Mémoires d’outre-tombe (page 129)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est possible que lord Liverpool, enclin aux réformes, et à qui M. Canning a dû son dernier ministère, fût influencé, malgré la rigidité de ses principes religieux, par quelque déplaisance de souvenirs. À l’époque où j’ai connu lord Liverpool, il était presque arrivé à l’illumination puritaine. Habituellement il demeurait seul avec une vieille sœur, à quelques lieues de Londres. Il parlait peu ; son visage était mélancolique ; il penchait souvent l’oreille, et il avait l’air d’écouter quelque chose de triste : on eût dit qu’il entendait tomber ses dernières années, comme les gouttes d’une pluie d’hiver sur le pavé. Du reste, il n’avait aucune passion, et il vivait selon Dieu.

M. Croker, membre de l’Amirauté, célèbre comme orateur et comme écrivain, appartenait à l’école de M. Pitt, ainsi que M. Canning ; mais il était plus détrompé que celui-ci. Il occupait à White-Hall un de ces appartements sombres d’où Charles Ier était sorti par une fenêtre pour aller de plain-pied à l’échafaud. On est étonné quand on entre à Londres dans les habitations où siègent les directeurs de ces établissements dont le poids se fait sentir au bout de la terre. Quelques hommes en redingote noire devant une table nue, voilà tout ce que vous rencontrez : ce sont pourtant là les directeurs de la marine anglaise, ou les membres de cette compagnie de marchands, successeurs des empereurs du Mogol, lesquels comptent aux Indes deux cents millions de sujets.

M. Croker vint, il y a deux ans, me visiter à l’Infirmerie de Marie-Thérèse. Il m’a fait remarquer la similitude de nos opinions et de nos destinées. Des événements nous séparent du monde ; la politique fait des solitaires, comme la religion fait des anachorètes. Quand l’homme habite le désert, il trouve en lui quelque lointaine image de l’être infini qui, vivant seul dans l’immensité, voit s’accomplir les révolutions des mondes.

Dans le courant des mois de juin et de juillet, les affaires d’Espagne commencèrent à occuper sérieusement le cabinet de Londres. Lord Londonderry et la plupart des ambassadeurs montraient en parlant de ces affaires une inquiétude et presque une peur risible. Le ministère craignait qu’en cas de rupture nous ne l’emportassions sur les Espagnols ; les ministres des autres puissances tremblaient que nous ne fussions battus ; ils voyaient toujours notre armée prenant la cocarde tricolore.

Dans ma dépêche du 28 juin, no 35, les dispositions de l’Angleterre sont fidèlement exprimées :

No 35.

« Londres, ce 28 juin 1822.

« Monsieur le vicomte,

« Il m’a été plus difficile de vous dire ce que pense lord Londonderry, relativement à l’Espagne, qu’il ne me sera aisé de pénétrer le secret des instructions données à Sir W. A’Court ; cependant je ne négligerai rien pour me procurer les renseignements que vous demandez par votre dernière dépêche, no 18. Si j’ai bien jugé de la politique du cabinet anglais et du caractère de lord Londonderry, je suis persuadé que Sir W. A’Court n’a presque rien emporté d’écrit. On lui aura recommandé verbalement d’observer les partis sans se mêler de leurs querelles. Le cabinet de Saint-James n’aime point les Cortès, mais il méprise Ferdinand. Il ne fera certainement rien pour les royalistes. D’ailleurs, il suffirait que notre influence s’exerçât sur une opinion pour que l’influence anglaise appuyât l’opinion contraire. Notre prospérité renaissante inspire une vive jalousie. Il y a bien ici, parmi les hommes d’État, une certaine crainte vague des passions révolutionnaires qui travaillent l’Espagne ; mais cette crainte se tait devant les intérêts particuliers : de telle sorte que si d’un côté la Grande-Bretagne pouvait exclure nos marchandises de la Péninsule, et que de l’autre elle pût reconnaître l’indépendance des colonies espagnoles, elle prendrait facilement son parti sur les événements, et se consolerait des malheurs qui pourraient accabler de nouveau les monarchies continentales. Le même principe qui empêche l’Angleterre de retirer son ambassadeur de Constantinople lui fait envoyer un ambassadeur à Madrid : elle se sépare des destinées communes, et n’est attentive qu’au parti qu’elle pourra tirer des révolutions des empires.

« J’ai l’honneur, etc. »

Revenant dans ma dépêche du 16 Juillet, no 40, sur les nouvelles d’Espagne, je dis à M. de Montmorency :

No 40.

« Londres, ce 16 juillet 1822.

« Monsieur le vicomte,

« Les journaux anglais, d’après les journaux français, donnent ce matin des nouvelles de Madrid jusqu’au 8 inclusivement. Je n’ai jamais espéré mieux du roi d’Espagne, et n’ai point été surpris. Si ce malheureux prince doit périr, le genre de la catastrophe n’est pas indifférent au reste du monde : le poignard n’abattrait que le monarque, l’échafaud pourrait tuer la monarchie. C’est déjà beaucoup trop que le jugement de Charles Ier et que celui de Louis XVI : le ciel nous préserve d’un troisième jugement qui semblerait établir par l’autorité des crimes une espèce de droit des peuples et un corps de jurisprudence contre les rois ! On peut maintenant s’attendre à tout : une déclaration de guerre de la part du gouvernement espagnol est au nombre des chances que le gouvernement français a dû prévoir. Dans tous les cas, nous serons bientôt obligés d’en finir avec le cordon sanitaire, car, une fois le mois de septembre passé, et la peste ne reparaissant pas à Barcelone, ce serait une véritable dérision que de parler encore d’un cordon sanitaire ; il faudrait donc avouer tout franchement une armée, et dire la raison qui nous oblige à maintenir cette armée. Cela n’équivaudra-t-il pas à une déclaration de guerre aux Cortès ? D’un autre côté, dissoudrons-nous le cordon sanitaire ? Cet acte de faiblesse compromettrait la sûreté de la France, avilirait le ministère, et ranimerait parmi nous les espérances de la faction révolutionnaire.

« J’ai l’honneur d’être, etc., etc., etc. »

Depuis le Congrès de Vienne et d’Aix-la-Chapelle, les princes de l’Europe avaient la tête tournée de congrès : c’était là qu’on s’amusait et qu’on se partageait quelques peuples. À peine le Congrès commencé à Laybach et continué à Troppau était-il fini, qu’on songea à en convoquer un autre à Vienne, à Ferrare ou à Vérone, les affaires d’Espagne offraient l’occasion d’en hâter le moment. Chaque cour avait déjà désigné son ambassadeur.

Je voyais à Londres tout le monde se préparer à partir pour Vérone : comme ma tête était remplie des affaires d’Espagne, et comme je rêvais un plan pour l’honneur de la France, je croyais pouvoir être de quelque utilité au nouveau Congrès en me faisant connaître sous un rapport auquel on ne songeait pas. J’avais écrit dès le 24 mai à M. de Montmorency ; mais je ne trouvai aucune faveur. La longue réponse du ministre est évasive, embarrassée, entortillée ; un éloignement marqué pour moi s’y déguise mal sous la bienveillance ; elle finit par ce paragraphe :

« Puisque je suis en train de confidences, noble vicomte, je veux vous dire ce que je ne voudrais pas insérer dans une dépêche officielle, mais ce que m’ont inspiré quelques observations personnelles, et quelques avis aussi de personnes qui connaissent bien le terrain sur lequel vous êtes placé. N’avez-vous pas pensé le premier qu’il faut soigner, vis-à-vis du ministère anglais, certains effets de la jalousie et de l’humeur qu’il est toujours prêt à concevoir sur les marques directes de faveur auprès du roi, et de crédit dans la société ? Vous me direz s’il ne vous est pas arrivé d’en remarquer quelques traces. »

Par qui les plaintes de mon crédit auprès du roi et dans la société (c’est-à-dire, je suppose, auprès de la marquise de Conyngham) étaient-elles arrivées au vicomte de Montmorency ? Je l’ignore.

Prévoyant, par cette dépêche privée, que ma partie était perdue du côté du ministre des affaires étrangères, je m’adressai à M. de Villèle, alors mon ami, et qui n’inclinait pas beaucoup vers son collègue. Dans sa lettre du 5 mai 1822, il me répondit d’abord un mot favorable.

« Paris, le 5 mai 1822.

« Je vous remercie, me dit-il, de tout ce que vous faîtes pour nous à Londres ; la détermination de cette cour au sujet des colonies espagnoles ne peut influer sur la nôtre ; la position est bien différente ; nous devons éviter par-dessus tout d’être empêchés, par une guerre avec l’Espagne, d’agir ailleurs comme nous le devons, si les affaires de l’Orient amenaient de nouvelles combinaisons politiques en Europe.

« Nous ne laisserons pas déshonorer le gouvernement français par le défaut de participation aux événements qui peuvent résulter de la situation actuelle du monde ; d’autres pourront y intervenir avec plus d’avantages, aucun avec plus de courage et de loyauté.

« On se méprend fort, je crois, et sur les moyens réels de notre pays, et sur le pouvoir que peut encore exercer le gouvernement du roi dans les formes qu’il s’est prescrites ; elles offrent plus de ressources qu’on ne paraît le croire, et j’espère qu’à l’occasion nous saurons le montrer.

« Vous nous seconderez, mon cher, dans ces grandes circonstances si elles se présentent. Nous le savons et nous y comptons ; l’honneur sera pour tous, et ce n’est pas de ce partage dont il s’agit en ce moment, il se fera selon les services rendus ; rivalisons tous de zèle à qui en rendra de plus signalés.

« Je ne sais en vérité si ceci tournera à un congrès ; mais, en tout cas, je n’oublierai pas ce que vous m’avez dit.

« Jh. de Villèle. »

Sur ce premier mot de bonne entente, je fis presser le ministre des finances par madame la duchesse de Duras ; elle m’avait déjà prêté l’appui de son amitié contre l’oubli de la cour en 1814. Elle reçut bientôt ce billet de M. de Villèle :

« Tout ce que nous disions est dit ; tout ce qu’il est dans mon cœur et dans mon opinion de faire pour le bien public et pour mon ami est fait et sera fait, soyez-en certaine. Je n’ai besoin ni d’être prêché, ni d’être converti, je vous le répète ; j’agis de conviction et de sentiment.

« Recevez, madame, l’hommage de mon affectueux respect. »

Ma dernière dépêche, en date du 9 août, annonçait à M. de Montmorency que lord Londonderry partirait du 15 au 20 pour Vienne. Le brusque et grand démenti aux projets des mortels me fut donné ; je croyais n’avoir à entretenir le conseil du roi T. C. que des affaires humaines, et j’eus à lui rendre compte des affaires de Dieu :

« Londres, 12 août 1822, à 4 heures de l’après-midi.

« Dépêche transmise à Paris par le télégraphe de Calais.

« Le marquis de Londonderry est mort subitement ce matin 12, à neuf heures du matin, dans sa maison de campagne de North-Cray. »

No 49

« Londres, 13 août 1822.

« Monsieur le vicomte,

« Si le temps n’a pas mis obstacle à ma dépêche télégraphique, et s’il n’est point arrivé d’accident à mon courrier extraordinaire, expédié hier à quatre heures, j’espère que vous avez reçu le premier sur le continent la nouvelle de la mort subite de Lord Londonderry.

« Cette mort a été extrêmement tragique. Le noble marquis était à Londres vendredi ; il sentit sa tête un peu embarrassée ; il se fit saigner entre les épaules. Après quoi il partit pour North-Cray, où la marquise de Londonderry était établie depuis un mois. La fièvre se déclara le samedi 10 et le dimanche 11 ; mais elle parut céder dans la nuit du dimanche au lundi, et, lundi matin 12, le malade semblait si bien, que sa femme, qui le gardait, crut pouvoir le quitter un moment. Lord Londonderry, dont la tête était égarée, se trouvant seul, se leva, passa dans un cabinet, saisit un rasoir, et du premier coup se coupa la jugulaire. Il tomba baigné dans son sang aux pieds d’un médecin qui venait à son secours.

« On cache autant qu’on le peut cet accident déplorable, mais il est parvenu défiguré à la connaissance du public et a donné naissance à des bruits de toute espèce.

« Pourquoi Londonderry aurait-il attenté à ses jours ? Il n’avait ni passions ni malheurs ; il était plus que jamais affermi dans sa place. Il se préparait à partir jeudi prochain. Il se faisait une partie de plaisir d’un voyage d’affaires. Il devait être de retour le 15 octobre pour des chasses arrangées d’avance et auxquelles il m’avait invité. La Providence en a ordonné autrement, et Lord Londonderry a suivi le duc de Richelieu. »

Voici quelques détails qui ne sont point entrés dans mes dépêches.

À son retour à Londres, George IV me raconta que lord Londonderry était allé lui porter le projet d’instruction qu’il avait rédigé pour lui-même, et qu’il devait suivre au Congrès. George IV prit le manuscrit pour mieux en peser les termes, et commença à le lire à haute voix. Il s’aperçut que lord Londonderry ne l’écoutait pas, et qu’il promenait ses yeux sur le plafond du cabinet : « Qu’avez-vous donc, mylord ? dit le roi. — Sire, répondit le marquis, c’est cet insupportable John (un jockey) qui est à la porte ; il ne veut pas s’en aller, quoique je ne cesse de le lui ordonner. » Le roi, étonné, ferma le manuscrit et dit : « Vous êtes malade, mylord : retournez chez vous ; faites-vous saigner. » Lord Londonderry sortit et alla acheter le canif avec lequel il se coupa la gorge.

Le 15 août, je continuai mes dires à M. de Montmorency :

« On a envoyé des courriers de toutes parts, aux eaux, aux bains de mer, dans les châteaux, pour chercher les ministres absents. Au moment où l’accident est arrivé, aucun d’eux n’était à Londres. On les attend aujourd’hui ou demain ; ils tiendront un conseil, mais ils ne pourront rien décider, car, en dernier résultat, c’est le roi qui leur nommera un collègue, et le roi est à Édimbourg. Il est probable que Sa Majesté britannique ne se pressera pas de faire un choix au milieu des fêtes. La mort du marquis de Londonderry est funeste à l’Angleterre : il n’était pas aimé, mais il était craint ; les radicaux le détestaient, mais ils avaient peur de lui. Singulièrement brave, il imposait à l’opposition qui n’osait pas trop l’insulter à la tribune et dans les journaux. Son imperturbable sang-froid, son indifférence profonde pour les hommes et pour les choses, son instinct de despotisme et son mépris secret pour les libertés constitutionnelles, en faisaient un ministre propre à lutter avec succès contre les penchants du siècle. Ses défauts devenaient des qualités à une époque où l’exagération et la démocratie menacent le monde.

« J’ai l’honneur, etc. »

« Londres, 15 août 1822.

« Monsieur le vicomte,

« Les renseignements ultérieurs ont confirmé ce que j’ai eu l’honneur de vous dire sur la mort du marquis de Londonderry, dans ma dépêche ordinaire d’avant-hier, no 49. Seulement, l’instrument fatal avec lequel l’infortuné ministre s’est coupé la veine jugulaire est un canif, et non pas un rasoir comme je vous l’avais mandé. Le rapport du coroner, que vous lirez dans les journaux, vous instruira de tout. Cette enquête, faite sur le cadavre du premier ministre de la Grande-Bretagne, comme sur le corps d’un meurtrier, ajoute encore quelque chose de plus affreux à cet événement.

« Vous savez sans doute à présent, monsieur le vicomte, que lord Londonderry avait donné des preuves d’aliénation mentale quelques jours avant son suicide, et que le roi même s’en était aperçu. Une petite circonstance à laquelle je n’avais pas fait attention, mais qui m’est revenue en mémoire depuis la catastrophe, mérite d’être racontée. J’étais allé voir le marquis de Londonderry, il y a douze ou quinze jours. Contre son usage et les usages du pays, il me reçut avec familiarité dans son cabinet de toilette. Il allait se raser, et il me fit en riant d’un rire à demi sardonique l’éloge des rasoirs anglais. Je le complimentai sur la clôture prochaine de la session. Oui, dit-il, il faut que cela finisse ou que je finisse.

« J’ai l’honneur, etc. »

Tout ce que les radicaux d’Angleterre et les libéraux de France ont raconté de la mort de lord Londonderry, à savoir : qu’il s’était tué par désespoir politique, sentant que les principes opposés aux siens allaient triompher, est une pure fable inventée par l’imagination des uns, l’esprit de parti et la niaiserie des autres. Lord Londonderry n’était pas homme à se repentir d’avoir péché contre l’humanité, dont il ne se souciait guère, ni envers les lumières du siècle, pour lesquelles il avait un profond mépris : la folie était entrée par les femmes dans la famille Castlereagh.

Il fut décidé que le duc de Wellington, accompagné de lord Clanwilliam, prendrait la place de lord Londonderry au Congrès. Les instructions officielles se réduisaient à ceci : oublier entièrement l’Italie, ne se mêler en rien des affaires d’Espagne, négocier pour celles de l’Orient en maintenant la paix sans accroître l’influence de la Russie. Les chances étaient toujours pour M. Canning, et le portefeuille des affaires étrangères était confié par intérim à lord Bathurst, ministre des colonies.

J’assistai aux funérailles de lord Londonderry, à Westminster, le 20 août. Le duc de Wellington paraissait ému ; lord Liverpool était obligé de se couvrir le visage de son chapeau pour cacher ses larmes. On entendit au dehors quelques cris d’insulte et de joie lorsque le corps entra dans l’église : Colbert et Louis XIV furent-ils plus respectés ? Les vivants ne peuvent rien apprendre aux morts ; les morts, au contraire, instruisent les vivants.

LETTRE DE M. DE MONTMORENCY.

« Paris, ce 17 août.

« Quoiqu’il n’y ait pas de dépêches bien importantes à confier à votre fidèle Hyacinthe, je veux cependant le faire repartir, noble vicomte, d’après votre propre désir et celui qu’il m’a exprimé, de la part de madame de Chateaubriand, de le voir promptement retourner auprès de vous. J’en profiterai pour vous adresser quelques mots plus confidentiels sur la profonde impression que nous avons reçue, comme à Londres, de cette terrible mort du marquis de Londonderry, et aussi, par la même occasion, sur une affaire à laquelle vous semblez mettre un intérêt bien exagéré et bien exclusif. Le conseil du roi en a profité et a fixé à ces jours-ci, immédiatement après la clôture qui a eu lieu ce matin même, la discussion des directions principales à arrêter, des instructions à donner, de même des personnes à choisir : la première question est de savoir si elles seront une ou plusieurs. Vous avez exprimé quelque part, ce me semble, de l’étonnement que l’on pût songer à…, non pas à vous préférer à lui, vous savez très bien qu’il ne peut pas être sur la même ligne pour nous. Si, après le plus mûr examen, nous ne croyions pas possible de mettre à profit la bonne volonté que vous nous avez montrée très franchement à cet égard, il faudrait sans doute pour nous déterminer de graves motifs que je vous communiquerais avec la même franchise : l’ajournement est plutôt favorable à votre désir, en ce sens qu’il serait tout à fait inconvenable, et pour vous et pour nous, que vous quittassiez Londres d’ici à quelques semaines et avant la décision ministérielle qui ne laisse pas d’occuper tous les cabinets. Cela frappe tellement tout le monde que quelques amis me disaient l’autre jour : Si M. de Chateaubriand était venu tout de suite à Paris, il aurait été assez contrariant pour lui d’être obligé de repartir pour Londres. Nous attendons donc cette nomination importante au retour d’Édimbourg. Le chevalier Stuart disait hier que sûrement le duc de Wellington irait au Congrès ; c’est ce qu’il nous importe de savoir le plus tôt possible. M. Hyde de Neuville est arrivé hier bien portant. J’ai été charmé de le voir. Je vous renouvelle, noble vicomte, tous mes inviolables sentiments.

« Montmorency. »

Cette nouvelle lettre de M. de Montmorency, mêlée de quelques phrases ironiques, me confirma pleinement qu’il ne voulait pas de moi au Congrès.

Je donnai un dîner le jour de la Saint-Louis en l’honneur de Louis XVIII, et j’allai voir Hartwell en mémoire de l’exil de ce roi ; je remplissais un devoir plutôt que je ne jouissais d’un plaisir. Les infortunes royales sont maintenant si communes qu’on ne s’intéresse guère aux lieux que n’ont point habités le génie ou la vertu. Je ne vis dans le triste petit parc d’Hartwell que la fille de Louis XVI.

Enfin, je reçus tout à coup de M. de Villèle ce billet inattendu qui faisait mentir mes prévisions et mettait fin à mes incertitudes :

« 27 août 1822.

« Mon cher Chateaubriand, il vient d’être arrêté qu’aussitôt que les convenances relatives au retour du roi à Londres vous le permettront, vous serez autorisé à vous rendre à Paris, pour de là pousser jusqu’à Vienne ou jusqu’à Vérone comme un des trois plénipotentiaires chargés de représenter la France au Congrès. Les deux autres seront MM. de Caraman et de la Ferronnays ; ce qui n’empêche pas M. le vicomte de Montmorency de partir après-demain pour Vienne, afin d’y assister aux conférences qui pourront avoir lieu dans cette ville avant le Congrès. Il devra revenir à Paris lors du départ des souverains pour Vérone.

« Ceci pour vous seul. Je suis heureux que cette affaire ait pris la tournure que vous désiriez ; de cœur tout à vous. »

D’après ce billet, je me préparai à partir.

Cette foudre qui tombe sans cesse à mes pieds me suivait partout. Avec lord Londonderry expira la vieille Angleterre, jusqu’alors se débattant au milieu des innovations croissantes. Survint M. Canning : l’amour-propre l’emporta jusqu’à parler à la tribune la langue du propagandiste. Après lui parut le duc de Wellington, conservateur qui venait démolir : quand l’arrêt des sociétés est prononcé, la main qui devait élever ne sait qu’abattre. Lord Grey, O’Connell, tous ces ouvriers en ruines, travaillèrent successivement à la chute des vieilles institutions. Réforme parlementaire, émancipation de l’Irlande, toutes choses excellentes en soi, devinrent, par l’insalubrité des temps, des causes de destruction. La peur accrut les maux : si l’on ne s’était pas si fort effrayé des menaces, ou eût pu résister avec un certain succès.

Qu’avait besoin l’Angleterre de consentir à nos derniers troubles ? Renfermée dans son île et dans ses inimitiés nationales, elle était à l’abri. Qu’avait besoin le cabinet de Saint-James de redouter la séparation de l’Irlande ? L’Irlande n’est que la chaloupe de l’Angleterre : coupez la corde, et la chaloupe, séparée du grand navire, ira se perdre au milieu des flots. Lord Liverpool avait lui-même de tristes pressentiments. Je dînais un jour chez lui : après le repas nous causâmes à une fenêtre qui s’ouvrait sur la Tamise ; on apercevait en aval de la rivière une partie de la cité dont le brouillard et la fumée élargissaient la masse. Je faisais à mon hôte l’éloge de la solidité de cette monarchie anglaise pondérée par le balancement égal de la liberté et du pouvoir. Le vénérable lord, levant et allongeant le bras, me montra de la main la cité et me dit : « Qu’y a-t-il de solide avec ces villes énormes ? Une insurrection sérieuse à Londres, et tout est perdu. »

Il me semble que j’achève une course en Angleterre, comme celle que je fis autrefois sur les débris d’Athènes, de Jérusalem, de Memphis et de Carthage. En appelant devant moi les siècles d’Albion, en passant de renommée en renommée, en les voyant s’abîmer tour à tour, j’éprouve une espèce de douloureux vertige. Que sont devenus ces jours éclatants et tumultueux où vécurent Shakespeare et Milton, Henri VIII et Élisabeth, Cromwell et Guillaume, Pitt et Burke ? Tout cela est fini ; supériorités et médiocrités, haines et amours, félicités et misères, oppresseurs et opprimés, bourreaux et victimes, rois et peuples, tout dort dans le même silence et la même poussière. Quel néant sommes-nous donc, s’il en est ainsi de la partie la plus vivante de l’espèce humaine, du génie qui reste comme une ombre des vieux temps dans les générations présentes, mais qui ne vit plus par lui-même, et qui ignore s’il a jamais été !

Combien de fois l’Angleterre, dans l’espace de quelques cents ans, a-t-elle été détruite ? À travers combien de révolutions n’a-t-elle point passé pour arriver au bord d’une révolution plus grande, plus profonde et qui enveloppera la postérité ! J’ai vu ces fameux parlements britanniques dans toute leur puissance : que deviendront-ils ? J’ai vu l’Angleterre dans ses anciennes mœurs et dans son ancienne prospérité : partout la petite église solitaire avec sa tour, le cimetière de campagne de Gray, partout des chemins étroits et sablés, des vallons remplis de vaches, des bruyères marbrées de moutons, des parcs, des châteaux, des villes : peu de grands bois, peu d’oiseaux, le vent de la mer. Ce n’étaient pas ces champs de l’Andalousie où je trouvais les vieux chrétiens et les jeunes amours parmi les débris voluptueux du palais des Mores au milieu des aloès et des palmiers.

Quid dignum memorare tuis, Hispania, terris

Vox humana valet ?

« Quelle voix humaine, ô Espagne ! est digne de remémorer tes rivages ? »

Ce n’était pas là cette Campagne romaine dont le charme irrésistible me rappelle sans cesse ; ces flots et ce soleil n’étaient pas ceux qui baignent et éclaire le promontoire sur lequel Platon enseignait ses disciples, ce Sunium où j’entendis chanter le grillon demandant en vain à Minerve le foyer des prêtres de son temple ; mais enfin, telle qu’elle était, cette Angleterre, entourée de ses navires, couverte de ses troupeaux et professant le culte de ses grands hommes, était charmante et redoutable.

Aujourd’hui ses vallées sont obscurcies par les fumées des forges et des usines, ses chemins changés en ornières de fer ; et sur ces chemins, au lieu de Milton et de Shakespeare, se meuvent des chaudières errantes. Déjà les pépinières de la science, Oxford et Cambridge, prennent un air désert : leurs collèges et leurs chapelles gothiques, demi-abandonnés, affligent les regards ; dans leurs cloîtres, auprès des pierres sépulcrales du moyen âge, reposent oubliées les annales de marbre des anciens peuples de la Grèce ; ruines qui gardent les ruines.

À ces monuments, autour desquels commençait à se former le vide, je laissais la partie des jours printaniers que j’avais retrouvée ; je me séparais une seconde fois de ma jeunesse, au même bord où je l’avais abandonnée autrefois : Charlotte avait tout à coup réapparu comme cet astre, la joie des ombres, qui, retardé par le cours des mois, se lèverait au milieu de la nuit. Si vous n’êtes pas trop las, cherchez dans ces Mémoires l’effet que produisit sur moi en 1822 la vision subite de cette femme. Lorsqu’elle m’avait remarqué autrefois, je ne connaissais point ces autres Anglaises dont la troupe venait de m’environner à l’heure de mon renom et de ma puissance : leurs hommages ont eu la légèreté de ma fortune. Aujourd’hui, après seize nouvelles années évanouies depuis mon ambassade de Londres, après tant de nouvelles destructions, mes regards se reportent sur la fille du pays de Desdémone et de Juliette : elle ne compte plus dans ma mémoire que du jour où sa présence inattendue ralluma le flambeau de mes souvenirs. Nouvel Épiménide, réveillé après un long sommeil, j’attache mes regards sur un phare d’autant plus radieux que les autres sont éteints sur le rivage ; un seul excepté brillera longtemps après moi.

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