Mémoires d’outre-tombe (page 144)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le climat de l’île est sain, mais pluvieux : ce donjon de Neptune, qui n’a que sept à huit lieues de tour, attire les vapeurs de l’Océan. Le soleil de l’équateur chasse à midi tout ce qui respire, force au silence et au repos jusqu’aux moucherons, oblige les hommes et les animaux à se cacher. Les vagues sont éclairées la nuit de ce qu’on appelle la lumière de mer, lumière produite par des myriades d’insectes dont les amours, électrisés par les tempêtes, allument à la surface de l’abîme les illuminations d’une noce universelle. L’ombre de l’île, obscure et fixe, repose au milieu d’une plaine mobile de diamants. Le spectacle du ciel est semblablement magnifique, selon mon savant et célèbre ami M. de Humboldt : « On éprouve, dit-il, je ne sais quel sentiment inconnu, lorsqu’en approchant de l’équateur, et surtout en passant d’un hémisphère à l’autre, on voit s’abaisser progressivement et enfin disparaître les étoiles que l’on connut dès sa première enfance. On sent qu’on n’est point en Europe, lorsqu’on voit s’élever sur l’horizon l’immense constellation du Navire, ou les nuées phosphorescentes de Magellan.

« Nous ne vîmes pour la première fois distinctement, » continue-t-il, « la croix du Sud que dans la nuit du 4 au 5 juillet, par les 16 degrés de latitude.

« Je me rappelais le passage sublime de Dante que les commentateurs les plus célèbres ont appliqué à cette constellation :

« Io mi volsi a man destra, etc.

« Chez les Portugais et les Espagnols, un sentiment religieux les attache à une constellation dont la forme leur rappelle ce signe de la foi, planté par leurs ancêtres dans les déserts du Nouveau Monde. »

Les poètes de la France et de la Lusitanie ont placé des scènes de l’élégie aux rivages du Mélinde et des Îles avoisinantes. Il y a loin de ces douleurs fictives aux tourments réels de Napoléon sous ces astres prédits par le chantre de Béatrice et dans ces mers d’Éléonore et de Virginie. Les grands de Rome, relégués aux îles de la Grèce, se souciaient-ils des charmes de ces rives et des divinités de la Crète et de Naxos ? Ce qui ravissait Vasco de Gama et Camoëns ne pouvait émouvoir Bonaparte : couché à la poupe du vaisseau, il ne s’apercevait pas qu’au-dessus de sa tête étincelaient des constellations inconnues dont les rayons rencontraient pour la première fois ses regards. Que lui faisaient ces astres qu’il ne vit jamais de ses bivouacs, qui n’avaient pas brillé sur son empire ? Et cependant aucune étoile n’a manqué à sa destinée : la moitié du firmament éclaira son berceau ; l’autre était réservée à la pompe de sa tombe.

La mer que Napoléon franchissait n’était point cette mer amie qui l’apporta des havres de la Corse, des sables d’Aboukir, des rochers de l’île d’Elbe, aux rives de la Provence ; c’était cet Océan ennemi qui, après l’avoir enfermé dans l’Allemagne, la France, le Portugal et l’Espagne, ne s’ouvrait devant sa course que pour se refermer derrière lui. Il est probable qu’en voyant les vagues pousser son navire, les vents alizés l’éloigner d’un souffle constant, il ne faisait pas sur sa catastrophe les réflexions qu’elle m’inspire : chaque homme sent sa vie à sa manière, celui qui donne au monde un grand spectacle est moins touché et moins enseigné que le spectateur. Occupé du passé comme s’il pouvait renaître, espérant encore dans ses souvenirs, Bonaparte s’aperçut à peine qu’il franchissait la ligne, et il ne demanda point quelle main traça ces cercles dans lesquels les globes sont contraints d’emprisonner leur marche éternelle.

Le 15 août, la colonie errante célébra la Saint-Napoléon à bord du vaisseau qui conduisait Napoléon à sa dernière halte. Le 15 octobre, le Northumberland était à la hauteur de Sainte-Hélène. Le passager monta sur le pont ; il eut peine à découvrir un point noir imperceptible dans l’immensité bleuâtre ; il prit une lunette ; il observa ce grain de terre ainsi qu’il eût autrefois observé une forteresse au milieu d’un lac. Il aperçut la bourgade de Saint-James enchâssée dans des rochers escarpés ; pas une ride de cette façade stérile à laquelle ne fût suspendu un canon : on semblait avoir voulu recevoir le captif selon son génie.

Le 16 octobre 1815, Bonaparte aborda l’écueil, son mausolée, de même que le 12 octobre 1492, Christophe Colomb aborda le Nouveau Monde, son monument : « Là, dit Walter Scott, à l’entrée de l’océan Indien, Bonaparte était privé des moyens de faire un second avatar ou incarnation sur la terre. »

Avant d’être transporté à la résidence de Longwood, Bonaparte occupa une case à Briars près de Balcomb’s cottage. Le 9 décembre, Longwood, augmenté à la hâte par les charpentiers de la flotte anglaise, reçut son hôte. La maison, située sur un plateau de montagnes, se composait d’un salon, d’une salle à manger, d’une bibliothèque, d’un cabinet d’étude et d’une chambre à coucher. C’était peu : ceux qui habitèrent la tour du Temple et le donjon de Vincennes furent encore moins bien logés ; il est vrai qu’on eut l’attention d’abréger leur séjour. Le général Gourgaud, M. et madame de Montholon avec leurs enfants, M. de Las Cases et son fils, campèrent provisoirement sous des tentes ; M. et madame Bertrand s’établirent à Hutt’s-Gate, cabine placée à la limite du terrain de Longwood.

Bonaparte avait pour promenoir une arène de douze milles ; des sentinelles entouraient cet espace, et des vigies étaient placées sur les plus hauts pitons. Le lion pouvait étendre ses courses au delà, mais il fallait alors qu’il consentît à se laisser garder par un bestiaire anglais. Deux camps défendaient l’enceinte excommuniée : le soir, le cercle des factionnaires se resserrait sur Longwood. À neuf heures, Napoléon consigné ne pouvait plus sortir ; les patrouilles faisaient la ronde ; des cavaliers en vedette, des fantassins plantés çà et là, veillaient dans les criques et dans les ravins qui descendaient à la grève. Deux bricks armés croisaient, l’un sous le vent, l’autre au vent de l’île. Que de précautions pour garder un seul homme au milieu des mers ! Après le coucher du soleil, aucune chaloupe ne pouvait mettre à la mer ; les bateaux pêcheurs étaient comptés, et la nuit ils restaient au port sous la responsabilité d’un lieutenant de marine. Le souverain généralissime qui avait cité le monde à son étrier était appelé à comparaître deux fois le jour devant un hausse-col. Bonaparte ne se soumettait point à cet appel ; quand, par fortune, il pouvait éviter les regards de l’officier de service, cet officier n’aurait osé dire où et comment il avait vu celui dont il était plus difficile de constater l’absence que de prouver la présence à l’univers.

Sir George Cockburn, auteur de ces règlements sévères, fut remplacé par sir Hudson Lowe. Alors commencèrent les pointilleries dont tous les Mémoires nous ont entretenus. Si l’on en croyait ces Mémoires, le nouveau gouverneur aurait été de la famille des énormes araignées de Sainte-Hélène, et le reptile de ces bois où les serpents sont inconnus. L’Angleterre manqua d’élévation, Napoléon de dignité. Pour mettre un terme à ses exigences d’étiquette, Bonaparte semblait quelquefois décidé à se voiler sous un pseudonyme, comme un monarque en pays étranger ; il eut l’idée touchante de prendre le nom d’un de ses aides de camp tué à la bataille d’Arcole. La France, l’Autriche, la Russie, désignèrent des commissaires à la résidence de Sainte-Hélène : le captif était accoutumé à recevoir les ambassadeurs des deux dernières puissances ; la légitimité, qui n’avait pas reconnu Napoléon empereur, aurait agi plus noblement en ne reconnaissant pas Napoléon prisonnier.

Une grande maison de bois, construite à Londres, fut envoyée à Sainte-Hélène ; mais Napoléon ne se trouva plus assez bien portant pour l’habiter. Sa vie à Longwood était ainsi réglée : il se levait à des heures incertaines ; M. Marchand, son valet de chambre, lui faisait la lecture lorsqu’il était au lit ; quand il s’était levé matin, il dictait aux généraux Montholon et Gourgaud, et au fils de M. de Las Cases. Il déjeunait à dix heures, se promenait à cheval ou en voiture jusque vers les trois heures, rentrait à six et se couchait à onze. Il affectait de s’habiller comme il est peint dans le portrait d’Isabey : le matin il s’enveloppait d’un cafetan et entortillait sa tête d’un mouchoir des Indes.

Sainte-Hélène est située entre les deux pôles. Les navigateurs qui passent d’un lieu à l’autre saluent cette première station, où la terre délasse les regards fatigués du spectacle de l’Océan et offre des fruits et la fraîcheur de l’eau douce à des bouches échauffées par le sel. La présence de Bonaparte avait changé cette île de promission en un roc pestiféré : les vaisseaux étrangers n’y abordaient plus ; aussitôt qu’on les signalait à vingt lieues de distance, une croisière les allait reconnaître et leur enjoignait de passer au large ; on n’admettait en relâche, à moins d’une tourmente, que les seuls navires de la marine britannique.

Quelques-uns des voyageurs anglais qui venaient d’admirer ou qui allaient voir les merveilles du Gange visitaient sur leur chemin une autre merveille : l’Inde accoutumée aux conquérants, en avait un enchaîné à ses portes.

Napoléon admettait ces visites avec peine. Il consentit à recevoir lord Amherst à son retour de son ambassade de la Chine. L’amiral sir Pulteney Malcolm lui plut : « Votre gouvernement, lui dit-il un jour, a-t-il l’intention de me retenir sur ce rocher jusqu’à ma mort ? » L’amiral répondit qu’il le craignait. « Alors ma mort arrivera bientôt. — J’espère que non, monsieur ; vous vivrez assez de temps pour écrire vos grandes actions ; elles sont si nombreuses, que cette tâche vous assure une longue vie. »

Napoléon ne se choqua point de cette simple appellation, monsieur ; il se reconnut en ce moment par sa véritable grandeur. Heureusement pour lui, il n’a point écrit sa vie ; il l’eût rapetissée : les hommes de cette nature doivent laisser leurs mémoires à raconter par cette voix inconnue qui n’appartient à personne et qui sort des peuples et des siècles. À nous seuls vulgaires il est permis de parler de nous, parce que personne n’en parlerait.

Le capitaine Basil Hall se présenta à Longwood : Bonaparte se souvint d’avoir vu le père du capitaine à Brienne : « Votre père, dit-il, était le premier Anglais que j’eusse jamais vu ; c’est pourquoi j’en ai gardé le souvenir toute ma vie. » Il s’entretint avec le capitaine de la récente découverte de l’île de Lou-Tchou : « Les habitants n’ont point d’armes, dit le capitaine. — Point d’armes ! s’écria Bonaparte. — Ni canons ni fusils. — Des lances au moins, des arcs et des flèches ? — Rien de tout cela. — Ni poignards ? — Ni poignards. — Mais comment se bat-on ? — Ils ignorent tout ce qui se passe dans le monde ; ils ne savent pas que la France et l’Angleterre existent ; ils n’ont jamais entendu parler de Votre Majesté. » Bonaparte sourit d’une manière qui frappa le capitaine : plus le visage est sérieux, plus le sourire est beau.

Ces différents voyageurs remarquèrent qu’aucune trace de couleur ne paraissait sur le visage de Bonaparte : sa tête ressemblait à un buste de marbre dont la blancheur était légèrement jaunie par le temps. Rien de sillonné sur son front, ni de creusé dans ses joues ; son âme semblait sereine. Ce calme apparent fit croire que la flamme de son génie s’était envolée. Il parlait avec lenteur ; son expression était affectueuse et presque tendre ; quelquefois il lançait des regards éblouissants, mais cet état passait vite : ses yeux se voilaient et devenaient tristes.

Ah ! sur ces rivages avaient jadis comparu d’autres voyageurs connus de Napoléon.

Après l’explosion de la machine infernale, un sénatus-consulte du 4 janvier 1801 prononça sans jugement, par simple mesure de police, l’exil outre-mer de cent trente républicains : embarqués sur la frégate la Chiffonne et sur la corvette la Flèche, ils furent conduits aux îles Seychelles et dispersés peu après dans l’archipel des Comores, entre l’Afrique et Madagascar : ils y moururent presque tous. Deux des déportés, Lefranc et Saunois, parvenus à se sauver sur un vaisseau américain, touchèrent en 1803 à Sainte-Hélène : c’était là que douze ans plus tard la Providence devait enfermer leur grand oppresseur.

Le trop fameux général Rossignol, leur compagnon d’infortune, un quart d’heure avant son dernier soupir s’écria : « Je meurs accablé des plus horribles douleurs ; mais je mourrais content si je pouvais apprendre que le tyran de ma patrie endurât les mêmes souffrances ! » Ainsi jusque dans l’autre hémisphère les imprécations de la liberté attendaient celui qui la trahit.

L’Italie, arrachée à son long sommeil par Napoléon, tourna les yeux vers l’illustre enfant qui la voulut rendre à sa gloire et avec lequel elle était retombée sous le joug. Les fils des Muses, les plus nobles et les plus reconnaissants des hommes, quand ils n’en sont pas les plus vils et les plus ingrats, regardaient Sainte-Hélène. Le dernier poète de la patrie de Virgile chantait le dernier guerrier de la patrie de César :

Tutto ei provó, la gloria

Maggior dopo il periglio,

La fuga e la vittoria,

La reggia e il triste esiglio :

Due volte ne la polvere,

Due volte sugli altar.

Ei si nomo : due secoli,

L’ un contro l’ altro armato,

Sommessi a lui si volsero,

Come aspettando il fato :

Ei fè silenzio ed arbitro

S’ assise in mezzo a lor.

« Il éprouva tout, dit Manzoni, la gloire plus grande après le péril, la fuite et la victoire, la royauté et le triste exil : deux fois dans la poudre, deux fois sur l’autel.

« Il se nomma : deux siècles l’un contre l’autre armés se tournèrent vers lui, comme attendant leur sort : il fit silence, et s’assit arbitre entre eux. »

Bonaparte approchait de sa fin ; rongé d’une plaie intérieure, envenimée par le chagrin, il l’avait portée, cette plaie, au sein de la prospérité : c’était le seul héritage qu’il eût reçu de son père ; le reste lui venait des munificences de Dieu.

Déjà il comptait six années d’exil ; il lui avait fallu moins de temps pour conquérir l’Europe. Il restait presque toujours renfermé, et lisait Ossian de la traduction italienne de Cesarotti. Tout l’attristait sous un ciel où la vie semblait plus courte, le soleil restant trois jours de moins dans cet hémisphère que dans le nôtre. Quand Bonaparte sortait, il parcourait des sentiers scabreux que bordaient des aloès et des genêts odoriférants. Il se promenait parmi les gommiers à fleurs rares que les vents généraux faisaient pencher du même côté, ou il se cachait dans les gros nuages qui roulaient à terre. On le voyait assis sur les bases du pic de Diane, du Flay Staff, du Leader Hill, contemplant la mer par les brèches des montagnes. Devant lui se déroulait cet Océan qui d’une part baigne les côtes de l’Afrique, de l’autre les rives américaines, et qui va, comme un fleuve sans bords, se perdre dans les mers australes. Point de terre civilisée plus voisine que le cap des Tempêtes. Qui dira les pensées de ce Prométhée déchiré vivant par la mort, lorsque, la main appuyée sur sa poitrine douloureuse, il promenait ses regards sur les flots ! Le Christ fut transporté au sommet d’une montagne d’où il aperçut les royaumes du monde ; mais pour le Christ il était écrit au séducteur de l’homme : « Tu ne tenteras point le fils de Dieu. »

Bonaparte, oubliant une pensée de lui, que j’ai citée (ne m’étant pas donné la vie, je ne me l’ôterai pas), parlait de se tuer ; il ne se souvenait plus aussi de son ordre du jour à propos du suicide d’un de ses soldats. Il espérait assez dans l’attachement de ses compagnons de captivité pour croire qu’ils consentiraient à s’étouffer avec lui à la vapeur d’un brasier : l’illusion était grande. Tels sont les enivrements d’une longue domination ; mais il ne faut considérer, dans les impatiences de Napoléon, que le degré de souffrance auquel il était parvenu. M. de Las Cases ayant écrit à Lucien sur un morceau de soie blanche, en contravention avec les règlements, reçut l’ordre de quitter Sainte-Hélène : son absence augmenta le vide autour du banni.

Le 18 mai 1817, lord Holland, dans la Chambre des pairs, fit une proposition au sujet des plaintes transmises en Angleterre par le général Montholon : « La postérité n’examinera pas, dit-il, si Napoléon a été justement puni de ses crimes, mais si l’Angleterre a montré la générosité qui convenait à une grande nation. » Lord Bathurst combattit la motion.

Le cardinal Fesch dépêcha d’Italie deux prêtres à son neveu. La princesse Borghèse sollicitai la faveur de rejoindre son frère : « Non, dit Napoléon, je ne veux pas qu’elle soit témoin de mon humiliation et des insultes auxquelles je suis exposé. » Cette sœur aimée, germana Jovis, ne traversa pas les mers ; elle mourut aux lieux où Napoléon avait laissé sa renommée.

Des projets d’enlèvement se formèrent : un colonel Latapie, à la tête d’une bande d’aventuriers américains, méditait une descente à Sainte-Hélène. Johnston, hardi contrebandier, prétendit dérober Bonaparte au moyen d’un bateau sous-marin. De jeunes lords entraient dans ces projets ; on conspirait pour rompre les chaînes de l’oppresseur ; on aurait laissé périr dans les fers, sans y penser, le libérateur du genre humain. Bonaparte espérait sa délivrance des mouvements politiques de l’Europe. S’il eût vécu jusqu’en 1830, peut-être nous serait-il revenu ; mais qu’eût-il fait parmi nous ? il eût semblé caduc et arriéré au milieu des idées nouvelles. Jadis sa tyrannie paraissait liberté à notre servitude ; maintenant sa grandeur paraîtrait despotisme à notre petitesse. À l’époque actuelle tout est décrépit dans un jour ; qui vit trop, meurt vivant. En avançant dans la vie, nous laissons trois ou quatre images de nous, différentes les unes des autres ; nous les revoyons ensuite dans la vapeur du passé comme des portraits de nos différents âges.

Bonaparte affaibli ne s’occupait plus que comme un enfant : il s’amusait à creuser dans son jardin un petit bassin ; il y mit quelques poissons : le mastic du bassin se trouvant mêlé de cuivre, les poissons moururent. Bonaparte dit : « Tout ce qui m’attache est frappé. »

Vers la fin de février 1821, Napoléon fut obligé de se coucher et ne se leva plus. « Suis-je assez tombé ! » murmurait-il : « je remuais le monde et je ne puis soulever ma paupière ! » Il ne croyait pas à la médecine et s’opposait à une consultation d’Antomarchi avec des médecins de James-Town. Il admit cependant à son lit de mort le docteur Arnold. Du 13 au 27 avril, il dicta son testament ; le 28, il ordonna d’envoyer son cœur à Marie-Louise ; il défendit à tout chirurgien anglais de porter la main sur lui après son décès. Persuadé qu’il succombait à la maladie dont avait été atteint son père, il recommanda de faire passer au duc de Reichstadt le procès-verbal de l’autopsie : le renseignement paternel est devenu inutile ; Napoléon II a rejoint Napoléon Ier.

À cette dernière heure, le sentiment religieux dont Bonaparte avait toujours été pénétré se réveilla. Thibaudeau, dans ses Mémoires sur le Consulat, raconte, à propos du rétablissement du culte, que le premier consul lui avait dit : « Dimanche dernier, au milieu du silence de la nature, je me promenais dans ces jardins (la Malmaison) ; le son de la cloche de Ruel vint tout à coup frapper mon oreille, et renouvela toutes les impressions de ma jeunesse ; je fus ému, tant est forte la puissance des premières habitudes, et je me dis : S’il en est ainsi pour moi, quel effet de pareils souvenirs ne doivent-ils pas produire sur les hommes simples et crédules ? Que vos philosophes répondent à cela ! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . et, levant les mains vers le ciel : Quel est celui qui a fait tout cela ? »

En 1797, par sa proclamation de Macerata, Bonaparte autorise le séjour des prêtres français réfugiés dans les États du pape, défend de les inquiéter, ordonne aux couvents de les nourrir, et leur assigne un traitement en argent.

Ses variations en Égypte, ses colères contre l’Église dont il était le restaurateur, montrent qu’un instinct de spiritualisme dominait au milieu même de ses égarements, car ses chutes et ses irritations ne sont point d’une nature philosophique et portent l’empreinte du caractère religieux.

Bonaparte, donnant à Vignale les détails de la chapelle ardente dont il voulait qu’on environnât sa dépouille, crut s’apercevoir que sa recommandation déplaisait à Antomarchi ; il s’en expliqua avec le docteur et lui dit : « Vous êtes au-dessus de ces faiblesses : mais que voulez-vous, je ne suis ni philosophe ni médecin ; je crois à Dieu ; je suis de la religion de mon père. N’est pas athée qui veut . . . . . . . . . . . . . . . Pouvez-vous ne pas croire à Dieu ? car enfin tout proclame son existence, et les plus grands génies l’ont cru . . . . . Vous êtes médecin . . . . . ces gens-là ne brassent que de la matière : ils ne croient jamais rien. »

Fortes têtes du jour, quittez votre admiration pour Napoléon ; vous n’avez rien à faire de ce pauvre homme : ne se figurait-il pas qu’une comète était venue le chercher, comme jadis elle emporta César ? De plus, il croyait à Dieu ; il était de la religion de son père ; il n’était pas philosophe ; il n’était pas athée ; il n’avait pas, comme vous, livré de bataille à l’Éternel, bien qu’il eût vaincu bon nombre de rois ; il trouvait que tout proclamait l’existence de l’Être suprême ; il déclarait que les plus grands génies avaient cru à cette existence, et il voulait croire comme ses pères. Enfin, chose monstrueuse ! ce premier homme des temps modernes, cet homme de tous les siècles, était chrétien dans le xixe siècle ! Son testament commence par cet article :

« Je meurs dans la religion apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né il y a plus de cinquante ans. »

Au troisième paragraphe du testament de Louis XVI on lit :

" Je meurs dans l’union de notre sainte mère l’église catholique, apostolique et romaine. »

La Révolution nous a donné bien des enseignements ; mais en est-il un seul comparable à celui-ci ? Napoléon et Louis XVI faisant la même profession de foi ! Voulez-vous savoir le prix de la croix ? Cherchez dans le monde entier ce qui convient le mieux à la vertu malheureuse, ou à l’homme de génie mourant.

Le 3 mai, Napoléon se fit administrer l’extrême-onction et reçut le saint viatique. Le silence de la chambre n’était interrompu que par le hoquet de la mort mêlé au bruit régulier du balancier d’une pendule : l’ombre, avant de s’arrêter sur le cadran, fit encore quelques tours ; l’astre qui la dessinait avait de la peine à s’éteindre. Le 4, la tempête de l’agonie de Cromwell s’éleva : presque tous les arbres de Longwood furent déracinés. Enfin, le 5, à six heures moins onze minutes du soir, au milieu des vents, de la pluie et du fracas des flots, Bonaparte rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui jamais anima l’argile humaine. Les derniers mots saisis sur les lèvres du conquérant furent : « Tête… armée, ou tête d’armée. » Sa pensée errait encore au milieu des combats. Quand il ferma pour jamais les yeux, son épée, expirée avec lui, était couchée à sa gauche, un crucifix reposait sur sa poitrine : le symbole pacifique appliqué au cœur de Napoléon calma les palpitations de ce cœur, comme un rayon du ciel fait tomber la vague.

Bonaparte désira d’abord être enseveli dans la cathédrale d’Ajaccio, puis, par un codicille daté du 16 avril 1821, il légua ses os à la France : le ciel l’avait mieux servi : son véritable mausolée est le rocher où il expira : revoyez mon récit de la mort du duc d’Enghien. Napoléon, prévoyant à ses dernières volontés l’opposition du gouvernement britannique, fit choix éventuellement d’une sépulture à Sainte-Hélène.

Dans une étroite vallée appelée la vallée de Slane ou du Géranium, maintenant du Tombeau, coule une source ; les domestiques chinois de Napoléon, fidèles comme le Javanais de Camoëns, avaient accoutumé d’y remplir des amphores : des saules pleureurs pendent sur la fontaine ; une herbe fraîche, parsemée de tchampas, croît autour. « Le tchampas, malgré son éclat et son parfum, n’est pas une plante qu’on recherche, parce qu’elle fleurit sur les tombeaux, » disent les poésies sanscrites. Dans les déclivités des roches déboisées, végètent mal des citronniers amers, des cocotiers porte-noix, des mélèzes et des conises dont on recueille la gomme attachée à la barbe des chèvres.

Napoléon se plaisait aux saules de la fontaine ; il demandait la paix à la vallée de Slane, comme Dante banni demandait la paix au cloître de Corvo. En reconnaissance du repos passager qu’il y goûta les derniers jours de sa vie, il indiqua cette vallée pour l’abri de son repos éternel. Il disait en parlant de la source : « Si Dieu voulait que je me rétablisse, j’élèverais un monument dans le lieu où elle jaillit. » Ce monument fut son tombeau. Du temps de Plutarque, dans un endroit consacré aux nymphes aux bords du Strymon, on voyait encore un siège de pierre sur lequel s’était assis Alexandre.

Napoléon, botté, éperonné, habillé en uniforme de colonel de la garde, décoré de la Légion d’honneur, fut exposé mort dans sa couchette de fer ; sur ce visage qui ne s’étonna jamais, l’âme, en se retirant, avait laissé une stupeur sublime. Les planeurs et les menuisiers soudèrent et clouèrent Bonaparte en une quadruple bière d’acajou, de plomb, d’acajou encore et de fer-blanc ; on semblait craindre qu’il ne fût jamais assez emprisonné. Le manteau que le vainqueur d’autrefois portait aux vastes funérailles de Marengo servit de drap mortuaire au cercueil.

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