Mémoires d’outre-tombe (page 143)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La folie commencée, il dépassa Smolensk ; tout lui disait qu’il ne devait pas aller plus loin à son premier pas, que sa première campagne du Nord était finie, et que la seconde (il le sentait lui-même) le rendrait maître de l’empire des czars.

Il ne sut ni computer les jours, ni prévoir l’effet des climats, que tout le monde à Moscou computait et prévoyait. Voyez en son lieu ce que j’ai dit du blocus continental et de la Confédération du Rhin ; le premier, conception gigantesque, mais acte douteux ; la seconde, ouvrage considérable, mais gâté dans l’exécution par l’instinct de camp et l’esprit de fiscalité. Napoléon reçut en don la vieille monarchie française telle que l’avaient faite les siècles et une succession ininterrompue de grands hommes, telle que l’avaient laissée la majesté de Louis XIV et les alliances de Louis XV, telle que l’avait agrandie la République. Il s’assit sur ce magnifique piédestal, étendit les bras, se saisit des peuples et les ramassa autour de lui ; mais il perdit l’Europe avec autant de promptitude qu’il l’avait prise ; il amena deux fois les alliés à Paris, malgré les miracles de son intelligence militaire. Il avait le monde sous ses pieds et il n’en a tiré qu’une prison pour lui, un exil pour sa famille, la perte de toutes ses conquêtes et d’une portion du vieux sol français.

C’est là l’histoire prouvée par les faits et que personne ne saurait nier. D’où naissaient les fautes que je viens d’indiquer, suivies d’un dénoûment si prompt et si funeste ? Elles naissaient de l’imperfection de Bonaparte en politique.

Dans ses alliances, il n’enchaînait les gouvernements que par des concessions de territoire, dont il changeait bientôt les limites ; montrant sans cesse l’arrière-pensée de reprendre ce qu’il avait donné, faisant toujours sentir l’oppresseur ; dans ses envahissements, il ne réorganisait rien, l’Italie exceptée. Au lieu de s’arrêter après chaque pas pour relever sous une autre forme derrière lui ce qu’il avait abattu, il ne discontinuait pas son mouvement de progression parmi des ruines : il allait si vite, qu’à peine avait-il le temps de respirer où il passait. S’il eût, par une espèce de traité de Westphalie, réglé et assuré l’existence des États en Allemagne, en Prusse, en Pologne, à sa première marche rétrograde il se fût adossé à des populations satisfaites et il eût trouvé des abris. Mais son poétique édifice de victoires, manquant de base et n’étant suspendu en l’air que par son génie, tomba quand son génie vint à se retirer. Le Macédonien fondait des empires en courant, Bonaparte en courant ne les savait que détruire ; son unique but était d’être personnellement le maître du globe, sans s’embarrasser des moyens de le conserver.

On a voulu faire de Bonaparte un être parfait, un type de sentiment, de délicatesse, de morale et de justice, un écrivain comme César et Thucydide, un orateur et un historien comme Démosthène et Tacite. Les discours publics de Napoléon, ses phrases de tente ou de conseil sont d’autant moins inspirées du souffle prophétique que ce qu’elles annonçaient de catastrophes ne s’est pas accompli, tandis que l’Isaïe du glaive a lui-même disparu : des paroles niniviennes qui courent après des États sans les joindre et les détruire restent puériles au lieu d’être sublimes. Bonaparte a été véritablement le Destin pendant seize années : le Destin est muet, et Bonaparte aurait dû l’être. Bonaparte n’était point César ; son éducation n’était ni savante ni choisie : demi-étranger, il ignorait les premières règles de notre langue : qu’importe, après tout, que sa parole fût fautive ? il donnait le mot d’ordre à l’univers. Ses bulletins ont l’éloquence de la victoire. Quelquefois dans l’ivresse du succès on affectait de les brocher sur un tambour ; du milieu des plus lugubres accents, partaient de fatals éclats de rire. J’ai lu avec attention ce qu’a écrit Bonaparte, les premiers manuscrits de son enfance, ses romans, ensuite ses brochures à Buttafuoco, le souper de Beaucaire, ses lettres privées à Joséphine, les cinq volumes de ses discours, de ses ordres et de ses bulletins, ses dépêches restées inédites et gâtées par la rédaction des bureaux de M. de Talleyrand. Je m’y connais : je n’ai guère trouvé que dans un méchant autographe laissé à l’île d’Elbe des pensées qui ressemblent à la nature du grand insulaire :

« Mon cœur se refuse aux joies communes comme à la douleur ordinaire. »

« Ne m’étant pas donné la vie, je ne me l’ôterai pas non plus, tant qu’elle voudra bien de moi. »

« Mon mauvais génie m’apparut et m’annonça ma fin, que j’ai trouvée à Leipsick. »

« J’ai conjuré le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le monde. »

C’est là très certainement du vrai Bonaparte.

Si les bulletins, les discours, les allocutions, les proclamations de Bonaparte se distinguent par l’énergie, cette énergie ne lui appartenait point en propre : elle était de son temps, elle venait de l’inspiration révolutionnaire qui s’affaiblit dans Bonaparte, parce qu’il marchait à l’inverse de cette inspiration. Danton disait : « Le métal bouillonne ; si vous ne surveillez la fournaise, vous serez tous brûlés. » Saint-Just disait : « Osez ! » Ce mot renferme toute la politique de notre Révolution ; ceux qui font des révolutions à moitié ne font que se creuser un tombeau.

Les bulletins de Bonaparte s’élèvent-ils au-dessus de cette fierté de parole ?

Quant aux nombreux volumes publiés sous le titre de Mémoires de Sainte-Hélène, Napoléon dans l’exil, etc., ces documents, recueillis de la bouche de Bonaparte, ou dictés par lui à différentes personnes, ont quelques beaux passages sur des actions de guerre, quelques appréciations remarquables de certains hommes ; mais en définitive Napoléon n’est occupé qu’à faire son apologie, qu’à justifier son passé, qu’à bâtir sur des idées nées, des événements accomplis, des choses auxquelles il n’avait jamais songé pendant le cours de ces événements. Dans cette compilation, où le pour et le contre se succèdent, où chaque opinion trouve une autorité favorable et une réfutation péremptoire, il est difficile de démêler ce qui appartient à Napoléon de ce qui appartient à ses secrétaires. Il est probable qu’il avait une version différente pour chacun d’eux, afin que les lecteurs choisissent selon leur goût et se créassent dans l’avenir des Napoléons à leur guise. Il dictait son histoire telle qu’il la voulait laisser ; c’était un auteur faisant des articles sur son propre ouvrage. Rien donc de plus absurde que de s’extasier sur des répertoires de toutes mains, qui ne sont pas, comme les Commentaires de César, un ouvrage court, sorti d’une grande tête, rédigé par un écrivain supérieur ; et pourtant ces brefs commentaires, Asinius Pollion le pensait, n’étaient ni exacts ni fidèles. Le Mémorial de Sainte-Hélène est bon, toute part faite à la candeur et à la simplicité de l’admiration.

Une des choses qui a le plus contribué à rendre de son vivant Napoléon haïssable était son penchant à tout ravaler : dans une ville embrasée, il accouplait des décrets sur le rétablissement de quelques comédiens à des arrêts qui supprimaient des monarques ; parodie de l’omnipotence de Dieu, qui règle le sort du monde et d’une fourmi. À la chute des empires il mêlait des insultes à des femmes ; il se complaisait dans l’humiliation de ce qu’il avait abattu ; il calomniait et blessait particulièrement ce qui avait osé lui résister. Son arrogance égalait son bonheur ; il croyait paraître d’autant plus grand qu’il abaissait les autres. Jaloux de ses généraux, il les accusait de ses propres fautes, car pour lui il ne pouvait jamais avoir failli. Contempteur de tous les mérites, il leur reprochait durement leurs erreurs. Après le désastre de Ramillies, il n’aurait jamais dit, comme Louis XIV au maréchal de Villeroi : « Monsieur le maréchal, à notre âge on n’est pas heureux. » Touchante magnanimité qu’ignorait Napoléon. Le siècle de Louis XIV a été fait par Louis le Grand : Bonaparte a fait son siècle.

L’histoire de l’empereur, changée par de fausses traditions, sera faussée encore par l’état de la société à l’époque impériale. Toute révolution écrite en présence de la liberté de la presse peut laisser arriver l’œil au fond des faits, parce que chacun les rapporte comme il les a vus : le règne de Cromwell est connu, car on disait au Protecteur ce qu’on pensait de ses actes et de sa personne. En France, même sous la République, malgré l’inexorable censure du bourreau, la vérité perçait ; la faction triomphante n’était pas toujours la même ; elle succombait vite, et la faction qui lui succédait vous apprenait ce que vous avait caché sa devancière : il y avait liberté d’un échafaud à l’autre, entre deux têtes abattues. Mais lorsque Bonaparte saisit le pouvoir, que la pensée fut bâillonnée, qu’on n’entendit plus que la voix d’un despotisme qui ne parlait que pour se louer et ne permettait pas de parler d’autre chose que de lui, la vérité disparut.

Les pièces soi-disant authentiques de ce temps sont corrompues ; rien ne se publiait, livres et journaux, que par l’ordre du maître : Bonaparte veillait aux articles du Moniteur ; ses préfets renvoyaient des divers départements les récitations, les congratulations, les félicitations, telles que les autorités de Paris les avaient dictées et transmises, telles qu’elles exprimaient une opinion publique convenue, entièrement différente de l’opinion réelle. Écrivez l’histoire d’après de pareils documents ! En preuve de vos impartiales études, cotez les authentiques où vous avez puisé : vous ne citerez qu’un mensonge à l’appui d’un mensonge.

Si l’on pouvait révoquer en doute cette imposture universelle, si des hommes qui n’ont point vu les jours de l’Empire s’obstinaient à tenir pour sincère ce qu’ils rencontrent dans les documents imprimés, ou même ce qu’ils pourraient déterrer dans certains cartons des ministères, il suffirait d’en appeler à un témoignage irrécusable, au Sénat conservateur : là, dans le décret que j’ai cité plus haut, vous avez vu ses propres paroles : « Considérant que la liberté de la presse a été constamment soumise à la censure arbitraire de sa police, et qu’en même temps il s’est toujours servi de la presse pour remplir la France et l’Europe de faits controuvés, de maximes fausses ; que des actes et rapports entendus par le Sénat ont subi des altérations dans la publication qui en a été faite, etc. » Y a-t-il quelque chose à répondre à cette déclaration ?

La vie de Bonaparte était une vérité incontestable, que l’imposture s’était chargée d’écrire.

Un orgueil monstrueux et une affectation incessante gâtent le caractère de Napoléon. Au temps de sa domination, qu’avait-il besoin d’exagérer sa stature, lorsque le Dieu des armées lui avait fourni ce char dont les roues sont vivantes ?

Il tenait du sang italien ; sa nature était complexe : les grands hommes, très petite famille sur la terre, ne trouvent malheureusement qu’eux-mêmes pour s’imiter. À la fois modèle et copie, personnage réel et acteur représentant ce personnage, Napoléon était son propre mime ; il ne se serait pas cru un héros s’il ne se fût affublé du costume d’un héros. Cette étrange faiblesse donne à ses étonnantes réalités quelque chose de faux et d’équivoque ; on craint de prendre le roi des rois pour Roscius, ou Roscius pour le roi des rois.

Les qualités de Napoléon sont si adultérées dans les gazettes, les brochures, les vers, et jusque dans les chansons envahies de l’impérialisme, que ces qualités sont complètement méconnaissables. Tout ce qu’on prête de touchant à Bonaparte dans les Ana, sur les prisonniers, les morts, les soldats, sont des billevesées que démentent les actions de sa vie.

La Grand’mère de mon illustre ami Béranger n’est qu’un admirable pont-neuf : Bonaparte n’avait rien du bonhomme. Domination personnifiée, il était sec ; cette frigidité faisait antidote à son imagination ardente, il ne trouvait point en lui de parole, il n’y trouvait qu’un fait, et un fait prêt à s’irriter de la plus petite indépendance : un moucheron qui volait sans son ordre était à ses yeux un insecte révolté.

Ce n’était pas tout que de mentir aux oreilles, il fallait mentir aux yeux : ici, dans une gravure, c’est Bonaparte qui se découvre devant les blessés autrichiens, là c’est un petit tourlourou qui empêche l’empereur de passer, plus loin Napoléon touche les pestiférés de Jaffa, et il ne les a jamais touchés ; il traverse le Saint-Bernard sur un cheval fougueux dans des tourbillons de neige, et il faisait le plus beau temps du monde.

Ne veut-on pas transformer l’empereur aujourd’hui en un Romain des premiers jours du mont Aventin, en un missionnaire de liberté, en un citoyen qui n’instituait l’esclavage que par amour de la vertu contraire ? Jugez à deux traits du grand fondateur de l’égalité : il ordonna de casser le mariage de son frère Jérôme avec mademoiselle Patterson, parce que le frère de Napoléon ne se pouvait allier qu’au sang des princes ; plus tard, revenu de l’île d’Elbe, il revêt la nouvelle constitution démocratique d’une pairie et la couronne de l’Acte additionnel.

Que Bonaparte, continuateur des succès de la République, semât partout des principes d’indépendance, que ses victoires aidassent au relâchement des liens entre les peuples et les rois, arrachassent ces peuples à la puissance des vieilles mœurs et des anciennes idées ; que, dans ce sens, il ait contribué à l’affranchissement social, je ne le prétends point contester : mais que de sa propre volonté il ait travaillé sciemment à la délivrance politique et civile des nations ; qu’il ait établi le despotisme le plus étroit dans l’idée de donner à l’Europe et particulièrement à la France la constitution la plus large ; qu’il n’ait été qu’un tribun déguisé en tyran, c’est une supposition qu’il m’est impossible d’adopter.

Bonaparte, comme la race des princes, n’a voulu et n’a cherché que la puissance, en y arrivant toutefois à travers la liberté, parce qu’il débuta sur la scène du monde en 1793. La Révolution, qui était la nourrice de Napoléon, ne tarda pas à lui apparaître comme une ennemie ; il ne cessa de la battre. L’empereur, du reste, connaissait très bien le mal, quand le mal ne venait pas directement de l’empereur ; car il n’était pas dépourvu du sens moral. Le sophisme mis en avant touchant l’amour de Bonaparte pour la liberté ne prouve qu’une chose, l’abus que l’on peut faire de la raison ; aujourd’hui elle se prête à tout. N’est-il pas établi que la Terreur était un temps d’humanité ? En effet, ne demandait-on pas l’abolition de la peine de mort lorsqu’on tuait tant de monde ? Les grands civilisateurs, comme on les appelle, n’ont-ils pas toujours immolé les hommes, et n’est-ce pas par là, comme on le prouve, que Robespierre était le continuateur de Jésus-Christ ?

L’empereur se mêlait de toutes choses ; son intellect ne se reposait jamais ; il avait une espèce d’agitation perpétuelle d’idées. Dans l’impétuosité de sa nature, au lieu d’un train franc et continu, il s’avançait par bonds et haut-le-corps, il se jetait sur l’univers et lui donnait des saccades ; il n’en voulait point, de cet univers, s’il était obligé de l’attendre : être incompréhensible, qui trouvait le secret d’abaisser, en les dédaignant, ses plus dominantes actions, et qui élevait jusqu’à sa hauteur ses actions les moins élevées. Impatient de volonté, patient de caractère, incomplet et comme inachevé, Napoléon avait des lacunes dans le génie : son entendement ressemblait au ciel de cet autre hémisphère sous lequel il devait aller mourir, à ce ciel dont les étoiles sont séparées par des espaces vides.

On se demande par quel prestige Bonaparte, si aristocrate, si ennemi du peuple, a pu arriver à la popularité dont il jouit : car ce forgeur de jougs est très certainement resté populaire chez une nation dont la prétention a été d’élever des autels à l’indépendance et à l’égalité ; voici le mot de l’énigme :

Une expérience journalière fait reconnaître que les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole. Or, l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes. Sous ces deux rapports, Napoléon avait sa source au cœur des Français, militairement inclinés vers la puissance, démocratiquement amoureux du niveau. Monté au trône, il y fit asseoir le peuple avec lui ; roi prolétaire, il humilia les rois et les nobles dans ses antichambres ; il nivela les rangs, non en les abaissant, mais en les élevant : le niveau descendant aurait charmé davantage l’envie plébéienne, le niveau ascendant a plus flatté son orgueil. La vanité française se bouffit aussi de la supériorité que Bonaparte nous donna sur le reste de l’Europe ; une autre cause de la popularité de Napoléon tient à l’affliction de ses derniers jours. Après sa mort, à mesure que l’on connut mieux ce qu’il avait souffert à Sainte-Hélène, on commença à s’attendrir ; on oublia sa tyrannie pour se souvenir qu’après avoir vaincu nos ennemis, qu’après les avoir ensuite attirés en France, il nous avait défendus contre eux ; nous nous figurons qu’il nous sauverait aujourd’hui de la honte où nous sommes : sa renommée nous fut ramenée par son infortune ; sa gloire a profité de son malheur.

Enfin les miracles de ses armes ont ensorcelé la jeunesse, en nous apprenant à adorer la force brutale. Sa fortune inouïe a laissé à l’outrecuidance de chaque ambition l’espoir d’arriver où il était parvenu.

Et pourtant cet homme, si populaire par le cylindre qu’il avait roulé sur la France, était l’ennemi mortel de l’égalité et le plus grand organisateur de l’aristocratie dans la démocratie.

Je ne puis acquiescer aux faux éloges dont on insulte Bonaparte, en voulant tout justifier dans sa conduite ; je ne puis renoncer à ma raison, m’extasier devant ce qui me fait horreur ou pitié.

Si j’ai réussi à rendre ce que j’ai senti, il restera de mon portrait une des premières figures de l’histoire ; mais je n’ai rien adopté de cette créature fantastique composée de mensonges ; mensonges que j’ai vus naître, qui, pris d’abord pour ce qu’ils étaient, ont passé avec le temps à l’état de vérité par l’infatuation et l’imbécile crédulité humaine. Je ne veux pas être une sotte grue et tomber du haut mal d’admiration. Je m’attache à peindre les personnages en conscience, sans leur ôter ce qu’ils ont, sans leur donner ce qu’ils n’ont pas. Si le succès était réputé l’innocence ; si, débauchant jusqu’à la postérité, il la chargeait de ses chaînes ; si, esclave future, engendrée d’un passé esclave, cette postérité subornée devenait le complice de quiconque aurait triomphé, où serait le droit, où serait le prix des sacrifices ? Le bien et le mal n’étant plus que relatifs, toute moralité s’effacerait des actions humaines.

Tel est l’embarras que cause à l’écrivain impartial une éclatante renommée ; il l’écarte autant qu’il peut, afin de mettre le vrai à nu ; mais la gloire revient comme une vapeur radieuse et couvre à l’instant le tableau.

Pour ne pas avouer l’amoindrissement de territoire et de puissance que nous devons à Bonaparte, la génération actuelle se console en se figurant que ce qu’il nous a retranché en force, il nous l’a rendu en illustration. « Désormais, ne sommes-nous pas, dit-elle, renommés aux quatre coins de la terre ? un Français n’est-il pas craint, remarqué, recherché, connu à tous les rivages ? »

Mais étions-nous placés entre ces deux conditions, ou l’immortalité sans puissance, ou la puissance sans immortalité ? Alexandre fit connaître à l’univers le nom des Grecs ; il ne leur en laissa pas moins quatre empires en Asie ; la langue et la civilisation des Hellènes s’étendirent du Nil à Babylone et de Babylone à l’Indus. À sa mort, son royaume patrimonial de Macédoine, loin d’être diminué, avait centuplé de force. Bonaparte nous a fait connaître à tous les rivages ; commandés par lui, les Français jetèrent l’Europe si bas à leurs pieds que la France prévaut encore par son nom, et que l’Arc de l’Étoile peut s’élever sans paraître un puéril trophée ; mais avant nos revers ce monument eût été un témoin au lieu de n’être qu’une chronique. Cependant Dumouriez avec des réquisitionnaires n’avait-il pas donné à l’étranger les premières leçons, Jourdan gagné la bataille de Fleurus, Pichegru conquis la Belgique et la Hollande, Hoche passé le Rhin, Masséna triomphé à Zurich, Moreau à Hohenlinden ; tous exploits les plus difficiles à obtenir et qui préparaient les autres ? Bonaparte a donné un corps à ces succès épars ; il les a continués, il a fait rayonner ces victoires : mais, sans ces premières merveilles, eût-il obtenu les dernières ? il n’était au-dessus de tout que quand la raison chez lui exécutait les inspirations du poète.

L’illustration de notre suzerain ne nous a coûté que deux ou trois cent mille hommes par an ; nous ne l’avons payée que de trois millions de nos soldats ; nos concitoyens ne l’ont achetée qu’au prix de leurs souffrances et de leurs libertés pendant quinze années : ces bagatelles peuvent-elles compter ? Les générations venues après ne sont-elles pas resplendissantes ? Tant pis pour ceux qui ont disparu ! Les calamités sous la République servirent au salut de tous ; nos malheurs sous l’Empire ont bien plus fait : ils ont déifié Bonaparte ! cela nous suffit.

Cela ne me suffit pas à moi, je ne m’abaisserai point à cacher ma nation derrière Bonaparte ; il n’a pas fait la France, la France l’a fait. Jamais aucun talent, aucune supériorité ne m’amènera à consentir au pouvoir qui peut d’un mot me priver de mon indépendance, de mes foyers, de mes amis ; si je ne dis pas de ma fortune et de mon honneur, c’est que la fortune ne me paraît pas valoir la peine qu’on la défende ; quant à l’honneur, il échappe à la tyrannie : c’est l’âme des martyrs ; les liens l’entourent et ne l’enchaînent pas ; il perce la voûte des prisons et emporte avec soi tout l’homme.

Le tort que la vraie philosophie ne pardonnera pas à Bonaparte, c’est d’avoir façonné la société à l’obéissance passive, repoussé l’humanité vers les temps de dégradation morale, et peut-être abâtardi les caractères de manière qu’il serait impossible de dire quand les cœurs commenceront à palpiter de sentiments généreux. La faiblesse où nous sommes plongés vis-à-vis de l’Europe, notre abaissement actuel, sont la conséquence de l’esclavage napoléonien : il ne nous est resté que les facultés du joug. Bonaparte a dérangé jusqu’à l’avenir ; point ne m’étonnerais si l’on nous voyait, dans le malaise de notre impuissance nous amoindrir, nous barricader contre l’Europe au lieu de l’aller chercher, livrer nos franchises au dedans pour nous délivrer au dehors d’une frayeur chimérique, nous égarer dans d’ignobles prévoyances, contraires à notre génie et aux quatorze siècles dont se composent nos mœurs nationales. Le despotisme que Bonaparte a laissé dans l’air descendra sur nous en forteresses.

La mode est aujourd’hui d’accueillir la liberté d’un rire sardonique, de la regarder comme vieillerie tombée en désuétude avec l’honneur. Je ne suis point à la mode, je pense que sans la liberté il n’y a rien dans le monde ; elle donne du prix à la vie ; dussé-je rester le dernier à la défendre, je ne cesserai de proclamer ses droits. Attaquer Napoléon au nom de choses passées, l’assaillir avec des idées mortes, c’est lui préparer de nouveaux triomphes. On ne le peut combattre qu’avec quelque chose de plus grand que lui, la liberté : il s’est rendu coupable envers elle et par conséquent envers le genre humain.

Vaines paroles ! mieux que personne, j’en sens l’inutilité. Désormais toute observation, si modérée qu’elle soit, est réputée profanatrice : il faut du courage pour oser braver les cris du vulgaire, pour ne pas craindre de se faire traiter d’intelligence bornée, incapable de comprendre et de sentir le génie de Napoléon, par la seule raison qu’au milieu de l’admiration vive et vraie que l’on professe pour lui, on ne peut néanmoins encenser toutes ses imperfections. Le monde appartient à Bonaparte ; ce que le ravageur n’avait pu achever de conquérir, sa renommée l’usurpe ; vivant il a manqué le monde, mort il le possède. Vous avez beau réclamer, les générations passent sans vous écouter. L’antiquité fait dire à l’ombre du fils de Priam : « Ne juge pas Hector d’après sa petite tombe : l’Iliade, Homère, les Grecs en fuite, voilà mon sépulcre : je suis enterré sous toutes ces grandes actions. »

Bonaparte n’est plus le vrai Bonaparte, c’est une figure légendaire composée des lubies du poète, des devis du soldat et des contes du peuple ; c’est le Charlemagne et l’Alexandre des épopées du moyen âge que nous voyons aujourd’hui. Ce héros fantastique restera le personnage réel ; les autres portraits disparaîtront. Bonaparte appartenait si fort à la domination absolue, qu’après avoir subi le despotisme de sa personne, il nous faut subir le despotisme de sa mémoire. Ce dernier despotisme est plus dominateur que le premier, car si l’on combattit Napoléon alors qu’il était sur le trône, il y a consentement universel à accepter les fers que mort il nous jette. Il est un obstacle aux événements futurs : comment une puissance sortie des camps pourrait-elle s’établir après lui ? n’a-t-il pas tué en la surpassant toute gloire militaire ? Comment un gouvernement libre pourrait-il naître, lorsqu’il a corrompu dans les cœurs le principe de toute liberté ? Aucune puissance légitime ne peut plus chasser de l’esprit de l’homme le spectre usurpateur : le soldat et le citoyen, le républicain et le monarchiste, le riche et le pauvre, placent également les bustes et les portraits de Napoléon à leurs foyers, dans leurs palais, ou dans leurs chaumières ; les anciens vaincus sont d’accord avec les anciens vainqueurs ; on ne peut faire un pas en Italie qu’on ne le retrouve ; on ne pénètre pas en Allemagne qu’on ne le rencontre, car dans ce pays la jeune génération qui le repoussa est passée. Les siècles s’asseyent d’ordinaire devant le portrait d’un grand homme, ils l’achèvent par un travail long et successif. Le genre humain cette fois n’a pas voulu attendre ; peut-être s’est-il trop hâté d’estomper un pastel. Il est temps de placer en regard de la partie défectueuse de l’idole la partie achevée.

Bonaparte n’est point grand par ses paroles, ses discours, ses écrits, par l’amour des libertés qu’il n’a jamais eu et n’a jamais prétendu établir ; il est grand pour avoir créé un gouvernement régulier et puissant, un code de lois adopté en divers pays, des cours de justice, des écoles, une administration forte, active, intelligente, et sur laquelle nous vivons encore ; il est grand pour avoir ressuscité, éclairé et géré supérieurement l’Italie ; il est grand pour avoir fait renaître en France l’ordre du sein du chaos, pour avoir relevé les autels, pour avoir réduit de furieux démagogues, d’orgueilleux savants, des littérateurs anarchiques, des athées voltairiens, des orateurs de carrefours, des égorgeurs de prisons et de rues, des claquedents de tribune, de clubs et d’échafauds, pour les avoir réduits à servir sous lui ; il est grand pour avoir enchaîné une tourbe anarchique ; il est grand pour avoir fait cesser les familiarités d’une commune fortune, pour avoir forcé des soldats ses égaux, des capitaines ses chefs ou ses rivaux, à fléchir sous sa volonté ; il est grand surtout pour être né de lui seul, pour avoir su, sans autre autorité que celle de son génie, pour avoir su, lui, se faire obéir par trente-six millions de sujets, à l’époque où aucune illusion n’environne les trônes ; il est grand pour avoir abattu tous les rois ses opposants, pour avoir défait toutes les armées, quelle qu’ait été la différence de leur discipline et de leur valeur, pour avoir appris son nom aux peuples sauvages comme aux peuples civilisés, pour avoir surpassé tous les vainqueurs qui le précédèrent, pour avoir rempli dix années de tels prodiges qu’on a peine aujourd’hui à les comprendre.

Le fameux délinquant en matière triomphale n’est plus ; le peu d’hommes qui comprennent encore les sentiments nobles peuvent rendre hommage à la gloire sans la craindre, mais sans se repentir d’avoir proclamé ce que cette gloire eut de funeste, sans reconnaître le destructeur des indépendances pour le père des émancipations : Napoléon n’a nul besoin qu’on lui prête des mérites ; il fut assez doué en naissant.

Ores donc que, détaché de son temps, son histoire est finie et que son épopée commence, allons le voir mourir : quittons l’Europe ; suivons-le sous le ciel de son apothéose ! Le frémissement des mers, là où ses vaisseaux caleront la voile, nous indiquera le lieu de sa disparition : « À l’extrémité de notre hémisphère, on entend, dit Tacite, le bruit que fait le soleil en s’immergeant, sonum insuper immergentis audiri. »

Jean de Noya, navigateur portugais, s’était égaré dans les eaux qui séparent l’Afrique de l’Amérique. En 1502, le 18 août, fête de sainte Hélène, mère du premier empereur chrétien, il rencontra une île par le 16e degré de latitude méridionale et le 11e de longitude ; il y toucha et lui donna le nom du jour de la découverte.

Après avoir fréquenté cette île quelques années, les Portugais la délaissèrent ; les Hollandais s’y établirent, et l’abandonnèrent ensuite pour le cap de Bonne-Espérance ; la Compagnie des Indes d’Angleterre s’en saisit ; les Hollandais la reprirent en 1672 ; les Anglais l’occupèrent de nouveau et s’y fixèrent.

Lorsque Jean de Noya surgit à Sainte-Hélène, l’intérieur du pays inhabité n’était qu’une forêt. Fernand Lopez, renégat portugais, déporté à cette oasis, la peupla de vaches, de chèvres, de poules, de pintades et d’oiseaux des quatre parties de la terre. On y fit monter successivement, comme à bord de l’arche, des animaux de toute la création.

Cinq cents blancs, quinze cents nègres, mêlés de mulâtres, de Javanais et de Chinois, composent la population de l’île. James-Town en est la ville et le port. Avant que les Anglais fussent maîtres du cap de Bonne-Espérance, les flottes de la Compagnie, au retour des Indes, relâchaient à James-Town. Les matelots étalaient leurs pacotilles au pied des palmistes : une forêt muette et solitaire se changeait, une fois l’an, en un marché bruyant et peuplé.

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