Mémoires d’outre-tombe (page 131)
« J’écris cette page de mes Mémoires dans la chambre où je suis oublié au milieu du bruit. J’ai visité ce matin Saint-Rémi et la cathédrale décorée de papier peint. Je n’aurai eu une idée claire de ce dernier édifice que par les décorations de la Jeanne d’Arc de Schiller, jouée devant moi à Berlin : des machines d’opéra m’ont fait voir au bord de la Sprée ce que des machines d’opéra me cachent au bord de la Vesle : du reste, j’ai pris mon divertissement parmi les vieilles races, depuis Clovis avec ses Francs et son pigeon descendu du ciel, jusqu’à Charles VII, avec Jeanne d’Arc.
Je suis venu de mon pays
Pas plus haut qu’une botte,
Avecque mi, avecque mi,
Avecque ma marmotte.
« Un petit sou, monsieur, s’il vous plaît !
« Voilà ce que m’a chanté, au retour de ma course, un petit Savoyard arrivé tout juste à Reims. « Et qu’es-tu venu faire ici ? lui ai-je dit. — Je suis venu au sacre, monsieur. — Avec ta marmotte ? — Oui monsieur, avecque mi, avecque mi, avecque ma marmotte, m’a-t-il répondu en dansant et en tournant. — Eh bien, c’est comme moi, mon garçon. »
« Cela n’était pas exact : j’étais venu au sacre sans marmotte, et une marmotte est une grande ressource ; je n’avais dans mon coffret que quelque vieille songerie qui ne m’aurait pas fait donner un petit sou par le passant pour la voir grimper autour d’un bâton.
« Louis XVII et Louis XVIII n’ont point été sacrés ; le sacre de Charles X vient immédiatement après celui de Louis XVI. Charles X assista au couronnement de son frère ; il représentait le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant. Sous quels heureux auspices Louis XVI ne montait-il pas au trône ? Comme il était populaire en succédant à Louis XV ! Et pourtant, qu’est-il devenu ? Le sacre actuel sera la représentation d’un sacre, non un sacre : nous verrons le maréchal Moncey, acteur au sacre de Napoléon ; ce maréchal qui jadis célébra dans son armée la mort du tyran Louis XVI, nous le verrons brandir l’épée royale à Reims, en qualité de comte de Flandre ou de duc d’Aquitaine. À qui cette parade pourrait-elle faire illusion ? Je n’aurais voulu aujourd’hui aucune pompe : le roi à cheval, l’église nue, ornée seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux ; les deux Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur l’Évangile. C’était ici le renouvellement de la monarchie ; on la pouvait recommencer avec la liberté et la religion : malheureusement on aimait peu la liberté ; encore si l’on avait eu du moins le goût de la gloire !
Ah ! que diront là-bas, sous les tombes poudreuses,
De tant de vaillants rois les ombres généreuses ?
Que diront Pharamond, Clodion et Clovis,
Nos Pepins, nos Martels, nos Charles, nos Louis.
Qui, de leur propre sang, à tous périls de guerre
Ont acquis à leurs fils une si belle terre ?
« Enfin le sacre nouveau, où le pape est venu oindre un homme aussi grand que le chef de la seconde race, n’a-t-il pas, en changeant les têtes, détruit l’effet de l’antique cérémonie de notre histoire ? Le peuple a été amené à penser qu’un rite pieux ne dédiait personne au trône, ou rendait indifférent le choix du front auquel s’appliquait l’huile sainte. Les figurants à Notre-Dame de Paris, jouant pareillement dans la cathédrale de Reims, ne seront plus que les personnages obligés d’une scène devenue vulgaire : l’avantage demeurera à Napoléon qui envoie ses comparses à Charles X. La figure de l’Empereur domine tout désormais. Elle apparaît au fond des événements et des idées : les feuillets des bas temps où nous sommes arrivés se recroquevillent aux regards de ses aigles. »
« Reims, samedi, veille du sacre.
« J’ai vu entrer le roi ; j’ai vu passer les carrosses dorés du monarque qui naguère n’avait pas une monture ; j’ai vu rouler ces voitures pleines de courtisans qui n’ont pas su défendre leur maître. Cette tourbe est allée à l’église chanter le Te Deum, et moi je suis allé voir une ruine romaine et me promener seul dans un bois d’ormeaux appelé le bois d’Amour. J’entendais de loin la jubilation des cloches, je regardais les tours de la cathédrale, témoins séculaires de cette cérémonie toujours la même et pourtant si diverse par l’histoire, les temps, les idées, les mœurs, les usages et les coutumes. La monarchie a péri, et la cathédrale a, pendant quelques années, été changée en écurie. Charles X, qui la revoit aujourd’hui, se souvient-il qu’il a vu Louis XVI recevoir l’onction aux mêmes lieux où il va la recevoir à son tour ? Croira-t-il qu’un sacre mette à l’abri du malheur ? Il n’y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois inviolables. »
J’écrivis à la hâte ce qu’on vient de lire sur les pages demi-blanches d’une brochure ayant pour titre : Le Sacre ; par Barnage de Reims, avocat, et sur une lettre imprimée du grand référendaire, M. de Sémonville, disant : « Le grand référendaire a l’honneur d’informer sa seigneurie, monsieur le vicomte de Chateaubriand, que des places dans le sanctuaire de la cathédrale de Reims sont destinées et réservées pour ceux de MM. les pairs qui voudront assister le lendemain du sacre et couronnement de Sa Majesté à la cérémonie de la réception du chef et souverain grand maître des ordres du Saint-Esprit et de Saint-Michel et de la réception de MM. les chevaliers et commandeurs. »
Charles X avait eu pourtant l’intention de me réconcilier. L’archevêque de Paris lui parlant à Reims des hommes dans l’opposition, le roi avait dit : « Ceux qui ne veulent pas de moi, je les laisse. » L’archevêque reprit : « Mais, sire, M. de Chateaubriand ? — Oh ! celui-là, je le regrette. » L’archevêque demanda au roi s’il me le pouvait dire : le roi hésita, fit deux ou trois tours dans la chambre et répondit : « Eh bien, oui, dites-le-lui, » et l’archevêque oublia de m’en parler.
À la cérémonie des chevaliers des ordres, je me trouvai à genoux aux pieds du roi, dans le moment que M. de Villèle prêtait son serment. J’échangeai deux ou trois mots de politesse avec mon compagnon de chevalerie, à propos de quelque plume détachée de mon chapeau. Nous quittâmes les genoux du prince et tout fut fini. Le roi, ayant eu de la peine à ôter ses gants pour prendre mes mains dans les siennes, m’avait dit en riant : « Chat ganté ne prend point de souris. » On avait cru qu’il m’avait parlé longtemps, et le bruit de ma faveur renaissante s’était répandu. Il est probable que Charles X, s’imaginant que l’archevêque m’avait entretenu de sa bonne volonté, attendait de moi un mot de remercîment et qu’il fut choqué de mon silence.
Ainsi j’ai assisté au dernier sacre des successeurs de Clovis ; je l’avais déterminé par les pages où j’avais sollicité le sacre, et dépeint dans ma brochure Le roi est mort : vive le roi ! Ce n’est pas que j’eusse la moindre foi à la cérémonie ; mais, comme tout manquait à la légitimité, il fallait pour la soutenir user de tout, vaille que vaille. Je rappelais cette définition d’Adalbéron : « Le couronnement d’un roi de France est un intérêt public, non une affaire particulière : publica sunt hæc negotia, non privata ; » je citais l’admirable prière réservée pour le sacre : « Dieu, qui par tes vertus conseilles tes peuples, donne à celui-ci, ton serviteur, l’esprit de ta sapience ! Qu’en ces jours naisse à tous équité et justice : aux amis secours, aux ennemis obstacle, aux affligés consolation, aux élevés correction, aux riches enseignement, aux indigents pitié, aux pèlerins hospitalité, aux pauvres sujets paix et sûreté en la patrie ! Qu’il apprenne (le roi) à se commander soi-même, à modérément gouverner un chacun selon son état, afin, ô Seigneur ! qu’il puisse donner à tout le peuple exemple de vie à toi agréable. »
Avant d’avoir rapporté dans ma brochure, Le roi est mort : vive le roi ! cette prière conservée par Du Tillet, je m’étais écrié : « Supplions humblement Charles X d’imiter ses aïeux : trente-deux souverains de la troisième race ont reçu l’onction royale. »
Tous mes devoirs étant remplis, je quittai Reims et je pus dire comme Jeanne d’Arc : « Ma mission est finie. »
TROISIÈME PARTIE
CARRIÈRE POLITIQUE
1814-1830
LIVRE PREMIER
De Bonaparte. — Bonaparte. — Sa famille. — Branche particulière des Bonaparte de la Corse. — Naissance et enfance de Bonaparte. — La Corse de Bonaparte. — Paoli. — Deux pamphlets. — Brevet de capitaine. — Toulon. — Journées de Vendémiaire. — Suite. — Campagnes d’Italie. — Congrès de Rastadt. — Retour de Napoléon en France. — Napoléon est nommé chef de l’armée dite d’Angleterre. — Il part pour l’expédition d’Égypte. — Expédition d’Égypte. — Malte. — Bataille des Pyramides. — Le Caire. — Napoléon dans la grande pyramide. — Suez. — Opinion de l’armée. — Campagne de Syrie. — Retour en Égypte. — Conquête de la Haute-Égypte. — Bataille d’Aboukir. — Billets et lettres de Napoléon. — Il repasse en France. — Dix-huit brumaire. — Deuxième coalition. — Position de la France au retour de Bonaparte de la campagne d’Égypte. — Consulat. — Deuxième campagne d’Italie. — Victoire de Marengo. — Victoire de Hohenlinden. — Paix de Lunéville. — Paix d’Amiens. — Rupture du traité. — Bonaparte élevé à l’empire. — Empire. — Sacre. — Royaume d’Italie. — Invasion de l’Allemagne. — Austerlitz. — Traité de paix de Presbourg. — Le Sanhédrin. — Quatrième coalition. — Campagne de Prusse. — Décret de Berlin. — Guerre en Pologne contre la Russie. Tilsit. — Projet de Partage du monde entre Napoléon et Alexandre. — Paix. — Guerre d’Espagne. — Erfurt. — Apparition de Wellington. — Pie VII. — Réunion des États romains à la France. — Protestation du Souverain Pontife. — Il est enlevé de Rome. — Cinquième coalition. — Prise de Vienne. — Bataille d’Essling. — Bataille de Wagram. — Paix signée dans le palais de l’Empereur d’Autriche. — Divorce. — Napoléon épouse Marie-Louise. — Naissance du roi de Rome.
La jeunesse est une chose charmante : elle part au commencement de la vie couronnée de fleurs comme la flotte athénienne pour aller conquérir la Sicile et les délicieuses campagnes d’Enna. La prière est dite à haute voix par le prêtre de Neptune ; les libations sont faites avec des coupes d’or ; la foule, bordant la mer, unit ses invocations à celle du pilote ; le pæan est chanté, tandis que la voile se déploie aux rayons et au souffle de l’aurore. Alcibiade, vêtu de pourpre et beau comme l’Amour, se fait remarquer sur les trirèmes, fier des sept chars qu’il a lancés dans la carrière d’Olympie. Mais à peine l’île d’Alcinoüs est-elle passée, l’illusion s’évanouit : Alcibiade banni va vieillir loin de sa patrie et mourir percé de flèches sur le sein de Timandra. Les compagnons de ses premières espérances, esclaves à Syracuse, n’ont pour alléger le poids de leurs chaînes que quelques vers d’Euripide.
Vous avez vu ma jeunesse quitter le rivage ; elle n’avait pas la beauté du pupille de Périclès, élevé sur les genoux d’Aspasie ; mais elle en avait les heures matineuses : et des désirs et des songes, Dieu sait ! Je vous les ai peints, ces songes : aujourd’hui, retournant à la terre après maint exil, je n’ai plus à vous raconter que des vérités tristes comme mon âge. Si parfois je fais entendre encore les accords de la lyre, ce sont les dernières harmonies du poète qui cherche à se guérir de la blessure des flèches du temps, ou à se consoler de la servitude des années.
Vous savez la mutabilité de ma vie dans mon état de voyageur et soldat ; vous connaissez mon existence littéraire depuis 1800 jusqu’à 1813, année où vous m’avez laissé à la Vallée-aux-Loups qui m’appartenait encore, lorsque ma carrière politique s’ouvrit. Nous entrons présentement dans cette carrière : avant d’y pénétrer, force m’est de revenir sur les faits généraux que j’ai sautés en ne m’occupant que de mes travaux et de mes propres aventures : ces faits sont de la façon de Napoléon. Passons donc à lui ; parlons du vaste édifice qui se construisait en dehors de mes songes. Je deviens maintenant historien sans cesser d’être écrivain de mémoires ; un intérêt public va soutenir mes confidences privées ; mes petits récits se grouperont autour de ma narration.
Lorsque la guerre de la Révolution éclata, les rois ne la comprirent point ; ils virent une révolte où ils auraient dû voir le changement des nations, la fin et le commencement d’un monde : ils se flattèrent qu’il ne s’agissait pour eux que d’agrandir leurs États de quelques provinces arrachées à la France ; ils croyaient à l’ancienne tactique militaire, aux anciens traités diplomatiques, aux négociations des cabinets ; et des conscrits allaient chasser les grenadiers de Frédéric, des monarques allaient venir solliciter la paix dans les antichambres de quelques démagogues obscurs, et la terrible opinion révolutionnaire allait dénouer sur les échafauds les intrigues de la vieille Europe. Cette vieille Europe pensait ne combattre que la France ; elle ne s’apercevait pas qu’un siècle nouveau marchait sur elle.
Bonaparte dans le cours de ses succès toujours croissants semblait appelé à changer les dynasties royales, à rendre la sienne la plus âgée de toutes. Il avait fait rois les électeurs de Bavière, de Wurtemberg et de Saxe ; il avait donné la couronne de Naples à Murat, celle d’Espagne à Joseph, celle de Hollande à Louis, celle de Westphalie à Jérôme ; sa sœur, Élisa Bacciochi, était princesse de Lucques ; il était, pour son propre compte, empereur des Français, roi d’Italie, dans lequel royaume se trouvaient compris Venise, la Toscane, Parme et Plaisance ; le Piémont était réuni à la France ; il avait consenti à laisser régner en Suède un de ses capitaines, Bernadotte ; par le traité de la confédération du Rhin, il exerçait les droits de la maison d’Autriche sur l’Allemagne ; il s’était déclaré médiateur de la confédération helvétique ; il avait jeté bas la Prusse ; sans posséder une barque, il avait déclaré les Îles Britanniques en état de blocus. L’Angleterre malgré ses flottes fut au moment de n’avoir pas un port en Europe pour y décharger un ballot de marchandises ou pour y mettre une lettre à la poste.
Les États du pape faisaient partie de l’empire français ; le Tibre était un département de la France. On voyait dans les rues de Paris des cardinaux demi-prisonniers qui, passant la tête à la portière de leur fiacre, demandaient : « Est-ce ici que demeure le roi de… ? — Non, répondait le commissionnaire interrogé, c’est plus haut. » L’Autriche ne s’était rachetée qu’en livrant sa fille : le chevaucheur du midi réclama Honoria de Valentinien, avec la moitié des provinces de l’empire.
Comment s’étaient opérés ces miracles ? Quelles qualités possédait l’homme qui les enfanta ? Quelles qualités lui manquèrent pour les achever ? Je vais suivre l’immense fortune de Bonaparte qui, nonobstant, a passé si vite que ses jours occupent une courte période du temps renfermé dans ces Mémoires. De fastidieuses productions de généalogies, de froides disquisitions sur les faits, d’insipides vérifications de dates sont les charges et les servitudes de l’écrivain.
Le premier Buonaparte (Bonaparte) dont il soit fait mention dans les annales modernes est Jacques Buonaparte, lequel, augure du conquérant futur, nous a laissé l’histoire du sac de Rome en 1527, dont il avait été témoin oculaire. Napoléon-Louis Bonaparte, fils aîné de la duchesse de Saint-Leu, mort après l’insurrection de la Romagne, a traduit en français ce document curieux ; à la tête de la traduction il a placé une généalogie des Buonaparte.
Le traducteur dit « qu’il se contentera de remplir les lacunes de la préface de l’éditeur de Cologne, en publiant sur la famille Bonaparte des détails authentiques ; lambeaux d’histoire, dit-il, presque entièrement oubliés, mais au moins intéressants pour ceux qui aiment à retrouver dans les annales des temps passés l’origine d’une illustration plus récente. »
Suit une généalogie où l’on voit un chevalier Nordille Buonaparte, lequel, le 2 avril 1266, cautionna le prince Conradin de Souabe (celui-là même à qui le duc d’Anjou fit trancher la tête) pour la valeur des droits de douane des effets dudit prince. Vers l’an 1255 commencèrent les proscriptions des familles trévisanes : une branche des Buonaparte alla s’établir en Toscane, où on les rencontre dans les hautes places de l’État. Louis-Marie-Fortuné Buonaparte, de la branche établie à Sarzane, passa en Corse en 1612, se fixa à Ajaccio et devint le chef de la branche des Bonaparte de Corse. Les Bonaparte portent de gueules à deux barres d’or accompagné de deux étoiles.
Il y a une autre généalogie que M. Panckoucke a placée à la tête du recueil des écrits de Bonaparte ; elle diffère en plusieurs points de celle qu’a donnée Napoléon-Louis. D’un autre côté, madame d’Abrantès veut que Bonaparte soit un Comnène, alléguant que le nom de Bonaparte est la traduction littérale du grec Caloméros, surnom des Comnène.
Napoléon-Louis croit devoir terminer sa généalogie par ces paroles : « J’ai omis beaucoup de détails, car les titres de noblesse ne sont un objet de curiosité que pour un petit nombre de personnes, et d’ailleurs la famille Bonaparte n’en retirerait aucun lustre.
« Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux. »
Nonobstant ce vers philosophique, la généalogie subsiste, Napoléon-Louis veut bien faire à son siècle la concession d’un apophthegme démocratique sans que cela tire à conséquence.
Tout ici est singulier : Jacques Buonaparte, historien du sac de Rome et de la détention du pape Clément VII par les soldats du connétable de Bourbon, est du même sang que Napoléon Buonaparte, destructeur de tant de villes, maître de Rome changée en préfecture, roi d’Italie, dominateur de la couronne des Bourbons et geôlier de Pie VII, après avoir été sacré empereur des Français par la main de ce pontife. Le traducteur de l’ouvrage de Jacques Buonaparte est Napoléon-Louis Buonaparte, neveu de Napoléon, et fils du roi de Hollande, frère de Napoléon ; et ce jeune homme vient de mourir dans la dernière insurrection de la Romagne, à quelque distance des deux villes où la mère et la veuve de Napoléon sont exilées, au moment où les Bourbons tombent du trône pour la troisième fois.
Comme il aurait été assez difficile de faire de Napoléon le fils de Jupiter Ammon par le serpent aimé d’Olympias, ou le petit-fils de Vénus par Anchise, de savants affranchis trouvèrent une autre merveille à leur usage : ils démontrèrent à l’empereur qu’il descendait en ligne directe du Masque de fer. Le gouverneur des îles Sainte-Marguerite se nommait Bonpart ; il avait une fille ; le Masque de fer, frère jumeau de Louis XIV, devint amoureux de la fille de son geôlier et l’épousa secrètement, de l’aveu même de la cour. Les enfants qui naquirent de cette union furent clandestinement portés en Corse, sous le nom de leur mère ; les Bonpart se transformèrent en Bonaparte par la différence du langage. Ainsi le Masque de fer serait devenu le mystérieux aïeul, à face de bronze, du grand homme, rattaché de la sorte au grand roi.
La branche des Franchini-Bonaparte porte sur son écu trois fleurs de lis d’or. Napoléon souriait d’un air d’incrédulité à cette généalogie, mais il souriait : c’était toujours un royaume revendiqué au profit de sa famille. Napoléon affectait une indifférence qu’il n’avait pas, car il avait lui-même fait venir sa généalogie de Toscane (Bourrienne). Précisément parce que la divinité de la naissance manque à Bonaparte, cette naissance est merveilleuse : « Je voyais, dit Démosthène, ce Philippe contre qui nous combattions pour la liberté de la Grèce et le salut de ses Républiques, l’œil crevé, l’épaule brisée, la main affaiblie, la cuisse retirée, offrir avec une fermeté inaltérable tous ses membres aux coups du sort, satisfait de vivre pour l’honneur et de se couronner des palmes de la victoire. »
Or, Philippe était père d’Alexandre ; Alexandre était donc fils de roi et d’un roi digne de l’être ; par ce double fait, il commanda l’obéissance. Alexandre, né sur le trône, n’eut pas, comme Bonaparte, une petite vie à traverser afin d’arriver à une grande vie. Alexandre n’offre pas la disparate de deux carrières ; son précepteur est Aristote ; dompter Bucéphale est un des passe-temps de son enfance. Napoléon pour s’instruire n’a qu’un maître vulgaire ; des coursiers ne sont point à sa disposition ; il est le moins riche de ses compagnons d’étude. Ce sous-lieutenant d’artillerie, sans serviteurs, va tout à l’heure obliger l’Europe à le reconnaître ; ce petit caporal mandera dans ses antichambres les plus grands souverains de l’Europe :
Ils ne sont pas venus, nos deux rois ? Qu’on leur die
Qu’ils se font trop attendre et qu’Attila s’ennuie.
Napoléon, qui s’écriait avec tant de sens : « Oh ! si j’étais mon petit-fils ! » ne trouvait point le pouvoir dans sa famille, il le créa : quelles facultés diverses cette création ne suppose-t-elle pas ! Veut-on que Napoléon n’ait été que le metteur en œuvre de l’intelligence sociale répandue autour de lui ; intelligence que des événements inouïs, des périls extraordinaires, avaient développée ? Cette supposition admise, il n’en serait pas moins étonnant : en effet, que serait-ce qu’un homme capable de diriger et de s’approprier tant de supériorités étrangères ?
Toutefois si Napoléon n’était pas né prince, il était, selon l’ancienne expression, fils de famille. M. de Marbeuf, gouverneur de l’île de Corse, fit entrer Napoléon dans un collège près d’Autun ; il fut admis ensuite à l’école militaire de Brienne. Élisa, madame Bacciochi, reçut son éducation à Saint-Cyr : Bonaparte réclama sa sœur quand la Révolution brisa les portes de ces retraites religieuses. Ainsi l’on trouve une sœur de Napoléon pour dernière élève d’une institution dont Louis XIV avait entendu les premières jeunes filles chanter les chœurs de Racine.
Les preuves de noblesse exigées pour l’admission de Napoléon à une école militaire furent faites : elles contiennent l’extrait baptistaire de Charles Bonaparte, père de Napoléon, duquel Charles on remonte à François, dixième ascendant ; un certificat des nobles principaux de la ville d’Ajaccio, prouvant que la famille Bonaparte a toujours été au nombre des plus anciennes et des plus nobles ; un acte de reconnaissance de la famille Bonaparte de Toscane, jouissant du patriciat et déclarant que son origine est commune avec la famille Bonaparte de Corse, etc., etc.
« Lors de l’entrée de Bonaparte à Trévise, » dit M. de Las Cases, « on lui annonça que sa famille y avait été puissante ; à Bologne, qu’elle y avait été inscrite sur le livre d’or… À l’entrevue de Dresde, l’empereur François apprit à l’empereur Napoléon que sa famille avait été souveraine à Trévise, et qu’il s’en était fait représenter les documents : il ajouta qu’il était sans prix d’avoir été souverain, et qu’il fallait le dire à Marie-Louise, à qui cela ferait grand plaisir. »
Né d’une race de gentilshommes, laquelle avait des alliances avec les Orsini, les Lomelli, les Médicis, Napoléon, violenté par la Révolution, ne fut démocrate qu’un moment ; c’est ce qui ressort de tout ce qu’il dit et écrit : dominé par son rang, ses penchants étaient aristocratiques. Pascal Paoli ne fut point le parrain de Napoléon, comme on l’a dit : ce fut l’obscur Laurent Giubega, de Calvi ; on apprend cette particularité du registre de baptême tenu à Ajaccio par l’économe, le prêtre Diamante.
J’ai peur de compromettre Napoléon en le replaçant à son rang dans l’aristocratie. Cromwell, dans son discours prononcé au Parlement le 12 septembre 1654, déclare être né gentilhomme ; Mirabeau, La Fayette, Desaix et cent autres partisans de la Révolution étaient nobles aussi. Les Anglais ont prétendu que le prénom de l’empereur était Nicolas, d’où en dérision ils disaient Nic. Ce beau nom de Napoléon venait à l’empereur d’un de ses oncles qui maria sa fille avec un Ornano. Saint Napoléon est un martyr grec. D’après les commentateurs de Dante, le comte Orso était fils de Napoléon de Cerbaja. Personne autrefois, en lisant l’histoire, n’était arrêté par ce nom qu’ont porté plusieurs cardinaux ; il frappe aujourd’hui. La gloire d’un homme ne remonte pas, elle descend. Le Nil à sa source n’est connu que de quelques Éthiopiens ; à son embouchure, de quel peuple est-il ignoré ?
Il reste constaté que le vrai nom de Bonaparte est Buonaparte ; il l’a signé lui-même de la sorte dans toute sa campagne d’Italie et jusqu’à l’âge de trente-trois ans. Il le francisa ensuite, et ne signa plus que Bonaparte : je lui laisse le nom qu’il s’est donné et qu’il a gravé au pied de son indestructible statue.
Bonaparte s’est-il rajeuni d’un an afin de se trouver Français, c’est-à-dire afin que sa naissance ne précédât pas la date de la réunion de la Corse à la France ? Cette question est traitée à fond d’une manière courte, mais substantielle, par M. Eckard : on peut lire sa brochure. Il en résulte que Bonaparte est né le 5 février 1768, et non pas le 15 août 1769, malgré l’assertion positive de M. Bourrienne. C’est pourquoi le sénat conservateur, dans sa proclamation du 3 avril 1814, traite Napoléon d’étranger.
L’acte de célébration du mariage de Bonaparte avec Marie-Josèphe-Rose de Tascher, inscrit au registre de l’état civil du deuxième arrondissement de Paris, 19 ventôse an iv (9 mars 1796), porte que Napoléon Buonaparte naquit à Ajaccio le 5 février 1768, et que son acte de naissance, visé par l’officier civil, constate cette date. Cette date s’accorde parfaitement avec ce qui est dit dans l’acte de mariage, que l’époux est âgé de vingt-huit ans.
L’acte de naissance de Napoléon, présenté à la mairie du deuxième arrondissement lors de la célébration de son mariage avec Joséphine, fut retiré par un des aides de camp de l’empereur au commencement de 1810, lorsqu’on procédait à l’annulation du mariage de Napoléon avec Joséphine. M. Duclos, n’osant résister à l’ordre impérial, écrivit au moment même sur une des pièces de la liasse Bonaparte : Son acte de naissance lui a été remis, ne pouvant, à l’instant de sa demande, lui en délivrer copie. La date de la naissance de Joséphine est altérée dans l’acte de mariage, grattée et surchargée, quoiqu’on en découvre à la loupe les premiers linéaments. L’impératrice s’est ôté quatre ans : les plaisanteries qu’on faisait sur ce sujet au château des Tuileries et à Sainte-Hélène sont mauvaises et ingrates.
L’acte de naissance de Bonaparte, enlevé par l’aide de camps en 1810, a disparu ; toutes les recherches pour le découvrir ont été infructueuses.
Ce sont là des faits irréfragables, et aussi je pense, d’après ces faits, que Napoléon est né à Ajaccio le 5 février 1768. Cependant je ne dissimule pas les embarras historiques qui se présentent à l’adoption de cette date.
Joseph frère aîné de Bonaparte, est né le 5 janvier 1768 ; son frère cadet, Napoléon, ne peut être né la même année, à moins que la date de la naissance de Joseph ne soit pareillement altérée : cela est supposable, car tous les actes de l’état civil de Napoléon et de Joséphine sont soupçonnés d’être des faux. Nonobstant une juste suspicion de fraude, le comte de Beaumont, sous-préfet de Calvi, dans ses Observations sur la Corse, affirme que le registre de l’état civil d’Ajaccio marque la naissance de Napoléon au 15 août 1769. Enfin les papiers que m’avait prêtés M. Libri démontraient que Bonaparte lui-même se regardait comme étant né le 15 août 1769 à une époque où il ne pouvait avoir aucune raison pour désirer se rajeunir. Mais restent toujours la date officielle des pièces de son premier mariage et la suppression de son acte de naissance.