Mémoires d’outre-tombe (page 128)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quant à l’Orient, il fut question de rappeler les divers ambassadeurs de Constantinople. Je prévis que l’Angleterre ne suivrait pas le mouvement de l’alliance continentale, je l’annonçai à M. de Montmorency. La rupture qu’on avait crainte entre la Russie et la Porte n’arriva pas : la modération d’Alexandre retarda l’événement. Je fis à ce propos une grande dépense d’allées et venues, de sagacité et de raisonnement ; j’écrivis maintes dépêches qui sont allées moisir dans nos archives avec le rendu compte d’événements non advenus. J’avais du moins l’avantage sur mes collègues de ne mettre aucune importance à mes travaux ; je les voyais sans souci s’engloutir dans l’oubli avec toutes les idées perdues des hommes.

Le Parlement reprit ses séances le 17 avril ; le roi revint le 18, et je lui fus présenté le 19. Je rendis compte de cette présentation dans ma dépêche du 19 ; elle se terminait ainsi :

« S. M. B., par sa conversation serrée et variée, ne m’a pas laissé le maître de lui dire une chose dont le roi m’avait spécialement chargé ; mais l’occasion favorable et prochaine d’une nouvelle audience va se présenter. »

Cette chose dont le roi m’avait spécialement chargé auprès de George IV était relative à M. le duc Decazes. Plus tard je remplis mes ordres : je dis à George IV que Louis XVIII était affligé de la froideur avec laquelle l’ambassadeur de S. M. T. C. avait été reçu. George IV me répondit :

« Écoutez, monsieur de Chateaubriand, je vous l’avouerai : la mission de M. Decazes ne me plaisait pas ; c’était agir envers moi un peu cavalièrement. Mon amitié pour le roi de France m’a seule fait supporter un favori qui n’a d’autre mérite que celui de l’attachement de son maître. Louis XVIII a beaucoup compté sur ma bonne volonté et il a eu raison ; mais je n’ai pu pousser l’indulgence jusqu’à traiter M. Decazes avec une distinction dont l’Angleterre aurait été blessée. Cependant, dites à votre roi que je suis touché de ce qu’il vous a chargé de me représenter, et que je serai toujours heureux de lui témoigner mon attachement véritable. »

Enhardi par ces paroles, j’exposai à George IV tout ce qui me vint à l’esprit en faveur de M. Decazes. Il me répondit, moitié en anglais, moitié en français : « À merveille ! you are a true gentleman. » De retour à Paris, je rendis compte à Louis XVIII de cette conversation : il me parut reconnaissant. George IV m’avait parlé comme un prince bien élevé, mais comme un esprit léger ; il était sans amertume parce qu’il pensait à autre chose. Il ne fallait cependant pas se jouer à lui qu’avec mesure. Un de ses compagnons de table avait parié qu’il prierait George IV de tirer le cordon de la sonnette et que George IV obéirait. En effet, George IV tira le cordon et dit au gentleman de service : « Mettez monsieur à la porte. »

L’idée de rendre de la force et de l’éclat à nos armes me dominait toujours. J’écrivais à M. de Montmorency, le 13 avril : « Il m’est venu une idée, monsieur le vicomte, que je soumets à votre jugement : trouveriez-vous mauvais qu’en forme de conversation, en causant avec le prince Esterhazy, je lui fisse entendre que si l’Autriche avait besoin de retirer une partie de ses troupes, nous pourrions les remplacer dans le Piémont ? Quelques bruits répandus sur un prétendu rassemblement de nos troupes dans le Dauphiné m’offriraient un prétexte favorable. J’avais proposé à l’ancien ministère de mettre garnison en Savoie, lors de la révolte du mois de juin 1821 (voyez une de mes dépêches de Berlin). Il rejeta cette mesure, et je pense qu’il fit en cela une faute capitale. Je persiste à croire que la présence de quelques troupes françaises en Italie produirait un grand effet sur l’opinion, et que le gouvernement du roi en retirerait beaucoup de gloire. »

Les preuves surabondent de la noblesse de notre diplomatie pendant la Restauration. Qu’importe aux partis ? N’ai-je pas lu encore ce matin, dans un journal de gauche, que l’Alliance nous avait forcés d’être ses gendarmes et de faire la guerre à l’Espagne, quand le Congrès de Vérone est là, quand les documents diplomatiques montrent d’une manière irrécusable que toute l’Europe, à l’exception de la Russie, ne voulait pas de cette guerre ; que non-seulement elle ne la voulait pas, mais que l’Angleterre la repoussait ouvertement, et que l’Autriche nous contrariait en secret par les mesures les moins nobles ? Cela n’empêchera pas de mentir de nouveau demain ; on ne se donnera pas même la peine d’examiner la question, de lire ce dont on parle sciemment sans l’avoir lu ! Tout mensonge répété devient une vérité : on ne saurait avoir trop de mépris pour les opinions humaines.

Lord J. Russell fit, le 25 d’avril, à la Chambre des communes, une motion sur l’état de la représentation nationale dans le Parlement : M. Canning la combattit. Celui-ci proposa à son tour un bill pour rapporter une partie de l’acte qui prive les pairs catholiques de leur droit de voter et de siéger à la Chambre. J’assistai à ces séances sur le sac de laine où le speaker m’avait fait asseoir. M. Canning assistait en 1822 à la séance de la Chambre des pairs qui rejeta son bill ; il fut blessé d’une phrase du vieux chancelier ; celui-ci, parlant de l’auteur du bill, s’écria avec dédain : « On assure qu’il part pour les Indes : ah ! qu’il aille, ce beau gentleman (this fine gentleman) ! qu’il aille ! bon voyage ! » M. Canning me dit en sortant : « Je le retrouverai. »

Lord Holland discourut très bien, sans rappeler toutefois M. Fox. Il tournait sur lui-même, en sorte qu’il présentait souvent le dos à l’assemblée et qu’il adressait ses phrases à la muraille. On criait : « Hear ! hear ! » On n’était point choqué de cette originalité.

En Angleterre, chacun s’exprime comme il peut ; l’avocasserie est inconnue ; rien ne se ressemble ni dans la voix ni dans la déclamation des orateurs. On écoute avec patience ; on ne se choque pas quand le parleur n’a aucune facilité : qu’il bredouille, qu’il ânonne, qu’il cherche ses mots, on trouve qu’il a fait a fine speech s’il a dit quelques phrases de bon sens. Cette variété d’hommes restés tels que la nature les a faits finit par être agréable ; elle rompt la monotonie. Il est vrai qu’il n’y a qu’un petit nombre de lords et de membres de la Chambre des communes à se lever. Nous, toujours placés sur un théâtre, nous pérorons et gesticulons en sérieuses marionnettes. Ce m’était une étude utile que ce passage de la secrète et silencieuse monarchie de Berlin à la publique et bruyante monarchie de Londres : on pouvait retirer quelque instruction du contraste de deux peuples aux deux extrémités de l’échelle.

L’arrivée du roi, la rentrée du parlement, l’ouverture de la saison des fêtes, mêlaient les devoirs, les affaires et les plaisirs : on ne pouvait rencontrer les ministres qu’à la cour, au bal ou au parlement. Pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Sa Majesté, je dînais chez lord Londonderry, je dînais sur la galère du lord-maire, qui remontait jusqu’à Richmond : j’aime mieux le Bucentaure en miniature à l’arsenal de Venise, ne portant plus que le souvenir des doges et un nom virgilien. Jadis émigré, maigre et demi-nu, je m’étais amusé, sans être Scipion, à jeter des pierres dans l’eau, le long de cette rive que rasait la barque dodue et bien fourrée du Lord Mayor.

Je dînais aussi dans l’est de la ville chez M. Rothschild de Londres, de la branche cadette de Salomon : où ne dînais-je pas ? Le roast-beef égalait la prestance de la tour de Londres ; les poissons étaient si longs qu’on n’en voyait pas la queue ; des dames, que je n’ai aperçues que là, chantaient comme Abigaïl. J’avalais le tokai non loin des lieux qui me virent sabler l’eau à pleine cruche et quasi mourir de faim ; couché au fond de ma moelleuse voiture, sur de petits matelas de soie, j’apercevais ce Westminster dans lequel j’avais passé une nuit enfermé, et autour duquel je m’étais promené tout crotté avec Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait 30 000 francs de loyer, était en regard du grenier qu’habita mon cousin de la Bouëtardais, lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat emprunté, auquel j’avais donné asile auprès du mien.

Il ne s’agissait plus de ces sauteries d’émigrés où nous dansions au son du violon d’un conseiller du parlement de Bretagne ; c’était Almack’s dirigé par Colinet qui faisait mes délices ; bal public sous le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles ; à la tête des jeunes se distinguait lord Clanwilliam, fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des choses admirables : il courait à cheval à Richmond et revenait à Almack’s après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon de prononcer à la manière d’Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la haute société de Londres presque à chaque session parlementaire, un honnête homme est tout ébahi de ne plus savoir l’anglais, qu’il croyait savoir six mois auparavant. En 1822 le fashionable devait offrir au premier coup d’œil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir ; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l’espèce humaine ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être.

Aujourd’hui ce c’est plus cela : le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Élisabeth, ou comme le disque radieux du soleil ; il décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur sa tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu’il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite, et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l’avenir, ont une pipe.

Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit plus savoir s’il existe, si le monde est là, s’il y a des femmes, et s’il doit saluer son prochain. N’est-il pas curieux de retrouver l’original du dandy sous Henri III : « Ces beaux mignons, dit l’auteur de l’Isle des Hermaphrodites, portoient les cheveux longuets, frisés et refrisés, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours, comme font les femmes, et leurs fraises de chemises de toile d’atour empesées et longues de demi-pied, de façon que voir leurs têtes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat. »

Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, « branlant tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyois à tout propos qu’ils dussent tomber de leur long… Ils trouvoient cette façon là de marcher plus belle que pas une autre. »

Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.

Lord Clanwilliam a passé vite : je l’ai retrouvé à Vérone ; il est devenu après moi ministre d’Angleterre à Berlin. Nous avons suivi un moment la même route, quoique nous ne marchions pas du même pas.

Rien ne réussissait, à Londres, comme l’insolence, témoin d’Orsay, frère de la duchesse de Guiche : il s’était mis à galoper dans Hyde-Park, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer sans façon les dandys : il avait un succès sans égal, et, pour y mettre le comble, il finit par enlever une famille entière, père, mère et enfants.

Les ladies les plus à la mode me plaisaient peu ; il y en avait une charmante cependant, lady Gwydir : elle ressemblait par le ton et les manières à une Française. Lady Jersey se maintenait encore en beauté. Je rencontrais chez elle l’opposition. Lady Conyngham appartenait à l’opposition, et le roi lui-même gardait un secret penchant pour ses anciens amis. Parmi les patronesses d’Almack’s, on remarquait l’ambassadrice de Russie.

La comtesse de Lieven avait eu des histoires assez ridicules avec madame d’Osmond et George IV. Comme elle était hardie et passait pour être bien en cour, elle était devenue extrêmement fashionable. On lui croyait de l’esprit, parce qu’on supposait que son mari n’en avait pas ; ce qui n’était pas vrai : M. de Lieven était fort supérieur à madame. Madame de Lieven, au visage aigu et mésavenant, est une femme commune, fatigante, aride, qui n’a qu’un seul genre de conversation, la politique vulgaire ; du reste, elle ne sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l’abondance de ses paroles. Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait ; elle revêt sa nullité d’un air supérieur d’ennui, comme si elle avait le droit d’être ennuyée ; tombée par l’effet du temps, et ne pouvant s’empêcher de se mêler de quelque chose, la douairière des congrès est venue de Vérone donner à Paris, avec la permission de MM. les magistrats de Pétersbourg, une représentation des puérilités diplomatiques d’autrefois. Elle entretient des correspondances privées, et elle a paru très forte en mariages manqués. Nos novices se sont précipités dans ses salons pour apprendre le beau monde et l’art des secrets ; ils lui confient les leurs, qui, répandus par madame de Lieven, se changent en sourds cancans. Les ministres, et ceux qui aspirent à le devenir, sont tout fiers d’être protégés par une dame qui a eu l’honneur de voir M. de Metternich aux heures où le grand homme, pour se délasser du poids des affaires, s’amuse à effiloquer de la soie. Le ridicule attendait à Paris madame de Lieven. Un doctrinaire grave est tombé aux pieds d’Omphale : « Amour, tu perdis Troie. »

La journée de Londres était ainsi distribuée : à six heures du matin, on courait à une partie fine, consistant dans un premier déjeuner à la campagne ; on revenait déjeuner à Londres ; on changeait de toilette pour la promenade de Bond-Street ou de Hyde-Park ; on se rhabillait pour dîner à sept heures et demie ; on se rhabillait pour l’Opéra ; à minuit, on se rhabillait pour une soirée ou pour un raout. Quelle vie enchantée ! J’aurais préféré cent fois les galères. Le suprême bon ton était de ne pouvoir pénétrer dans les petits salons d’un bal privé, de rester dans l’escalier obstrué par la foule, et de se trouver nez à nez avec le duc de Somerset ; béatitude où je suis arrivé une fois. Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles que nous ; la tête leur tourne pour un shaw : si le bourreau de Paris se rendait à Londres, il ferait courir l’Angleterre. Le maréchal Soult n’a-t-il pas enthousiasmé les ladies, comme Blücher, de qui elles baisaient la moustache ? Notre maréchal, qui n’est ni Antipater, ni Antigonus, ni Seleucus, ni Antiochus, ni Ptolémée, ni aucun des capitaines-rois d’Alexandre, est un soldat distingué, lequel a pillé l’Espagne en se faisant battre, et auprès de qui des capucins ont redîmé leur vie pour des tableaux. Mais il est vrai qu’il a publié, au mois de mars 1814, une furieuse proclamation contre Bonaparte, lequel il recevait en triomphe quelques jours après : il a fait depuis ses pâques à Saint-Thomas-d’Aquin. On montre pour un schilling, à Londres, sa vieille paire de bottes.

Toute renommée vient vite au bord de la Tamise et s’en va de même. En 1822, je trouvai cette grande ville plongée dans les souvenirs de Bonaparte ; on était passé du dénigrement pour Nic à un enthousiasme bête. Les mémoires de Bonaparte pullulaient ; son buste ornait toutes les cheminées ; ses gravures brillaient sur toutes les fenêtres des marchands d’images ; sa statue colossale, par Canova, décorait l’escalier du duc de Wellington. N’aurait-on pu consacrer un autre sanctuaire à Mars enchaîné ? Cette déification semble plutôt l’œuvre de la vanité d’un concierge que de l’honneur d’un guerrier. — Général, vous n’avez point vaincu Napoléon à Waterloo, vous avez seulement faussé le dernier anneau d’un destin déjà brisé.

Après ma présentation officielle à George IV, je le vis plusieurs fois. La reconnaissance des colonies espagnoles par l’Angleterre était à peu près décidée ; du moins les vaisseaux de ces États indépendants paraissaient devoir être reçus sous leur pavillon dans les ports de l’empire britannique. Ma dépêche du 7 mai rend compte d’une conversation que j’avais eue avec lord Londonderry, et des idées de ce ministre, cette dépêche, importante pour les affaires d’alors, serait presque sans intérêt pour le lecteur d’aujourd’hui. Deux choses étaient à distinguer dans la position des colonies espagnoles relativement à l’Angleterre et à la France : les intérêts commerciaux et les intérêts politiques. J’entre dans les détails de ces intérêts. « Plus je vois le marquis de Londonderry, disais-je à M. de Montmorency, plus je lui trouve de finesse. C’est un homme plein de ressources, qui ne dit jamais que ce qu’il veut dire ; on serait quelquefois tenté de le croire bonhomme. Il a dans la voix, le rire, le regard, quelque chose de M. Pozzo di Borgo. Ce n’est pas précisément la confiance qu’il inspire. »

La dépêche finit ainsi : « Si l’Europe est obligée de reconnaître les gouvernements de fait en Amérique, toute sa politique doit tendre à faire naître des monarchies dans le nouveau monde, au lieu de ces républiques révolutionnaires qui nous enverront leurs principes avec les produits de leur sol.

« En lisant cette dépêche, monsieur le vicomte, vous éprouverez sans doute comme moi un mouvement de satisfaction. C’est déjà avoir fait un grand pas en politique que d’avoir forcé l’Angleterre à vouloir s’associer avec nous dans des intérêts sur lesquels elle n’eût pas daigné nous consulter il y a six mois. Je me félicite en bon Français de tout ce qui tend à replacer notre patrie à ce haut rang qu’elle doit occuper parmi les nations étrangères. »

Cette lettre était la base de toutes mes idées et de toutes les négociations sur les affaires coloniales dont je m’occupai pendant la guerre d’Espagne, près d’un an avant que cette guerre éclatât.

Le 17 mai j’allai à Covent-Garden, dans la loge du duc d’York. Le roi parut. Ce prince, jadis détesté, fut salué par des acclamations telles qu’il n’en aurait pas autrefois reçu de semblables des moines, habitants de cet ancien couvent. Le 26, le duc d’York vint dîner à l’ambassade : George IV était fort tenté de me faire le même honneur ; mais il craignait les jalousies diplomatiques de mes collègues.

Le vicomte de Montmorency refusa d’entrer en négociations sur les colonies espagnoles avec le cabinet de Saint-James. J’appris, le 19 mai, la mort presque subite de M. le duc de Richelieu. Cet honnête homme avait supporté patiemment sa première retraite du ministère ; mais les affaires venant à lui manquer trop longtemps, il défaillit parce qu’il n’avait pas une double vie pour remplacer celle qu’il avait perdue. Le grand nom de Richelieu n’a été transmis jusqu’à nous que par des femmes.

Les révolutions continuaient en Amérique. Je mandais à M. de Montmorency :

No 26. « Londres, 28 mai 1822.

« Le Pérou vient d’adopter une constitution monarchique. La politique européenne devrait mettre tous ses soins à obtenir un pareil résultat pour les colonies qui se déclarent indépendantes. Les États-Unis craignent singulièrement l’établissement d’un empire au Mexique. Si le nouveau monde tout entier est jamais républicain, les monarchies de l’ancien monde périront. »

On parlait beaucoup de la détresse des paysans irlandais, et l’on dansait afin de les consoler. Un grand bal paré à l’Opéra occupait les âmes sensibles. Le roi, m’ayant rencontré dans un corridor, me demanda ce que je faisais là, et, me prenant par le bras, il me conduisit dans sa loge.

Le parterre anglais était, dans mes jours d’exil, turbulent et grossier ; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès d’un matelot entré ivre dans la salle ; il me demanda où il était ; je lui dis : « À Covent-Garden. — Pretty garden, indeed ! » (Joli jardin, vraiment !) s’écria-t-il, saisi, comme les dieux d’Homère, d’un rire inextinguible.

Invité dernièrement à une soirée chez lord Lansdowne, Sa Majesté m’a présenté à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans : elle était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua d’un ton solennel et de trois phrases estropiées du Génie du christianisme ; puis elle me dit avec non moins de solennité : « Je suis mistress Siddons. » Si elle m’avait dit : « Je suis lady Macbeth, » je l’aurais cru. Je l’avais vue autrefois sur le théâtre dans toute la force de son talent. Il suffit de vivre pour retrouver ces débris d’un siècle jetés par les flots du temps sur le rivage d’un autre siècle.

Mes visiteurs français à Londres furent M. le duc et madame la duchesse de Guiche, dont je vous parlerai à Prague ; M. le marquis de Custine, dont j’avais vu l’enfance à Fervacques ; et madame la vicomtesse de Noailles, aussi agréable, spirituelle et gracieuse que si elle eût encore erré à quatorze ans dans les beaux jardins de Méréville.

On était fatigué de fêtes ; les ambassadeurs aspiraient à s’en aller en congé : le prince Esterhazy se préparait à partir pour Vienne ; il espérait être appelé au congrès, car on parlait déjà d’un congrès. M. Rothschild retournait en France après avoir terminé avec son frère l’emprunt russe de 23 millions de roubles. Le duc de Bedford s’était battu avec l’immense duc de Buckingham, au fond d’un trou, dans Hyde-Park ; une chanson injurieuse contre le roi de France, envoyée de Paris et imprimée dans les gazettes de Londres, amusait la canaille radicale anglaise qui riait sans savoir de quoi.

Je partis le 6 juin pour Royal-Lodge où le roi était allé. Il m’avait invité à dîner et à coucher.

Je revis George IV le 12, le 13 et le 14, au lever, au drawing-room et au bal de sa Majesté. Le 24, je donnai une fête au prince et à la princesse de Danemarck : le duc d’York s’y était invité.

C’eût été une chose importante jadis que la bienveillance avec laquelle me traitait la marquise de Conyngham : elle m’apprit que l’idée du voyage de S. M. B. au continent n’était pas tout à fait abandonnée. Je gardai religieusement ce grand secret dans mon sein. Que de dépêches importantes sur cette parole d’une favorite au temps de mesdames de Verneuil, de Maintenon, des Ursins, de Pompadour ! Du reste, je me serais échauffé mal à propos pour obtenir quelques renseignements de la cour de Londres : en vain vous parlez, on ne vous écoute pas.

Lord Londonderry surtout était impassible : il embarrassait à la fois par sa sincérité de ministre et sa retenue d’homme. Il expliquait franchement de l’air le plus glacé sa politique et gardait un silence profond sur les faits. Il avait l’air indifférent à ce qu’il disait comme à ce qu’il ne disait pas ; on ne savait ce qu’on devait croire de ce qu’il montrait ou de ce qu’il cachait. Il n’aurait pas bougé quand vous lui auriez lâché un saucisson dans l’oreille, comme dit Saint-Simon.

Lord Londonderry avait un genre d’éloquence irlandaise qui souvent excitait l’hilarité de la Chambre des lords et la gaieté du public ; ses blunders étaient célèbres, mais il arrivait aussi quelquefois à des traits d’éloquence qui transportaient la foule, comme ses paroles à propos de la bataille de Waterloo : je les ai rappelées.

Lord Harrowby était président du conseil ; il parlait avec propriété, lucidité et connaissance des faits. On trouverait inconvenant à Londres qu’un président des ministres s’exprimât avec prolixité et faconde. C’était d’ailleurs un parfait gentleman pour le ton. Un jour, aux Pâquis, à Genève, on m’annonça un Anglais : lord Harrowby entra ; je ne le reconnus qu’avec peine : il avait perdu son ancien roi ; le mien était exilé. C’est la dernière fois que l’Angleterre de mes grandeurs m’est apparue.

J’ai mentionné M. Peel et lord Westmoreland dans le Congrès de Vérone.

Je ne sais si lord Bathurst descendait et s’il était petit-fils de ce comte Bathurst dont Sterne écrivait : « Ce seigneur est un prodige ; à 80 ans il a l’esprit et la vivacité d’un homme de 30, une disposition à se laisser charmer et le pouvoir de plaire au delà de tout ce que je connais. » Lord Bathurst, le ministre dont je vous entretiens, était instruit et poli ; il gardait la tradition des anciennes manières françaises de la bonne compagnie. Il avait trois ou quatre filles qui couraient, ou plutôt qui volaient comme des hirondelles de mer, le long des flots, blanches, allongées et légères. Que sont-elles devenues ? Sont-elles tombées dans le Tibre avec la jeune Anglaise de leur nom ?

Lord Liverpool n’était pas, comme lord Londonderry, le principal ministre ; mais c’était le ministre le plus influent et le plus respecté. Il jouissait de cette réputation d’homme religieux et d’homme de bien, si puissante pour celui qui la possède ; on vient à cet homme avec la confiance que l’on a pour un père ; nulle action ne paraît bonne si elle n’est approuvée de ce personnage saint, investi d’une autorité très supérieure à celle des talents. Lord Liverpool était fils de Charles Jenkinson, baron de Hawkesbury, comte de Liverpool, favori de lord Bute. Presque tous les hommes d’État anglais ont commencé par la carrière littéraire, par des pièces de vers plus ou moins bons, et par des articles, en général excellents, insérés dans les revues. Il reste un portrait de ce premier comte de Liverpool lorsqu’il était secrétaire particulier de lord Bute ; sa famille en est fort affligée : cette vanité, puérile en tous temps, l’est sans doute encore beaucoup plus aujourd’hui ; mais n’oublions pas que nos plus ardents révolutionnaires puisèrent leur haine de la société dans des disgrâces de nature ou dans des infériorités sociales.

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