Mémoires d’outre-tombe (page 116)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Roland, dans son cercle étroit de chevalerie, courait après Angélique ; les conquérants de première race poursuivent une plus haute souveraine : point de repos pour eux qu’ils n’aient pressé dans leurs bras cette divinité couronnée de tours, épouse du Temps, fille du Ciel et mère des dieux. Possédé de sa propre existence, Bonaparte avait tout réduit à sa personne ; Napoléon s’était emparé de Napoléon ; il n’y avait plus que lui en lui. Jusqu’alors il n’avait exploré que des lieux célèbres ; maintenant il parcourait une voie sans nom le long de laquelle Pierre avait à peine ébauché les villes futures d’un empire qui ne comptait pas un siècle. Si les exemples instruisaient, Bonaparte aurait pu s’inquiéter au souvenir de Charles XII qui traversa Smolensk en cherchant Moscou. À Kolodrina il y eut une affaire meurtrière : on avait enterré à la hâte les cadavres des Français, de sorte que Napoléon ne put juger de la grandeur de sa perte. À Dorogobouj, rencontre d’un Russe avec une barbe éblouissante de blancheur descendant sur sa poitrine : trop vieux pour suivre sa famille, resté seul à son foyer, il avait vu les prodiges de la fin du règne de Pierre le Grand, et il assistait, dans une silencieuse indignation, à la dévastation de son pays.

Une suite de batailles présentées et refusées amenèrent les Français sur le champ de la Moskowa. À chaque bivouac, l’empereur allait discutant avec ses généraux, écoutant leurs contentions, tandis qu’il était assis sur des branches de sapin ou se jouait avec quelque boulet russe qu’il poussait du pied.

Barclay, pasteur de Livonie, et puis général, était l’auteur de ce système de retraite qui laissait à l’automne le temps de le rejoindre : une intrigue de cour le renversa. Le vieux Kutuzof, battu à Austerlitz parce qu’on n’avait pas suivi son opinion, laquelle était de refuser le combat jusqu’à l’arrivée du prince Charles, remplaça Barclay. Les Russes voyaient dans Kutuzof un général de leur nation, l’élève de Suwarof, le vainqueur du grand vizir en 1811, et l’auteur de la paix avec la Porte, alors si nécessaire à la Russie. Sur ces entrefaites, un officier moscovite se présente aux avant-postes de Davout ; il n’était chargé que de propositions vagues ; sa mission réelle semblait être de regarder et d’examiner : on lui montra tout. La curiosité française, insouciante et sans frayeur, lui demanda ce qu’on trouverait de Viazma à Moscou : « Pultava, » répondit-il.

Arrivé sur les hauteurs de Borodino, Bonaparte voit enfin l’armée russe arrêtée et formidablement retranchée. Elle comptait cent vingt mille hommes et six cents pièces de canon ; du côté des Français, égale force. La gauche des Russes examinée, le maréchal Davout propose à Napoléon de tourner l’ennemi : « Cela me ferait perdre trop de temps, » répond l’empereur. Davout insiste ; il s’engage à avoir accompli sa manœuvre avant six heures du matin ; Napoléon l’interrompt brusquement : « Ah ! vous êtes toujours pour tourner l’ennemi. »

On avait remarqué un grand mouvement dans le camp moscovite : les troupes étaient sous les armes ; Kutuzof, entouré des popes et des archimandrites, précédé des emblèmes de la religion et d’une image sacrée sauvée des ruines de Smolensk, parle à ses soldats du ciel et de la patrie : il nomme Napoléon le despote universel.

Au milieu de ces chants de guerre, de ces chœurs de triomphe mêlés à des cris de douleur, on entend aussi dans le camp français une voix chrétienne ; elle se distingue de toutes les autres ; c’est l’hymne saint qui monte seul sous les voûtes du temple. Le soldat dont la voix tranquille, et pourtant émue, retentit la dernière, est l’aide de camp du maréchal qui commandait la cavalerie de la garde. Cet aide de camp s’est mêlé à tous les combats de la campagne de Russie ; il parle de Napoléon comme ses plus grands admirateurs ; mais il lui reconnaît des infirmités ; il redresse des récits menteurs et déclare que les fautes commises sont venues de l’orgueil du chef et de l’oubli de Dieu dans les capitaines. « Dans le camp russe, » dit le lieutenant-colonel de Baudus, « on sanctifia cette vigile d’un jour qui devait être le dernier pour tant de braves.   .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . « Le spectacle offert à mes yeux par la piété de l’ennemi, ainsi que les plaisanteries qu’il dicta à un trop grand nombre d’officiers placés dans nos rangs, me rappela que le plus grand de nos rois, Charlemagne, se disposa, lui aussi à commencer la plus périlleuse de ses entreprises par des cérémonies religieuses   .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  . Ah ! sans doute, parmi ces chrétiens égarés, il s’en trouva un grand nombre dont la bonne foi sanctifia les prières ; car si les Russes furent vaincus à la Moskowa, notre entier anéantissement, dont ils ne peuvent se glorifier en aucune façon, puisqu’il fut l’œuvre manifeste de la Providence, vint prouver quelques mois plus tard que leur demande n’avait été que trop favorablement écoutée. »

Mais où était le czar ? Il venait de dire modestement à madame de Staël fugitive qu’il regrettait de n’être pas un grand général. Dans ce moment paraissait à nos bivouacs M. de Bausset, officier du palais : sorti des bois tranquilles de Saint-Cloud, et suivant les traces horribles de notre armée, il arrivait la veille des funérailles à la Moskowa ; il était chargé du portrait du roi de Rome que Marie-Louise envoyait à l’empereur. M. Fain et M. de Ségur peignent les sentiments dont Bonaparte fut saisi à cette vue ; selon le général Gourgaud, Bonaparte s’écria après avoir regardé le portrait : « Retirez-le, il voit de trop bonne heure un champ de bataille. »

Le jour qui précéda l’orage fut extrêmement calme : « Cette espèce de sagesse que l’on met, » dit M. de Baudus, « à préparer de si cruelles folies, a quelque chose d’humiliant pour la raison humaine quand on y pense de sang-froid à l’âge où je suis arrivé : car, dans ma jeunesse, je trouvais cela bien beau. »

Vers le soir du 6, Bonaparte dicta cette proclamation ; elle ne fut connue de la plupart des soldats qu’après la victoire :

« Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée. Désormais la victoire dépend de vous ; elle nous est nécessaire, elle nous donnera l’abondance et un prompt retour dans la patrie. Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk et à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite votre conduite dans cette journée ; que l’on dise de vous : Il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou. »

Bonaparte passa la nuit dans l’anxiété : tantôt il croyait que les ennemis se retiraient, tantôt il redoutait le dénûment de ses soldats et la lassitude de ses officiers. Il savait que l’on disait autour de lui. « Dans quel but nous a-t-on fait faire huit cents lieues pour ne trouver que de l’eau marécageuse, la famine et des bivouacs sur des cendres ? Chaque année la guerre s’aggrave ; de nouvelles conquêtes forcent d’aller chercher de nouveaux ennemis. Bientôt l’Europe ne lui suffira plus ; il lui faudra l’Asie. » Bonaparte, en effet, n’avait pas vu avec indifférence les cours d’eau qui se jettent dans le Volga ; né pour Babylone, il l’avait déjà tentée par une autre route. Arrêté à Jaffa à l’entrée occidentale de l’Asie, arrêté à Moscou à la porte septentrionale de cette même Asie, il vint mourir dans les mers qui bordent cette partie du monde d’où se levèrent l’homme et le soleil.

Napoléon, au milieu de la nuit, fit appeler un de ses aides de camp ; celui-ci le trouva la tête appuyée dans ses deux mains : « Qu’est-ce que la guerre ? » disait-il ; « un métier de barbares où tout l’art consiste à être le plus fort sur un point donné ». Il se plaint de l’inconstance de la fortune ; il envoie examiner la position de l’ennemi ; on lui rapporte que les feux brillent du même éclat et en égal nombre ; il se tranquillise. À cinq heures du matin, Ney lui envoie demander l’ordre d’attaque ; Bonaparte sort et s’écrie : « Allons ouvrir les portes de Moscou. » Le jour paraît ; Napoléon montrant l’Orient qui commençait à rougir : « Voilà le soleil d’Austerlitz ! » s’écria-t-il.

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« Le 6, à deux heures du matin, l’empereur parcourut les avant-postes ennemis : on passa la journée à se reconnaître. L’ennemi avait une position très resserrée.

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« Cette position parut belle et forte. Il était facile de manœuvrer et d’obliger l’ennemi à l’évacuer ; mais cela aurait remis la partie

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« Le 7, à six heures du matin, le général comte Sorbier, qui avait armé la batterie droite avec l’artillerie de la réserve de la garde, commença le feu.

« À six heures et demie, le général Compans est blessé. À sept heures, le prince d’Eckmühl a son cheval tué.

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« À sept heures, le maréchal duc d’Elchingen se remet en mouvement et, sous la protection de soixante pièces de canon que le général Foucher avait placées la veille contre le centre de l’ennemi, se porte sur le centre. Mille pièces de canon vomissent de part et d’autre la mort.

« À huit heures, les positions de l’ennemi sont enlevées, ses redoutes prises, et notre artillerie couronne ses mamelons.

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« Il restait à l’ennemi ses redoutes de droite ; le général comte Morand y marche et les enlève ; mais à neuf heures du matin, attaqué de tous côtés, il ne peut s’y maintenir. L’ennemi, encouragé par ce succès, fit avancer sa réserve et ses dernières troupes pour tenter encore la fortune. La garde impériale russe en fait partie. Il attaque notre centre sur lequel avait pivoté notre droite. On craint pendant un moment qu’il n’enlève le village brûlé ; la division Friant s’y porte : quatre-vingts pièces de canon françaises arrêtent d’abord et écrasent ensuite les colonnes ennemies qui se tiennent pendant deux heures serrées sous la mitraille, n’osant pas avancer, ne voulant pas reculer, et renonçant à l’espoir de la victoire. Le roi de Naples décide leur incertitude ; il fait charger le quatrième corps de cavalerie qui pénètre dans les brèches que la mitraille de nos canons a faites dans les masses serrées des Russes et les escadrons de leurs cuirassiers ; ils se débandent de tous côtés.

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« Il est deux heures après midi, toute espérance abandonne l’ennemi : la bataille est finie, la canonnade continue encore ; il se bat pour sa retraite et pour son salut, mais non pour la victoire.

« Notre perte totale peut être évaluée à dix mille hommes ; celle de l’ennemi à quarante ou cinquante mille. Jamais on n’a vu pareil champ de bataille. Sur six cadavres il y en avait un français et cinq russes. Quarante généraux russes ont été tués, blessés ou pris : le général Bagration a été blessé.

« Nous avons perdu le général de division comte Montbrun, tué d’un coup de canon ; le général comte Caulaincourt, qui avait été envoyé pour le remplacer, tué d’un même coup une heure après.

« Les généraux de brigade Compère, Plauzonne, Marion, Huart, ont été tués ; sept ou huit généraux ont été blessés, la plupart légèrement. Le prince d’Eckmühl n’a eu aucun mal. Les troupes françaises se sont couvertes de gloire et ont montré leur grande supériorité sur les troupes russes.

« Telle est en peu de mots l’esquisse de la bataille de la Moskowa, donnée à deux lieues en arrière de Mojaïsk et à vingt-cinq lieues de Moscou.

« L’empereur n’a jamais été exposé ; la garde, ni à pied ni à cheval, n’a pas donné et n’a pas perdu un seul homme. La victoire n’a jamais été incertaine. Si l’ennemi, forcé dans ses positions, n’avait pas voulu les reprendre, notre perte aurait été plus forte que la sienne ; mais il a détruit son armée en la tenant depuis huit heures jusqu’à deux sous le feu de nos batteries et en s’opiniâtrant à reprendre ce qu’il avait perdu. C’est la cause de son immense « perte. »

Ce bulletin froid et rempli de réticences est loin de donner une idée de la bataille de Moskowa, et surtout des affreux massacres à la grande redoute : quatre-vingt mille hommes furent mis hors de combat ; trente mille d’entre eux appartenaient à la France. Auguste de La Rochejaquelein eut le visage fendu d’un coup de sabre et demeura prisonnier des Moscovites : il rappelait d’autres combats et un autre drapeau. Bonaparte, passant en revue le 61e régiment presque détruit, dit au colonel : « Colonel, qu’avez-vous fait d’un de vos bataillons ? — Sire, il est dans la redoute. » Les Russes ont toujours soutenu et soutiennent encore avoir gagné la bataille : ils vont élever une colonne triomphale funèbre sur les hauteurs de Borodino.

Le récit de M. de Ségur va suppléer à ce qui manque au bulletin de Bonaparte : « L’empereur parcourut, » dit-il, « le champ de bataille. Jamais aucun ne fut d’un si horrible aspect. Tout y concourait : un ciel obscur, une pluie froide, un vent violent, des habitations en cendres, une plaine bouleversée, couverte de ruines et de débris ; à l’horizon, la triste et sombre verdure des arbres du Nord ; partout des soldats errants parmi des cadavres et cherchant des subsistances jusque dans les sacs de leurs compagnons morts ; d’horribles blessures, car les balles russes sont plus grosses que les nôtres ; des bivouacs silencieux ; plus de chants, point de récits : une morne taciturnité.

« On voyait autour des aigles le reste des officiers et sous-officiers, et quelques soldats, à peine ce qu’il en fallait pour garder le drapeau. Leurs vêtements étaient déchirés par l’acharnement du combat, noircis de poudre, souillés de sang ; et pourtant, au milieu de ces lambeaux, de cette misère, de ce désastre, un air fier, et même, à l’aspect de l’empereur, quelques cris de triomphe, mais rares et excités : car, dans cette armée, capable à la fois d’analyse et d’enthousiasme, chacun jugeait de la position de tous.

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« L’empereur ne put évaluer sa victoire que par les morts. La terre était tellement jonchée de Français étendus sur les redoutes, qu’elles paraissaient leur appartenir plus qu’à ceux qui restaient debout. Il semblait y avoir là plus de vainqueurs tués que de vainqueurs vivants.

« Dans cette foule de cadavres, sur lesquels il fallait marcher pour suivre Napoléon, le pied d’un cheval rencontra un blessé et lui arracha un dernier signe de vie ou de douleur. L’empereur, jusque-là muet comme sa victoire, et que l’aspect de tant de victimes oppressait, éclata : il se soulagea par des cris d’indignation, et par une multitude de soins qu’il fit prodiguer à ce malheureux. Puis il dispersa les officiers qui le suivaient pour qu’ils secourussent ceux qu’on entendait crier de toutes parts.

« On en trouvait surtout dans le fond des ravines où la plupart des nôtres avaient été précipités, et où plusieurs s’étaient traînés pour être plus à l’abri de l’ennemi et de l’ouragan. Les uns prononçaient en gémissant le nom de leur patrie ou de leur mère : c’étaient les plus jeunes. Les plus anciens attendaient la mort d’un air ou impassible ou sardonique, sans daigner implorer ni se plaindre ; d’autres demandaient qu’on les tuât sur-le-champ ; mais on passait vite à côté de ces malheureux, qu’on n’avait ni l’inutile pitié de secourir, ni la pitié cruelle d’achever. »

Tel est le récit de M. de Ségur. Anathème aux victoires non remportées pour la défense de la patrie et qui ne servent qu’à la vanité d’un conquérant !

La garde, composée de vingt-cinq mille hommes d’élite, ne fut point engagée à la Moskowa : Bonaparte la refusa sous divers prétextes. Contre sa coutume, il se tint à l’écart du feu et ne pouvait suivre de ses propres yeux les manœuvres. Il s’asseyait ou se promenait près d’une redoute emportée la veille : lorsqu’on venait lui apprendre la mort de quelques-uns de ses généraux, il faisait un geste de résignation. On regardait avec étonnement cette impassibilité ; Ney s’écriait : « Que fait-il derrière l’armée ? Là, il n’est à portée que des revers, et non des succès. Puisqu’il ne fait plus la guerre par lui-même, qu’il n’est plus général, qu’il veut faire partout l’empereur, qu’il retourne aux Tuileries et nous laisse être généraux pour lui. » Murat avouait que dans cette grande journée il n’avait plus reconnu le génie de Napoléon.

Des admirateurs sans réserve ont attribué l’engourdissement de Napoléon à la complication des souffrances, dont, assurent-ils, il était alors accablé ; ils affirment qu’à tous moments il était obligé de descendre de cheval, et que souvent il restait immobile, le front appuyé contre des canons. Cela peut être ; un malaise passager pouvait contribuer dans ce moment à la prostration de son énergie ; mais si l’on remarque qu’il retrouva cette énergie dans la campagne de Saxe et dans sa fameuse campagne de France, il faudra chercher une autre cause de son inaction à Borodino. Comment ! vous avouez dans votre bulletin qu’il était facile de manœuvrer et d’obliger l’ennemi à évacuer sa belle position, mais que cela aurait remis la partie ; et vous, qui avez assez d’activité d’esprit pour condamner à la mort tant de milliers de nos soldats, vous n’avez pas assez de force de corps pour ordonner à votre garde d’aller au moins à leur secours ? Il n’y a d’autre explication à ceci que la nature même de l’homme : l’adversité arrivait ; sa première atteinte le glaça. La grandeur de Napoléon n’était pas de cette qualité qui appartient à l’infortune ; la prospérité seule lui laissait ses facultés entières : il n’était point fait pour le malheur.

Entre la Moskowa et Moscou, Murat engagea une affaire devant Mojaïsk. On entra dans la ville où l’on trouva dix mille morts et mourants ; on jeta les morts par les fenêtres pour loger les vivants. Les Russes se repliaient en bon ordre sur Moscou.

Dans la soirée du 13 septembre, Kutuzof avait assemblé un conseil de guerre : tous les généraux déclarèrent que Moscou n’était pas la patrie. Buturlin (Histoire de la campagne de Russie), le même officier qu’Alexandre envoya au quartier de monseigneur le duc d’Angoulême en Espagne, Barclay, dans son Mémoire justificatif, donnent les motifs qui déterminèrent l’opinion du conseil. Kutuzof proposa au roi de Naples une suspension d’armes, tandis que les soldats russes traverseraient l’ancienne capitale des czars. La suspension fut acceptée, car les Français voulaient conserver la ville ; Murat seulement serrait de près l’arrière-garde ennemie, et nos grenadiers emboîtaient le pas du grenadier russe qui se retirait. Mais Napoléon était loin du succès auquel il croyait toucher : Kutuzof cachait Rostopschin.

Le comte Rostopschin était gouverneur de Moscou. La vengeance promettait de descendre du ciel : un ballon monstrueux, construit à grands frais, devait planer sur l’armée française, choisir l’empereur entre mille, s’abattre sur sa tête dans une pluie de fer et de feu. À l’essai les ailes de l’aérostat se brisèrent ; force fut de renoncer à la bombe des nuées ; mais les artifices restèrent à Rostopschin. Les nouvelles du désastre de Borodino étaient arrivées à Moscou, tandis que, sur un bulletin de Kutuzof, on se flattait encore de la victoire dans le reste de l’empire. Rostopschin avait fait diverses proclamations en prose rimée ; il disait :

« Allons, mes amis les Moscovites, marchons aussi ! Nous rassemblerons cent mille hommes, nous prendrons l’image de la sainte Vierge, cent cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout. »

Il conseillait aux habitants de s’armer simplement de fourches, un Français ne pesant pas plus qu’une gerbe.

On sait que Rostopschin a décliné toute participation à l’incendie de Moscou, on sait aussi qu’Alexandre ne s’est jamais expliqué à ce sujet. Rostopschin a-t-il voulu échapper au reproche des nobles et des marchands dont la fortune avait péri ? Alexandre a-t-il craint d’être appelé un Barbare par l’Institut ? Ce siècle est si misérable, Bonaparte en avait tellement accaparé toutes les grandeurs, que quand quelque chose de digne arrivait, chacun s’en défendait et en repoussait la responsabilité.

L’incendie de Moscou restera une résolution héroïque qui sauva l’indépendance d’un peuple et contribua à la délivrance de plusieurs autres. Numance n’a point perdu ses droits à l’admiration des hommes. Qu’importe que Moscou ait été brûlé ! ne l’avait-il pas été déjà sept fois ? N’est-il pas aujourd’hui brillant et rajeuni, bien que dans son vingt-unième bulletin Napoléon eût prédit que l’incendie de cette capitale retarderait la Russie de cent ans ? « Le malheur même de Moscou, » dit admirablement madame de Staël, a régénéré l’empire : cette ville religieuse a péri comme un martyr dont le sang répandu donne de nouvelles forces aux frères qui lui survivent. » (Dix années d’exil.)

Où en seraient les nations si Bonaparte, du haut du Kremlin, eût couvert le monde de son despotisme comme d’un drap mortuaire ? Les droits de l’espèce humaine passent avant tout. Pour moi, la terre fût-elle un globe explosible, je n’hésiterais pas à y mettre le feu s’il s’agissait de délivrer mon pays. Toutefois, il ne faut rien moins que les intérêts supérieurs de la liberté humaine pour qu’un Français, la tête couverte d’un crêpe et les yeux pleins de larmes, puisse se résoudre à raconter une résolution qui devait devenir fatale à tant de Français.

On a vu à Paris le comte Rostopschin, homme instruit et spirituel : dans ses écrits la pensée se cache sous une certaine bouffonnerie ; espèce de Barbare policé, de poète ironique, dépravé même, capable de généreuses dispositions, tout en méprisant les peuples et les rois : les églises gothiques admettent dans leur grandeur des décorations grotesques.

La débâcle avait commencé à Moscou ; les routes de Cazan étaient couvertes de fugitifs à pied, en voiture, isolés ou accompagnés de serviteurs. Un présage avait un moment ranimé les esprits : un vautour s’était embarrassé dans les chaînes qui soutenaient la croix de la principale église ; Rome eût, comme Moscou, vu dans ce présage la captivité de Napoléon.

À l’approche des longs convois de blessés russes qui se présentaient aux portes, toute espérance s’évanouit. Kutuzof avait flatté Rostopschin de défendre la ville avec quatre-vingt-onze mille hommes qui lui restaient : vous venez de voir que le conseil de guerre l’obligeait de se retirer. Rostopschin demeura seul.

La nuit descend : des émissaires vont frapper mystérieusement aux portes, annoncent qu’il faut partir et que Ninive est condamnée. Des matières inflammables sont introduites dans les édifices publics et les bazars, dans les boutiques et les maisons particulières ; les pompes sont enlevées. Alors Rostopschin ordonne d’ouvrir les prisons : du milieu d’une troupe immonde on fait sortir un Russe et un Français ; le Russe, appartenant à une secte d’illuminés allemands, est accusé d’avoir voulu livrer sa patrie et d’avoir traduit la proclamation des Français ; son père accourt ; le gouverneur lui accorde un moment pour bénir son fils : « Moi, bénir un traître ! » s’écrie le vieux Moscovite, et il le maudit. Le prisonnier est livré à la populace et abattu.

« Pour toi, dit Rostopschin au Français, tu devais désirer l’arrivée de tes compatriotes : sois libre. Va dire aux tiens que la Russie n’a eu qu’un seul traître et qu’il est puni. »

Les autres malfaiteurs relâchés reçoivent, avec leur grâce, les instructions pour procéder à l’incendie, quand le moment sera venu. Rostopschin sort le dernier de Moscou, comme un capitaine de vaisseau quitte le dernier son bord dans un naufrage.

Napoléon, monté à cheval, avait rejoint son avant-garde. Une hauteur restait à franchir ; elle touchait à Moscou de même que Montmartre à Paris ; elle s’appelait le Mont-du-Salut, parce que les Russes y priaient à la vue de la ville sainte, comme les pèlerins en apercevant Jérusalem. Moscou aux coupoles dorées, disent les poètes slaves, resplendissait à la lumière du jour, avec ses deux cent quatre-vingt-quinze églises, ses quinze cents châteaux, ses maisons ciselées, colorées en jaune, en vert, en rose : il n’y manquait que les cyprès et le Bosphore. Le Kremlin faisait partie de cette masse couverte de fer poli ou peinturé. Au milieu d’élégantes villas de briques et de marbre, la Moskowa coulait parmi des parcs ornés de bois de sapins, palmiers de ce ciel : Venise, aux jours de sa gloire, ne fut pas plus brillante dans les flots de l’Adriatique. Ce fut le 14 septembre, à deux heures de l’après-midi, que Bonaparte, par un soleil orné des diamants du pôle, aperçut sa nouvelle conquête. Moscou, comme une princesse européenne aux confins de son empire, parée de toutes les richesses de l’Asie, semblait amenée là pour épouser Napoléon.

Une acclamation s’élève : « Moscou ! Moscou ! » s’écrient nos soldats ; ils battent encore des mains : au temps de la vieille gloire, ils criaient, revers ou prospérités, vive le roi ! « Ce fut un beau moment, » dit le lieutenant-colonel de Baudus, « que celui où le magnifique panorama présenté par l’ensemble de cette immense cité s’offrit tout à coup à mes regards. Je me rappellerai toujours l’émotion qui se manifesta dans les rangs de la division polonaise ; elle me frappa d’autant plus qu’elle se fit jour par un mouvement empreint d’une pensée religieuse. En apercevant Moscou, les régiments entiers se jetèrent à genoux et remercièrent le Dieu des armées de les avoir conduits par la victoire dans la capitale de leur ennemi le plus acharné. »

Les acclamations cessent ; on descend muets vers la ville ; aucune députation ne sort des portes pour présenter les clefs dans un bassin d’argent. Le mouvement de la vie était suspendu dans la grande cité. Moscou chancelait silencieuse devant l’étranger ; trois jours après elle avait disparu ; la Circassienne du Nord, la belle fiancée, s’était couchée sur son bûcher funèbre.

Lorsque la ville était encore debout, Napoléon en marchant vers elle s’écriait : « La voilà donc cette ville fameuse ! » et il regardait : Moscou, délaissée, ressemblait à la cité pleurée dans les Lamentations. Déjà Eugène et Poniatowski ont débordé les murailles ; quelques-uns de nos officiers pénètrent dans la ville ; ils reviennent et disent à Napoléon : « Moscou est déserte ! — Moscou est déserte ? c’est invraisemblable ! qu’on m’amène les boyards. » Point de boyards, il n’est resté que des pauvres qui se cachent. Rues abandonnées, fenêtres fermées : aucune fumée ne s’élève des foyers d’où s’en échapperont bientôt des torrents. Pas le plus léger bruit. Bonaparte hausse les épaules.

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