Mémoires d’outre-tombe (page 135)
Bonaparte : « Gloire à Allah ! Il n’y a point d’autre Dieu que Dieu ; Mohamed est son prophète et je suis de ses amis. »
Ibrahim : « Que les anges de la victoire balayent la poussière sur ton chemin et te couvrent de leurs ailes ! Le mamelouck a mérité la mort. »
Bonaparte : « Il a été livré aux anges noirs Moukir et Quarkir. »
Saleiman : « Il étendit les mains de la rapine sur les terres, les moissons, les chevaux de l’Égypte. »
Bonaparte : « Les trésors, l’industrie et l’amitié des Francs seront votre partage, en attendant que vous montiez au septième ciel et qu’assis aux côtés des houris aux yeux noirs, toujours jeunes et toujours vierges, vous vous reposiez à l’ombre du laba, dont les branches offriront d’elles-mêmes aux vrais musulmans tout ce qu’ils pourront désirer. »
De telles parades ne changent rien à la gravité des Pyramides :
Vingt siècles, descendus dans l’éternelle nuit,
Y sont sans mouvement, sans lumière et sans bruit.
Bonaparte, en remplaçant Chéops dans la crypte séculaire, en aurait augmenté l’immensité ; mais il ne s’est jamais traîné dans ce vestibule de la mort.
« Pendant le reste de notre navigation sur le Nil », dis-je dans l’Itinéraire, « je demeurai sur le pont à contempler ces tombeaux. . . . . . . . . . . . . Les grands monuments font une partie essentielle de la gloire de toute société humaine : ils portent la mémoire d’un peuple au delà de sa propre existence, et le font vivre contemporain des générations qui viennent s’établir dans ses champs abandonnés. »
Remercions Bonaparte, aux Pyramides, de nous avoir si bien justifiés, nous autres petits hommes d’État entachés de poésie, qui maraudons de chétifs mensonges sur des ruines.
D’après les proclamations, les ordres du jour, les discours de Bonaparte, il est évident qu’il visait à se faire passer pour l’envoyé du ciel, à l’instar d’Alexandre. Callisthène, à qui le Macédonien infligea dans la suite un si rude traitement, en punition sans doute de la flatterie du philosophe, fut chargé de prouver que le fils de Philippe était fils de Jupiter ; c’est ce que l’on voit dans un fragment de Callisthène conservé par Strabon. Le pourparler d’Alexandre, de Pasquier, est un dialogue des morts entre Alexandre le grand conquérant et Rabelais le grand moqueur : « Cours-moi de l’œil », dit Alexandre à Rabelais, toutes ces contrées que tu vois être en ces bas lieux, tu ne trouveras aucun personnage d’étoffe qui, pour autoriser ses pensées, n’ait voulu donner à entendre qu’il eût familiarité avec les dieux. » Rabelais répond : « Alexandre, pour te dire le vrai, je ne m’amusai jamais à reprendre tes petites particularités, mêmement en ce qui appartient au vin. Mais quel profit sens-tu de ta grandeur maintenant ? en es-tu autre que moi ? Le regret que tu as te doit causer telle fâcherie qu’il te seroit beaucoup plus expédient qu’avec ton corps tu eusses perdu la mémoire. »
Et pourtant, en s’occupant d’Alexandre, Bonaparte se méprenait et sur lui-même et sur l’époque du monde et sur la religion : aujourd’hui, on ne peut se faire passer pour un dieu. Quant aux exploits de Napoléon dans le Levant, ils n’étaient pas encore mêlés à la conquête de l’Europe ; ils n’avaient pas obtenu d’assez hauts résultats pour imposer à la foule islamiste, quoiqu’on le surnommât le sultan de feu. « Alexandre, à l’âge de trente-trois ans », dit Montaigne, « avoit passé victorieux toute la terre habitable, et, dans une demi-vie, avoit atteint tout l’effort de l’humaine nature. Plus de rois et de princes ont écrit ses gestes que d’autres historiens n’ont écrit les gestes d’autre roi. »
Du Caire, Bonaparte se rendit à Suez : il vit la mer qu’ouvrit Moïse et qui retomba sur Pharaon. Il reconnut les traces d’un canal que commença Sésostris, qu’élargirent les Perses, que continua le second des Ptolémées, que réentreprirent les soudans dans le dessein de porter à la Méditerranée le commerce de la mer Rouge. Il projeta d’amener une branche du Nil dans le golfe Arabique : au fond de ce golfe son imagination traça l’emplacement d’un nouvel Ophir, où se tiendrait tous les ans une foire pour les marchands de parfums, d’aromates, d’étoffes de soie, pour tous les objets précieux de Mascate, de la Chine, de Ceylan, de Sumatra, des Philippines et des Indes. Les cénobites descendent du Sinaï, et le prient d’inscrire son nom auprès de celui de Saladin, dans le livre de leurs garanties
Revenu au Caire, Bonaparte célèbre la fête anniversaire de la fondation de la République, en adressant ces paroles à ses soldats : « Il y a cinq ans l’indépendance du peuple français était menacée ; mais vous prîtes Toulon : ce fut le présage de la ruine de vos ennemis. Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego ; l’année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes ; vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges ; l’an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l’Isonzo, de retour de l’Allemagne. Qui eût dit alors que vous seriez aujourd’hui sur les bords du Nil, au centre de l’ancien continent ! »
Mais Bonaparte, au milieu des soins dont il était occupé et des projets qu’il avait conçus, était-il réellement fixé dans ces idées ? Tandis qu’il avait l’air de vouloir rester en Égypte, la fiction ne l’aveuglait pas sur la réalité, et il écrivait à Joseph, son frère : « Je pense être en France dans deux mois ; fais en sorte que j’aie une campagne à mon arrivée, soit près de Paris ou en Bourgogne : je compte y passer l’hiver. » Bonaparte ne calculait point ce qui pouvait s’opposer à son retour : sa volonté était sa destinée et sa fortune. Cette correspondance tombée aux mains de l’Amirauté, les Anglais ont osé avancer que Napoléon n’avait eu d’autre mission que de faire périr son armée. Une des lettres de Bonaparte contient des plaintes sur la coquetterie de sa femme.
Les Français, en Égypte, étaient d’autant plus héroïques qu’ils sentaient vivement leurs maux. Un maréchal des logis écrit à l’un de ses amis : « Dis à Ledoux qu’il n’ait jamais la faiblesse de s’embarquer pour venir dans ce maudit pays. »
Avrieury : « Tous ceux qui viennent de l’intérieur disent qu’Alexandrie est la plus belle ville ; hélas ! que doit donc être le reste ? Figurez-vous un amas confus de maisons mal bâties, à un étage ; les belles avec terrasse, petite porte en bois, serrure idem ; point de fenêtres, mais un grillage en bois si rapproché qu’il est impossible de voir quelqu’un au travers. Rues étroites, hormis le quartier des Francs et le côté des grands. Les habitants pauvres, qui forment le plus grand nombre, au naturel, hormis une chemise bleue jusqu’à mi-cuisse, qu’ils retroussent la moitié du temps dans leurs mouvements, une ceinture et un turban de guenilles. J’ai de ce charmant pays jusque par-dessus la tête. Je m’enrage d’y être. La maudite Égypte ! Sable partout ! Que de gens attrapés, cher ami ! Tous ces faiseurs de fortune, ou bien tous ces voleurs, ont le nez bas ; ils voudraient retourner d’où ils sont partis : je le crois bien ! »
Rozis, capitaine : « Nous sommes très réduits ; avec cela il existe un mécontentement général dans l’armée ; le despotisme n’a jamais été au point qu’il l’est aujourd’hui ; nous avons des soldats qui se sont donné la mort en présence du général en chef, en lui disant : Voilà ton ouvrage ! »
Le nom de Tallien terminera la liste de ces noms aujourd’hui presque inconnus :
TALLIEN À MADAME TALLIEN.
« Quant à moi, ma chère amie, je suis ici, comme tu le sais, bien contre mon gré ; ma position devient chaque jour plus désagréable, puisque, séparé de mon pays, de tout ce qui m’est cher, je ne prévois pas le moment où je pourrai m’en rapprocher.
« Je te l’avoue bien franchement, je préférerais mille fois être avec toi et la fille retiré dans un coin de terre, loin de toutes les passions, de toutes les intrigues, et je t’assure que si j’ai le bonheur de retoucher le sol de mon pays, ce sera pour ne le quitter jamais. Parmi les quarante mille Français qui sont ici, il n’y en a pas quatre qui pensent autrement.
« Rien de plus triste que la vie que nous menons ici ! Nous manquons de tout. Depuis cinq jours je n’ai pas fermé l’œil ; je suis couché sur le carreau ; les mouches, les punaises, les fourmis, les cousins, tous les insectes nous dévorent, et vingt fois chaque jour je regrette notre charmante chaumière. Je t’en prie, ma chère amie, ne t’en défais pas.
« Adieu, ma bonne Thérésia, les larmes inondent mon papier. Les souvenirs les plus doux de ta bonté, de notre amour, l’espoir de te retrouver toujours aimable, toujours fidèle, d’embrasser ma chère fille, soutiennent seuls l’infortuné. »
La fidélité n’était pour rien dans tout cela.
Cette unanimité de plaintes est l’exagération naturelle d’hommes tombés de la hauteur de leurs illusions : de tout temps les Français ont rêvé l’Orient ; la chevalerie leur en avait tracé la route ; s’ils n’avaient plus la foi qui les menait à la délivrance du saint tombeau, ils avaient l’intrépidité des croisés, la croyance des royaumes et des beautés qu’avaient créées, autour de Godefroi, les chroniqueurs et les troubadours. Les soldats vainqueurs de l’Italie avaient vu un riche pays à prendre, des caravanes à détrousser, des chevaux, des armes et des sérails à conquérir ; les romanciers avaient aperçu la princesse d’Antioche, et les savants ajoutaient leurs songes à l’enthousiasme des poètes. Il n’y a pas jusqu’au Voyage d’Anténor qui ne passât au début pour une docte réalité : on allait pénétrer la mystérieuse Égypte, descendre dans les catacombes, fouiller les Pyramides, retrouver des manuscrits ignorés, déchiffrer des hiéroglyphes et réveiller Thermosiris. Quand, au lieu de tout cela, l’institut en s’abattant sur les Pyramides, les soldats en ne rencontrant que des fellahs nus, des cahutes de boue desséchée, se trouvèrent en face de la peste, des Bédouins et des mameloucks, le mécompte fut énorme. Mais l’injustice de la souffrance aveugla sur le résultat définitif. Les Français semèrent en Égypte ces germes de civilisation que Méhémet a cultivés : la gloire de Bonaparte s’accrut, un rayon de lumière se glissa dans les ténèbres de l’islamisme, et une brèche fut faite à la barbarie.
Pour prévenir les hostilités des pachas de la Syrie et poursuivre quelques mameloucks, Bonaparte entra le 22 février dans cette partie du monde à laquelle le commandant d’Aboukir l’avait légué. Napoléon trompait ; c’était un de ses rêves de puissance qu’il poursuivait. Plus heureux que Cambyse, il franchit les sables sans rencontrer le vent du midi ; il campe parmi les tombeaux ; il escalade El-Arisch, et triomphe à Gaza : « Nous étions, » écrit-il le 6, « aux colonnes placées sur les limites de l’Afrique et de l’Asie ; nous couchâmes le soir en Asie. » Cet homme marchait à la conquête du monde ; c’était un conquérant pour des climats qui n’étaient pas à conquérir.
Jaffa est emporté. Après l’assaut, une partie de la garnison, estimée par Bonaparte à douze cents hommes et portée par d’autres à deux ou trois mille, se rendit et fut reçue à merci : deux jours après, Bonaparte ordonna de la passer par les armes.
Walter Scott et sir Robert Wilson ont raconté ces massacres ; Bonaparte, à Sainte-Hélène, n’a fait aucune difficulté de les avouer à lord Ebrington et au docteur O’Meara. Mais il en rejetait l’odieux sur la position dans laquelle il se trouvait : il ne pouvait nourrir les prisonniers ; il ne les pouvait renvoyer en Égypte sous escorte. Leur laisser la liberté sur parole ? ils ne comprendraient même pas ce point d’honneur et ces procédés européens. « Wellington dans ma place, disait-il, aurait agi comme moi. »
« Napoléon se décida, dit M. Thiers, à une mesure terrible et qui est le seul acte cruel de sa vie ; il fit passer au fil de l’épée les prisonniers qui lui restaient : l’armée consomma avec obéissance, mais avec une espèce d’effroi, l’exécution qui lui était commandée. »
Le seul acte cruel de sa vie, c’est beaucoup affirmer après les massacres de Toulon, après tant de campagnes où Napoléon compta à néant la vie des hommes. Il est glorieux pour la France que nos soldats aient protesté par une espèce d’effroi contre la cruauté de leur général.
Mais les massacres de Jaffa sauvaient-ils notre armée ? Bonaparte ne vit-il pas avec quelle facilité une poignée de Français renversa les forces du pacha de Damas ? À Aboukir, ne détruisit-il pas avec quelques chevaux treize mille Osmanlis ? Kléber, plus tard, ne fit-il pas disparaître le grand vizir et ses myriades de mahométans ? S’il s’agissait de droit, quel droit les Français avaient-ils eu d’envahir l’Égypte ? Pourquoi égorgeaient-ils des hommes qui n’usaient que du droit de la défense ? Enfin Bonaparte ne pouvait invoquer les lois de la guerre, puisque les prisonniers de la garnison de Jaffa avaient mis bas les armes et que leur soumission avait été acceptée. Le fait que le conquérant s’efforçait de justifier le gênait : ce fait est passé sous silence ou indiqué vaguement dans les dépêches officielles et dans les récits des hommes attachés à Bonaparte. « Je me dispenserai, dit le docteur Larrey, de parler des suites horribles qu’entraîne ordinairement l’assaut d’une place : j’ai été le triste témoin de celui de Jaffa. » Bourrienne s’écrie : « Cette scène atroce me fait encore frémir, lorsque j’y pense, comme le jour où je la vis, et j’aimerais mieux qu’il me fût possible de l’oublier que d’être forcé de la décrire. Tout ce qu’on peut se figurer d’affreux dans un jour de sang serait encore au-dessous de la réalité. » Bonaparte écrit au Directoire que : « Jaffa fut livré au pillage et à toutes les horreurs de la guerre, qui jamais ne lui a paru si hideuse. » Ces horreurs, qui les avait commandées ?
Berthier, compagnon de Napoléon en Égypte, étant au quartier général de l’Ens, en Allemagne, adressa, le 5 mai 1809, au major général de l’armée autrichienne une dépêche foudroyante contre une prétendue fusillade exécutée dans le Tyrol où commandait Chasteller : « Il a laissé égorger (Chasteller) sept cents prisonniers français et dix-huit à dix-neuf cents Bavarois ; crime inouï dans l’histoire des nations, qui eût pu exciter une terrible représaille, si S. M. ne regardait les prisonniers comme placés sous sa foi et sous son honneur. »
Bonaparte dit ici tout ce que l’on peut dire contre l’exécution des prisonniers de Jaffa. Que lui importaient de telles contradictions ? Il connaissait la vérité et il s’en jouait ; il en faisait le même usage que du mensonge ; il n’appréciait que le résultat, le moyen lui était égal ; le nombre des prisonniers l’embarrassait, il les tua.
Il y a toujours eu deux Bonaparte : l’un grand, l’autre petit. Lorsque vous croyez être en sûreté dans la vie de Napoléon, il rend cette vie affreuse.
Miot, dans la première édition de ses Mémoires (1804), se tait sur les massacres ; on ne les lit que dans l’édition de 1814. Cette édition a presque disparu ; j’ai eu de la peine à la retrouver. Pour affirmer une aussi douloureuse vérité, il ne me fallait rien moins que le récit d’un témoin oculaire. Autre est de savoir en gros l’existence d’une chose, autre d’en connaître les particularités : la vérité morale d’une action ne se décèle que dans les détails de cette action ; les voici d’après Miot :
« Le 20 ventôse (10 mars), dans l’après-midi, les prisonniers de Jaffa furent mis en mouvement au milieu d’un vaste bataillon carré formé par les troupes du général Bon. Un bruit sourd du sort qu’on leur préparait me détermina, ainsi que beaucoup d’autres personnes, à monter à cheval et à suivre cette colonne silencieuse de victimes, pour m’assurer si ce qu’on m’avait dit était fondé. Les Turcs, marchant pêle-mêle, prévoyaient déjà leur destinée ; ils ne versaient point de larmes ; ils ne poussaient point de cris : ils étaient résignés. Quelques-uns blessés, ne pouvant suivre aussi promptement, furent tués en route à coups de baïonnette. Quelques autres circulaient dans la foule, et semblaient donner des avis salutaires dans un danger aussi imminent. Peut-être les plus hardis pensaient-ils qu’il ne leur était pas impossible d’enfoncer le bataillon qui les enveloppait ; peut-être espéraient-ils qu’en se disséminant dans les champs qu’ils traversaient, un certain nombre échapperait à la mort. Toutes les mesures avaient été prises à cet égard, et les Turcs ne firent aucune tentative d’évasion.
« Arrivés enfin dans les dunes de sable au sud-ouest de Jaffa, on les arrêta auprès d’une mare d’eau jaunâtre. Alors l’officier qui commandait les troupes fit diviser la masse par petites portions, et ces pelotons, conduits sur plusieurs points différents, y furent fusillés. Cette horrible opération demanda beaucoup de temps, malgré le nombre des troupes réservées pour ce funeste sacrifice, et qui, je dois le déclarer, ne se prêtaient qu’avec une extrême répugnance au ministère abominable qu’on exigeait de leurs bras victorieux, il y avait près de la mare d’eau un groupe de prisonniers, parmi lesquels étaient quelques vieux chefs au regard noble et assuré, et un jeune homme dont le moral était fort ébranlé. Dans un âge si tendre, il devait se croire innocent, et ce sentiment le porta à une action qui parut choquer ceux qui l’entouraient. Il se précipita dans les jambes du cheval que montait le chef des troupes françaises ; il embrassa les genoux de cet officier, en implorant grâce de la vie. Il s’écriait : « De quoi suis-je coupable ? quel mal ai-je fait ? » Les larmes qu’il versait, ses cris touchants, furent inutiles ; ils ne purent changer le fatal arrêt prononcé sur son sort. À l’exception de ce jeune homme, tous les autres Turcs firent avec calme leur ablution dans cette eau stagnante dont j’ai parlé, puis, se prenant la main, après l’avoir portée sur le cœur et à la bouche, ainsi que se saluent les musulmans, ils donnaient et recevaient un éternel adieu. Leurs âmes courageuses paraissaient défier la mort ; on voyait dans leur tranquillité la confiance que leur inspirait, à ces derniers moments, leur religion et l’espérance d’un avenir heureux. Ils semblaient se dire : « Je quitte ce monde pour aller jouir auprès de Mahomet d’un bonheur durable. » Ainsi ce bien-être après la vie, que lui promet le Coran, soutenait le musulman vaincu, mais fier de son malheur.
« Je vis un vieillard respectable, dont le ton et les manières annonçaient un grade supérieur, je le vis… faire creuser froidement devant lui, dans le sable mouvant, un trou assez profond pour s’y enterrer vivant : sans doute il ne voulut mourir que par la main des siens. Il s’étendit sur le dos dans cette tombe tutélaire et douloureuse, et ses camarades en adressant à Dieu des prières suppliantes, le couvrirent bientôt de sable, et trépignèrent ensuite sur la terre qui lui servait de linceul, probablement dans l’idée d’avancer le terme de ses souffrances.
« Ce spectacle, qui fait palpiter mon cœur et que je peins encore trop faiblement, eut lieu pendant l’exécution des pelotons répartis dans les dunes. Enfin il ne restait plus de tous les prisonniers que ceux placés près de la mare d’eau. Nos soldats avaient épuisé leurs cartouches ; il fallut frapper ceux-ci à la baïonnette et à l’arme blanche. Je ne pus soutenir cette horrible vue ; je m’enfuis, pâle et prêt à défaillir. Quelques officiers me rapportèrent le soir que ces infortunés, cédant à ce mouvement irrésistible de la nature qui nous fait éviter le trépas, même quand nous n’avons plus l’espérance de lui échapper, s’élançaient les uns dessus les autres, et recevaient dans les membres les coups dirigés au cœur et qui devaient sur-le-champ terminer leur triste vie. Il se forma, puisqu’il faut le dire, une pyramide effroyable de morts et de mourants dégouttant de sang, et il fallut retirer les corps déjà expirés pour achever les malheureux qui, à l’abri de ce rempart affreux, épouvantable, n’avaient point encore été frappés. Ce tableau est exact et fidèle, et le souvenir fait trembler ma main qui n’en rend point toute l’horreur. »
La vie de Napoléon opposée à de telles pages explique l’éloignement que l’on ressent pour lui.
Conduit par les religieux du couvent de Jaffa dans les sables au sud-ouest de la ville, j’ai fait le tour de la tombe, jadis monceau de cadavres, aujourd’hui pyramide d’ossements ; je me suis promené dans des vergers de grenadiers chargés de pommes vermeilles, tandis qu’autour de moi la première hirondelle arrivée d’Europe rasait la terre funèbre.
Le ciel punit la violation des droits de l’humanité : il envoya la peste ; elle ne fit pas d’abord de grands ravages. Bourrienne relève l’erreur des historiens qui placent la scène des Pestiférés de Jaffa au premier passage des Français dans cette ville ; elle n’eut lieu qu’à leur retour de Saint-Jean-d’Acre. Plusieurs personnes de notre armée m’avaient déjà assuré que cette scène était une pure fable ; Bourrienne confirme ces renseignements :
« Les lits des pestiférés », raconte le secrétaire de Napoléon, « étaient à droite en entrant dans la première salle. Je marchais à côté du général ; j’affirme ne l’avoir pas vu toucher à un pestiféré. Il traversa rapidement les salles, frappant légèrement le revers jaune de sa botte avec la cravache qu’il tenait à la main. Il répétait en marchant à grands pas ces paroles : « Il faut que je retourne en Égypte pour la préserver des ennemis qui vont arriver. »
Dans le rapport officiel du major général, 29 mai, il n’est pas dit un mot des pestiférés, de la visite à l’hôpital et de l’attouchement des pestiférés.
Que devient le beau tableau de Gros ? Il reste comme un chef-d’œuvre de l’art.
Saint Louis, moins favorisé par la peinture, fut plus héroïque dans l’action : « Le bon roi, doux et débonnaire, quand il vit ce, eut grand pitié à son cœur, et fit tantost toutes autres choses laisser, et faire fosses emmi les champs et dédier là un cimetière par le légat… Le roi Louis aida de ses propres mains à enterrer les morts. À peine trouvoit-on aucun qui voulust mettre la main. Le roi venoit tous les matins, de cinq jours qu’on mit à enterrer les morts, après sa messe, au lieu, et disoit à sa gent : « Allons ensevelir les martyrs, qui ont souffert pour Notre-Seigneur, et ne soyez pas lassés de ce faire, car ils ont plus souffert que nous n’avons. » Là, étoient présens, en habits de cérémonie, l’archevêque de Tyr et l’évêque de Damiette et leur clergé qui disoient le service des morts. Mais ils estoupoient leur nez pour la puanteur ; mais oncques ne fut vu au bon roi Louis estouper le sien, tant le faisoit fermement et dévotement. »
Bonaparte met le siège devant Saint-Jean-d’Acre. On verse le sang à Cana, qui fut témoin de la guérison du fils du centenier par le Christ ; à Nazareth, qui cacha la pacifique enfance du Sauveur ; au Thabor, qui vit la transfiguration et où Pierre dit : « Maître, nous sommes bien sur cette montagne ; dressons-y trois tentes. » Ce fut du mont Thabor que fut expédié l’ordre du jour à toutes les troupes qui occupaient Sour, l’ancienne Tyr, Césarée, les cataractes du Nil, les bouches Pélusiaques, Alexandrie et les rives de la mer Rouge, qui porte les ruines de Kolsun et d’Arsinoé. Bonaparte était charmé de ces noms qu’il se plaisait à réunir.
Dans ce lieu des miracles, Kléber et Murat renouvelèrent les faits d’armes de Tancrède et de Renaud : ils dispersèrent les populations de la Syrie, s’emparèrent du camp du pacha de Damas, jetèrent un regard sur le Jourdain, sur la mer de Galilée, et prirent possession de Scafet, l’ancienne Béthulie. — Bonaparte remarque que les habitants montrent l’endroit où Judith tua Holopherne.
Les enfants arabes des montagnes de la Judée m’ont appris des traditions plus certaines lorsqu’ils me criaient en français : « En avant, marche ! » « Ces mêmes déserts », ai-je dit dans les Martyrs, « ont vu marcher les armées de Sésostris, de Cambyse, d’Alexandre, de César : siècles à venir, vous y ramènerez des armées non moins nombreuses, des guerriers non moins célèbres. »
Après m’être guidé sur les traces encore récentes de Bonaparte en Orient, je suis ramené quand il n’est plus à repasser sur sa course.
Saint-Jean était défendu par Djezzar le Boucher. Bonaparte lui avait écrit de Jaffa, le 9 mars 1799 : « Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois que mon intention n’était pas de vous faire la guerre, que mon seul but était de chasser les mameloucks… Je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean-d’Acre. Mais quelle raison ai-je d’ôter quelques années de vie à un vieillard que je ne connais pas ? Que font quelques lieues de plus à côté des pays que j’ai conquis ? »
Djezzar ne se laissa pas prendre à ces caresses : le vieux tigre se défiait de l’ongle de son jeune confrère. Il était environné de domestiques mutilés de sa propre main. « On raconte que Djezzar est un Bosnien cruel, disait-il de lui-même (récit du général Sébastiani), un homme de rien ; mais en attendant je n’ai besoin de personne et l’on me recherche. Je suis né pauvre ; mon père ne m’a légué que son courage. Je me suis élevé à force de travaux ; mais cela ne me donne pas d’orgueil : car tout finit, et aujourd’hui peut-être, ou demain, Djezzar finira, non pas qu’il soit vieux, comme le disent ses ennemis, mais parce que Dieu l’a ainsi ordonné. Le roi de France, qui était puissant, a péri ; Nabuchodonosor a été tué par un moucheron, etc. »
Au bout de soixante-un jours de tranchée, Napoléon fut obligé de lever le siège de Saint-Jean-d’Acre. Nos soldats, sortant de leurs huttes de terre, couraient après les boulets de l’ennemi que nos canons lui renvoyaient. Nos troupes, ayant à se défendre contre la ville et contre les vaisseaux embossés des Anglais, livrèrent neuf assauts et montèrent cinq fois sur les remparts. Du temps des croisés, il y avait à Saint-Jean-d’Acre, au rapport de Rigord, une tour appelée maudite. Cette tour avait peut-être été remplacée par la grosse tour qui avait fait échouer l’attaque de Bonaparte. Nos soldats sautèrent dans les rues, où l’on se battit corps à corps pendant la nuit. Le général Lannes fut blessé à la tête, Colbert à la cuisse : parmi les morts on compta Boyer, Venoux et le général Bon, exécuteur du massacre des prisonniers de Jaffa. Kléber disait de ce siège : « Les Turcs se défendent comme des chrétiens, les Français attaquent comme des Turcs. » Critique d’un soldat qui n’aimait pas Napoléon. Bonaparte s’en alla proclamant qu’il avait rasé le palais de Djezzar et bombardé la ville de manière qu’il n’y restait pas pierre sur pierre, que Djezzar s’était retiré avec ses gens dans un des forts de la côte, qu’il était grièvement blessé, et que les frégates aux ordres de Napoléon s’étaient emparées de trente bâtiments syriens chargés de troupes.
Sir Sidney Smith et Phélippeaux, officier d’artillerie émigré, assistaient Djezzar : l’un avait été prisonnier au Temple, l’autre compagnon d’études de Napoléon.
Autrefois périt devant Saint-Jean-d’Acre la fleur de la chevalerie, sous Philippe-Auguste. Mon compatriote, Guillaume le Breton, chante ainsi en vers latins du XIIe siècle : « Dans tout le royaume à peine trouvait-on un lieu dans lequel quelqu’un n’eût quelque sujet de pleurer, tant était grand le désastre qui précipita nos héros dans la tombe, lorsqu’ils furent frappés par la mort dans la ville d’Ascaron (Ascalon, près de Saint-Jean-d’Acre). »