Mémoires d’outre-tombe (page 115)
Ce ne fut pas faute d’avertissements que Bonaparte s’obstina à la guerre de Russie : le duc de Frioul, le comte de Ségur, le duc de Vicence, consultés, opposèrent à cette entreprise une foule d’objections : « Il ne faut pas, » disait courageusement le dernier (Histoire de la Grande-Armée), « en s’emparant du continent et même des États de la famille de son allié, accuser cet allié de manquer au système continental. Quand les armées françaises couvraient l’Europe, comment reprocher aux Russes leur armée ? Fallait-il donc se jeter par delà tous ces peuples de l’Allemagne, dont les plaies faites par nous n’étaient point encore cicatrisées ? Les Français ne se reconnaissaient déjà plus au milieu d’une patrie qu’aucune frontière naturelle ne limitait. Qui donc défendra la véritable France abandonnée ? — Ma renommée, répliqua l’empereur. » Médée avait fourni cette réponse : Napoléon faisait descendre à lui la tragédie.
Il annonçait le dessein d’organiser l’empire en cohortes de ban et d’arrière-ban : sa mémoire était une confusion de temps et de souvenirs. À l’objection des divers partis existants encore dans l’empire, il répondait : « Les royalistes redoutent plus ma perte qu’ils ne la désirent. Ce que j’ai fait de plus utile et de plus difficile a été d’arrêter le torrent révolutionnaire : il aurait tout englouti. Vous craignez la guerre pour mes jours ? Me tuer, moi, c’est impossible : ai-je donc accompli les volontés du Destin ? Je me sens poussé vers un but que je ne connais pas. Quand je l’aurai atteint, un atome suffira pour m’abattre. » C’était encore une copie : les Vandales en Afrique, Alaric en Italie, disaient ne céder qu’à une impulsion surnaturelle : divino jussu perurgeri.
L’absurde et honteuse querelle avec le pape augmentant les dangers de la position de Bonaparte, le cardinal Fesch le conjurait de ne pas s’attirer à la fois l’inimitié du ciel et de la terre : Napoléon prit son oncle par la main, le mena à une fenêtre (c’était la nuit) et lui dit : « Voyez-vous cette étoile ? — Non, sire. — Regardez bien. — Sire, je ne la vois pas. — Eh bien, moi, je la vois. »
« Vous aussi, disait Bonaparte à M. de Caulaincourt, vous êtes devenu Russe. »
« Souvent, assure M. de Ségur, on le voyait (Napoléon) à demi renversé sur un sofa, plongé dans une méditation profonde ; puis il en sort tout à coup comme en sursaut, convulsivement et par des exclamations ; il croit s’entendre nommer et s’écrie : Qui m’appelle ? Alors il se lève, marche avec agitation. » Quand le Balafré touchait à sa catastrophe, il monta sur la terrasse du château de Blois, appelée le Perche aux Bretons : sous un ciel d’automne, une campagne déserte s’étendant au loin, on le vit se promener à grands pas avec des mouvements furieux. Bonaparte, dans ses hésitations salutaires, dit : « Rien n’est assez établi autour de moi pour une guerre aussi lointaine ; il faut la retarder de trois ans. » Il offrait de déclarer au czar qu’il ne contribuerait ni directement, ni indirectement, au rétablissement d’un royaume de Pologne : l’ancienne et la nouvelle France ont également abandonné ce fidèle et malheureux pays.
Cet abandon, entre toutes les fautes politiques commises par Bonaparte, est une des plus graves. Il a déclaré, depuis cette faute, que s’il n’avait pas procédé à un rétablissement hautement indiqué, c’est qu’il avait craint de déplaire à son beau-père. Bonaparte était bien homme à être retenu par des considérations de famille ! L’excuse est si faible qu’elle ne le mène, en la donnant, qu’à maudire son mariage avec Marie-Louise. Loin d’avoir senti ce mariage de la même manière, l’empereur de Russie s’était écrié : « Me voilà renvoyé au fond de mes forêts. » Bonaparte fut tout simplement aveuglé par l’antipathie qu’il avait pour la liberté des peuples.
Le prince Poniatowski, lors de la première invasion de l’armée française, avait organisé des troupes polonaises ; des corps politiques s’étaient assemblés ; la France maintint deux ambassadeurs successifs à Varsovie, l’archevêque de Malines et M. Bignon. Français du Nord, les Polonais, braves et légers comme nous, parlaient notre langue ; ils nous aimaient comme des frères ; ils se faisaient tuer pour nous avec une fidélité où respirait leur aversion de la Russie. La France les avait jadis perdus ; il lui appartenait de leur rendre la vie : ne devait-on rien à ce peuple sauveur de la chrétienté ? Je l’ai dit à Alexandre à Vérone : « Si Votre Majesté ne rétablit pas la Pologne, elle sera obligée de l’exterminer. » Prétendre ce royaume condamné à l’oppression par sa position géographique, c’est trop accorder aux collines et aux rivières : vingt peuples entourés de leur seul courage ont gardé leur indépendance, et l’Italie, remparée des Alpes, est tombée sous le joug de quiconque les a voulu franchir. Il serait plus juste de reconnaître une autre fatalité, savoir : que les peuples belliqueux, habitants des plaines, sont condamnés à la conquête : des plaines sont accourus les divers envahisseurs de l’Europe.
Loin de favoriser la Pologne, on voulut que ses soldats prissent la cocarde nationale ; pauvre qu’elle était, on la chargeait d’entretenir une armée française de quatre-vingt mille hommes ; le grand-duché de Varsovie était promis au roi de Saxe. Si la Pologne eût été reformée en royaume, la race slave depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire reprenait son indépendance. Même dans l’abandon où Napoléon laissait les Polonais, tout en se servant d’eux, ils demandaient qu’on les jetât en avant ; ils se vantaient de pouvoir seuls entrer sans nous à Moscou : proposition inopportune ! Le poète armé, Bonaparte avait reparu ; il voulait monter au Kremlin pour y chanter et pour signer un décret sur les théâtres.
Quoi qu’on publie aujourd’hui à la louange de Bonaparte, ce grand démocrate, sa haine des gouvernements constitutionnels était invincible ; elle ne l’abandonna point alors même qu’il était entré dans les déserts menaçants de la Russie. Le sénateur Wibicki lui apporta jusqu’à Wilna les résolutions de la Diète de Varsovie : « C’est à vous, disait-il dans son exagération sacrilège, c’est à vous qui dictez au siècle son histoire, et en qui la force de la Providence réside, c’est à vous d’appuyer des efforts que vous devez approuver. » Il venait, lui, Wibicki, demander à Napoléon le Grand de prononcer ces seules paroles : « Que le royaume de Pologne existe, » et le royaume de Pologne existera. « Les Polonais se dévoueront aux ordres du chef devant qui les siècles ne sont qu’un moment, et l’espace qu’un point. »
Napoléon répondit :
« Gentilshommes, députés de la Confédération de Pologne, j’ai entendu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, je penserais et agirais comme vous ; j’aurais voté comme vous dans l’assemblée de Varsovie. L’amour de son pays est le premier devoir de l’homme civilisé.
« Dans ma situation, j’ai beaucoup d’intérêts à concilier et beaucoup de devoirs à remplir. Si j’avais régné pendant le premier, le second, ou le troisième partage de la Pologne, j’aurais armé mes peuples pour la défendre.
« J’aime votre nation ! Pendant seize ans j’ai vu vos soldats à mes côtés, dans les champs d’Italie et dans ceux de l’Espagne. J’applaudis à ce que vous avez fait ; j’autorise les efforts que vous voulez faire : je ferai tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos résolutions.
« Je vous ai tenu le même langage dès ma première entrée en Pologne. Je dois y ajouter que j’ai garanti à l’empereur d’Autriche l’intégrité de ses domaines, et que je ne puis sanctionner aucune manœuvre, ou aucun mouvement qui tende à troubler la paisible possession de ce qui lui reste des provinces de la Pologne.
« Je récompenserai ce dévouement de vos contrées, qui vous rend si intéressants et vous acquiert tant de titres à mon estime et à ma protection, par tout ce qui pourra dépendre de moi dans les circonstances. »
Ainsi crucifiée pour le rachat des nations, la Pologne a été abandonnée ; on a lâchement insulté sa passion ; on lui a présenté l’éponge pleine de vinaigre, lorsque sur la croix de la liberté elle a dit : « J’ai soif, sitio. » « Quand la liberté, s’écrie Mickiewicz, s’assiéra sur le trône du monde, elle jugera les nations. Elle dira à la France : Je t’ai appelée, tu ne m’as pas écoutée : va donc à l’esclavage. »
« Tant de sacrifices, tant de travaux, » dit l’abbé de Lamennais, « doivent-ils être stériles ? Les sacrés martyrs n’auraient-ils semé dans les champs de la patrie qu’un esclavage éternel ? Qu’entendez-vous dans ces forêts ? Le murmure triste des vents. Que voyez-vous passer sur ces plaines ? L’oiseau voyageur qui cherche un lieu pour se reposer. »
Le 9 mai 1812, Napoléon partit pour l’armée et se rendit à Dresde. C’est à Dresde qu’il rassembla les ressorts épars de la Confédération du Rhin, et que, pour la première et la dernière fois, il mit en mouvement cette machine qu’il avait fabriquée.
Parmi les chefs-d’œuvre exilés qui regrettent le soleil de l’Italie, a lieu une réunion de l’empereur Napoléon et de l’impératrice Marie-Louise, de l’empereur et de l’impératrice d’Autriche, d’une cohue de souverains grands et petits. Ces souverains aspirent à former de leurs diverses cours les cercles subordonnés de la cour première : ils se disputent le vasselage ; l’un veut être l’échanson du sous-lieutenant de Brienne, l’autre son pannetier. L’histoire de Charlemagne est mise à contribution par l’érudition des chancelleries allemandes : plus on était élevé, plus on était rampant : « Une dame de Montmorency, dit Bonaparte dans Las Cases, se serait précipitée pour renouer les souliers de l’impératrice. »
Lorsque Bonaparte traversait le palais de Dresde pour se rendre à un gala préparé, il marchait le premier et en avant, le chapeau sur la tête ; François II suivait, chapeau bas, accompagnant sa fille, l’impératrice Marie-Louise ; la tourbe des princes venait pêle-mêle derrière, dans un respectueux silence. L’impératrice d’Autriche manquait au cortège ; elle se disait souffrante, ne sortait de ses appartements qu’en chaise à porteurs, pour éviter de donner le bras à Napoléon, qu’elle détestait. Ce qui restait de sentiments nobles s’était retiré au cœur des femmes.
Un seul roi, le roi de Prusse, fut d’abord tenu à l’écart : « Que me veut ce prince ? » s’écriait Bonaparte avec impatience. « N’est-ce pas assez de l’importunité de ses lettres ? Pourquoi veut-il me persécuter encore de sa présence ? Je n’ai pas besoin de lui. »
Le grand crime de Frédéric-Guillaume auprès du républicain Bonaparte était d’avoir abandonné la cause des rois. Les négociations de la cour de Berlin avec le Directoire décelaient en ce prince, disait Bonaparte, une politique timide, intéressée, sans noblesse, qui sacrifiait sa dignité et la cause générale des trônes à de petits agrandissements. Quand il regardait sur une carte la nouvelle Prusse, il s’écriait : « Se peut-il que j’aie laissé à cet homme tant de pays ! « Des trois commissaires des alliés qui le conduisirent à Fréjus, le commissaire prussien fut le seul que Bonaparte reçut mal et avec lequel il ne voulut avoir aucun rapport. On a cherché la cause secrète de cette aversion de l’empereur pour Guillaume ; on l’a cru trouver dans telle et telle circonstance particulière : en parlant de la mort du duc d’Enghien, je pense avoir touché de plus près la vérité.
Bonaparte attendit à Dresde les progrès des colonnes de ses armées : Marlborough, dans cette même ville, allant saluer Charles XII, aperçut sur une carte un tracé aboutissant à Moscou ; il devina que le monarque prendrait cette route, et ne se mêlerait pas de la guerre de l’Occident. En n’avouant pas tout haut son projet d’invasion, Bonaparte ne pouvait néanmoins le cacher ; avec les diplomates il mettait en avant trois griefs : l’ukase du 31 décembre 1810, prohibant certaines importations en Russie, et détruisant, par cette prohibition, le système continental ; la protestation d’Alexandre contre la réunion du duché d’Oldenbourg ; les armements de la Russie. Si l’on n’était accoutumé à l’abus des mots, on s’étonnerait de voir donner pour cause légitime de guerre les règlements de douanes d’un État indépendant et la violation d’un système que cet État n’a pas adopté. Quant à la réunion du duché d’Oldenbourg et aux armements de la Russie, vous venez de voir que le duc de Vicence avait osé montrer à Napoléon l’outrecuidance de ces reproches. La justice est si sacrée, elle semble si nécessaire au succès des affaires, que ceux-là mêmes qui la foulent aux pieds prétendent n’agir que d’après ses principes. Cependant le général Lauriston fut envoyé à Saint-Pétersbourg et le comte de Narbonne au quartier général d’Alexandre : messagers de paroles suspectes de paix et de bon vouloir. L’abbé de Pradt avait été dépêché à la Diète polonaise ; il en revint surnommant son maître Jupiter-Scapin. Le comte de Narbonne rapporta qu’Alexandre, sans abattement et sans jactance, préférait la guerre à une paix honteuse. Le czar professait toujours pour Napoléon un enthousiasme naïf ; mais il disait que la cause des Russes était juste, et que son ambitieux ami avait tort. Cette vérité, exprimée dans les bulletins moscovites, prit l’empreinte du génie national : Bonaparte devint l’Antéchrist.
Napoléon quitte Dresde le 29 mai 1812, passe à Posen et à Thorn ; il y vit piller les Polonais par ses autres alliés. Il descend la Vistule, s’arrête à Dantzick, Kœnigsberg et Gumbinnen.
Chemin faisant, il passe en revue ses différentes troupes : aux vieux soldats il parle des Pyramides, de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, de Friedland ; avec les jeunes gens il s’occupe de leurs besoins, de leurs équipements, de leur solde, de leurs capitaines : il jouait dans ce moment à la bonté.
Lorsque Bonaparte franchit le Niémen, quatre-vingt-cinq millions cinq cent mille âmes reconnaissaient sa domination ou celle de sa famille ; la moitié de la population de la chrétienté lui obéissait ; ses ordres étaient exécutés dans un espace qui comprenait dix-neuf degrés de latitude et trente degrés de longitude. Jamais expédition plus gigantesque ne s’était vue, ne se reverra.
Le 22 juin, à son quartier général de Wilkowisky, Napoléon proclame la guerre : « Soldats, la seconde guerre de la Pologne est commencée ; la première s’est terminée à Tilsit ; la Russie est entraînée par la fatalité : ses destins doivent s’accomplir. »
Moscou répond à cette voix jeune encore par la bouche de son métropolitain, âgé de cent dix ans : « La ville de Moscou reçoit Alexandre, son Christ, comme une mère dans les bras de ses fils zélés, et chante Hosanna ! Béni soit celui qui arrive ! » Bonaparte s’adressait au Destin, Alexandre à la Providence.
Le 23 juin 1812, Bonaparte reconnut de nuit le Niémen ; il ordonna d’y jeter trois ponts. À la chute du jour suivant, quelques sapeurs passent le fleuve dans un bateau ; ils ne trouvent personne sur l’autre rive. Un officier de Cosaques, commandant une patrouille, vient à eux et leur demande qui ils sont, « Français. — Pourquoi venez-vous en Russie ? — Pour vous faire la guerre. » Le Cosaque disparaît dans le bois ; trois sapeurs tirent sur la forêt ; on ne leur répond point : silence universel.
Bonaparte était demeuré toute une journée étendu sans force et pourtant sans repos : il sentait quelque chose se retirer de lui. Les colonnes de nos armées s’avancèrent à travers la forêt de Pilwisky, à la faveur de l’obscurité, comme les Huns conduits par une biche dans les Palus-Méotides. On ne voyait pas le Niémen ; pour le reconnaître, il en fallut toucher les bords.
Au milieu du jour, au lieu des bataillons moscovites, ou des populations lithuaniennes, s’avançant au-devant de leurs libérateurs, on ne vit que des sables nus et des forêts désertes : « À trois cents pas du fleuve, sur la hauteur la plus élevée, on apercevait la tente de l’empereur. Autour d’elle toutes les collines, leurs pentes, les vallées, étaient couvertes d’hommes et de chevaux. » (Ségur.)
L’ensemble des forces obéissant à Napoléon se montait à six cent quatre-vingt-mille trois cents fantassins, à cent soixante-seize mille huit cent cinquante chevaux. Dans la guerre de la succession, Louis XIV avait sous les armes six cent mille hommes, tous Français. L’infanterie active, sous les ordres immédiats de Bonaparte, était répartie en dix corps. Ces corps se composaient de vingt mille Italiens, de quatre vingt-mille hommes de la Confédération du Rhin, de trente mille Polonais, de trente mille Autrichiens, de vingt mille Prussiens et de deux cent soixante-dix mille Français.
L’armée franchit le Niémen ; Bonaparte passe lui-même le pont fatal et pose le pied sur la terre russe. Il s’arrête et voit défiler ses soldats, puis il échappe à la vue et galope au hasard dans une forêt, comme appelé au conseil des esprits sur la bruyère. Il revient ; il écoute ; l’armée écoutait : on se figure entendre gronder le canon lointain ; on était plein de joie : ce n’était qu’un orage ; les combats reculaient. Bonaparte s’abrita dans un couvent abandonné : double asile de paix.
On a raconté que le cheval de Napoléon s’abattit et qu’on entendit murmurer : « c’est un mauvais présage ; un Romain reculerait. » Vieille histoire de Scipion, de Guillaume le Bâtard, d’Édouard III, et de Malesherbes partant pour le tribunal révolutionnaire.
Trois jours furent employés au passage des troupes ; elles prenaient rang et s’avançaient. Napoléon s’empressait sur la route ; le temps lui criait : « Marche ! marche ! » comme parle Bossuet.
À Wilna, Bonaparte reçut le sénateur Wibicki, de la Diète de Varsovie : un parlementaire russe, Balachof, se présente à son tour ; il déclare qu’on pouvait encore traiter, qu’Alexandre n’était point l’agresseur, que les Français se trouvaient en Russie sans aucune déclaration de guerre. Napoléon répond qu’Alexandre n’est qu’un général à la parade ; qu’Alexandre n’a que trois généraux : Kutuzof, dont lui, Bonaparte, ne se soucie pas parce qu’il est Russe ; Benningsen, déjà trop vieux il y a six ans, et maintenant en enfance ; Barclay, général de retraite. Le duc de Vicence, s’étant cru insulté par Bonaparte dans la conversation, l’interrompit d’une voix irritée : « Je suis bon Français ; je l’ai prouvé : je le prouverai encore, en répétant que cette guerre est impolitique, dangereuse, qu’elle perdra l’armée, la France et l’empereur. »
Bonaparte avait dit à l’envoyé russe : « Croyez-vous que je me soucie de vos jacobins de Polonais ? » Madame de Staël rapporte ce dernier propos ; ses hautes liaisons la tenaient bien informée : elle affirme qu’il existait une lettre écrite à M. de Romanzof par un ministre de Bonaparte, lequel proposait de rayer des actes européens le nom de Pologne et de Polonais : preuve surabondante du dégoût de Napoléon pour ses braves suppliants.
Bonaparte s’enquit devant Balachof du nombre des églises de Moscou ; sur la réponse, il s’écrie : « Comment, tant d’églises à une époque où l’on n’est plus chrétien ? — Pardon, sire, reprit le Moscovite, les Russes et les Espagnols le sont encore. »
Balachof renvoyé avec des propositions inadmissibles, la dernière lueur de paix s’évanouit. Les bulletins disaient : « Le voilà donc, cet empire de Russie, de loin si redoutable ! c’est un désert. Il faut plus de temps à Alexandre pour rassembler ses recrues qu’à Napoléon pour arriver à Moscou. »
Bonaparte, parvenu à Witepsk, eut un moment l’idée de s’y arrêter. Rentrant à son quartier général, après avoir vu Barclay se retirer encore, il jeta son épée sur des cartes et s’écria : « Je m’arrête ici ! ma campagne de 1812 est finie : celle de 1813 fera le reste. » Heureux s’il eût tenu à cette résolution que tous ses généraux lui conseillaient ! Il s’était flatté de recevoir de nouvelles propositions de paix : ne voyant rien venir, il s’ennuya ; il n’était qu’à vingt journées de Moscou. « Moscou la ville sainte ! » répétait-il. Son regard devenait étincelant, son air farouche : l’ordre de partir est donné. On lui fait des observations ; il les dédaigne ; Daru, interrogé, lui répond : « qu’il ne conçoit ni le but ni la nécessité d’une pareille guerre ». L’empereur réplique : « Me prend-on pour un insensé ? Pense-t-on que je fais la guerre par goût ? » Ne lui avait-on pas entendu dire à lui, empereur, « que la guerre d’Espagne et celle de Russie étaient deux chancres qui rongeaient la France ? » Mais pour faire la paix il fallait être deux, et l’on ne recevait pas une seule lettre d’Alexandre.
Et ces chancres de qui venaient-ils ? Ces inconséquences passent inaperçues et se changent même au besoin en preuves de la candide sincérité de Napoléon.
Bonaparte se croirait dégradé s’il s’arrêtait dans une faute qu’il reconnaît. Ses soldats se plaignent de ne plus le voir qu’aux moments des combats, toujours pour les faire mourir, jamais pour les faire vivre ; il est sourd à ces plaintes. La nouvelle de la paix entre les Russes et les Turcs le frappe et ne le retient pas : il se précipite à Smolensk. Les proclamations des Russes disaient : « Il vient (Napoléon), la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, il vient nous enchaîner avec ses légions d’esclaves. Portons la croix dans nos cœurs et le fer dans nos mains ; arrachons les dents à ce lion ; renversons le tyran qui renverse la terre. »
Sur les hauteurs de Smolensk, Napoléon retrouve l’armée russe, composée de cent vingt mille hommes : « Je les tiens ! » s’écrie-t-il. Le 17, au point du jour, Belliard poursuit une bande de Cosaques et la jette dans le Dniéper ; le rideau replié, on aperçoit l’armée ennemie sur la route de Moscou : elle se retirait. Le rêve de Bonaparte lui échappe encore. Murat, qui avait trop contribué à la vaine poursuite, dans son désespoir voulait mourir. Il refusait de quitter une de nos batteries écrasée par le feu de la citadelle de Smolensk non encore évacuée : « Retirez-vous tous ; laissez-moi seul ici ! » s’écriait-il. Une attaque effroyable avait lieu contre cette citadelle : rangée sur des hauteurs qui s’élèvent en amphithéâtre, notre armée contemplait le combat au-dessous : quand elle vit les assaillants s’élancer à travers le feu et la mitraille, elle battit des mains comme elle avait fait à l’aspect des ruines de Thèbes.
Pendant la nuit un incendie attire les regards. Un sous-officier de Davout escalade les murs, parvient dans la citadelle au milieu de la fumée ; le son de quelques voix lointaines arrive à son oreille ; le pistolet à la main, il se dirige de ce côté et, à son grand étonnement, il tombe dans une patrouille d’amis. Les Russes avaient abandonné la ville, et les Polonais de Poniatowski l’avaient occupée.
Murat, par son costume extraordinaire, par le caractère de sa vaillance qui ressemblait à la leur, excitait l’enthousiasme des Cosaques. Un jour qu’il faisait sur leurs bandes une charge furieuse, il s’emporte contre elles, les gourmande et leur commande : les Cosaques ne comprennent pas, mais ils devinent, tournent bride et obéissent à l’ordre du général ennemi.
Lorsque nous vîmes à Paris l’hetman Platof, nous ignorions ses affections paternelles : en 1812 il avait un fils beau comme l’Orient ; ce fils montait un superbe cheval blanc de l’Ukraine ; le guerrier de dix-sept ans combattait avec l’intrépidité de l’âge qui fleurit et espère : un hulan polonais le tua. Étendu sur une peau d’ours, les Cosaques vinrent respectueusement baiser sa main. Ils prononcent des prières funèbres, l’enterrent sur une butte couverte de pins ; ensuite, tenant en main leurs chevaux, ils défilent autour de la tombe, la pointe de leur lance renversée contre terre : on croyait voir les funérailles décrites par l’historien des Goths, ou les cohortes prétoriennes renversant leurs faisceaux devant les cendres de Germanicus, versi fasces. « Le vent fait tomber les flocons de neige que le printemps du nord porte dans ses cheveux. » (Edda de Sœmund.)
Bonaparte écrivit de Smolensk en France qu’il était maître des salines russes et que son ministre du Trésor pouvait compter sur quatre-vingts millions de plus.
La Russie fuyait vers le pôle : les seigneurs, désertant leurs châteaux de bois, s’en allaient avec leurs familles, leurs serfs et leurs troupeaux. Le Dniéper, ou l’ancien Borysthène, dont les eaux avaient jadis été déclarées saintes par Wladimir, était franchi : ce fleuve avait envoyé aux peuples civilisés des invasions de Barbares ; il subissait maintenant les invasions des peuples civilisés. Sauvage déguisé sous un nom grec, il ne se rappelait même plus les premières migrations des Slaves ; il continuait de couler inconnu parmi ses forêts, portant dans ses barques, au lieu des enfants d’Odin, des châles et des parfums aux femmes de Saint-Pétersbourg et de Varsovie. Son histoire pour le monde ne commence qu’à l’orient des montagnes où sont les autels d’Alexandre.
De Smolensk on pouvait également conduire une armée à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Smolensk aurait dû avertir le vainqueur de s’arrêter ; il en eut un moment l’envie : « L’empereur, dit M. Fain, découragé, parla du projet de s’arrêter à Smolensk. » Aux ambulances on commençait déjà à manquer de tout. Le général Gourgaud raconte que le général Lariboisière fut obligé de délivrer l’étoupe de ses canons pour panser les blessés. Mais Bonaparte était entraîné ; il se délectait à contempler aux deux bouts de l’Europe les deux aurores qui éclairaient ses armées dans des plaines brûlantes et sur des plateaux glacés.