Mémoires d’outre-tombe (page 134)
« Soldats ! vous avez remporté, en quinze jours, six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquante-cinq pièces de canon, quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. Vous avez gagné des batailles sans canon, passé des rivières sans ponts, fait des marches forcées sans souliers, bivouaqué sans eau-de-vie et souvent sans pain. Les phalanges républicaines, les soldats de la liberté, étaient seuls capables de souffrir ce que vous avez souffert ; grâces vous soient rendues, soldats !…
« Peuples d’Italie ! l’armée française vient rompre vos chaines ; le peuple français est l’ami de tous les peuples. Nous n’en voulons qu’aux tyrans qui vous asservissent. »
Dès le 15 mai la paix est conclue entre la République française et le roi de Sardaigne ; la Savoie est cédée à la France avec Nice et Tende. Napoléon avance toujours, et il écrit à Carnot :
« Du quartier général, à Plaisance, 9 mai 1796.
« Nous avons enfin passé le Pô : la seconde campagne est commencée ; Beaulieu est déconcerté ; il calcule assez mal, et donne constamment dans les pièges qu’on lui tend. Peut-être voudra-t-il donner une bataille, car cet homme-là a l’audace de la fureur, et non celle du génie. Encore une victoire, et nous sommes maîtres de l’Italie. Dès l’instant que nous arrêterons nos mouvements, nous ferons habiller l’armée à neuf. Elle est toujours à faire peur ; mais tout engraisse ; le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en quantité, etc. La discipline se rétablit tous les jours ; mais il faut souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne peuvent se commander. Ce que nous avons pris à l’ennemi est incalculable. Plus vous m’enverrez d’hommes, plus je les nourrirai facilement. Je vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége et de Michel-Ange. Je vous dois des remercîments particuliers pour les attentions que vous voulez bien avoir pour ma femme. Je vous la recommande : elle est patriote sincère, et je l’aime à la folie. J’espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine de millions à Paris ; cela ne vous fera pas de mal pour l’armée du Rhin. Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici à les remonter. Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel, je n’ai plus un officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je désirerais que vous me pussiez envoyer deux ou trois adjudants généraux qui aient du feu et une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites. »
C’est une des lettres remarquables de Napoléon. Quelle vivacité ! quelle diversité de génie ! Avec les intelligences du héros se trouve jetée pêle-mêle, dans la profusion triomphale des tableaux de Michel-Ange, une raillerie piquante contre un rival, à propos de ces adjudants généraux ayant une ferme résolution de ne jamais faire de savantes retraites. Le même jour Bonaparte écrivait au Directoire pour lui donner avis de la suspension d’armes accordée au duc de Parme et de l’envoi du Saint Jérôme du Corrége. Le 11 mai, il annonce à Carnot le passage du pont de Lodi qui nous rend possesseurs de la Lombardie. S’il ne va pas tout de suite à Milan, c’est qu’il veut suivre Beaulieu et l’achever. — « Si j’enlève Mantoue, rien ne m’arrête plus pour pénétrer dans la Bavière ; dans deux décades je puis être dans le cœur de l’Allemagne. Si les deux armées du Rhin entrent en campagne, je vous prie de me faire part de leur position. Il serait digne de la République d’aller signer le traité de paix des trois armées réunies dans le cœur de la Bavière et de l’Autriche étonnées. »
L’aigle ne marche pas, il vole, chargé des banderoles de victoires suspendues à son cou et à ses ailes.
Il se plaint de ce qu’on veut lui donner pour adjoint Kellermann : « Je ne puis pas servir volontiers avec un homme qui se croit le premier général de l’Europe, et je crois qu’un mauvais général vaut mieux que deux bons. »
Le 1er juin 1796 les Autrichiens sont entièrement expulsés d’Italie, et nos avant-postes éclairent les monts de l’Allemagne : « Nos grenadiers et nos carabiniers », écrit Bonaparte au Directoire, « jouent et rient avec la mort. Rien n’égale leur intrépidité, si ce n’est la gaieté avec laquelle ils font les marches les plus forcées. Vous croiriez qu’arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir ; pas du tout : chacun fait son conte ou son plan d’opération du lendemain, et souvent on en voit qui rencontrent très juste. L’autre jour je voyais défiler une demi-brigade ; un chasseur s’approcha de mon cheval : Général, me dit-il, il faut faire cela. — Malheureux, lui dis-je, veux-tu bien te taire ! Il disparaît à l’instant ; je l’ai fait en vain chercher : c’était justement ce que j’avais ordonné que l’on fît. »
Les soldats gradèrent leur commandant : à Lodi ils le firent caporal, à Castiglione sergent.
Le 15 de novembre on débouche sur Arcole : le jeune général passe le pont qui l’a rendu fameux : dix mille hommes restent sur la place. « C’était un chant de l’Iliade ! » s’écriait Bonaparte au seul souvenir de cette action.
En Allemagne, Moreau accomplissait la célèbre retraite que Napoléon appelait une retraite de sergent. Celui-ci se préparait à dire à son rival, en battant l’archiduc Charles :
Je suivrai d’assez près votre illustre retraite
Pour traiter avec lui sans besoin d’interprète.
Le 14 janvier 1797, les hostilités se renouèrent par la bataille de Rivoli. Deux combats contre Wurmser, à Saint-Georges et à la Favorite, entraînent pour l’ennemi la perte de cinq mille tués et de vingt mille prisonniers ; le demeurant se barricade dans Mantoue ; la ville bloquée capitule; Wurmser, avec les douze mille hommes qui lui restent, se rend.
Bientôt la Marche d’Ancône est envahie ; plus tard le traité de Tolentino nous livre des perles, des diamants, des manuscrits précieux, la Transfiguration, le Laocoon, l’Apollon du Belvédère, et termine cette suite d’opérations par lesquelles en moins d’un an quatre armées autrichiennes ont été détruites, la haute Italie soumise et le Tyrol entamé ; on n’a pas le temps de se reconnaître : l’éclair et le coup partent à la fois.
L’archiduc Charles, accouru pour défendre l’Autriche antérieure avec une nouvelle armée, est forcé au passage du Tagliamento ; Gradisca tombe ; Trieste est pris ; les préliminaires de la paix entre la France et l’Autriche sont signés à Léoben.
Venise, formée au milieu de la chute de l’empire romain, trahie et troublée, nous avait ouvert ses lagunes et ses palais ; une révolution s’accomplit le 31 mai 1797 dans Gènes sa rivale : la République ligurienne prend naissance. Bonaparte aurait été bien étonné si, du milieu de ses conquêtes, il eût pu voir qu’il s’emparait de Venise pour l’Autriche, des Légations pour Rome, de Naples pour les Bourbons, de Gènes pour le Piémont, de l’Espagne pour l’Angleterre, de la Westphalie pour la Prusse, de la Pologne pour la Russie, semblable à ces soldats qui, dans le sac d’une ville, se gorgent d’un butin qu’ils sont obligés de jeter, faute de le pouvoir emporter, tandis qu’au même moment ils perdent leur patrie.
Le 9 juillet, la République cisalpine proclame son existence. Dans la correspondance de Bonaparte on voit courir la navette à travers la chaîne des révolutions attachées à la nôtre : comme Mahomet avec le glaive et le Coran, nous allions l’épée dans une main, les droits de l’homme dans l’autre.
Dans l’ensemble de ses mouvements généraux, Bonaparte ne laisse échapper aucun détail : tantôt il craint que les vieillards des grands peintres de Venise, de Bologne, de Milan, ne soient bien mouillés en passant le Mont-Cenis ; tantôt il est inquiet qu’un manuscrit sur papyrus de la bibliothèque ambrosienne ne soit perdu ; il prie le ministre de l’intérieur de lui apprendre s’il est arrivé à la Bibliothèque nationale. Il donne au Directoire exécutif son opinion sur ses généraux :
« Berthier : talents, activité, courage, caractère, tout pour lui.
« Augereau : beaucoup de caractère, de courage, de fermeté, d’activité ; est aimé du soldat, heureux dans ses opérations.
« Masséna : actif, infatigable, a de l’audace, du coup d’œil et de la promptitude à se décider.
« Sérurier : se bat en soldat, ne prend rien sur lui ; ferme ; n’a pas assez bonne opinion de ses troupes ; est malade.
« Despinois : mou, sans activité, sans audace, n’a pas l’état de la guerre, n’est pas aimé du soldat, ne se bat pas à sa tête ; a d’ailleurs de la hauteur, de l’esprit et des principes politiques sains ; bon à commander dans l’intérieur.
« Sauret : bon, très bon soldat, pas assez éclairé pour être général ; peu heureux.
« Abbatucci : pas bon à commander cinquante hommes, etc., etc. »
Bonaparte écrit au chef des Maïnottes : « Les Français estiment le petit, mais brave peuple qui, seul de l’ancienne Grèce, a conservé sa vertu, les dignes descendants de Sparte, auxquels il n’a manqué pour être aussi renommés que leurs ancêtres que de se trouver sur un plus vaste théâtre. » Il instruit l’autorité de la prise de possession de Corfou : « L’île de Corcyre », remarque-t-il, « était, selon Homère, la patrie de la princesse Nausicaa. » Il envoie le traité de paix conclu avec Venise. « Notre marine y gagnera quatre ou cinq vaisseaux de guerre, trois ou quatre frégates, plus trois ou quatre millions de cordages. — Qu’on me fasse passer des matelots français ou corses, mande-t-il ; je prendrai ceux de Mantoue et de Guarda. — Un million pour Toulon, que je vous ai annoncé, part demain ; deux millions, etc., formeront la somme de cinq millions que l’armée d’Italie aura fournie depuis la nouvelle campagne. — J’ai chargé… de se rendre à Sion pour chercher à ouvrir une négociation avec le Valais. — J’ai envoyé un excellent ingénieur pour savoir ce que coûterait cette route à établir (le Simplon)… J’ai chargé le même ingénieur de voir ce qu’il faudrait pour faire sauter le rocher dans lequel s’enfuit le Rhône, et par là rendre possible l’exploitation des bois du Valais et de la Savoie. » Il donne avis qu’il fait partir de Trieste un chargement de blé et d’aciers pour Gènes. Il fait présent au pacha de Scutari de quatre caisses de fusils, comme une marque de son amitié. Il ordonne de renvoyer de Milan quelques hommes suspects et d’en arrêter quelques autres. Il écrit au citoyen Grogniard, ordonnateur de la marine à Toulon : « Je ne suis pas votre juge, mais si vous étiez sous mes ordres, je vous mettrais aux arrêts pour avoir obtempéré à une réquisition ridicule. » Une note remise au ministre du pape dit : « Le pape pensera peut-être qu’il est digne de sa sagesse, de la plus sainte des religions, de faire une bulle ou mandement qui ordonne aux prêtres obéissance au gouvernement. »
Tout cela est mêlé de négociations avec les républiques nouvelles, des détails des fêtes pour Virgile et Arioste, des bordereaux explicatifs des vingt tableaux et des cinq cents manuscrits de Venise ; tout cela a lieu à travers l’Italie assourdie du bruit des combats, à travers l’Italie devenue une fournaise où nos grenadiers vivaient dans le feu comme des salamandres.
Pendant ces tourbillons d’affaires et de succès advint le 18 fructidor, favorisé par les proclamations de Bonaparte et les délibérations de son armée, en jalousie de l’armée de la Meuse. Alors disparut celui qui, peut-être à tort, avait passé pour l’auteur des plans des victoires républicaines ; on assure que Danissy, Lafitte, d’Arçon, trois génies militaires supérieurs, dirigeaient ces plans : Carnot se trouva proscrit par l’influence de Bonaparte.
Le 17 octobre, celui-ci signe le traité de paix de Campo-Formio ; la première guerre continentale de la Révolution finit à trente lieues de Vienne.
Un congrès étant rassemblé à Rastadt, et Bonaparte ayant été nommé par le Directoire représentant à ce congrès, il prit congé de l’armée d’Italie. « Je ne serai consolé, lui dit-il, que par l’espoir de me revoir bientôt avec vous, luttant contre de nouveaux dangers. » Le 16 novembre 1797, son ordre du jour annonce qu’il a quitté Milan pour présider la légation française au congrès et qu’il a envoyé au Directoire le drapeau de l’armée d’Italie.
Sur un des côtés de ce drapeau Bonaparte avait fait broder le résumé de ses conquêtes : « Cent cinquante mille prisonniers, dix-sept mille chevaux, cinq cent cinquante pièces de siège, six cents pièces de campagne, cinq équipages de ponts, neuf vaisseaux de cinquante-quatre canons, douze frégates de trente-deux, douze corvettes, dix-huit galères ; armistice avec le roi de Sardaigne, convention avec Gènes ; armistice avec le duc de Parme, avec le duc de Modène, avec le roi de Naples, avec le pape ; préliminaires de Léoben ; convention de Montebello avec la République de Gènes ; traité de paix avec l’empereur à Campo-Formio ; donné la liberté aux peuples de Bologne, Ferrare, Modène, Massa-Carrara, de la Romagne, de la Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crème, d’une partie du Véronais, de Chiavenna, Bormio, et de la Valteline ; au peuple de Gènes, aux fiefs impériaux, au peuple des départements de Corcyre, de la mer Égée et d’Ithaque.
« Envoyé à Paris tous les chefs-d’œuvre de Michel-Ange, de Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, Corrége, Albane, des Carrache, Raphaël, Léonard de Vinci, etc., etc. »
« Ce monument de l’armée d’Italie, dit l’ordre du jour, sera suspendu aux voûtes de la salle des séances publiques du Directoire, et il attestera les exploits de nos guerriers quand la génération présente aura disparu. »
Après une convention purement militaire, qui stipulait la remise de Mayence aux troupes de la République et la remise de Venise aux troupes autrichiennes, Bonaparte quitta Rastadt et laissa la suite des affaires du congrès aux mains de Treilhard et de Bonnier.
Dans les derniers temps de la campagne d’Italie, Bonaparte eut beaucoup à souffrir de l’envie de divers généraux et du Directoire : deux fois il avait offert sa démission ; les membres du gouvernement la désiraient et n’osaient l’accepter. Les sentiments de Bonaparte ne suivaient pas le penchant du siècle ; il cédait à contre-cœur aux intérêts nés de la Révolution : de là les contradictions de ses actes et de ses idées.
De retour à Paris, il descendit dans sa maison, rue Chantereine, qui prit et porte encore le nom de rue de la Victoire. Le conseil des Anciens voulut faire à Napoléon le don de Chambord, ouvrage de François Ier, qui ne rappelle plus que l’exil du dernier fils de saint Louis. Bonaparte fut présenté au Directoire, le 10 décembre 1797, dans la cour du palais du Luxembourg. Au milieu de cette cour s’élevait un autel de la Patrie, surmonté des statues de la Liberté, de l’Égalité et de la Paix. Les drapeaux conquis formaient un dais au-dessus des cinq directeurs habillés à l’antique ; l’ombre de la Victoire descendait de ces drapeaux sous lesquels la France faisait halte un moment. Bonaparte était vêtu de l’uniforme qu’il portait à Arcole et à Lodi. M. de Talleyrand reçut le vainqueur auprès de l’autel, se souvenant d’avoir naguère dit la messe sur un autre autel. Fuyard revenu des États-Unis, chargé par la protection de Chénier du ministère des relations extérieures, l’évêque d’Autun, le sabre au côté, était coiffé d’un chapeau à la Henri IV : les événements forçaient de prendre au sérieux ces travestissements.
Le prélat fit l’éloge du conquérant de l’Italie : « Il aime, dit-il mélancoliquement, il aime les chants d’Ossian, surtout parce qu’ils détachent de la terre. Loin de redouter ce qu’on appelle son ambition, il nous faudra peut-être le solliciter un jour pour l’arracher aux douceurs de sa studieuse retraite. La France entière sera libre, peut-être lui ne le sera jamais : telle est sa destinée. »
Merveilleusement deviné !
Le frère de saint Louis à Grandella, Charles VIII à Fornoue, Louis XII à Agnadel, François Ier à Marignan, Lautrec à Ravenne, Catinat à Turin, demeurent loin du nouveau général. Les succès de Napoléon n’eurent point de pairs.
Les directeurs, redoutant un despotisme supérieur qui menaçait tous les despotismes, avaient vu avec inquiétude les hommages que l’on rendait à Napoléon ; ils songeaient à se débarrasser de sa présence. Ils favorisèrent la passion qu’il montrait pour une expédition dans l’Orient. Il disait : « L’Europe est une taupinière ; il n’y a jamais eu de grands empires et de grandes révolutions qu’en Orient ; je n’ai déjà plus de gloire : cette petite Europe n’en fournit pas assez. » Napoléon, comme un enfant, était charmé d’avoir été élu membre de l’Institut. Il ne demandait que six ans pour aller aux Indes et pour en revenir : « Nous n’avons que vingt-neuf ans, » remarquait-il en songeant à lui ; « ce n’est pas un âge : j’en aurai trente-cinq à mon retour. »
Nommé général d’une armée dite de l’Angleterre, dont les corps étaient dispersés de Brest à Anvers. Bonaparte passa son temps à des inspections, à des visites aux autorités civiles et scientifiques, tandis qu’on assemblait les troupes qui devaient composer l’armée d’Égypte. Survint l’échauffourée du drapeau tricolore et du bonnet rouge, que notre ambassadeur à Vienne, le général Bernadotte, avait planté sur la porte de son palais. Le Directoire se disposait à retenir Napoléon pour l’opposer à la nouvelle guerre possible, lorsque M. de Cobentzel prévint la rupture, et Bonaparte reçut l’ordre de partir. L’Italie devenue républicaine, la Hollande transformée en république, la paix laissant à la France, étendue jusqu’au Rhin, des soldats inutiles, dans sa prévoyance peureuse le Directoire s’empressa d’écarter le vainqueur. Cette aventure d’Égypte change à la fois la fortune et le génie de Napoléon, en surdorant ce génie, déjà trop éclatant, d’un rayon du soleil qui frappa la colonne de nuée et de feu.
Toulon, 19 mai 1798.
PROCLAMATION.
Soldats,
« Vous êtes une des ailes de l’armée d’Angleterre.
« Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de sièges ; il vous reste à faire la guerre maritime.
« Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore égalées, combattaient Carthage tour à tour sur cette même mer, et aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, disciplinées et unies entre elles.
« Soldats, l’Europe a les yeux sur vous ! vous avez de grandes destinées à remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre ; vous ferez plus que vous n’avez fait pour la prospérité de la patrie, le bonheur des hommes et votre propre gloire.»
Après cette proclamation de souvenirs, Napoléon s’embarque : on dirait d’Homère ou du héros qui enfermait les chants du Méonide dans une cassette d’or. Cet homme ne chemine pas tout doucement : à peine a-t-il mis l’Italie sous ses pieds, qu’il parait en Égypte ; épisode romanesque dont il agrandit sa vie réelle. Comme Charlemagne, il attache une épopée à son histoire. Dans la bibliothèque qu’il emporta se trouvaient Ossian, Werther, la Nouvelle Héloïse et le Vieux Testament : indication du chaos de la tête de Napoléon. Il mêlait les idées positives et les sentiments romanesques, les systèmes et les chimères, les études sérieuses et les emportements de l’imagination, la sagesse et la folie. De ces productions incohérentes du siècle il tira l’Empire ; songe immense, mais rapide comme la nuit désordonnée qui l’avait enfanté.
Entré dans Toulon le 9 mai 1798, Napoléon descend à l’hôtel de la Marine ; dix jours après il monte sur le vaisseau amiral l’Orient ; le 19 mai il met à la voile ; il part de la borne où la première fois il avait répandu le sang, et un sang français : les massacres de Toulon l’avaient préparé aux massacres de Jaffa. Il menait avec lui les généraux premiers-nés de sa gloire : Berthier, Caffarelli, Kléber, Desaix, Lannes, Murat, Menou. Treize vaisseaux de ligne, quatorze frégates, quatre cents bâtiments de transport, l’accompagnent.
Nelson le laissa échapper du port et le manqua sur les flots, bien qu’une fois nos navires ne fussent qu’à six lieues de distance des vaisseaux anglais. De la mer de Sicile, Napoléon aperçut le sommet des Apennins ; il dit : « Je ne puis voir sans émotion la terre d’Italie ; voilà l’Orient : j’y vais. » À l’aspect de l’Ida, explosion d’admiration sur Minos et la sagesse antique. Dans la traversée, Bonaparte se plaisait à réunir les savants et provoquait leurs disputes ; il se rangeait ordinairement à l’avis du plus absurde ou du plus audacieux ; il s’enquérait si les planètes étaient habitées, quand elles seraient détruites par l’eau ou par le feu, comme s’il eût été chargé de l’inspection de l’armée céleste.
Il aborde à Malte, déniche la vieille chevalerie retirée dans le trou d’un rocher marin ; puis il descend parmi les ruines de la cité d’Alexandre. Il voit à la pointe du jour cette colonne de Pompée que j’apercevais du bord de mon vaisseau en m’éloignant de la Libye. Du pied du monument, immortalisé d’un grand et triste nom, il s’élance ; il escalade les murailles derrière lesquelles se trouvait jadis le dépôt des remèdes de l’âme, et les aiguilles de Cléopâtre, maintenant couchées à terre parmi des chiens maigres. La porte de Rosette est forcée ; nos troupes se ruent dans les deux havres et dans le phare. Égorgement effroyable ! L’adjudant général Boyer écrit à ses parents : « Les Turcs, repoussés de tous côtés, se réfugient chez leur Dieu et leur prophète ; ils remplissent leurs mosquées ; hommes, femmes, vieillards, jeunes et enfants, tous sont massacrés. »
Bonaparte avait dit à l’évêque de Malte : « Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, apostolique et romaine sera non seulement respectée, mais ses ministres spécialement protégés. » Il dit, en arrivant en Égypte : « Peuples d’Égypte, je respecte plus que les mameloucks Dieu, son Prophète et le Coran. Les Français sont amis des musulmans. Naguère ils ont marché sur Rome et renversé le trône du pape, qui aigrissait les chrétiens contre ceux qui professent l’islamisme ; bientôt après ils ont dirigé leur course vers Malte, et en ont chassé les incrédules qui se croyaient appelés de Dieu pour faire la guerre aux musulmans… Si l’Égypte est la ferme des mamelouks, qu’ils montrent le bail que Dieu leur en a fait. »
Napoléon marche aux Pyramides; il crie à ses soldats : « Songez que du haut de ces monuments quarante siècles ont les yeux fixés sur vous, » Il entre au Caire, sa flotte saute en l’air à Aboukir; l’armée d’Orient est séparée de l’Europe. Jullien (de la Drôme), fils de Jullien le conventionnel, témoin du désastre, le note minute par minute :
« Il est sept heures ; la nuit se fait et le feu redouble encore. À neuf heures et quelques minutes le vaisseau a sauté. Il est dix heures, le feu se ralentit et la lune se lève à droite du lieu où vient de s’élever l’explosion du vaisseau. »
Bonaparte au Caire déclare au chef de la loi qu’il sera le restaurateur des mosquées ; il envoie son nom à l’Arabie, à l’Éthiopie, aux Indes. Le Caire se révolte ; il le bombarde au milieu d’un orage ; l’inspiré dit aux croyants : « Je pourrais demander à chacun de vous compte des sentiments les plus secrets de son cœur, car je sais tout, même ce que vous n’avez dit à personne. » Le grand schérif de la Mecque le nomme, dans une lettre, le protecteur de la Kaaba ; le pape, dans une missive, l’appelle mon très cher fils.
Par une infirmité de nature, Bonaparte préférait souvent son côté petit à son grand côté. La partie qu’il pouvait gagner d’un seul coup ne l’amusait pas. La main qui brisait le monde se plaisait au jeu des gobelets ; sûr, quand il usait de ses facultés, de se dédommager de ses pertes ; son génie était le réparateur de son caractère. Que ne se présenta-t-il tout d’abord comme l’héritier des chevaliers ? Par une position double, il n’était, aux yeux de la multitude musulmane, qu’un faux chrétien et qu’un faux mahométan. Admirer des impiétés de système, ne pas reconnaître ce qu’elles avaient de misérable, c’est se tromper misérablement : il faut pleurer quand le géant se réduit à l’emploi du grimacier. Les infidèles proposèrent à saint Louis dans les fers la couronne d’Égypte, parce qu’il était resté, disent les historiens arabes, le plus fier chrétien qu’on eût jamais vu.
Quand je passai au Caire, cette ville conservait des traces des Français : un jardin public, notre ouvrage, était planté de palmiers ; des établissements de restaurateurs l’avaient jadis entouré. Malheureusement, de même que les anciens Égyptiens, nos soldats avaient promené un cercueil autour de leurs festins.
Quelle scène mémorable, si l’on pouvait y croire ! Bonaparte assis dans l’intérieur de la pyramide de Chéops sur le sarcophage d’un Pharaon dont la momie avait disparu, et causant avec les muphtis et les imans ! Toutefois, prenons le récit du Moniteur comme le travail de la muse. Si ce n’est pas l’histoire matérielle de Napoléon, c’est l’histoire de son intelligence ; cela en vaut encore la peine. Écoutons dans les entrailles d’un sépulcre cette voix que tous les siècles entendront.
(Moniteur, 27 novembre 1798.)
« Ce jourd’hui, 25 thermidor de l’an vi de la République française une et indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharim, l’an de l’hégire 1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers de l’état-major de l’armée et de plusieurs membres de l’Institut national, s’est transporté à la grande pyramide, dite de Chéops, dans l’intérieur de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et imans, chargés de lui en montrer la construction intérieure.
« La dernière salle à laquelle le général en chef est parvenu est à voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et dix-neuf de haut. Il n’y a trouvé qu’une caisse de granit d’environ huit pieds de long sur quatre d’épaisseur, qui renfermait la momie d’un Pharaon. Il s’est assis sur le bloc de granit, a fait asseoir à ses côtés les muphtis et les imans, Saleiman, Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la conversation suivante :
Bonaparte : « Dieu est grand et ses œuvres sont merveilleuses. Voici un grand ouvrage de main d’homme ! Quel était le but de celui qui fit construire cette pyramide ? »
Saleiman : « C’était un puissant roi d’Égypte, dont on croit que le nom était Chéops. Il voulait empêcher que des sacrilèges ne vinssent troubler le repos de sa cendre. »
Bonaparte : « Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que son corps retournât aux éléments : penses-tu qu’il ne fît pas mieux ? le penses-tu ? »
Saleiman (s’inclinant) : « Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due ! »