infiniment d’esprit, intéressent l’empereur ; les lettres particulières, dans lesquelles l’ambassadeur se permet de donner des détails très étrangers aux affaires, amusent et font souvent le divertissement de ce monarque et de ses intimes.

« Depuis quelque temps, cependant, la faveur n’est plus la même. L’inutile voyage de Pozzo à Madrid a déjà porté une forte atteinte à son crédit : voici de plus ce qui vient d’arriver. L’ambassadeur d’Angleterre a reçu, par la poste, une lettre de M. Canning qui roule entièrement sur la situation de l’Espagne. Après avoir fait de ce malheureux pays la peinture la plus déplorable, M. Canning ajoute qu’elle est due presque entièrement aux intrigues du général Pozzo et au despotisme qu’il exerce au nom de son maître sur le roi d’Espagne et ses ministres ; il attribue entièrement ces intrigues à une cupidité insatiable, l’accusant de ne faire usage de son influence que pour forcer le roi Ferdinand à prendre des engagements humiliants et onéreux et dont Pozzo et quelques agioteurs profiteraient largement. À l’appui de cette grave accusation, M. Canning joint à sa lettre la copie d’une autre lettre sans signature, écrite de Madrid, qui dénonce en quelque sorte le général Pozzo comme travaillant à renverser le comte d’Offalia et tout le ministère espagnol (à la nomination duquel il est censé avoir cependant puissamment contribué), uniquement parce que le général Pozzo doit avoir acquis pour plusieurs millions de bons sur les Cortès, et que le comte d’Offalia, se refusant à reconnaître l’emprunt révolutionnaire, la fortune et la réputation du général se trouvent également compromises.

« Cette lettre, arrivée par la poste, a nécessairement été ouverte ; l’empereur en a connaissance et je crois être sûr que M. d’Oubril est chargé de prendre très secrètement des renseignements sur la vérité de cette accusation. J’espère pour le général Pozzo que ce n’est qu’une mauvaise intrigue du cabinet anglais. S’il en était autrement, j’en serais fâché pour son honneur et pour son existence ; l’un serait perdu, et l’autre serait affreuse et vouée au mépris. Vous serez à même, monsieur le vicomte, de savoir si toute cette vilaine histoire a quelque fondement ; dans ce cas-là, veuillez jusqu’à mon arrivée n’en faire aucun usage, et surtout ne rien m’écrire qui puisse y avoir rapport. Vous savez que si aucune affaire ne s’y oppose, je ne resterai plus ici assez longtemps pour recevoir réponse aux lettres que je vous adresse aujourd’hui.

« M. d’Oubril part aujourd’hui ; il sera probablement à Paris à peu près en même temps que ma lettre. Ses instructions lui prescrivent de travailler à réparer tout le mal qu’a fait à Madrid la conduite imprudente de M. Boulgary, de se faire le conciliateur et le modérateur de toutes les opinions ; d’engager en même temps le roi d’Espagne à résister fortement à tous les conseils, à toutes les insinuations dont le but serait de le porter à transiger sur quelques-uns de ses droits. La lettre du comte de Nesselrode au comte d’Offalia, qui vous sera probablement communiquée, indique assez que c’est là surtout la crainte de l’empereur, et, dans la conversation que j’ai eue avec M. d’Oubril, j’ai reconnu mot à mot ce qui m’avait été dit à moi-même lorsque j’ai eu l’honneur d’avoir un entretien avec Sa Majesté.

« J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de M. d’Oubril, vous allez vous-même pouvoir le juger. Je crois, monsieur le vicomte, que vous trouverez qu’il n’est pas à la hauteur du rôle que l’on pouvait supposer à la Russie l’intention de vouloir faire jouer à son ministre en Espagne ; la fierté castillane ne sera peut-être pas flattée non plus de ne trouver aucun titre devant le nom de ce nouvel envoyé ; mais je crois que pour nous il vaut beaucoup mieux avoir affaire avec un homme de ce caractère qu’avec aucun de ceux dont il avait été question pour ce poste délicat.

« M. d’Alopeus (celui qui est à Berlin) l’avait fortement sollicité ; je crois que nous avons toute espèce de raisons de nous féliciter qu’il ne l’ait pas obtenu. M. d’Oubril n’exercera d’ailleurs, je crois, aucune influence personnelle à Madrid ; il est à craindre seulement que le sieur Ugarte s’empare de lui ; je crois être sûr, cependant, qu’on l’a prémuni d’avance contre les séductions de cet intrigant ; il sera nécessaire que Pozzo lui donne à ce sujet une bonne direction.

« M. d’Oubril retrouvera à Madrid un de ses collègues, sir Ev. A’Court, qui a de lui la plus mince opinion possible, et dont le premier soin sera sûrement de déconsidérer et de ridiculiser le nouvel arrivé, comme il l’a fait en Italie. Sous ce rapport, M. de Talaru pourra être fort utile à M. d’Oubril ; il deviendra en quelque sorte son appui et son soutien. Cette combinaison me paraît à la fois convenable à notre dignité, utile à nos intérêts et conforme à l’opinion que nous devons laisser prendre de la nature de nos rapports avec la Russie.

« Il me reste, monsieur le vicomte, à vous parler du Würtemberg. Je n’ai point laissé ignorer à M. de Nesselrode ni à l’empereur lui-même tout le prix et l’intérêt que le gouvernement du roi mettait à voir finir le différend qui existe entre la cour de Pétersbourg et celle de Stuttgard, et dans lequel toutes les puissances de l’Europe ont pris parti contre le roi de Würtemberg. J’ai eu occasion de vous mander déjà, M. le vicomte, que mes premiers efforts pour faire finir cet état de choses avaient été sans succès ; j’ai acquis la certitude depuis qu’en voulant nous mêler plus directement de cette affaire, nous achèverions de la gâter et peut-être de la rendre inarrangeable. Le roi de Wurtemberg a beaucoup de torts à se reprocher vis-à-vis de l’empereur ; sa conduite, son langage, ses correspondances, celles de ses ministres, ont été constamment inconsidérées et offensantes pour celui qu’il avait tant d’intérêt de ménager. Les représentations les plus douces ont été sans effet ; le roi avait adopté un rôle, il voulait le soutenir ; il avait près de lui de fort mauvaises têtes, des serviteurs perfides ; il n’a fait que des imprudences, et a fini par froisser d’une manière si forte l’amour-propre et les sentiments de l’empereur qu’il en est résulté cette espèce de rupture. Ici, les personnes chargées des intérêts du roi de Würtemberg se sont conduites avec maladresse ; elles ont voulu mettre de la roideur et de la dignité quand il aurait fallu agir avec franchise et bonne foi. L’empereur s’est aperçu qu’on voulait le braver, et ce qu’il eût été facile d’arranger dans le commencement avec de la prudence, est devenu maintenant une assez grande affaire ; elle est entièrement personnelle entre les deux souverains, ce qui rend toute espèce d’intervention ou de médiation étrangère impossible : celle de M. G. de Caraman ne peut donc être proposée.

« Il est nécessaire, il est indispensable que le roi de Würtemberg fasse une démarche, mais qu’il la fasse avec franchise et cordialité ; c’est moins le souverain que le parent qui se trouve offensé, la réparation n’en est que plus facile. C’est malheureusement ce que ni le roi ni ses ayants cause à Pétersbourg n’ont voulu jusqu’à présent ni comprendre ni conseiller. M. de Beroldingen a fait, avec les meilleures intentions du monde, beaucoup de fautes, mais elles ne sont pas irréparables, et j’espère que nous sommes au moment de terminer cette désagréable affaire. Me prévalant de l’intérêt que nous avons témoigné au Würtemberg dans cette circonstance, j’ai eu avec le comte de Beroldingen une explication très franche dans laquelle je ne lui ai point laissé ignorer que le seul moyen de rétablir les relations amicales entre les deux cours était entre les mains du roi, et que tant que la démarche que l’empereur attendait ne serait pas franchement faite, il était inutile d’espérer un raccommodement. Le comte de Beroldingen a paru apprendre quelque chose de nouveau ; nous nous sommes bien expliqués, et j’ai eu sa promesse que la première chose dont il s’occuperait en arrivant à Stuttgard serait d’obtenir du roi la lettre qui seule peut tout arranger. Depuis son départ, j’ai eu avec M. Fleischmann, resté chargé d’affaires, de fréquents entretiens : c’est un homme d’un excellent esprit, beaucoup plus calme et plus entendu que M. de Beroldingen ; il s’est laissé diriger par nos conseils et c’est après m’être consulté avec le comte de Nesselrode que je l’ai conseillé non seulement d’écrire avec toute espèce de franchise au roi, mais même de lui envoyer le modèle d’une lettre qui n’aurait rien que de très convenable pour la dignité du souverain, et qui mettra fin à toute cette mésintelligence.

« Le prince de Hohenlohe, envoyé ici par le roi de Würtemberg pour complimenter sur le mariage du grand-duc Michel, était un choix heureux. Allié de la famille, personnellement connu et fort estimé de l’empereur et de l’impératrice, le prince de Hohenlohe était sans contredit l’homme le plus propre à bien remplir une négociation du genre de celle qui paraissait lui être confiée. Malheureusement il n’était porteur que d’une simple lettre d’étiquette, et cette démarche faussement calculée est devenue un grief de plus. Aussi le prince de Hohenlohe, malgré l’estime particulière que l’on a pour lui, a-t-il eu beaucoup de désagréments pendant son séjour ; on lui en préparait de plus grands encore : je suis parvenu à les lui éviter et à lui faire obtenir une audience de congé. L’empereur l’a traité avec tant de bonté, lui a parlé avec tant d’effusion et tant de sentiment de la conduite du roi que le prince est sorti pénétré de reconnaissance. Il part demain pour Stuttgard, décidé à unir ses efforts à ceux que vient de faire M. Fleischmann pour obtenir du roi la démarche très simple qui doit satisfaire l’empereur. Tout permet donc d’espérer que l’arrivée de M. de Beroldingen et son entrée au ministère seront signalées par la fin de cette affaire dans laquelle vous voyez, monsieur le vicomte, que j’ai rempli, autant que la prudence me le permettait, le rôle de médiateur.

« Il est probable que si le roi se prête à ce que l’on a le droit d’attendre de lui, le même prince de Hohenlohe viendra ici remplir les fonctions de ministre plénipotentiaire ; l’empereur lui en a exprimé le désir ; il sera dans ce cas parfaitement accueilli. Quant à nous, monsieur le vicomte, je ne vous cache pas que l’empereur attache beaucoup de prix à ce que le retour de M. de Caraman à Stuttgard soit différé jusqu’à ce que cette affaire soit terminée. J’ai pris avec le comte de Nesselrode l’engagement de vous faire connaître le désir de Sa Majesté, mais je ne lui ai point laissé ignorer qu’étant entièrement étrangers à cette querelle, nous ne pouvions pas y prendre le même intérêt, ni adopter exactement les mêmes mesures que ceux qu’elle regarde personnellement ; que, malgré tout notre empressement à nous prêter toujours à ce qui peut être agréable à l’empereur, le retour de notre ministre à Stuttgard devait nécessairement rester subordonné à ce que pouvaient exiger de nous nos intérêts directs. Voilà où en est l’affaire. Si vous pouvez prolonger de deux mois le congé de M. de Caraman, ce sera pour le mieux ; dans le cas contraire, je prends sur moi de faire trouver bonnes les raisons qui vous auront mis dans l’obligation de le renvoyer plus tôt à son poste.

« Je commence à croire que je suivrai votre conseil et que je ne profiterai point de la frégate : j’irai alors faire une cure à Carlsbad. Je serai à Paris dans les premiers jours d’août, et de retour à mon poste dans le mois de septembre. Mon projet, si rien ne s’y oppose, est de partir au plus tard d’aujourd’hui en un mois.

« Adieu, monsieur le vicomte : je suis heureux de l’idée que je pourrai passer quelques instants avec vous ; j’aurai, malgré la longueur de mes lettres, bien des choses encore à vous dire, et j’ai la prétention de croire que mon voyage à Paris peut avoir de très heureux résultats pour le service du roi et de nos intérêts. Dans tous les cas, je serai heureux de vous renouveler de vive voix l’assurance d’un attachement depuis longtemps fondé sur la plus profonde estime, et que la confiance et la reconnaissance ont achevé de rendre indestructible.

« La Ferronnays. »

« P. S. L’ambassadeur d’Angleterre sort à l’instant de chez moi ; il vient de recevoir son courrier. Il est chargé de répéter au comte de Nesselrode à peu près tout ce que M. de Leiden a déjà mandé de l’opinion de M. Canning sur le mémoire russe. Sir Charles Bagot est autorisé à prendre part aux conférences, si toutefois il n’est pas jugé prudent d’en retarder l’ouverture jusqu’à l’époque du retour de l’ambassadeur de Russie à Constantinople. On annonce à sir Charles l’envoi très prochain d’instructions pour discuter les différentes parties du mémoire ; mais dans aucun cas il n’est autorisé à rien conclure, et doit tout prendre ad referendum. L’opinion de M. Canning est que la connaissance de ces conférences devant nécessairement produire une grande sensation et beaucoup d’irritation à Constantinople, il était à désirer qu’elles fussent ajournées ; il ajoute, dans la dépêche que l’ambassadeur doit communiquer au comte de Nesselrode, que cette opinion est entièrement partagée par le cabinet français et cite à cette occasion une conversation que vous devez avoir eue avec sir Charles Stuart le 15 avril, c’est-à-dire deux jours avant l’expédition de Maconet. Comme vous ne me parlez pas de cette conversation et que vous me renouvelez au contraire l’ordre d’assister aux conférences, si elles ont lieu, et d’accéder à tout ce qui sera proposé sur les bases indiquées dans le mémoire, je dois croire qu’il y a dans la dépêche de M. Canning ou de sir Charles Stuart une erreur (volontaire peut-être). J’ai répondu à l’ambassadeur que je ne verrais aucun inconvénient à ce que les conférences fussent ajournées ; mais que je n’étais point en mesure de faire à cet égard aucune réflexion au gouvernement russe, et que les instructions de Votre Excellence se bornaient à m’autoriser à prendre part aux conférences lorsqu’elles s’ouvriront. M. Canning se plaint aussi de n’avoir point encore reçu (25 avril) les observations annoncées depuis longtemps par le cabinet autrichien. Je suis plus que jamais confirmé dans l’opinion que ces conférences n’auront dans ce moment aucune espèce de résultat ; je serai plus à même dans quelques jours de vous donner à cet égard des éclaircissements plus précis.

« Vous m’avez mandé que le roi donnait son consentement au mariage de mademoiselle de Modène. Je ne vous cache pas que le père est au désespoir de ne pas avoir reçu dans cette circonstance une preuve plus positive et plus directe de l’intérêt du roi qui fut le protecteur de sa jeunesse. Son imagination est singulièrement frappée de l’idée d’avoir encouru la disgrâce de Sa Majesté. Le comte de Modène est un homme animé des meilleurs sentiments et des meilleurs principes ; il jouit ici d’une considération qui dédommage de voir un Français de son rang employé dans une cour étrangère. Ce serait de votre part, monsieur le vicomte, un acte de véritable bienfaisance d’obtenir que le roi eût la bonté d’écrire un mot à M. de Modène, ou que vous eussiez la complaisance de lui écrire vous-même de la part de Sa Majesté. »

GÉNÉALOGIE DE MA FAMILLE.

En écrivant les différentes parties de ces Mémoires, je n’ai point dit le travail intérieur qu’ils m’ont coûté. Il était naturel qu’en m’occupant des hommes et des lieux, je voulusse connaître ce qu’étaient ces lieux et ces hommes. La passion de l’histoire m’a dominé toute ma vie. J’ai souvent entretenu des correspondances sur des faits qui n’intéressent personne : je me plais, par exemple, à savoir comment s’appelle un champ que j’ai vu sur le bord d’un chemin, qui possédait jadis ce champ, comment il est parvenu au propriétaire actuel ; je m’attache de même à découvrir ce que sont devenus des cadets disparus vers telle ou telle époque. C’est ainsi qu’ayant à parler de ma famille, je me suis livré à mes investigations favorites, sans autre intérêt que mon plaisir d’annaliste, indifférent d’ailleurs à tous les autres intérêts qu’on peut attacher à un nom : j’ai pensé mourir d’aise quand j’ai découvert que j’avais des alliances avec un prêtre de paroisse nommé Courte-Blanchardière de la Boucatelière-Foiret, qui demeurait dans un clocher.

J’avais donc réuni sur ma famille ce que j’en avais pu apprendre ; mais mon texte bourré de ma science devenait long : l’ennui que j’aime à trouver au fond de l’histoire n’est pas du goût de chacun ; c’est pourtant de la succession des terrains arides et féconds que se compose un pays.

Arrêté par mille difficultés, je résolus à ne mentionner dans mes Mémoires que ce qu’il fallait pour faire connaître les idées de mon père et l’influence qu’elles eurent sur ma première éducation. Une chose me décidait encore à la suppression de ces errements de famille : je possédais le mémorial des titres envoyés à Malte en 1789 pour mon agrégation à l’ordre ; mais je n’avais pas le travail des Chérin sur ces titres ; bien que ma présentation à Louis XVI fît preuve de ce travail, encore me manquait-il, et par conséquent la base de l’édifice. Les deux Chérin, Bernard et son fils Louis-Nicolas, étaient morts ; le dernier ayant embrassé la révolution, était devenu chef d’état-major de l’armée du Danube. On connaît la sévérité du père et du fils : le premier se plaignait des généalogistes chambrelants (ouvriers qui travaillent en chambre), gens sans études, qui, pour de l’argent, bercent les particuliers d’idées chimériques de noblesse et de grandeurs.

Les archives des Chérin avaient été dispersées quand le passé ne compta plus ; mais peu à peu les cartons cachés ou dérobés furent rapportés à notre vaste dépôt littéraire : ils y continuent aujourd’hui une série précieuse de manuscrits.

Le carton dans lequel il est question de ma famille est du nombre de ceux qui n’ont pas été perdus. M. Charles Lenormant, conservateur à la Bibliothèque du roi, sachant que je faisais des recherches, et pensant qu’une communication pouvait m’être utile, a bien voulu me faire part du dossier Chateaubriand. La pièce généalogique dont il m’a été permis de prendre copie est évidemment une minute composée d’abord par le premier Chérin, lorsqu’il fut chargé en 1782 d’examiner les titres de ma sœur Lucile pour son admission au chapitre de l’Argentière ; puis cette minute a été continuée par le second Chérin pour mon frère ; et enfin pour la rédaction du Mémorial des actes authentiques, quand je fus admis dans l’ordre de Malte.

Muni de ces documents, je ne puis plus reculer, car ils ne m’appartiennent pas ; c’est la propriété de mes neveux, aînés de ma famille ; je n’ai pas le droit, pour abonder dans mon opinion particulière, de les priver de ce qu’ils considèrent comme des épaves, produit de leur naufrage.

En plaçant ces arides reliques dans des casiers, je satisfais à ma piété envers mon père, soit que ses convictions aient été risibles ou raisonnables, chimériques ou fondées. J’ai fait les deux parts : les préjugés dans la note, mon indépendance dans le texte.

Une fois mon parti pris, j’ai cru qu’il était juste de joindre au travail des généalogistes des ordres du roi les autres documents que je possédais : ces documents ont repris leur valeur, mes propres recherches viennent de nécessité grossir ma collection.

Le nom que je porte ayant traversé beaucoup de siècles, beaucoup d’aventures se trouvent attachées à ce nom : je les mentionne toutes, afin de dissimuler autant qu’il m’a été possible l’ennui du sujet. Je combats aussi les historiens quand le point en litige en vaut la peine ; je montre comment ils se sont trompés, ou par imagination, ou par toute autre cause.

J’ai reporté les notes A et B tout à la fin et hors de mes Mémoires. Mais si ce m’était un devoir de produire la généalogie de ma famille, personne n’est obligé de la lire : ce hors-d’œuvre peut être passé sans le moindre inconvénient.

Chateaubriand ayant déjà donné, au tome I des Mémoires, de la page 4 à la page 17 (Livre Premier de la Première Partie), un résumé très complet de la Généalogie de sa famille, on a cru inutile de reproduire ici les nombreuses pièces et documents qu’il avait réunis à ce sujet, et qui, dans les éditions précédentes, où il sera du reste facile au lecteur de les retrouver, n’occupent pas moins de 122 pages.

LIVRE II

Projets et préparatifs de la guerre de Russie. — Embarras de Napoléon. — Réunion à Dresde. — Bonaparte passe en revue son armée et arrive au bord du Niémen. — Invasion de la Russie. — Wilna. — Le Sénateur polonais Wibicki. — Le parlementaire russe Balachof. — Smolensk. — Murat. — Le fils de Platof. — Retraite des Russes. — Le Borysthène. — Obsession de Bonaparte. — Kutuzof succède à Barclay dans le commandement de l’armée russe. — Bataille de la Moskowa ou de Borodino. — Bulletin. — Aspect du champ de bataille. — Extrait du dix-huitième bulletin de la Grande-Armée. — Marche en avant des Français. — Rostopschin. — Bonaparte au Mont-du-Salut. — Vue de Moscou. — Entrée de Napoléon au Kremlin. — Incendie de Moscou. — Bonaparte gagne avec peine Petrowski. — Écriteau de Rostopschin. — Séjour sur les ruines de Moscou. — Occupations de Bonaparte. — Retraite. — Smolensk. — Suite de la retraite. — Passage de la Bérésina. — Jugement sur la campagne de Russie. — Dernier bulletin de la Grande-Armée. — Retour de Bonaparte à Paris. — Harangue du Sénat. — Malheurs de la France. — Joies forcées. — Séjour à ma vallée. — Réveil de la légitimité. — Le pape à Fontainebleau. — Défections. — Mort de Lagrange et de Delille. — Batailles de Lützen, de Bautzen et de Dresde. — Revers en Espagne. — Campagne de Saxe ou des poètes. — Bataille de Leipzick. — Retour de Bonaparte à Paris. — Traité de Valençay. — Le corps législatif convoqué, puis ajourné. — Les alliés passent le Rhin. — Colère de Bonaparte. — Premier jour de l’an 1814. — Notes qui devinrent la brochure : De Bonaparte et des Bourbons. — Je prends un appartement rue de Rivoli. — Admirable campagne de France, 1814. — Je commence à imprimer ma brochure. — Une note de Madame de Chateaubriand. — La guerre établie aux barrières de Paris. — Vue de Paris. — Combat de Belleville. — Fuite de Marie-Louise et de la régence. — M. de Talleyrand reste à Paris. — Proclamation du prince généralissime Schwarzenberg. — Discours d’Alexandre. — Capitulation de Paris.

Bonaparte ne voyait plus d’ennemis ; ne sachant où prendre des empires, faute de mieux il avait pris le royaume de Hollande à son frère. Mais une inimitié secrète, qui remontait à l’époque de la mort du duc d’Enghien, était restée au fond du cœur de Napoléon contre Alexandre. Une rivalité de puissance l’animait ; il savait ce que la Russie pouvait faire et à quel prix il avait acheté les victoires de Friedland et d’Eylau. Les entrevues de Tilsit et d’Erfurt, des suspensions d’armes forcées, une paix que le caractère de Bonaparte ne pouvait supporter, des déclarations d’amitié, des serrements de main, des embrassades, des projets fantastiques de conquêtes communes, tout cela n’était que des ajournements de haine. Il restait sur le continent un pays et des capitales où Napoléon n’était point entré, un empire debout en face de l’empire français : les deux colosses se devaient mesurer. À force d’étendre la France, Bonaparte avait rencontré les Russes, comme Trajan, en passant le Danube, avait rencontré les Goths.

Un calme naturel, soutenu d’une piété sincère depuis qu’il était revenu à la religion, inclinait Alexandre à la paix : il ne l’aurait jamais rompue si l’on n’était venu le chercher. Toute l’année 1811 se passa en préparatifs. La Russie invitait l’Autriche domptée et la Prusse pantelante à se réunir à elle dans le cas où elle serait attaquée ; l’Angleterre arrivait avec sa bourse. L’exemple des Espagnols avait soulevé les sympathies des peuples : déjà commençait à se former le lien de la vertu (Tugendbund) qui enserrait peu à peu la jeune Allemagne.

Bonaparte négociait, il faisait des promesses : il laissait espérer au roi de Prusse la possession des provinces russes allemandes ; le roi de Saxe et l’Autriche se flattaient d’obtenir des agrandissements dans ce qui restait encore de la Pologne ; des princes de la Confédération du Rhin rêvaient des changements de territoire à leur convenance ; il n’y avait pas jusqu’à la France que Napoléon ne méditât d’élargir, quoiqu’elle débordât déjà sur l’Europe ; il prétendait l’augmenter nominativement de l’Espagne. Le général Sébastiani lui dit : « Et votre frère ? » Napoléon répliqua : « Qu’importe mon frère ! est-ce qu’on donne un royaume comme l’Espagne ? » Le maître disposait par un mot du royaume qui avait coûté tant de malheurs et de sacrifices à Louis XIV ; mais il ne l’a pas gardé si longtemps. Quant aux peuples, jamais homme n’en a moins tenu compte et ne les a plus méprisés que Bonaparte : il en jetait des lambeaux à la meute de rois qu’il conduisait à la chasse, le fouet à la main : « Attila, » dit Jornandès, « menait avec lui une foule de princes tributaires qui attendaient avec crainte et tremblement un signe du maître des monarques pour exécuter ce qui leur serait ordonné. »

Avant de marcher en Russie avec ses alliées l’Autriche et la Prusse, avec la Confédération du Rhin composée de rois et de princes, Napoléon avait voulu assurer ses deux flancs qui touchaient aux deux bords de l’Europe : il négociait deux traités, l’un au midi avec Constantinople, l’autre au nord avec Stockholm. Ces traités manquèrent.

Napoléon, à l’époque de son consulat, avait renoué des intelligences avec la Porte : Sélim et Bonaparte avaient échangé leurs portraits ; ils entretenaient une correspondance mystérieuse. Napoléon écrivait à son compère, en date d’Osterode, 3 avril 1807 : « Tu t’es montré le digne descendant des Sélim et des Soliman. Confie-moi tous tes besoins : je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès, tant par amitié que par politique, pour n’avoir rien à te refuser. » Charmante effusion de tendresse entre deux sultans causant bec à bec, comme aurait dit Saint-Simon.

Sélim renversé. Napoléon revient au système russe et songe à partager la Turquie avec Alexandre ; puis, bouleversé encore par un nouveau cataclysme d’idées, il se détermine à l’invasion de l’empire moscovite. Mais ce n’est que le 21 mars 1812 qu’il demande à Mahmoud son alliance, requérant soudain de lui cent mille Turcs au bord du Danube. Pour cette armée, il offre à la Porte la Valachie et la Moldavie. Les Russes l’avaient devancé : leur traité était au moment de se conclure, et il fut signé le 28 mai 1812.

Au nord, les événements trompèrent également Bonaparte. Les Suédois auraient pu envahir la Finlande, comme les Turcs menacer la Crimée : par cette combinaison la Russie, ayant deux guerres sur les bras, eût été dans l’impossibilité de réunir ses forces contre la France ; ce serait de la politique sur une vaste échelle, si le monde n’était aujourd’hui rapetissé au moral comme au physique par la communication des idées et des chemins de fer. Stockholm, se renfermant dans une politique nationale, s’arrangea avec Pétersbourg.

Après avoir perdu en 1807 la Poméranie envahie par les Français, et en 1808 la Finlande envahie par la Russie, Gustave IV avait été déposé. Gustave, loyal et fou, a augmenté le nombre des rois errants sur la terre, et moi, je lui ai donné une lettre de recommandation pour les Pères de Terre sainte ; c’est au tombeau de Jésus-Christ qu’il se faut consoler. L’oncle de Gustave fut mis en place de son neveu détrôné. Bernadotte, ayant commandé le corps d’armée français en Poméranie, s’était attiré l’estime des Suédois ; ils jetèrent les yeux sur lui ; Bernadette fut choisi pour combler le vide que laissait le prince de Holstein-Augustenbourg, prince héréditaire de Suède, nouvellement élu et mort. Napoléon vit avec déplaisir l’élection de son ancien compagnon.

L’inimitié de Bonaparte et de Bernadotte remontait haut : Bernadotte s’était opposé au 18 brumaire ; ensuite il contribua, par des conversations animées et par l’ascendant qu’il exerçait sur les esprits, à ces brouillements qui amenèrent Moreau devant une cour de justice. Bonaparte se vengea à sa façon, en cherchant à ravaler un caractère. Après le jugement de Moreau il fit présent à Bernadotte d’une maison, rue d’Anjou, dépouille du général condamné ; par une faiblesse alors trop commune, le beau-frère de Joseph Bonaparte n’osa refuser cette munificence peu honorable. Grosbois fut donné à Berthier. La fortune ayant mis le sceptre de Charles XII aux mains d’un compatriote de Henri IV, Charles-Jean se refusa à l’ambition de Napoléon ; il pensa qu’il lui était plus sûr d’avoir pour allié Alexandre, son voisin, que Napoléon, ennemi éloigné ; il se déclara neutre, conseilla la paix et se proposa pour médiateur entre la Russie et la France.

Bonaparte entre en fureur ; il s’écrie : « Lui, le misérable, il me donne des conseils ! il veut me faire la loi ! un homme qui tient tout de ma bonté ! quelle ingratitude ! Je saurai bien le forcer de suivre mon impulsion souveraine ! » À la suite de ces violences, Bernadotte signa le 24 mars 1812 le traité de Saint-Pétersbourg.

Ne demandez pas de quel droit Bonaparte traitait Bernadotte de misérable, oubliant qu’il ne sortait, lui Bonaparte, ni d’une source plus élevée, ni d’une autre origine : la Révolution et les armes. Ce langage insultant n’annonçait ni la hauteur héréditaire du rang, ni la grandeur de l’âme. Bernadotte n’était point ingrat, il ne devait rien à la bonté de Bonaparte.

L’empereur s’était transformé en un monarque de vieille race qui s’attribue tout, qui ne parle que de lui, qui croit récompenser ou punir en disant qu’il est satisfait ou mécontent. Beaucoup de siècles passés sous la couronne, une longue suite de tombeaux à Saint-Denis, n’excuseraient pas même ces arrogances.

La fortune ramena des États-Unis et du nord de l’Europe deux généraux français sur le même champ de bataille, pour faire la guerre à un homme contre lequel ils s’étaient d’abord réunis et qui les avait séparés. Soldat ou roi, nul ne songeait alors qu’il y eût crime à vouloir renverser l’oppresseur des libertés. Bernadotte triompha, Moreau succomba. Les hommes disparus jeunes sont de vigoureux voyageurs ; ils font vite une route que des hommes plus débiles achèvent à pas lents.

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