Mémoires d’outre-tombe (page 130)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je n’ai point achevé tout ce qui concerne Charlotte dans les pages précédentes de ces Mémoires : elle vint avec une partie de sa famille me voir en France, lorsque j’étais ministre en 1823. Par une de ces misères inexplicables de l’homme, préoccupé que j’étais d’une guerre d’où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans doute aura manqué à ma voix, puisque Charlotte, retournant en Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blessée de la froideur de ma réception. Je n’ai osé ni lui écrire ni lui renvoyer des fragments littéraires qu’elle m’avait rendus et que j’avais promis de lui remettre augmentés. S’il était vrai qu’elle eût eu une raison véritable de se plaindre, je jetterais au feu ce que j’ai raconté de mon premier séjour outre-mer.

Souvent il m’est venu en pensée d’aller éclaircir mes doutes ; mais pourrais-je retourner en Angleterre, moi qui suis assez faible pour n’oser visiter le rocher paternel sur lequel j’ai marqué ma tombe ? J’ai peur maintenant des sensations : le temps, en m’enlevant mes jeunes années, m’a rendu semblable à ces soldats dont les membres sont restés sur le champ de bataille ; mon sang, ayant un chemin moins long à parcourir, se précipite dans mon cœur avec une affluence si rapide que ce vieil organe de mes plaisirs et de mes douleurs palpite comme prêt à se briser. Le désir de brûler ce qui regarde Charlotte, bien qu’elle soit traitée avec un respect religieux, se mêle chez moi à l’envie de détruire ces Mémoires : s’ils m’appartenaient encore, ou si je pouvais les racheter, je succomberais à la tentation. J’ai un tel dégoût de tout, un tel mépris pour le présent et pour l’avenir immédiat, une si ferme persuasion que les hommes désormais, pris ensemble comme public (et cela pour plusieurs siècles), seront pitoyables, que je rougis d’user mes derniers moments au récit des choses passées, à la peinture d’un monde fini dont on ne comprendra plus le langage et le nom.

L’homme est aussi trompé par la réussite de ses vœux que par leur désappointement : j’avais désiré, contre mon instinct naturel, aller au Congrès ; profitant d’une prévention à M. de Villèle, je l’avais amené à forcer la main de M. de Montmorency. Eh bien ! mon vrai penchant n’était pas pour ce que j’avais obtenu ; j’aurais eu sans doute quelque dépit si l’on m’eût contraint de rester en Angleterre ; mais bientôt l’idée d’aller voir madame Sutton, de faire le voyage des trois royaumes, l’eût emporté sur le mouvement d’une ambition postiche qui n’adhère point à ma nature. Dieu en ordonna autrement et je partis pour Vérone : de là le changement de ma vie, de là mon ministère, la guerre d’Espagne, mon triomphe, ma chute, bientôt suivie de celle de la monarchie.

Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m’avait prié de m’intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris : c’est aujourd’hui le capitaine Sutton ; il est marié à une jeune femme charmante, et il m’a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à Londres.

Je m’embarquai à Douvres le 8 de septembre 1822, dans le même port d’où, vingt-deux ans auparavant, M. La Sagne, le Neuchâtelois, avait fait voile. De ce premier départ, au moment où je tiens la plume, trente-neuf années sont accomplies. Lorsqu’on regarde ou qu’on écoute sa vie passée, on croit voir sur une mer déserte la trace d’un vaisseau qui a disparu ; on croit entendre les glas d’une cloche dont on n’aperçoit point la vieille tour.

Ici vient se placer dans l’ordre des dates le Congrès de Vérone, que j’ai publié en deux volumes à part. Si on avait par hasard envie de le relire, on peut le trouver partout. Ma guerre d’Espagne, le grand

Imp. Dumas Vorxet

MADAME RÉCAMIER

événement politique de ma vie, était une gigantesque entreprise. La légitimité allait pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l’empire qu’entendra la dernière postérité. Enjamber d’un pas les Espagnes, réussir sur le même sol où naguère les armées d’un conquérant avaient eu des revers, faire en six mois ce qu’il n’avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prétendre à ce prodige ? C’est pourtant ce que j’ai fait ; mais par combien de malédictions ma tête a été frappée à la table de jeu où la Restauration m’avait assis ! J’avais devant moi une France ennemie des Bourbons et deux grands ministres étrangers, le prince de Metternich et M. Canning. Il ne se passait pas de jour que je ne reçusse des lettres qui m’annonçaient une catastrophe, car la guerre avec l’Espagne n’était pas du tout populaire, ni en France, ni en Europe. En effet, quelque temps après mes succès dans la Péninsule, ma chute ne tarda pas à arriver. Dans notre ardeur après la dépêche télégraphique qui annonçait la délivrance du roi d’Espagne, nous autres ministres nous courûmes au château. Là j’eus un pressentiment de ma chute : je reçus sur la tête un seau d’eau froide qui me fit rentrer dans l’humilité de mes habitudes. Le roi et Monsieur ne nous aperçurent point. Madame la duchesse d’Angoulême, éperdue du triomphe de son mari, ne distinguait personne. Cette victime immortelle écrivit sur la délivrance de Ferdinand une lettre terminée par cette exclamation sublime dans la bouche de la fille de Louis XVI : « Il est donc prouvé qu’on peut sauver un roi malheureux ! »

Le dimanche, je retournai avant le conseil faire ma cour à la famille royale ; l’auguste princesse dit à chacun de mes collègues un mot obligeant : elle ne m’adressa pas une parole. Je ne méritais pas sans doute un tel honneur. Le silence de l’orpheline du Temple ne peut jamais être ingrat : le Ciel a droit aux adorations de la terre et ne doit rien à personne.

Je traînai ensuite jusqu’à la Pentecôte ; pourtant mes amis n’étaient pas sans inquiétude ; ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout à l’heure si l’on veut, répondais-je. Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, j’étais arrivé dans les premiers salons de Monsieur : un huissier vint me dire qu’on me demandait. C’était Hyacinthe, mon secrétaire. Il m’annonça en me voyant que je n’étais plus ministre. J’ouvris le paquet qu’il me présentait ; j’y trouvai ce billet de M. de Villèle :

« Monsieur le vicomte,

« J’obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.

« Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand. »

Cette ordonnance était écrite de la main de M. de Rainneville, assez bon pour en être encore embarrassé devant moi. Eh ! mon Dieu ! est-ce que je connais M. de Rainneville ? Est-ce que j’ai jamais songé à lui ? Je le rencontre assez souvent. S’est-il jamais aperçu que je savais que l’ordonnance qui m’avait rayé de la liste des ministres était écrite de sa main ?

Et pourtant qu’avais-je fait ? Où étaient mes intrigues et mon ambition ? Avais-je désiré la place de M. de Villèle en allant seul et caché me promener au fond du bois de Boulogne ? Ce fut cette vie étrange qui me perdit. J’avais la simplicité de rester tel que le ciel m’avait fait, et, parce que je n’avais envie de rien, on crut que je voulais tout. Aujourd’hui, je conçois très bien que ma vie à part était une grande faute. Comment ! vous ne voulez rien être ? Allez-vous-en ! Nous ne voulons pas qu’un homme méprise ce que nous adorons, et qu’il se croie en droit d’insulter à la médiocrité de notre vie.

Les embarras de la richesse et les inconvénients de la misère me suivirent dans mon logement de la rue de l’Université : le jour de mon congé, j’avais au ministère un immense dîner prié ; il me fallut envoyer des excuses aux convives, et faire replier dans ma petite cuisine à deux maîtres trois grands services préparés pour quarante personnes. Montmirel et ses aides se mirent à l’ouvrage, et, nichant casseroles, lèchefrites et bassines dans tous les coins, il mit son chef-d’œuvre réchauffé à l’abri. Un vieil ami vint partager mon premier repas de matelot mis à terre. La ville et la cour accoururent, car il n’y eut qu’un cri sur l’outrecuidance de mon renvoi après le service que je venais de rendre ; on était persuadé que ma disgrâce serait de courte durée ; on se donnait l’air de l’indépendance en consolant un malheur de quelques jours, au bout desquels on rappellerait fructueusement à l’infortuné revenu en puissance qu’on ne l’avait point abandonné.

On se trompait ; on en fut pour les frais de courage : on avait compté sur ma platitude, sur mes pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement à me déclarer moi-même coupable, à faire le pied de grue auprès de ceux qui m’avaient chassé : c’était mal me connaître. Je me retirai sans réclamer même le traitement qui m’était dû, sans recevoir ni une faveur ni une obole de la cour ; je fermai ma porte à quiconque m’avait trahi ; je refusai la foule condoléante et je pris les armes. Alors tout se dispersa ; le blâme universel éclata, et ma partie, qui d’abord avait semblé belle aux salons et aux antichambres, parut effroyable.

Après mon renvoi, n’eussé-je pas mieux fait de me taire ? La brutalité du procédé ne m’avait-elle pas fait revenir le public ? M. de Villèle a répété que la lettre de destitution avait été retardée ; par ce hasard, elle avait eu le malheur de ne m’être rendue qu’au château ; peut-être en fut-il ainsi ; mais, quand on joue, on doit calculer les chances de la partie ; on doit surtout ne pas écrire à un ami de quelque valeur une lettre telle qu’on rougirait d’en adresser une semblable au valet coupable qu’on jetterait sur le pavé, sans convenances et sans remords. L’irritation du parti Villèle était d’autant plus grande contre moi, qu’il voulait s’approprier mon ouvrage, et que j’avais montré de l’entente dans des matières qu’on m’avait supposé ignorer.

Sans doute, avec du silence et de la modération (comme on disait), j’aurais été loué de la race en adoration perpétuelle du portefeuille ; en faisant pénitence de mon innocence, j’aurais préparé ma rentrée au conseil. C’eût été mieux dans l’ordre commun ; mais c’était me prendre pour l’homme que point ne suis ; c’était me supposer le désir de ressaisir le timon de l’État, l’envie de faire mon chemin ; désir et envie qui dans cent mille ans ne m’arriveraient pas.

L’idée que j’avais du gouvernement représentatif me conduisit à entrer dans l’opposition ; l’opposition systématique me semble la seule propre à ce gouvernement ; l’opposition surnommée de conscience est impuissante. La conscience peut arbitrer un fait moral, elle ne juge point d’un fait intellectuel. Force est de se ranger sous un chef, appréciateur des bonnes et des mauvaises lois. N’en est-il ainsi, alors tel député prend sa bêtise pour sa conscience et la met dans l’urne. L’opposition dite de conscience consiste à flotter entre les partis, à ronger son frein, à voter même, selon l’occurrence, pour le ministère, à se faire magnanime en enrageant ; opposition d’imbécillités mutines chez les soldats, de capitulations ambitieuses parmi les chefs. Tant que l’Angleterre a été saine, elle n’a jamais eu qu’une opposition systématique : on entrait et l’on sortait avec ses amis ; en quittant le portefeuille on se plaçait sur le banc des attaquants. Comme on était censé s’être retiré pour n’avoir pas voulu accepter un système, ce système étant resté près de la couronne devait être nécessairement combattu. Or, les hommes ne représentant que des principes, l’opposition systématique ne voulait emporter que les principes, lorsqu’elle livrait l’assaut aux hommes.

Ma chute fit grand bruit : ceux qui se montraient les plus satisfaits en blâmaient la forme. J’ai appris depuis que M. de Villèle hésita ; M. de Corbière décida la question : « S’il rentre par une porte au conseil, dut-il dire, je sors par l’autre. » On me laissa sortir : il était tout simple qu’on me préférât M. de Corbière. Je ne lui en veux pas : je l’importunais, il m’a fait chasser : il a bien fait.

Le lendemain de mon renvoi et les jours suivants, on lut dans le Journal des Débats ces paroles si honorables pour MM. Bertin :

« C’est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l’épreuve d’une destitution solennelle.

« Il fut destitué en 1816, comme ministre d’État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de la Monarchie selon la Charte, la fameuse ordonnance du 5 septembre, qui prononçait la dissolution de la Chambre introuvable de 1815. MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples députés, chefs de l’opposition royaliste, et c’est pour avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de la colère ministérielle.

« En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c’est par MM. de Villèle et Corbière, devenus ministres, qu’il est sacrifié. Chose singulière ! en 1816, il fut puni d’avoir parlé ; en 1824, on le punit de s’être tu ; son crime est d’avoir gardé le silence dans la discussion sur la loi des rentes. Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs ; l’opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand ; elle nous apprendra aussi à qui l’ordonnance de ce jour aura été le plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.

« Qui nous eût dit, à l’ouverture de la session, que nous gâterions ainsi tous les résultats de l’entreprise d’Espagne ? Que nous fallait-il cette année ? Rien que la loi sur la septennalité (mais la loi complète) et le budget. Les affaires de l’Espagne, de l’Orient et des Amériques, conduites comme elles l’étaient, prudemment et en silence, seraient éclaircies ; le plus bel avenir était devant nous ; on a voulu cueillir un fruit vert ; il n’est pas tombé, et on a cru remédier à de la précipitation par de la violence.

« La colère et l’envie sont de mauvais conseillers ; ce n’est pas avec les passions et en marchant par saccades que l’on conduit les États.

« P.-S. La loi sur la septennalité a passé, ce soir, à la Chambre des députés. On peut dire que les doctrines de M. de Chateaubriand triomphent après sa sortie du ministère. Cette loi, qu’il avait conçue depuis longtemps, comme complément de nos institutions, marquera à jamais, avec la guerre d’Espagne, son passage dans les affaires. On regrette bien vivement que M. de Corbière ait enlevé la parole, samedi, à celui qui était alors son illustre collègue. La Chambre des pairs aurait au moins entendu le chant du cygne.

« Quant à nous, c’est avec le plus vif regret que nous rentrons dans une carrière de combats, dont nous espérions être à jamais sortis par l’union des royalistes ; mais l’honneur, la fidélité politique, le bien de la France, ne nous ont pas permis d’hésiter sur le parti que nous devions prendre. »

Le signal de la réaction fut ainsi donné. M. de Villèle n’en fut pas d’abord trop alarmé ; il ignorait la force des opinions. Plusieurs années furent nécessaires pour l’abattre, mais enfin il tomba.

Je reçus du président du conseil une lettre qui réglait tout, et qui prouvait, à ma grande simplicité, que je n’avais rien pris de ce qui rend un homme respecté et respectable :

« Paris, 16 juin 1824.

« Monsieur le vicomte,

« Je me suis empressé de soumettre à Sa Majesté l’ordonnance par laquelle il vous est accordé décharge pleine et entière des sommes que vous avez reçues du trésor royal, pour dépenses secrètes, pendant tout le temps de votre ministère.

« Le roi a approuvé toutes les dispositions de cette ordonnance que j’ai l’honneur de vous transmettre ci-jointe en original.

« Agréez, monsieur le vicomte, etc. »

Mes amis et moi, nous expédiâmes une prompte correspondance :

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE TALARU.

« Paris, 9 juin 1824.

« Je ne suis plus ministre, mon cher ami ; on prétend que vous l’êtes. Quand je vous obtins l’ambassade de Madrid, je dis à plusieurs personnes qui s’en souviennent encore : « Je viens de nommer mon successeur. » Je désire avoir été prophète. C’est M. de Villèle qui a le portefeuille par intérim.

« Chateaubriand. »

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE RAYNEVAL.

« Paris, 16 juin 1824.

« J’ai fini, monsieur ; j’espère que vous en avez encore pour longtemps. J’ai tâché que vous n’eussiez pas à vous plaindre de moi.

« Il est possible que je me retire à Neuchâtel, en Suisse ; si cela arrive, demandez pour moi d’avance à Sa Majesté prussienne sa protection et ses bontés : offrez mon hommage au comte de Bernstorff, mes amitiés à M. Ancillon, et mes compliments à tous vos secrétaires. Vous, monsieur, je vous prie de croire à mon dévouement et à mon attachement très sincère.

« Chateaubriand. »

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE CARAMAN.

« Paris, 22 juin 1824.

« J’ai reçu, monsieur le marquis, vos lettres du 11 de ce mois. D’autres que moi vous apprendront la route que vous aurez à suivre désormais ; si elle est conforme à ce que vous avez entendu, elle vous mènera loin. Il est probable que ma destitution fera grand plaisir à M. de Metternich pendant une quinzaine de jours.

« Recevez, monsieur le marquis, mes adieux et la nouvelle assurance de mon dévouement et de ma haute considération.

« Chateaubriand. »

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE NEUVILLE.

« Paris, le 22 juin 1824.

« Vous aurez sans doute appris ma destitution. Il ne me reste qu’à vous dire combien j’étais heureux d’avoir avec vous des relations que l’on vient de briser. Continuez, monsieur et ancien ami, à rendre des services à votre pays, mais ne comptez pas trop sur la reconnaissance, et ne croyez pas que vos succès soient une raison pour vous maintenir au poste où vous vous faites tant d’honneur.

« Je vous souhaite, monsieur, tout le bonheur que vous méritez, et je vous embrasse.

« P.-S. — Je reçois à l’instant votre lettre du 5 de ce mois, où vous m’apprenez l’arrivée de M. de Mérona. Je vous remercie de votre bonne amitié ; soyez sûr que je n’ai cherché que cela dans vos lettres.

« Chateaubriand. »

M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE SERRE.

« Paris, le 23 juin 1824.

« Ma destitution vous aura prouvé, monsieur le comte, mon impuissance à vous servir ; il ne me reste qu’à faire des souhaits pour vous voir où vos talents vous appellent. Je me retire, heureux d’avoir contribué à rendre à la France son indépendance militaire et politique, et d’avoir introduit la septennalité dans son système électoral ; elle n’est pas telle que je l’aurais voulue ; le changement d’âge en était une conséquence nécessaire ; mais enfin le principe est posé ; le temps fera le reste, si toutefois il ne défait pas. J’ose me flatter, monsieur le comte, que vous n’avez pas eu à vous plaindre de nos relations ; et moi je me féliciterai toujours d’avoir rencontré dans les affaires un homme de votre mérite.

« Recevez, avec mes adieux, etc.

« Chateaubriand. »

M. DE CHATEAUBRIAND À M. DE LA FERRONNAYS.

« Paris, le 24 juin 1824.

« Si par hasard vous étiez encore à Saint-Pétersbourg, monsieur le comte, je ne veux pas terminer notre correspondance sans vous dire toute l’estime et toute l’amitié que vous m’avez inspirées : portez-vous bien ; soyez plus heureux que moi, et croyez que vous me retrouverez dans toutes les circonstances de la vie. J’écris un mot à l’empereur.

« Chateaubriand. »

La réponse à cet adieu m’arriva dans les premiers jours d’août. M. de La Ferronnays avait consenti aux fonctions d’ambassadeur sous mon ministère ; plus tard je devins à mon tour ambassadeur sous le ministère de M. de La Ferronnays : ni l’un ni l’autre n’avons cru monter ou descendre. Compatriotes et amis, nous nous sommes rendu mutuellement justice. M. de La Ferronnays a supporté les plus rudes épreuves sans se plaindre ; il est resté fidèle à ses souffrances et à sa noble pauvreté. Après ma chute, il a agi pour moi à Pétersbourg comme j’aurais agi pour lui : un honnête homme est toujours sûr d’être compris d’un honnête homme. Je suis heureux de produire ce touchant témoignage du courage, de la loyauté et de l’élévation d’âme de M. de La Ferronnays. Au moment où je reçus ce billet, il me fut une compensation très supérieure aux faveurs capricieuses et banales de la fortune. Ici seulement, pour la première fois, je crois devoir violer le secret honorable que me recommandait l’amitié.

M. DE LA FERRONNAYS À M. DE CHATEAUBRIAND.

« Saint-Pétersbourg, le 4 juillet 1824.

« Le courrier russe arrivé avant-hier m’a remis votre petite lettre du 16 ; elle devient pour moi une des plus précieuses de toutes celles que j’ai eu le bonheur de recevoir de vous ; je la conserve comme un titre dont je m’honore, et j’ai la ferme espérance et l’intime conviction que bientôt je pourrai vous le présenter dans des circonstances moins tristes. J’imiterai, monsieur le vicomte, l’exemple que vous me donnez, et ne me permettrai aucune réflexion sur l’événement qui vient de rompre d’une manière si brusque et si peu attendue les rapports que le service établissait entre vous et moi ; la nature même de ces rapports, la confiance dont vous m’honoriez, enfin des considérations bien plus graves, puisqu’elles ne sont pas exclusivement personnelles, vous expliqueront assez les motifs et toute l’étendue de mes regrets. Ce qui vient de se passer reste encore pour moi entièrement inexplicable ; j’en ignore absolument les causes, mais j’en vois les effets ; ils étaient si faciles, si naturels à prévoir, que je suis étonné que l’on ait si peu craint de les braver. Je connais trop cependant la noblesse des sentiments qui vous animent, et la pureté de votre patriotisme, pour n’être pas bien sûr que vous approuverez la conduite que j’ai cru devoir suivre dans cette circonstance ; elle m’était commandée par mon devoir, par mon amour pour mon pays, et même par l’intérêt de votre gloire ; et vous êtes trop Français pour accepter, dans la situation où vous vous trouvez, la protection et l’appui des étrangers. Vous avez pour jamais acquis la confiance et l’estime de l’Europe ; mais c’est la France que vous servez, c’est à elle seule que vous appartenez ; elle peut être injuste ; mais ni vous ni vos véritables amis ne souffriront jamais que l’on rende votre cause moins pure et moins belle en confiant sa défense à des voix étrangères. J’ai donc fait taire toute espèce de sentiments et de considérations particulières devant l’intérêt général ; j’ai prévenu des démarches dont le premier effet devait être de susciter parmi nous des divisions dangereuses, et de porter atteinte à la dignité du trône. C’est le dernier service que j’aie rendu ici avant mon départ ; vous seul, monsieur le vicomte, en aurez la connaissance ; la confidence vous en était due, et je connais trop la noblesse de votre caractère pour n’être pas bien sûr que vous me garderez le secret, et que vous trouverez ma conduite, dans cette circonstance, conforme aux sentiments que vous avez le droit d’exiger de ceux que vous honorez de votre estime et de votre amitié.

« Adieu, monsieur le vicomte : si les rapports que j’ai eu le bonheur d’avoir avec vous ont pu vous donner une idée juste de mon caractère, vous devez savoir que ce ne sont point les changements de situation qui peuvent influencer mes sentiments, et vous ne douterez jamais de l’attachement et du dévouement de celui qui, dans les circonstances actuelles, s’estime le plus heureux des hommes d’être placé par l’opinion au nombre de vos amis.

« La Ferronnays. »

« MM. de Fontenay et de Pontcarré sentent vivement le prix du souvenir que vous voulez bien leur conserver : témoins, ainsi que moi, de l’accroissement de considération que la France avait acquis depuis votre entrée au ministère, il est tout simple qu’ils partagent mes sentiments et mes regrets. »

Je commençai le combat de ma nouvelle opposition immédiatement après ma chute ; mais il fut interrompu par la mort de Louis XVIII, et il ne reprit vivement qu’après le sacre de Charles X. Au mois de juillet, je rejoignis à Neuchâtel madame de Chateaubriand qui était allée m’y attendre. Elle avait loué une cabane au bord du lac. La chaîne des Alpes se déroulait nord et sud à une grande distance devant nous ; nous étions adossés contre le Jura dont les flancs noircis de pins montaient à pic sur nos têtes. Le lac était désert ; une galerie de bois me servait de promenoir. Je me souvenais de milord Maréchal. Quand je montais au sommet du Jura, j’apercevais le lac de Bienne aux brises et aux flots de qui J.-J. Rousseau doit une de ses plus heureuses inspirations. Madame de Chateaubriand alla visiter Fribourg et une maison de campagne que l’on nous avait dit charmante, et qu’elle trouva glacée, quoiqu’elle fût surnommée la Petite Provence. Un maigre chat noir, demi-sauvage, qui pêchait de petits poissons en plongeant sa patte dans un grand seau rempli de l’eau du lac, était toute ma distraction. Une vieille femme tranquille, qui tricotait toujours, faisait, sans bouger de sa chaise, notre festin dans une huguenote. Je n’avais pas perdu l’habitude du repas du rat des champs.

Neuchâtel avait eu ses beaux jours ; il avait appartenu à la duchesse de Longueville ; J.-J. Rousseau s’était promené en habit d’Arménien sur ses monts, et madame de Charrière, si délicatement observée par M. de Sainte-Beuve, en avait décrit la société dans les Lettres Neuchâteloises : mais Juliane, mademoiselle de La Prise, Henri Meyer, n’étaient plus là ; je n’y voyais que le pauvre Fauche-Borel, de l’ancienne émigration : il se jeta bientôt après par sa fenêtre. Les jardins peignés de M. Pourtalès ne me charmaient pas plus qu’un rocher anglais élevé de main d’homme dans une vigne voisine en regard du Jura. Berthier, dernier prince de Neuchâtel, de par Bonaparte, était oublié malgré son petit Simplon du Val-de-Travers, et quoiqu’il se fût brisé le crâne de la même façon que Fauche-Borel.

La maladie du roi me rappela à Paris. Le roi mourut le 16 septembre, quatre mois à peine après ma destitution. Ma brochure ayant pour titre : Le roi est mort : vive le roi ! dans laquelle je saluais le nouveau souverain, opéra pour Charles X ce que ma brochure De Bonaparte et des Bourbons avait opéré pour Louis XVIII. J’allai chercher madame de Chateaubriand à Neuchâtel, et nous vînmes à Paris loger rue du Regard. Charles X popularisa l’ouverture de son règne par l’abolition de la censure ; le sacre eut lieu au printemps de 1825. « Jà commençoient les abeilles à bourdonner, les oiseaux à rossignoler et les agneaux à sauteler. »

Je trouve parmi mes papiers les pages suivantes écrites à Reims :

« Reims, 26 mai 1825.

« Le roi arrive après-demain : il sera sacré dimanche 29 ; je lui verrai mettre sur la tête une couronne à laquelle personne ne pensait en 1814 quand j’élevai la voix. J’ai contribué à lui ouvrir les portes de la France ; je lui ai donné des défenseurs, en conduisant à bien l’affaire d’Espagne ; j’ai fait adopter la Charte, et j’ai su retrouver une armée, les deux seules choses avec lesquelles le roi puisse régner au dedans et au dehors : quel rôle m’est réservé au sacre ? celui d’un proscrit. Je viens recevoir dans la foule un cordon prodigué, que je ne tiens pas même de Charles X. Les gens que j’ai servis et placés me tournent le dos. Le roi tiendra mes mains dans les siennes ; il me verra à ses pieds sans être ému, quand je prêterai mon serment, comme il me voit sans intérêt recommencer mes misères. Cela me fait-il quelque chose ? Non. Délivré de l’obligation d’aller aux Tuileries, l’indépendance compense tout pour moi.

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