Mémoires d’outre-tombe (page 132)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quoi qu’il en soit, Bonaparte ne gagnerait rien à cette transposition de vie : si vous fixez sa nativité au 15 août 1769, force est de reporter sa conception vers le 15 novembre 1768 ; or, la Corse n’a été cédée à la France que par le traité du 15 mai 1769 ; les dernières soumissions des Pièves (cantons de la Corse) ne se sont même effectuées que le 14 juin 1769. D’après les calculs les plus indulgents, Napoléon ne serait encore Français que de quelques heures de nuit dans le sein de sa mère. Eh bien, s’il n’a été que le citoyen d’une patrie douteuse, cela classe à part sa nature : existence tombée d’en haut, pouvant appartenir à tous les temps et à tous les pays.

Toutefois Bonaparte a incliné vers la patrie italienne ; il détesta les Français jusqu’à l’époque où leur vaillance lui donna l’empire. Les preuves de cette aversion abondent dans les écrits de sa jeunesse. Dans une note que Napoléon a écrite sur le suicide, on trouve ce passage : « Mes compatriotes, chargés de chaînes, embrassent en tremblant la main qui les opprime… Français, non contents de nous avoir ravi tout ce que nous chérissons, vous avez encore corrompu nos mœurs. »

Une lettre écrite à Paoli en Angleterre, en 1789, lettre qui a été rendue publique, commence de la sorte :

« Général,

« Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards. »

Une autre lettre de Napoléon à M. Gubica, greffier en chef des États de la Corse, porte :

« Tandis que la France renaît, que deviendrons-nous, nous autres infortunés Corses ? Toujours vils, continuerons-nous à baiser la main insolente qui nous opprime ? continuerons-nous à voir tous les emplois que le droit naturel nous destinait occupés par des étrangers aussi méprisables par leurs mœurs et leur conduite que leur naissance est abjecte ? »

Enfin le brouillon d’une troisième lettre manuscrite de Bonaparte, touchant la reconnaissance par les Corses de l’Assemblée nationale de 1789, débute ainsi :

« Messieurs,

« Ce fut par le sang que les Français étaient parvenus à nous gouverner ; ce fut par le sang qu’ils voulurent assurer leur conquête. Le militaire, l’homme de loi, le financier, se réunirent pour nous opprimer, nous mépriser et nous faire avaler à longs traits la coupe de l’ignominie. Nous avons assez longtemps souffert leurs vexations ; mais puisque nous n’avons pas eu le courage de nous en affranchir de nous-mêmes, oublions-les à jamais ; qu’ils redescendent dans le mépris qu’ils méritent, ou du moins qu’ils aillent briguer dans leur patrie la confiance des peuples : certes, ils n’obtiendront jamais la nôtre. »

Les préventions de Napoléon contre la mère-patrie ne s’effacèrent pas entièrement : sur le trône, il parut nous oublier ; il ne parla plus que de lui, de son empire, de ses soldats, presque jamais des Français ; cette phrase lui échappait : « Vous autres Français. »

L’empereur, dans les papiers de Sainte-Hélène, raconte que sa mère, surprise par les douleurs, l’avait laissé tomber de ses entrailles sur un tapis à grand ramage, représentant les héros de l’Iliade : il n’en serait pas moins ce qu’il est, fût-il tombé dans du chaume.

Je viens de parler de papiers retrouvés ; lorsque j’étais ambassadeur à Rome, en 1828, le cardinal Fesch, en me montrant ses tableaux et ses livres, me dit avoir des manuscrits de la jeunesse de Napoléon ; il y attachait si peu d’importance qu’il me proposa de me les montrer ; je quittai Rome, et je n’eus pas le temps de compulser les documents. Au décès de Madame mère et du cardinal Fesch, divers objets de la succession ont été dispersés ; le carton qui renfermait les essais de Napoléon a été apporté à Lyon avec plusieurs autres ; il est tombé entre les mains de M. Libri. M. Libri a inséré dans la Revue des Deux Mondes du 1er mars de cette année 1842 une notice détaillée des papiers du cardinal Fesch ; il a bien voulu depuis m’envoyer le carton. J’ai profité de la communication pour accroître l’ancien texte de mes Mémoires concernant Napoléon, toute réserve faite à un plus ample informé quant aux renseignements contradictoires et aux objections à survenir.

Benson, dans ses Esquisses de la Corse (Sketches of Corsica), parle de la maison de campagne qu’habitait la famille de Bonaparte :

« En allant le long du rivage de la mer d’Ajaccio, vers l’île Sanguinière, à environ un mille de la ville, on rencontre deux piliers de pierre, fragments d’une porte qui s’ouvrait sur le chemin ; elle conduisait à une villa en ruine, autrefois résidence du demi-frère utérin de madame Bonaparte, que Napoléon créa cardinal Fesch. Les restes d’un petit pavillon sont visibles au-dessous d’un rocher ; l’entrée en est quasi obstruée par un figuier touffu : c’était la retraite accoutumée de Bonaparte, quand les vacances de l’école dans laquelle il étudiait lui permettaient de revenir chez lui. »

L’amour du pays natal suivit chez Napoléon sa marche ordinaire. Bonaparte, en 1788, écrivait, à propos de M. de Sussy, que la Corse offrait un printemps perpétuel ; il ne parla plus de son île quand il fut heureux ; il avait même de l’antipathie pour elle ; elle lui rappelait un berceau trop étroit. Mais à Sainte-Hélène sa patrie lui revint en mémoire : « La Corse avait mille charmes pour Napoléon ; il en détaillait les plus grands traits, la coupe hardie de sa structure physique. Tout y était meilleur, disait-il ; il n’y avait pas jusqu’à l’odeur du sol même : elle lui eût suffi pour le deviner les yeux fermés ; il ne l’avait retrouvée nulle part. Il s’y voyait dans ses premières années, à ses premières amours ; il s’y trouvait dans sa jeunesse au milieu des précipices, franchissant les sommets élevés, les vallées profondes. »

Napoléon trouva le roman dans son berceau ; ce roman commence à Vanina, tuée par Sampietro, son mari. Le baron de Neuhof, ou le roi Théodore, avait paru sur tous les rivages, demandant des secours à l’Angleterre, au pape, au Grand Turc, au bey de Tunis, après s’être fait couronner roi des Corses, qui ne savaient à qui se donner. Voltaire en rit. Les deux Paoli, Hyacinthe et surtout Pascal, avaient rempli l’Europe du bruit de leur nom. Buttafuoco pria J.-J. Rousseau d’être le législateur de la Corse ; le philosophe de Genève songeait à s’établir dans la patrie de celui qui, en dérangeant les Alpes, emporta Genève sous son bras. « Il est encore en Europe, écrivait Rousseau, un pays capable de législation ; c’est l’ile de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave peuple a su recouvrer et défendre sa liberté mériteraient bien que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite île étonnera l’Europe. »

Nourri au milieu de la Corse, Bonaparte fut élevé à cette école primaire des révolutions ; il ne nous apporta pas à son début le calme ou les passions du jeune âge, mais un esprit déjà empreint des passions politiques. Ceci change l’idée qu’on s’est formée de Napoléon.

Quand un homme est devenu fameux, on lui compose des antécédents : les enfants prédestinés, selon les biographes, sont fougueux, tapageurs, indomptables ; ils apprennent tout, ou n’apprennent rien ; le plus souvent aussi ce sont des enfants tristes, qui ne partagent point les jeux de leurs compagnons, qui rêvent à l’écart et sont déjà poursuivis du nom qui les menace. Voilà qu’un enthousiaste a déterré des billets extrêmement communs (sans doute italiens) de Napoléon à ses grands parents ; il nous faut avaler ces puériles âneries. Les pronostics de notre futurition sont vains ; nous sommes ce que nous font les circonstances : qu’un enfant soit gai ou triste, silencieux ou bruyant, qu’il montre ou ne montre pas des aptitudes au travail, nul augure à en tirer. Arrêtez un écolier à seize ans ; tout intelligent que vous le fassiez, cet enfant prodige, fixé à trois lustres, restera un imbécile ; l’enfant manque même de la plus belle des grâces, le sourire : il rit, et ne sourit pas.

Napoléon était donc un petit garçon ni plus ni moins distingué que ses émules : « Je n’étais, dit-il, qu’un enfant obstiné et curieux. » Il aimait les renoncules et il mangeait des cerises avec mademoiselle Colombier. Quand il quitta la maison paternelle, il ne savait que l’italien ; son ignorance de la Langue de Turenne était presque complète. Comme le maréchal de Saxe Allemand, Bonaparte Italien ne mettait pas un mot d’orthographe ; Henri IV, Louis XIV et le maréchal de Richelieu, moins excusables, n’étaient guère plus corrects. C’est visiblement pour cacher la négligence de son instruction que Napoléon a rendu son écriture indéchiffrable. Sorti de la Corse à neuf ans, il ne revit son île que huit ans après. À l’école de Brienne, il n’avait rien d’extraordinaire ni dans sa manière d’étudier, ni dans son extérieur. Ses camarades le plaisantaient sur son nom de Napoléon et sur son pays ; il disait à son camarade Bourrienne : « Je ferai à tes Français tout le mal que je pourrai. » Dans un compte rendu au roi, en 1784, M. de Kéralio affirme que le jeune Bonaparte serait un excellent marin ; la phrase est suspecte, car ce compte rendu n’a été retrouvé que quand Napoléon inspectait la flottille de Boulogne.

Sorti de Brienne le 14 octobre 1784, Bonaparte passa à l’École militaire de Paris. La liste civile payait sa pension ; il s’affligeait d’être boursier. Cette pension lui fut conservée, témoin ce modèle de reçu trouvé dans le carton Fesch (carton de M. Libri) :

« Je soussigné reconnais avoir reçu de M. Biercourt la somme de 200 provenant de la pension que le roi m’a accordée sur les fonds de l’École militaire en qualité d’ancien cadet de l’école de Paris. »

Mademoiselle Permon-Comnène (madame d’Abrantès), fixée tour à tour chez sa mère à Montpellier, à Toulouse et à Paris, ne perdait point de vue son compatriote Bonaparte : « Quand je passe aujourd’hui sur le quai de Conti, écrit-elle, je ne puis m’empêcher de regarder la mansarde, à l’angle gauche de la maison au troisième étage : c’est là que logeait Napoléon toutes les fois qu’il venait chez mes parents. »

Bonaparte n’était pas aimé à son nouveau prytanée : morose et frondeur, il déplaisait à ses maîtres ; il blâmait tout sans ménagement, il adressa un mémoire au sous-principal sur les vices de l’éducation que l’on y recevait : « Ne vaudrait-il pas mieux les astreindre (les élèves) à se suffire à eux-mêmes, c’est-à-dire, moins leur petite cuisine qu’ils ne feraient pas, leur faire manger du pain de munition ou d’un qui en approcherait, les habituer à battre, brosser leurs habits, à nettoyer leurs souliers et leurs bottes ? » C’est ce qu’il ordonna depuis à Fontainebleau et à Saint-Germain.

Le rabroueur délivra l’école de sa présence et fut nommé lieutenant en second d’artillerie au régiment de La Fère.

Entre 1784 et 1793 s’étend la carrière littéraire de Napoléon, courte par l’espace, longue par les travaux. Errant avec les corps d’artillerie dont il faisait partie à Auxonne, à Dôle, à Seurres, à Lyon, Bonaparte était attiré à tout endroit de bruit comme l’oiseau appelé par le miroir ou accourant à l’appeau. Attentif aux questions académiques, il y répondait ; il s’adressait avec assurance aux personnes puissantes qu’il ne connaissait pas ; il se faisait l’égal de tous avant d’en devenir le maître. Tantôt il parlait sous un nom emprunté, tantôt il signait son nom qui ne trahissait point l’anonyme. Il écrivait à l’abbé Raynal, à M. Necker ; il envoyait aux ministres des mémoires sur l’organisation de la Corse, sur des projets de défense de Saint-Florent, de la Mortella, du golfe d’Ajaccio, sur la manière de disposer le canon pour jeter des bombes. On ne l’écoutait pas plus qu’on n’avait écouté Mirabeau lorsqu’il rédigeait à Berlin des projets relatifs à la Prusse et à la Hollande. Il étudiait la géographie. On a remarqué qu’en parlant de Sainte-Hélène il la signale par ces seuls mots : « Petite île. » Il s’occupait de la Chine, des Indes, des Arabes. Il travaillait sur les historiens, les philosophes, les économistes, Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, Filangieri, Mably, Smith ; il réfutait le Discours sur l’origine et les fondemants de l’égalité de l’homme et il écrivait : « Je ne crois pas cela ; je ne crois rien de cela. » Lucien Bonaparte raconte que lui, Lucien, avait fait deux copies d’une histoire esquissée par Napoléon. Le manuscrit de cette esquisse s’est retrouvé en partie dans le carton du cardinal Fesch : les recherches sont peu curieuses, le style est commun, l’épisode de Vanina est reproduit sans effet. Le mot de Sampietro aux grands seigneurs de la cour de Henri II après l’assassinat de Vanina vaut tout le récit de Napoléon : « Qu’importent au roi de France les démêlés de Sampietro et de sa femme ! »

Bonaparte n’avait pas au début de sa vie le moindre pressentiment de son avenir ; ce n’était qu’à l’échelon atteint qu’il prenait l’idée de s’élever plus haut : mais s’il n’aspirait pas à monter, il ne voulait pas descendre ; on ne pouvait arracher son pied de l’endroit où il l’avait une fois posé. Trois cahiers de manuscrits (carton Fesch) sont consacrés à des recherches sur la Sorbonne et les libertés gallicanes ; il y a des correspondances avec Paoli, Saliceti, et surtout avec le P. Dupuy, minime, sous-principal à l’école de Brienne, homme de bon sens et de religion qui donnait des conseils à son jeune élève et qui appelle Napoléon son cher ami.

À ces ingrates études Bonaparte mêlait des pages d’imagination ; il parle des femmes ; il écrit le Masque prophète, le Roman corse, une nouvelle anglaise, le Comte d’Essex ; il a des dialogues sur l’amour qu’il traite avec mépris, et pourtant il adresse en brouillon une lettre de passion à une inconnue aimée ; il fait peu de cas de la gloire, et ne met au premier rang que l’amour de la patrie, et cette patrie était la Corse.

Tout le monde a pu voir à Genève une demande parvenue à un libraire : le romanesque lieutenant s’enquérait de Mémoires de madame de Warens. Napoléon était poète aussi, comme le furent César et Frédéric : il préférait Arioste au Tasse ; il y trouvait les portraits de ses capitaines futurs, et un cheval tout bridé pour son voyage aux astres. On attribue à Bonaparte le madrigal suivant adressé à madame Saint-Huberti jouant le rôle de Didon : le fond peut appartenir à l’empereur, la forme est d’une main plus savante que la sienne :

Romains qui vous vantez d’une illustre origine.

Voyez d’où dépendait votre empire naissant !

Didon n’a pas assez d’attrait puissant

Pour retarder la fuite où son amant s’obstine.

Mais si l’autre Didon, ornement de ces lieux,

Eût été reine de Carthage,

Il eût, pour la servir, abandonné ses dieux,

Et votre beau pays serait encor sauvage.

Vers ce temps-là Bonaparte semblerait avoir été tenté de se tuer. Mille béjaunes sont obsédés de l’idée du suicide, qu’ils pensent être la preuve de leur supériorité. Cette note manuscrite se trouve dans les papiers communiqués par M. Libri : « Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd’hui ? du côté de la mort… Si j’avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains, et j’attendrais patiemment que la nature eût achevé son cours ; mais puisque je commence à éprouver des malheurs, que rien n’est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère ? »

Ce sont là les rêveries de tous les romans. Le fond et le tour de ces idées se trouvent dans Rousseau, dont Bonaparte aura altéré le texte par quelques phrases de sa façon.

Voici un essai d’un autre genre ; je le transcris lettre à lettre : l’éducation et le sang ne doivent pas rendre les princes trop dédaigneux à l’encontre : qu’ils se souviennent de leur empressement à faire queue à la porte d’un homme qui les chassait à volonté de la chambrée des rois.

« FORMULES, CERTIFICAS ET AUTRES CHOSES ESENCIELLES RELATIVES À MON ÉTAT ACTUELL.

« MANIÈRE DE DEMANDER UN CONGÉ.

« Lorsque l’on est en semestre et que l’on veut obtenir un congé d’été pour cause de maladie, l’on fait dresser par un médecin de la ville et un cherugien un certificat comme quoi avant l’époque que vous designé, votre senté ne vous permet pas de rejoindre à la garnison. Vous observeré que ce certificat soit sur papier timbré, qu’il soit visé par le juge et le commandant de la place.

« Vous dressez allors votre memoire au ministre de la guerre de la manière et formulle suivante :

« À Ajaccio, le 21 avril 1787.

« MÉMOIRE EN DEMANDE D’UN CONGÉ.

« CORPS ROYAL DE L’ARTILLERIE.

« Le sieur Napolione de Buonaparte, lieutenant en second au régiment de La Fère, artillerie.

« RÉGIMENT DE LA FÈRE

« Soupplie monseigneur le maréchal de Ségur de vouloir bien lui accorder un congé de 5 mois et demie à compter du 16 mai prochain dont il a besoin pour le retablissement de sa senté, suivant le certificat de médecin et cherugien ci-joint. Vu mon peu de fortune et une cure coûteuse, je demande la grace que le congé me soit accordé avec appointement.

« Buonaparte.

« L’on envoie le tout au colonel du régiment sur l’adresse du ministre ou du commissaire-ordonnateur, M. de Lance, soit que l’on lui écrive sur l’adresse de M. Sauquier, commissaire-ordonnateur des guerres à la cour. »

Que de détails pour enseigner à faire un faux ! On croit voir l’empereur travailler à régulariser les saisies des royaumes, les paperasses illicites dont son cabinet s’encombrait.

Le style du jeune Napoléon est déclamatoire ; il n’y a de digne d’observation que l’activité d’un vigoureux pionnier qui déblaye des sables. La vue de ces travaux précoces me rappelle mes fatras juvéniles, mes Essais historiques, mon manuscrit des Natchez de quatre mille pages in-folio, attachées avec des ficelles ; mais je ne faisais pas aux marges de petites maisons, des dessins d’enfant, des barbouillages d’écolier, comme on en voit aux marges des brouillons de Bonaparte ; parmi mes juvéniles ne roulait pas une balle de pierre qui pouvait avoir été le modèle d’un boulet d’étude.

Ainsi donc il y a une avant-scène à la vie de l’empereur ; un Bonaparte inconnu précède l’immense Napoléon ; la pensée de Bonaparte était dans le monde avant qu’il y fût de sa personne : elle agitait secrètement la terre ; on sentait en 1789, au moment où Bonaparte apparaissait, quelque chose de formidable, une inquiétude dont on ne pouvait se rendre compte. Quand le globe est menacé d’une catastrophe, on en est averti par des commotions latentes : on a peur ; on écoute pendant la nuit ; on reste les yeux attachés sur le ciel sans savoir ce que l’on a et ce qui va arriver.

Paoli avait été rappelé d’Angleterre sur une motion de Mirabeau, dans l’année 1789. Il fut présenté à Louis XVI par le marquis de La Fayette, nommé lieutenant général et commandant militaire de la Corse. Bonaparte suivit-il l’exilé dont il avait été le protégé, et avec lequel il était en correspondance ? on l’a présumé. Il ne tarda pas à se brouiller avec Paoli : les crimes de nos premiers troubles refroidirent le vieux général ; il livra la Corse à l’Angleterre, afin d’échapper à la Convention. Bonaparte, à Ajaccio, était devenu membre d’un club de Jacobins ; un club opposé s’éleva. et Napoléon fut obligé de s’enfuir. Madame Letizia et ses filles se réfugièrent dans la colonie grecque de Carghèse, d’où elles gagnèrent Marseille. Joseph épousa dans cette ville, le 1er août 1794, mademoiselle Clary, fille d’un riche négociant. En 1792, le ministre de la guerre, l’ignoré Lajard, destitua Napoléon, pour n’avoir pas assisté à une revue.

On retrouve Bonaparte à Paris avec Bourrienne dans cette année 1792. Privé de toute ressource, il s’était fait industriel : il prétendait louer des maisons en construction dans la rue Montholon, avec le dessein de les sous-louer. Pendant ce temps-là la Révolution allait son train ; le 20 juin sonna. Bonaparte, sortant avec Bourrienne de chez un restaurateur, rue Saint-Honoré, près le Palais-Royal, vit venir cinq à six mille déguenillés qui poussaient des hurlements et marchaient contre les Tuileries ; il dit à Bourrienne : « Suivons ces gueux-là ; » et il alla s’établir sur la terrasse du bord de l’eau. Lorsque le roi, dont la demeure était envahie, parut à l’une des fenêtres, coiffé du bonnet rouge, Bonaparte s’écria avec indignation : « Che c… ! comment a-t-on laissé entrer cette canaille ? il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Le 20 juin 1792, j’étais bien près de Bonaparte : vous savez que je me promenais à Montmorency, tandis que Barère et Maret cherchaient, comme moi, mais par d’autres raisons, la solitude. Est-ce à cette époque que Bonaparte était obligé de vendre et de négocier de petits assignats appelés Corset ? Après le décès d’un marchand de vin de la rue Sainte-Avoye, dans un inventaire fait par Dumay, notaire, et Chariot, commissaire-priseur, Bonaparte figure à l’appel d’une dette de loyer de quinze francs, qu’il ne put acquitter : cette misère augmente sa grandeur. Napoléon a dit à Saint-Hélène : « Au bruit de l’assaut aux Tuileries, le 10 août, je courus au Carrousel, chez Fauvelet, frère de Bourrienne, qui y tenait un magasin de meubles. » Le frère de Bourrienne avait fait une spéculation qu’il appelait encan national ; Bonaparte y avait déposé sa montre ; exemple dangereux : que de pauvres écoliers se croiront des Napoléons pour avoir mis leur montre en gage !

Bonaparte retourna dans le midi de la France le 2 janvier an ii; il s’y trouvait avant le siège de Toulon ; il y écrivait deux pamphlets : le premier est une Lettre à Matteo Buttafuoco; il le traite indignement, et fait en même temps un crime à Paoli d’avoir remis le pouvoir entre les mains du peuple : « Étrange erreur, s’écrie-t-il, qui soumet à un brutal, à un mercenaire, l’homme qui, par son éducation, l’illustration de sa naissance, sa fortune, est seul fait pour gouverner ! »

Bien que révolutionnaire, Bonaparte se montrait partout ennemi du peuple ; il fut néanmoins complimenté sur sa brochure par Masseria, président du club patriotique d’Ajaccio.

Le 29 juillet 1793, il fit imprimer un autre pamphlet, le Souper de Beaucaire. Bourrienne en produit un manuscrit revu par Bonaparte, mais abrégé et mis plus d’accord avec les opinions de l’empereur au moment qu’il revit son œuvre. C’est un dialogue entre un Marseillais, un Nimois, un militaire et un fabricant de Montpellier. Il est question de l’affaire du moment, de l’attaque d’Avignon par l’armée de Carteaux, dans laquelle Napoléon avait figuré en qualité d’officier d’artillerie. Il annonce au Marseillais que son parti sera battu, parce qu’il a cessé d’adhérer à la Révolution. Le Marseillais dit au militaire, c’est-à-dire à Bonaparte : « On se ressouvient toujours de ce monstre qui était cependant un des principaux du club ; il fit lanterner un citoyen, pilla sa maison et viola sa femme, après lui avoir fait boire un verre du sang de son époux. — Quelle horreur ! s’écrie le militaire ; mais ce fait est-il vrai ? Je m’en méfie, car vous savez que l’on ne croit plus au viol aujourd’hui. »

Légèreté du dernier siècle qui fructifiait dans le tempérament glacé de Bonaparte. Cette accusation d’avoir bu et fait boire du sang a souvent été reproduite. Quand le duc de Montmorency fut décapité à Toulouse, les hommes d’armes burent de son sang pour se communiquer la vertu d’un grand cœur.

Nous arrivons au siège de Toulon. Ici s’ouvre la carrière militaire de Bonaparte. Sur le rang que Napoléon occupait alors dans l’artillerie, le carton du cardinal Fesch renferme un étrange document : c’est un brevet de capitaine d’artillerie délivré le 30 août 1792 à Napoléon par Louis XVI, vingt jours après le détrônement réel, arrivé le 10 août. Le roi avait été renfermé au Temple le 13, surlendemain du massacre des Suisses. Dans ce brevet il est dit que la nomination du 30 août comptera à l’officier promu à partir du 6 février précédent.

Les infortunés sont souvent prophètes ; mais cette fois la prévision du martyr n’était pour rien dans la gloire future de Napoléon. Il existe encore dans les bureaux de la guerre des brevets en blanc, signés d’avance par Louis XVI ; il n’y reste à remplir que les vides d’attente ; de ce genre aura été la commission précitée. Louis XVI, renfermé au Temple, à la veille de son procès, au milieu de sa famille captive, avait autre chose à faire que de s’occuper de l’avancement d’un inconnu.

L’époque du brevet se fixe par le contre-seing ; ce contre-seing est : Servan. Servan, nommé au département de la guerre le 8 mai 1792, fut révoqué le 13 juin même année ; Dumouriez eut le portefeuille jusqu’au 18 ; Lajard prit à son tour le ministère jusqu’au 23 juillet ; d’Abancourt lui succéda jusqu’au 10 août, jour que l’Assemblée nationale rappela Servan, lequel donna sa démission le 3 octobre. Nos ministères étaient alors aussi difficiles à compter que le furent depuis nos victoires.

Le brevet de Napoléon ne peut être du premier ministère de Servan, puisque la pièce porte la date du 30 août 1792 ; il doit être de son second ministère ; cependant il existe une lettre de Lajard, du 12 juillet, adressée au capitaine d’artillerie Bonaparte. Expliquez cela si vous pouvez. Bonaparte a-t-il acquis le document en question de la corruption d’un commis, du désordre des temps, de la fraternité révolutionnaire ? Quel protecteur poussait les affaires de ce Corse ? Ce protecteur était le maître éternel ; la France, sous l’impulsion divine, délivra elle-même le brevet au premier capitaine de la terre ; ce brevet devint légal sans la signature de Louis, qui laissa sa tête, à condition qu’elle serait remplacée par celle de Napoléon : marchés de la Providence devant lesquels il ne reste qu’à lever les mains au ciel.

Tous les livres