Mémoires d’outre-tombe (page 133)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Toulon avait reconnu Louis XVII et ouvert ses ports aux flottes anglaises. Carteaux d’un côté et le général Lapoype de l’autre, requis par les représentants Fréron, Barras, Ricord et Saliceti, s’approchèrent de Toulon. Napoléon, qui venait de servir sous Carteaux à Avignon, appelé au conseil militaire, soutint qu’il fallait s’emparer du fort. Mulgrace, bâti par les Anglais sur la hauteur du Caire, et placer sur les deux promontoires l’Éguillette et Balaguier des batteries qui, foudroyant la grande et la petite rade, contraindraient la flotte ennemie à l’abandonner. Tout arriva comme Napoléon l’avait prédit : on eut une première vue sur ses destinées.

Madame Bourrienne a inséré quelques notes dans les Mémoires de son mari ; j’en citerai un passage qui montre Bonaparte devant Toulon :

« Je remarquai, dit-elle, à cette époque (1795, à Paris), que son caractère était froid et souvent sombre ; son sourire était faux et souvent fort mal placé ; et, à propos de cette observation, je me rappelle qu’à cette même époque, peu de jours après notre retour, il eut un de ces moments d’hilarité farouche qui me fit mal et qui me disposa à peu l’aimer. Il nous raconta avec une gaieté charmante qu’étant devant Toulon où il commandait l’artillerie, un officier qui se trouvait de son arme et sous ses ordres eut la visite de sa femme, à laquelle il était uni depuis peu, et qu’il aimait tendrement. Peu de jours après Bonaparte eut ordre de faire une nouvelle attaque sur la ville, et l’officier fut commandé. Sa femme vint trouver le général Bonaparte, et lui demanda, les larmes aux yeux, de dispenser son mari de service ce jour-là. Le général fut insensible, à ce qu’il nous disait lui-même avec une gaieté charmante et féroce. Le moment de l’attaque arriva, et cet officier, qui avait toujours été d’une bravoure extraordinaire, à ce que disait Bonaparte lui-même, eut le pressentiment de sa fin prochaine ; il devint pâle, il trembla. Il fut placé à côté du général, et, dans un moment où le feu de la ville devint très fort, Bonaparte lui dit : Gare ! voilà une bombe qui nous arrive ! L’officier, ajouta-t-il, au lieu de s’effacer se courba et fut séparé en deux. Bonaparte riait aux éclats en citant la partie qui lui fut enlevée ».

Toulon repris, les échafauds se dressèrent ; huit cents victimes furent réunies au Champ de Mars ; on les mitrailla. Les commissaires s’avancèrent en criant : « Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent ; la

République leur fait grâce », et les blessés qui se relevaient furent massacrés. Cette scène était si belle qu’elle s’est reproduite à Lyon après le siège.

Que dis-je ? aux premiers coups du foudroyant orage

Quelque coupable encor peut-être est échappé :

Annonce le pardon et, par l’espoir trompé,

Si quelque malheureux en tremblant se relève,

Que la foudre redouble et que le fer achève.

(L’abbé Delille.)

Bonaparte commandait-il en personne l’exécution en sa qualité de chef d’artillerie ? L’humanité ne l’aurait pas arrêté, bien que par goût il ne fût pas cruel.

On trouve ce billet aux commissaires de la Convention : « Citoyens représentants, c’est du champ de gloire, marchant dans le sang des traîtres, que je vous annonce avec joie que vos ordres sont exécutés et que la France est vengée : ni l’âge ni le sexe n’ont été épargnés. Ceux qui n’avaient été que blessés par le canon républicain ont été dépêchés par le glaive de la liberté et par la baïonnette de l’égalité. Salut et admiration.

« Brutus Buonaparte, citoyen sans-culotte. »

Cette lettre a été insérée pour la première fois, je pense, dans la Semaine, gazette publiée par Malte-Brun. La vicomtesse de Fors (pseudonyme) la donne dans ses Mémoires sur la Révolution française ; elle ajoute que ce billet fut écrit sur la caisse d’un tambour ; Fabry le reproduit, article Bonaparte, dans la Biographie des hommes vivants ; Royou, Histoire de France, déclare qu’on ne sait pas quelle bouche fit entendre le cri meurtrier ; Fabry, déjà cité, dit, dans les Missionnaires de 93, que les uns attribuent le cri à Fréron, les autres à Bonaparte. Les exécutions du Champ de Mars de Toulon sont racontées par Fréron dans une lettre à Moïse Bayle de la Convention et par Moltedo et Barras au comité de salut public.

De qui en définitive est le premier bulletin des victoires napoléoniennes ? serait-il de Napoléon ou de son frère ? Lucien, en détestant ses erreurs, avoue, dans ses Mémoires, qu’il a été à son début ardent républicain. Placé à la tête du comité révolutionnaire à Saint-Maximin, en Provence, « nous ne nous faisions pas faute, dit-il, de paroles et d’adresses aux Jacobins de Paris. Comme la mode était de prendre des noms antiques, mon ex-moine prit, je crois, celui d’Epaminondas, et moi celui de Brutus. Un pamphlet a attribué à Napoléon cet emprunt du nom de Brutus, mais il n’appartient qu’à moi. Napoléon pensait à élever son propre nom au-dessus de ceux de l’ancienne histoire, et s’il eût voulu figurer dans ces mascarades, je ne crois pas qu’il eût choisi celui de Brutus. »

Il y a courage dans cette confession. Bonaparte, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, garde un silence profond sur cette partie de sa vie. Ce silence, selon madame la duchesse d’Abrantès, s’explique par ce qu’il y avait de scabreux dans sa position : « Bonaparte s’était mis plus en évidence, dit-elle, que Lucien, et quoique depuis il ait beaucoup cherché à mettre Lucien à sa place, alors on ne pouvait s’y tromper. Le Mémorial de Sainte-Hélène, aura-t-il pensé, sera lu par cent millions d’individus, parmi lesquels peut-être en comptera-t-on à peine mille qui connaissent les faits qui me déplaisent. Ces mille personnes conserveront la mémoire de ces faits d’une manière peu inquiétante par la tradition orale : le Mémorial sera donc irréfutable ».

Ainsi de lamentables doutes restent sur le billet que Lucien ou Napoléon a signé : comment Lucien, n’étant pas représentant de la Convention, se serait-il arrogé le droit de rendre compte du massacre ? Était-il député de la commune de Saint-Maximin pour assister au carnage ? Alors comment aurait-il assumé sur sa tête la responsabilité d’un procès-verbal lorsqu’il y avait plus grand que lui aux yeux de l’amphithéâtre, et des témoins de l’exécution accomplie par son frère ? Il en coûterait d’abaisser les regards si bas après les avoir élevés si haut.

Admettons que le narrateur des exploits de Napoléon soit Lucien, président du comité de Saint-Maximin : il en résulterait toujours qu’un des premiers coups de canon de Bonaparte aurait été tiré sur des Français ; il est sûr, du moins, que Napoléon fut encore appelé à verser leur sang le 13 vendémiaire ; il y rougit de nouveau ses mains à la mort du duc d’Enghien. La première fois, nos immolations auraient révélé Bonaparte : la seconde hécatombe le porta au rang qui le rendit maître de l’Italie ; et la troisième lui facilita l’entrée à l’empire.

Il a pris croissance dans notre chair ; il a brisé nos os, et s’est nourri de la moelle des lions. C’est une chose déplorable, mais il faut le reconnaître, si l’on ne veut ignorer les mystères de la nature humaine et le caractère des temps : une partie de la puissance de Napoléon vient d’avoir trempé dans la Terreur. La Révolution est à l’aise pour servir ceux qui ont passé à travers ses crimes ; une origine innocente est un obstacle.

Robespierre jeune avait pris Bonaparte en affection et voulait l’appeler au commandement de Paris à la place de Hanriot. La famille de Napoléon s’était établie au château de Sallé, près d’Antibes. « J’y étais venu de Saint-Maximin, dit Lucien, passer quelques jours avec ma famille et mon frère. Nous étions tous réunis, et le général nous donnait tous les instants dont il pouvait disposer. Il vint un jour plus préoccupé que de coutume, et, se promenant entre Joseph et moi, il nous annonça qu’il ne dépendait que de lui de partir pour Paris dès le lendemain, en position de nous y établir tous avantageusement. Pour ma part cette annonce m’enchantait : atteindre enfin la capitale me paraissait un bien que rien ne pouvait balancer. On m’offre, nous dit Napoléon, la place de Hanriot. Je dois donner ma réponse ce soir. Eh bien ! qu’en dites-vous ? Nous hésitâmes un moment. Eh ! eh ! reprit le général, cela vaut bien la peine d’y penser : il ne s’agirait pas de faire l’enthousiaste ; il n’est pas si facile de sauver sa tête à Paris qu’à Saint-Maximin. — Robespierre jeune est honnête, mais son frère ne badine pas. Il faudrait le servir. — Moi, soutenir cet homme ! non, jamais ! Je sais combien je lui serais utile en remplaçant son imbécile commandant de Paris ; mais c’est ce que je ne veux pas être. Il n’est pas temps. Aujourd’hui il n’y a de place honorable pour moi qu’à l’armée : prenez patience, je commanderai Paris plus tard. Telles furent les paroles de Napoléon. Il nous exprima ensuite son indignation contre le régime de la Terreur, dont il nous annonça la chute prochaine, et finit par répéter plusieurs fois, moitié sombre et moitié souriant : Qu’irais-je faire dans cette galère ? »

Bonaparte, après le siège de Toulon, se trouva engagé dans les mouvements militaires de notre armée des Alpes. Il reçut l’ordre de se rendre à Gênes : des instructions secrètes lui enjoignirent de reconnaître l’état de la forteresse de Savone, de recueillir des renseignements sur l’intention du gouvernement génois relativement à la coalition. Ces instructions, délivrées à Loano le 25 messidor an ii de la République, sont signées Ricord.

Bonaparte remplit sa mission. Le 9 thermidor arriva : les députés terroristes furent remplacés par Albitte, Saliceti et Laporte. Tout à coup ils déclarèrent, au nom du peuple français, que le général Bonaparte, commandant l’artillerie de l’armée d’Italie, avait totalement perdu leur confiance par la conduite la plus suspecte et surtout par le voyage qu’il avait dernièrement fait à Gènes.

L’arrêté de Barcelonnette, 19 thermidor an ii de la République française, une, indivisible et démocratique (6 août 1794), porte « que le général Bonaparte sera mis en état d’arrestation et traduit au comité de salut public à Paris, sous bonne et sûre escorte » Saliceti examina les papiers de Bonaparte ; il répondait à ceux qui s’intéressaient au détenu qu’on était forcé d’agir avec rigueur d’après une accusation d’espionnage partie de Nice et de Corse. Cette accusation était la conséquence des instructions directes données par Ricord : il fut aisé d’insinuer qu’au lieu de servir la France, Napoléon avait servi l’étranger. L’empereur fit un grand abus d’accusations d’espionnage : il aurait dû se rappeler les périls auxquels pareilles accusations l’avaient exposé.

Napoléon, se débattant, disait aux représentants : « Saliceti, tu me connais… Albitte, tu ne me connais point ; mais tu connais cependant avec quelle adresse quelquefois la calomnie siffle. Entendez-moi ; restituez-moi l’estime des patriotes ; une heure après, si les méchants veulent ma vie… je l’estime si peu ! je l’ai si souvent méprisée ! »

Survint une sentence d’acquittement. Parmi les pièces qui, dans ces années, servirent d’attestation à la bonne conduite de Bonaparte, on remarque un certificat de Pozzo di Borgo. Bonaparte ne fut rendu que provisoirement à la liberté ; mais dans cet intervalle il eut le temps d’emprisonner le monde.

Saliceti, l’accusateur, ne tarda pas à s’attacher à l’accusé ; mais Bonaparte ne se confia jamais à son ancien ennemi. Il écrivit plus tard au général Dumas : « Qu’il reste à Naples (Saliceti) ; il doit s’y trouver heureux. Il y a contenu les lazzaroni ; je le crois bien ; il leur a fait peur ; il est plus méchant qu’eux. Qu’il sache que je n’ai pas assez de puissance pour défendre du mépris et de l’indignation publique les misérables qui ont voté la mort de Louis XVI. »

Bonaparte, accouru à Paris, se logea rue du Mail, rue où je débarquai en arrivant de Bretagne avec madame Rose. Bourrienne le rejoignit, de même que Murat, soupçonné de terrorisme et ayant abandonné sa garnison d’Abbeville. Le gouvernement essaya de transformer Napoléon en général de brigade d’infanterie, et voulut l’envoyer dans la Vendée ; celui-ci déclina l’honneur, sous prétexte qu’il ne voulait pas changer d’arme. Le comité de salut public effaça le refusant de la liste des officiers généraux employés. Un des signataires de la radiation est Cambacérès, qui devint le second personnage de l’Empire.

Aigri par les persécutions, Napoléon songea à émigrer ; Volney l’en empêcha. S’il eût exécuté sa résolution, la cour fugitive l’eût méconnu ; il n’y avait pas d’ailleurs de ce côté de couronne à prendre ; j’aurais eu un énorme camarade, géant courbé à mes côtés dans l’exil.

L’idée de l’émigration abandonnée, Bonaparte se retourna vers l’Orient, doublement congénial à sa nature par le despotisme et l’éclat. Il s’occupa d’un mémoire pour offrir son épée au Grand Seigneur : l’inaction et l’obscurité lui étaient mortelles. « Je serai utile à mon pays, s’écriait-il, si je puis rendre la force des Turcs plus redoutable à l’Europe. » Le gouvernement ne répondit point à cette note d’un fou, disait-on.

Trompé dans ses divers projets, Bonaparte vit s’accroître sa détresse ; il était difficile à secourir ; il acceptait mal les services, de même qu’il souffrait d’avoir été élevé par la munificence royale. Il en voulait à quiconque était plus favorisé que lui de la fortune : dans l’âme de l’homme pour qui les trésors des nations allaient s’épuiser, on surprenait des mouvements de haine que les communistes et les prolétaires manifestent à cette heure contre les riches. Quand on partage les souffrances du pauvre, on a le sentiment de l’inégalité sociale : on n’est pas plutôt monté en voiture que l’on méprise les gens à pied. Bonaparte avait surtout en horreur les muscadins et les incroyables, jeunes fats du moment dont les cheveux étaient peignés à la mode des têtes coupées : il aimait à décourager leur bonheur. Il eut des liaisons avec Baptiste aîné, et fit la connaissance de Talma. La famille Bonaparte professait le goût du théâtre : l’oisiveté des garnisons conduisit souvent Napoléon dans les spectacles.

Quels que soient les efforts de la démocratie pour rehausser ses mœurs par le grand but qu’elle se propose, ses habitudes abaissent ses mœurs ; elle a le vif ressentiment de cette étroitesse : croyant la faire oublier, elle versa dans la Révolution des torrents de sang ; inutile remède, car elle ne put tout tuer, et, en fin de compte, elle se retrouva en face de l’insolence des cadavres. La nécessité de passer par les petites conditions donne quelque chose de commun à la vie ; une pensée rare est réduite à s’exprimer dans un langage vulgaire, le génie est emprisonné dans le patois, comme, dans l’aristocratie usée, des sentiments abjects sont renfermés dans de nobles mots. Lorsqu’on veut relever certain côté inférieur de Napoléon par des exemples tirés de l’antiquité, on ne rencontre que le fils d’Agrippine : et pourtant les légions adorèrent l’époux d’Octavie, et l’empire romain tressaillait à son souvenir !

Bonaparte avait retrouvé à Paris mademoiselle de Permon-Comnène, qui épousa Junot, avec lequel Napoléon s’était lié dans le Midi.

« À cette époque de sa vie, » dit la duchesse d’Abrantès, « Napoléon était laid. Depuis il s’est fait en lui un changement total. Je ne parle pas de l’auréole prestigieuse de sa gloire : je n’entends que le changement physique qui s’est opéré graduellement dans l’espace de sept années. Ainsi tout ce qui en lui était osseux, jaune, maladif même, s’est arrondi, éclairci, embelli. Ses traits, qui étaient presque tous anguleux et pointus, ont pris de la rondeur, parce qu’ils se sont revêtus de chair, dont il y avait presque absence. Son regard et son sourire demeurèrent toujours admirables ; sa personne tout entière subit aussi du changement. Sa coiffure, si singulière pour nous aujourd’hui dans les gravures du passage du pont d’Arcole, était alors toute simple, parce que ces mêmes muscadins, après lesquels il criait tant, en avaient encore de bien plus longues ; mais son teint était si jaune à cette époque, et puis il se soignait si peu, que ses cheveux mal peignés, mal poudrés, lui donnaient un aspect désagréable. Ses petites mains ont aussi subi la métamorphose ; alors elles étaient maigres, longues et noires. On sait à quel point il en était devenu vain avec juste raison depuis ce temps-là. Enfin lorsque je me représente Napoléon entrant en 1795 dans la cour de l’hôtel de la Tranquillité, rue des Filles-Saint-Thomas, la traversant d’un pas assez gauche et incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur ses yeux et laissant échapper ses deux oreilles de chien mal poudrées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer, devenue depuis bannière glorieuse, tout autant pour le moins que le panache blanc de Henri IV ; sans gants, parce que, disait-il, c’était une dépense inutile ; portant des bottes mal faites, mal cirées, et puis tout cet ensemble maladif résultant de sa maigreur, de son teint jaune ; enfin, quand j’évoque son souvenir de cette époque, et que je le revois plus tard, je ne puis voir le même homme dans ces deux portraits. »

La mort de Robespierre n’avait pas tout fini : les prisons ne se rouvraient que lentement ; la veille du jour où le tribun expirant fut porté à l’échafaud, quatre-vingts victimes furent immolées, tant les meurtres étaient bien organisés ! tant la mort procédait avec ordre et obéissance ! Les deux bourreaux Sanson furent mis en jugement ; plus heureux que Roseau, exécuteur de Tardif sous le duc de Mayenne, ils furent acquittés : le sang de Louis XVI les avait lavés.

Les condamnés rendus à la liberté ne savaient à quoi employer leur vie, les Jacobins désœuvrés à quoi amuser leurs jours ; de là des bals et des regrets de la Terreur. Ce n’était que goutte à goutte qu’on parvenait à arracher la justice aux conventionnels ; ils ne voulaient pas lâcher le crime, de peur de perdre la puissance. Le tribunal révolutionnaire fut aboli.

André Dumont avait fait la proposition de poursuivre les continuateurs de Robespierre ; la Convention, poussée malgré elle, décréta à contre-cœur, sur un rapport de Saladin, qu’il y avait lieu de mettre en arrestation Barère, Billaud-Varenne et Collot d’Herbois, les deux derniers amis de Robespierre, et qui pourtant avaient contribué à sa chute. Carrier, Fouquier-Tinville, Joseph Le Bon, furent jugés ; des attentats, des crimes inouïs furent révélés, notamment les mariages républicains et la noyade de six cents enfants à Nantes. Les sections, entre lesquelles se trouvaient divisées les gardes nationales, accusaient la Convention des maux passés et craignaient de les voir renaître. La société des Jacobins combattait encore ; elle ne pouvait renifler sur la mort. Legendre, jadis violent, revenu à l’humanité, était entré au comité de sûreté générale. La nuit même du supplice de Robespierre, il avait fermé le repaire ; mais huit jours après les Jacobins s’étaient rétablis sous le nom de Jacobins régénérés. Les tricoteuses s’y retrouvèrent. Fréron publiait son journal ressuscité l’Orateur du peuple, et, tout en applaudissant à la chute de Robespierre, il se rangeait au pouvoir de la Convention. Le buste de Marat restait exposé ; les divers comités, seulement changés de formes, existaient.

Un froid rigoureux et une famine, mêlés aux souffrances politiques, compliquaient les calamités ; des groupes armés, remblayés de femmes, criant : « Du pain ! du pain ! » se formaient. Enfin le 1er prairial (20 mai 1795) la porte de la Convention fut forcée, Féraud assassiné et sa tête déposée sur le bureau du président. On raconte l’impassibilité stoïque de Boissy d’Anglas : malheur à qui contesterait un acte de vertu !

Cette végétation révolutionnaire poussait vigoureusement sur la couche de fumier arrosé de sang humain qui lui servait de base. Rossignol, Huchet, Grignon, Moïse Bayle, Amar, Choudieu, Hentz, Granet, Léonard Bourdon, tous les hommes qui s’étaient distingués par leurs excès, s’étaient parqués entre les barrières ; et cependant notre renom croissait au dehors. Lorsque l’opinion s’élevait contre les conventionnels, nos triomphes sur les étrangers étouffaient la clameur publique. Il y avait deux Frances : l’une horrible à l’intérieur, l’autre admirable à l’extérieur ; on opposait la gloire à nos crimes, comme Bonaparte l’opposa à nos libertés. Nous avons toujours rencontré pour écueil devant nous nos victoires.

Il est utile de faire remarquer l’anachronisme que l’on commet en attribuant nos succès à nos énormités : ils furent obtenus avant et après le règne de la Terreur ; donc la Terreur ne fut pour rien dans la domination de nos armes. Mais ces succès eurent un inconvénient : ils produisirent une auréole autour de la tête des spectres révolutionnaires. On crut sans examiner la date que cette lumière leur appartenait. La prise de la Hollande, le passage du Rhin, semblèrent être la conquête de la hache, non de l’épée. Dans cette confusion on ne devinait pas comment la France parviendrait à se débarrasser des entraves qui, malgré la catastrophe des premiers coupables, continuaient de la presser : le libérateur était là pourtant.

Bonaparte avait conservé la plupart et la plus mauvaise part des amis avec lesquels il s’était lié dans le Midi ; comme lui, ils s’étaient réfugiés dans la capitale. Saliceti, demeuré puissant par la fraternité jacobine, s’était rapproché de Napoléon ; Fréron, désirant épouser Pauline Bonaparte (la princesse Borghèse), prêtait son appui au jeune général.

Loin des criailleries du forum et de la tribune, Bonaparte se promenait le soir au Jardin des Plantes avec Junot. Junot lui racontait sa passion pour Paulette, Napoléon lui confiait son penchant pour madame de Beauharnais : l’incubation des événements allait faire éclore un grand homme. Madame de Beauharnais avait des rapports d’amitié avec Barras : il est probable que cette liaison aida le souvenir du commissaire de la Convention, lorsque les journées décisives arrivèrent.

La liberté de la presse momentanément rendue travaillait dans le sens de la délivrance ; mais comme les démocrates n’avaient jamais aimé cette liberté et qu’elle attaquait leurs erreurs, ils l’accusaient d’être royaliste. L’abbé Morellet, La Harpe, lançaient des brochures qui se mêlaient à celles de l’Espagnol Marchena, immonde savant et spirituel avorton. La jeunesse portait l’habit gris à revers et à collet noir, réputé l’uniforme des chouans. La réunion de la nouvelle législature était le prétexte des rassemblements des sections. La section Lepelletier, connue naguère sous le nom de section des Filles-Saint-Thomas, était la plus animée ; elle parut plusieurs fois à la barre de la Convention pour se plaindre ; Lacretelle le jeune lui prêta sa voix avec le même courage qu’il montra le jour où Bonaparte mitrailla les Parisiens sur les degrés de Saint-Roch. Les sections, prévoyant que le moment du combat approchait, firent venir de Rouen le général Danican pour le mettre à leur tête. On peut juger de la peur et des sentiments de la Convention par les défenseurs qu’elle convoqua autour d’elle : « À la tête de ces républicains, dit Réal dans son Essai sur les journées de vendémiaire, que l’on appela le bataillon sacré des patriotes de 89, et dans leurs rangs, on appelait ces vétérans de la Révolution qui en avaient fait les six campagnes, qui s’étaient battus sous les murs de la Bastille, qui avaient terrassé la tyrannie et qui s’armaient aujourd’hui pour défendre le même château qu’ils avaient foudroyé au 10 août. Là je retrouvai les restes précieux de ces vieux bataillons de Liégeois et de Belges, sous les ordres de leur ancien général Fyon. »

Réal finit ce dénombrement par cette apostrophe : « Ô toi par qui nous avons vaincu l’Europe avec un gouvernement sans gouvernants et des armées sans paye, génie de la liberté, tu veillais encore sur nous ! » Ces fiers champions de la liberté vécurent trop de quelques jours ; ils allèrent achever leurs hymnes à l’indépendance dans les bureaux de la police d’un tyran. Ce temps n’est aujourd’hui qu’un degré rompu sur lequel a passé la Révolution : que d’hommes ont parlé et agi avec énergie, se sont passionnés pour des faits dont on ne s’occupe plus ! Les vivants recueillent le fruit des existences oubliées qui se sont consumées pour eux.

On touchait au renouvellement de la Convention ; les assemblées primaires étaient convoquées : comités, clubs, sections, faisaient un tribouil effroyable.

La Convention, menacée par l’aversion générale, vit qu’il se fallait défendre : à Danican elle opposa Barras, nommé chef de la force armée de Paris et de l’intérieur. Ayant rencontré Bonaparte à Toulon, et remémoré de lui par madame de Beauharnais, Barras fut frappé du secours dont lui pourrait être un pareil homme : il se l’adjoignit pour commandant en second. Le futur directeur, entretenant la Convention des journées de vendémiaire, déclara que c’était aux dispositions savantes et promptes de Bonaparte que l’on devait le salut de l’enceinte, autour de laquelle il avait distribué les postes avec beaucoup d’habileté. Napoléon foudroya les sections et dit : « J’ai mis mon cachet sur la France. » Attila avait dit : « Je suis le marteau de l’univers, ego malleus orbis. »

Après le succès, Napoléon craignit de s’être rendu impopulaire, et il assura qu’il donnerait plusieurs années de sa vie pour effacer cette page de notre histoire.

Il existe un récit des journées de vendémiaire de la main de Napoléon : il s’efforce de prouver que ce furent les sections qui commencèrent le feu. Dans leur rencontre il put se figurer être encore à Toulon : le général Carteaux était à la tête d’une colonne sur le Pont-Neuf ; une compagnie de Marseillais marchait sur Saint-Roch ; les postes occupés par les gardes nationales furent successivement emportés. Réal, de la narration duquel je vous ai déjà entretenu, finit son exposition par ces niaiseries que croient ferme les Parisiens : c’est un blessé qui, traversant le salon des Victoires, reconnaît un drapeau qu’il a pris : « N’allons pas plus loin, dit-il d’une voix expirante, je veux mourir ici ; » c’est la femme du général Dufraisse qui coupe sa chemise pour en faire des bandes ; ce sont les deux filles de Durocher qui administrent le vinaigre et l’eau-de-vie. Réal attribue tout à Barras : flagornerie de réticence ; elle prouve qu’en l’an iv Napoléon, vainqueur au profit d’un autre, n’était pas encore compté.

Il paraît que Bonaparte n’espérait pas tirer un grand avantage de sa victoire sur les sections, car il écrivait à Bourrienne : « Cherche un petit bien dans ta belle vallée de l’Yonne ; je l’achèterai dès que j’aurai de l’argent ; mais n’oublie pas que je ne veux pas de bien national. » Bonaparte s’est ravisé sous l’Empire : il a fait grand cas des biens nationaux.

Ces émeutes de vendémiaire terminent l’époque des émeutes : elles ne se sont renouvelées qu’en 1830, pour mettre fin à la monarchie.

Quatre mois après les journées de vendémiaire, le 19 ventôse (9 mars) an iv, Bonaparte épousa Marie-Josèphe-Rose de Tascher. L’acte ne fait aucune mention de la veuve du comte de Beauharnais. Tallien et Barras sont témoins au contrat. Au mois de juin Bonaparte est appelé au généralat des troupes cantonnées dans les Alpes maritimes ; Carnot réclame contre Barras l’honneur de cette nomination. On appelait le commandement de l’armée d’Italie la dot de madame Beauharnais. Napoléon, racontant à Sainte-Hélène, avec dédain, avoir cru s’allier à une grande dame, manquait de reconnaissance.

Napoléon entre en plein dans ses destinées : il avait eu besoin des hommes, les hommes vont avoir besoin de lui ; les événements l’avaient fait, il va faire les événements. Il a maintenant traversé ces malheurs auxquels sont condamnées les natures supérieures avant d’être reconnues, contraintes de s’humilier sous les médiocrités dont le patronage leur est nécessaire : le germe du plus haut palmier est d’abord abrité par l’Arabe sous un vase d’argile.

Arrivé à Nice, au quartier général de l’armée d’Italie, Bonaparte trouve les soldats manquant de tout, nus, sans souliers, sans pain, sans discipline. Il avait vingt-huit ans ; sous ses ordres Masséna commandait trente-six mille hommes. C’était l’an 1796. Il ouvre sa première campagne le 20 mars, date fameuse qui devait se graver plusieurs fois dans sa vie. Il bat Beaulieu à Montenotte ; deux jours après, à Millesimo, il sépare les deux armées autrichienne et sarde. À Ceva, à Mondovi, à Fossano, à Cherasco, les succès continuent ; le génie de la guerre même est descendu. Cette proclamation fait entendre une voix nouvelle, comme les combats avaient annoncé un homme nouveau :

Tous les livres