Mémoires d’outre-tombe (page 145)
Les obsèques se firent le 28 mai. Le temps était beau ; quatre chevaux, conduits par des palefreniers à pied, tiraient le corbillard ; vingt-quatre grenadiers anglais, sans armes, l’environnaient ; suivait le cheval de Napoléon. La garnison de l’île bordait les précipices du chemin. Trois escadrons de dragons précédaient le cortège ; le 20e régiment d’infanterie, les soldats de marine, les volontaires de Sainte-Hélène, l’artillerie royale avec quinze pièces de canon, fermaient la marche. Des groupes de musiciens, placés de distance en distance sur les rochers, se renvoyaient des airs lugubres. À un défilé, le corbillard s’arrêta ; les vingt-quatre grenadiers sans armes enlevèrent le corps et eurent l’honneur de le porter sur leurs épaules jusqu’à la sépulture. Trois salves d’artillerie saluèrent les restes de Napoléon au moment où il descendit dans la terre : tout le bruit qu’il avait fait sur cette terre ne pénétrait pas à deux lignes au-dessous.
Une pierre qui devait être employée à la construction d’une nouvelle maison pour l’exilé est abaissée sur son cercueil comme la trappe de son dernier cachot.
On récita les versets du psaume 87 : « J’ai été pauvre et plein de travail dans ma jeunesse ; j’ai été élevé, puis humilié… j’ai été percé de vos colères. » De minute en minute le vaisseau amiral tirait. Cette harmonie de la guerre, perdue dans l’immensité de l’Océan, répondait au requiescat in pace. L’empereur, enterré par ses vainqueurs de Waterloo, avait ouï le dernier coup de canon de cette bataille ; il n’entendit point la dernière détonation dont l’Angleterre troublait et honorait son sommeil à Sainte-Hélène. Chacun se retira, tenant en main une branche de saule comme en revenant de la fête des Palmes.
Lord Byron crut que le dictateur des rois avait abdiqué sa renommée avec son glaive, qu’il allait s’éteindre oublié. Le poète aurait dû savoir que la destinée de Napoléon était une muse, comme toutes les hautes destinées. Cette muse sut changer un dénoûment avorté en une péripétie qui renouvelait son héros. La solitude de l’exil et de la tombe de Napoléon a répandu sur une mémoire éclatante une autre sorte de prestige. Alexandre ne mourut point sous les yeux de la Grèce ; il disparut dans les lointains superbes de Babylone. Bonaparte n’est point mort sous les yeux de la France ; il s’est perdu dans les fastueux horizons des zones torrides. Il dort comme un ermite ou comme un paria dans un vallon, au bout d’un sentier désert. La grandeur du silence qui le presse égale l’immensité du bruit qui l’environna. Les nations sont absentes, leur foule s’est retirée ; l’oiseau des tropiques, attelé, dit Buffon, au char du soleil, se précipite de l’astre de la lumière ; où se repose-t-il aujourd’hui ? Il se repose sur des cendres dont le poids a fait pencher le globe.
Imposuerunt omnes sibi diademata, post mortem ejus… et multiplicata sunt mala in terra (Machab.).
« Ils prirent tous le diadème après sa mort… et les maux se multiplièrent sur la terre. »
Ce résumé des Machabées sur Alexandre semble être fait pour Napoléon : « Les diadèmes ont été pris et les maux se sont multipliés sur la terre. » Vingt années se sont à peine écoulées depuis la mort de Bonaparte, et déjà la monarchie française et la monarchie espagnole ne sont plus. La carte du monde a changé ; il a fallu apprendre une géographie nouvelle ; séparés de leurs légitimes souverains, des peuples ont été jetés à des souverains de rencontre ; des acteurs renommés sont descendus de la scène où sont montés des acteurs sans nom ; les aigles se sont envolés de la cime du haut pin tombé dans la mer, tandis que de frêles coquillages se sont attachés aux flancs du tronc encore protecteur.
Comme en dernier résultat tout marche à ses fins, le terrible esprit de nouveauté qui parcourait le monde, disait l’empereur, et auquel il avait opposé la barre de son génie, reprend son cours ; les institutions du conquérant défaillent ; il sera la dernière des grandes existences individuelles ; rien ne dominera désormais dans les sociétés infimes et nivelées ; l’ombre de Napoléon s’élèvera seule à l’extrémité du vieux monde détruit, comme le fantôme du déluge au bord de son abîme : la postérité lointaine découvrira cette ombre par-dessus le gouffre où tomberont des siècles inconnus, jusqu’au jour marqué de la renaissance sociale.
Puisque c’est ma propre vie que j’écris en m’occupant de celles des autres, grandes ou petites, je suis forcé de mêler cette vie aux choses et aux hommes, quand par hasard elle est rappelée. Ai-je traversé d’une traite, sans m’y arrêter jamais, le souvenir du déporté qui, dans sa prison de l’Océan, attendait l’exécution de l’arrêt de Dieu ? Non.
La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois ses geôliers, il l’avait faite avec moi : J’étais fils de la mer comme lui, ma nativité était du rocher comme la sienne. Je me flatte d’avoir mieux connu Napoléon que ceux qui l’ont vu plus souvent et approché de plus près.
Napoléon à Sainte-Hélène, cessant d’avoir à garder contre moi sa colère, avait renoncé à ses inimitiés ; devenu plus juste à mon tour, j’écrivis dans le Conservateur cet article :
« Les peuples ont appelé Bonaparte un fléau ; mais les fléaux de Dieu conservent quelque chose de l’éternité et de la grandeur du courroux divin dont ils émanent : Ossa arida… dabo vobis spiritum et viveris. Ossements arides, je vous donnerai mon souffle et vous vivrez. Né dans une île pour aller mourir dans une île, aux limites de trois continents ; jeté au milieu des mers où Camoëns sembla le prophétiser en y plaçant le génie des tempêtes, Bonaparte ne se peut remuer sur son rocher que nous n’en soyons avertis par une secousse ; un pas du nouvel Adamastor à l’autre pôle se fait sentir à celui-ci. Si Napoléon, échappé aux mains de ses geôliers, se retirait aux États-Unis, ses regards attachés sur l’Océan suffiraient pour troubler les peuples de l’ancien monde ; sa seule présence sur le rivage américain de l’Atlantique forcerait l’Europe à camper sur le rivage opposé. »
Cet article parvint à Bonaparte à Sainte-Hélène : une main qu’il croyait ennemie versa le dernier baume sur ses blessures ; il dit à M. de Montholon :
« Si, en 1814 et en 1815, la confiance royale n’avait point été placée dans des hommes dont l’âme était détrempée par des circonstances trop fortes, ou qui, renégats à leur patrie, ne voient de salut et de gloire pour le trône de leur maître que dans le joug de la Sainte Alliance ; si le duc de Richelieu, dont l’ambition fut de délivrer son pays de la présence des baïonnettes étrangères, si Chateaubriand, qui venait de rendre à Gand d’éminents services, avaient eu la direction des affaires, la France serait sortie puissante et redoutée de ces deux grandes crises nationales. Chateaubriand a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l’attestent. Son style n’est pas celui de Racine, c’est celui du prophète. Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s’égare : tant d’autres y ont trouvé leur perte ! Mais ce qui est certain, c’est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie, et qu’il eût repoussé avec indignation ces actes infamants de l’administration d’alors. »
Telles ont été mes dernières relations avec Bonaparte. — Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement chatouille de mon cœur l’orgueilleuse faiblesse ? Bien de petits hommes à qui j’ai rendu de grands services ne m’ont pas jugé si favorablement que le géant dont j’avais osé attaquer la puissance.
Tandis que le monde Napoléonien s’effaçait, je m’enquérais des lieux où Napoléon lui-même s’était évanoui. Le tombeau de Sainte-Hélène a déjà usé un des saules ses contemporains : l’arbre décrépit et tombé est mutilé chaque jour par les pèlerins. La sépulture est entourée d’un grillage en fonte ; trois dalles sont posées transversalement sur la fosse ; quelques iris croissent aux pieds et à la tête ; la fontaine de la vallée coule encore là où des jours prodigieux se sont taris. Des voyageurs apportés par la tempête croient devoir consigner leur obscurité à la sépulture éclatante. Une vieille s’est établie auprès et vit de l’ombre d’un souvenir ; un invalide fait sentinelle dans une guérite.
Le vieux Longwood, à deux cents pas du nouveau, est abandonné. À travers un enclos rempli de fumier, on arrive à une écurie ; elle servait de chambre à coucher à Bonaparte. Un nègre vous montre une espèce de couloir occupé par un moulin à bras et vous dit : « Here he dead, ici il mourut. » La chambre où Napoléon reçut le jour n’était vraisemblablement ni plus grande ni plus riche.
Au nouveau Longwood, Plantation House, chez le gouverneur, on voit le duc de Wellington en peinture et les tableaux de ses batailles. Une armoire vitrée renferme un morceau de l’arbre près duquel se trouvait le général anglais à Waterloo ; cette relique est placée entre une branche d’olivier cueillie au jardin des Olives et des ornements de sauvages de la mer du Sud : bizarre association des abuseurs des vagues. Inutilement le vainqueur veut ici se substituer au vaincu, sous la protection d’un rameau de la Terre sainte et du souvenir de Cook ; il suffit qu’on retrouve à Sainte-Hélène la solitude, l’Océan et Napoléon.
Si l’on recherchait l’histoire de la transformation des bords illustrés par des tombeaux, des berceaux, des palais, quelle variété de choses et de destinées ne verrait-on pas, puisque de si étranges métamorphoses s’opèrent jusque dans les habitations obscures auxquelles sont attachées nos chétives vies ! Dans quelle hutte naquit Clovis ? Dans quel chariot Attila reçut-il le jour ? Quel torrent couvre la sépulture d’Alaric ? Quel chacal occupe la place du cercueil en or ou en cristal d’Alexandre ? Combien de fois ces poussières ont-elles changé de place ? Et tous ces mausolées de l’Égypte et des Indes, à qui appartiennent-ils ? Dieu seul connaît la cause de ces mutations liées à des mystères de l’avenir : il est pour les hommes des vérités cachées dans la profondeur du temps ; elles ne se manifestent qu’à l’aide des siècles, comme il y a des étoiles si éloignées de la terre que leur lumière n’est pas encore parvenue jusqu’à nous.
Mais tandis que j’écrivais ceci le temps a marché ; il a produit un événement qui aurait de la grandeur, si les événements ne tombaient aujourd’hui dans la boue. On a redemandé à Londres la dépouille de Bonaparte ; la demande a été accueillie : qu’importent à l’Angleterre de vieux ossements ? Elle nous fera tant que nous voudrons de ces sortes de présents. Les dépouilles de Napoléon nous sont revenues au moment de notre humiliation ; elles auraient pu subir le droit de visite ; mais l’étranger s’est montré facile : il a donné un laissez-passer aux cendres,
La translation des restes de Napoléon est une faute contre la renommée. Une sépulture à Paris ne vaudra jamais la vallée de Slane : qui voudrait voir Pompée ailleurs que dans le sillon de sable élevé par un pauvre affranchi, aidé d’un vieux légionnaire ? Que ferons-nous de ces magnifiques reliques au milieu de nos misères ? Le granit le plus dur représentera-t-il la pérennité des œuvres de Bonaparte ? Encore si nous possédions un Michel-Ange pour sculpter la statue funèbre ? Comment façonnera-t-on le monument ? Aux petits hommes des mausolées, aux grands hommes une pierre et un nom. Du moins, si on avait suspendu le cercueil au couronnement de l’Arc de Triomphe, si les nations avaient aperçu de loin leur maître porté sur les épaules de ses victoires ? L’urne de Trajan n’était-elle pas placée à Rome au haut de sa colonne ? Napoléon, parmi nous, se perdra dans la tourbe de ces va-nu-pieds de morts qui se dérobent en silence. Dieu veuille qu’il ne soit pas exposé aux vicissitudes de nos changements politiques, tout défendu qu’il est par Louis XIV, Vauban et Turenne ! Gare ces violations de tombeaux si communes dans notre patrie ! Qu’un certain côté de la Révolution triomphe, et la poussière du conquérant pourra rejoindre les poussières que nos passions ont dispersées : on oubliera le vainqueur des peuples pour ne se souvenir que de l’oppresseur des libertés. Les os de Napoléon ne reproduiront pas son génie, ils enseigneront son despotisme à de médiocres soldats.
Quoi qu’il en soit, une frégate a été fournie à un fils de Louis-Philippe : un nom cher à nos anciennes victoires maritimes la protégeait sur les flots. Parti de Toulon, où Bonaparte s’était embarqué dans sa puissance pour la conquête de l’Égypte, le nouvel Argo est venu à Sainte-Hélène revendiquer le néant. Le sépulcre, avec son silence, continuait à s’élever immobile dans la vallée de Slane ou du Géranium. Des deux saules pleureurs, l’un était tombé ; lady Dallas, femme d’un gouverneur de l’île, avait fait planter en remplacement de l’arbre défailli dix-huit jeunes saules et trente-quatre cyprès ; la source, toujours là, coulait comme quand Napoléon en buvait l’eau. Pendant toute une nuit, sous la conduite d’un capitaine anglais nommé Alexander, on a travaillé à percer le monument. Les quatre cercueils emboîtés les uns dans les autres, le cercueil d’acajou, le cercueil de plomb, le second cercueil d’acajou ou de bois des îles et le cercueil de fer-blanc, ont été trouvés intacts. On procéda à l’inspection de ces moules de momie sous une tente, au milieu d’un cercle d’officiers dont quelques-uns avaient connu Bonaparte.
« Lorsque la dernière bière fut ouverte, les regards s’y plongèrent. Ils vinrent, dit l’abbé Coquereau, se heurter contre une masse blanchâtre qui couvrait le corps dans toute son étendue. Le docteur Gaillard, la touchant, reconnut un coussin de satin blanc qui garnissait à l’intérieur la paroi supérieure du cercueil : il s’était détaché et enveloppait la dépouille comme un linceul . . . . . . . . . . Tout le corps paraissait couvert comme d’une mousse légère ; on eût dit que nous l’apercevions à travers un nuage diaphane. C’était bien sa tête : un oreiller l’exhaussait un peu ; son large front, ses yeux dont les orbites se dessinaient sous les paupières, garnies encore de quelques cils ; ses joues étaient bouffies, son nez seul avait souffert, sa bouche entr’ouverte laissait apercevoir trois dents d’une grande blancheur ; sur son menton se distinguait parfaitement l’empreinte de la barbe ; ses deux mains surtout paraissaient appartenir à quelqu’un de respirant encore, tant elles étaient vives de ton et de coloris ; l’une d’elles, la main gauche, était un peu plus élevée que la droite ; ses ongles avaient poussé après la mort : ils étaient longs et blancs ; une de ses bottes était décousue et laissait passer quatre doigts de ses pieds d’un blanc mat. »
Qu’est-ce qui a frappé les nécrobies ? L’inanité des choses terrestres ? la vanité de l’homme ? Non, la beauté du mort ; ses ongles seulement s’étaient allongés, pour déchirer, je présume, ce qui restait de liberté au monde. Ses pieds, rendus à l’humilité, ne s’appuyaient plus sur des coussins de diadème ; ils reposaient nus dans leur poussière. Le fils de Condé était aussi habillé dans le fossé de Vincennes ; cependant Napoléon, si bien conservé, était arrivé tout juste à ces trois dents que les balles avaient laissées à la mâchoire du duc d’Enghien.
L’astre éclipsé à Sainte-Hélène a reparu à la grande joie des peuples : l’univers a revu Napoléon ; Napoléon n’a point revu l’univers. Les cendres vagabondes du conquérant ont été regardées par les mêmes étoiles qui le guidèrent à son exil : Bonaparte a passé par le tombeau, comme il a passé partout, sans s’y arrêter. Débarqué au Havre, le cadavre est arrivé à l’Arc de Triomphe, dais sous lequel le soleil montre son front à certains jours de l’année. Depuis cet Arc jusqu’aux Invalides, on n’a plus rencontré que des colonnes de planches, des bustes de plâtre, une statue du grand Condé (hideuse bouillie qui pleurait), des obélisques de sapin remémoratifs de la vie indestructible du vainqueur. Un froid rigoureux faisait tomber les généraux autour du char funèbre, comme dans la retraite de Moscou. Rien n’était beau, hormis le bateau de deuil qui avait porté en silence sur la Seine Napoléon et un crucifix.
Privé de son catafalque de rochers, Napoléon est venu s’ensevelir dans les immondices de Paris. Au lieu de vaisseaux qui saluaient le nouvel Hercule, consumé sur le mont Œta, les blanchisseuses de Vaugirard rôderont alentour avec des invalides inconnus à la grande armée. Pour préluder à cette impuissance, de petits hommes n’ont rien pu imaginer de mieux qu’un salon de Curtius en plein vent. Après quelques jours de pluie, il n’est demeuré de ces décorations que des bribes crottées. Quoi qu’on fasse, on verra toujours au milieu des mers le vrai sépulcre du triomphateur : à nous le corps, à Sainte-Hélène la vie immortelle.
Napoléon a clos l’ère du passé : il a fait la guerre trop grande pour qu’elle revienne de manière à intéresser l’espèce humaine. Il a tiré impétueusement sur ses talons les portes du temple de Janus ; et il a entassé derrière ces portes des monceaux de cadavres, afin qu’elles ne se puissent rouvrir.
En Europe je suis allé visiter les lieux où Bonaparte aborda après avoir rompu son ban à l’île d’Elbe. Je descendis à l’auberge de Cannes au moment même que le canon tirait en commémoration du 29 juillet ; un de ces résultats de l’incursion de l’empereur, non sans doute prévu par lui. La nuit était close quand j’arrivai au golfe Juan ; je mis pied à terre à une maison isolée au bord de la grande route. Jacquemin, potier et aubergiste, propriétaire de cette maison, me mena à la mer. Nous prîmes des chemins creux entre des oliviers sous lesquels Bonaparte avait bivouaqué : Jacquemin lui-même l’avait reçu et me conduisait. À gauche du sentier de traverse s’élevait une espèce de hangar : Napoléon, qui envahissait seul la France, avait déposé dans ce hangar les effets de son débarquement.
Parvenu à la grève, je vis une mer calme que ne ridait pas le plus petit souffle ; la lame, mince comme une gaze, se déroulait sur le sablon sans bruit et sans écume. Un ciel émerveillable, tout resplendissant de constellations, couronnait ma tête. Le croissant de la lune s’abaissa bientôt et se cacha derrière une montagne. Il n’y avait dans le golfe qu’une seule barque à l’ancre, et deux bateaux : à gauche on apercevait le phare d’Antibes, à droite les îles de Lérins ; devant moi, la haute mer s’ouvrait au midi vers cette Rome où Bonaparte m’avait d’abord envoyé.
Les îles de Lérins, aujourd’hui îles Sainte-Marguerite, reçurent autrefois quelques chrétiens fuyant devant les Barbares. Saint Honorat venant de Hongrie aborda l’un de ces écueils : il monta sur un palmier, fit le signe de la croix, tous les serpents expirèrent, c’est-à-dire le paganisme disparut, et la nouvelle civilisation naquit dans l’Occident.
Quatorze cents ans après, Bonaparte vint terminer cette civilisation dans les lieux où le saint l’avait commencée. Le dernier solitaire de ces laures fut le Masque de fer, si le Masque de fer est une réalité. Du silence du golfe Juan, de la paix des îles aux anciens anachorètes, sortit le bruit de Waterloo, qui traversa l’Atlantique, et vint expirer à Sainte-Hélène.
Entre les souvenirs de deux sociétés, entre un monde éteint et un monde prêt à s’éteindre, la nuit, au bord abandonné de ces marines, on peut supposer ce que je sentis. Je quittai la plage dans une espèce de consternation religieuse, laissant le flot passer et repasser, sans l’effacer, sur la trace de l’avant-dernier pas de Napoléon.
À la fin de chaque grande époque, on entend quelque voix dolente des regrets du passé, et qui sonne le couvre-feu : ainsi gémirent ceux qui virent disparaître Charlemagne, saint Louis, François Ier Henri IV et Louis XIV. Que ne pourrais-je pas dire à mon tour, témoin oculaire que je suis de deux ou trois mondes écoulés ? Quand on a rencontré comme moi Washington et Bonaparte, que reste-t-il à regarder derrière la charrue du Cincinnatus américain et la tombe de Sainte-Hélène ? Pourquoi ai-je survécu au siècle et aux hommes à qui j’appartenais par la date de ma vie ? Pourquoi ne suis-je pas tombé avec mes contemporains, les derniers d’une race épuisée ? Pourquoi suis-je demeuré seul à chercher leurs os dans les ténèbres et la poussière d’une catacombe remplie ? Je me décourage de durer. Ah ! si du moins j’avais l’insouciance d’un de ces vieux Arabes de rivage, que j’ai rencontrés en Afrique ! Assis les jambes croisées sur une petite natte de corde, la tête enveloppée dans leur burnous, ils perdent leurs dernières heures à suivre des yeux, parmi l’azur du ciel, le beau phénicoptère qui vole le long des ruines de Carthage ; bercés du murmure de la vague, ils entr’oublient leur existence et chantent à voix basse une chanson de la mer : ils vont mourir.
LIVRE VII
Changement du monde. — Années de ma vie 1815, 1816. — Je suis nommé pair de France. — Mon début à la tribune. — Divers discours. — Monarchie selon la Charte. — Louis XVIII. — M. Decazes. — Je suis rayé de la liste des ministres d’État. — Je vends mes livres et ma Vallée. — Suite de mes discours en 1817 et 1818. — Réunion Piet. — Le Conservateur. — De la morale des intérêts matériels et de celle des devoirs. — Année de ma vie 1820. — Mort du duc de Berry. — Naissance du duc de Bordeaux. — Les dames de la halle de Bordeaux. — Je fais entrer M. de Villèle et M. de Corbière dans leur premier ministère. — Ma lettre au duc de Richelieu. — Billet du duc de Richelieu et ma réponse. — Billets de M. de Polignac. — Lettres de M. de Montmorency et de M. Pasquier. — Je suis nommé ambassadeur à Berlin. — Je pars pour cette ambassade.
Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant, du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ? Aurais-je dû parler d’autre chose ? Quel personnage peut intéresser en dehors de lui ? De qui et de quoi peut-il être question, après un pareil homme ? Dante a eu seul le droit de s’associer aux grands poètes qu’il rencontre dans les régions d’une autre vie. Comment nommer Louis XVIII en place de l’empereur ? Je rougis en pensant qu’il me faut nasillonner à cette heure d’une foule d’infimes créatures dont je fais partie, êtres douteux et nocturnes que nous fûmes d’une scène dont le large soleil avait disparu.
Les bonapartistes eux-mêmes s’étaient racornis. Leurs membres s’étaient repliés et contractés ; l’âme manqua à l’univers nouveau sitôt que Bonaparte retira son souffle ; les objets s’effacèrent dès qu’ils ne furent plus éclairés de la lumière qui leur avait donné le relief et la couleur. Au commencement de ces Mémoires je n’eus à parler que de moi : or, il y a toujours une sorte de primauté dans la solitude individuelle de l’homme ; ensuite je fus environné de miracles : ces miracles soutinrent ma voix ; mais à cette heure plus de conquête d’Égypte, plus de batailles de Marengo, d’Austerlitz et d’Iéna, plus de retraite de Russie, plus d’invasion de la France, de prise de Paris, de retour de l’île d’Elbe, de bataille de Waterloo, de funérailles de Sainte-Hélène : quoi donc ? des portraits à qui le génie de Molière pourrait seul donner la gravité du comique !
En m’exprimant sur notre peu de valeur, j’ai serré de près ma conscience ; je me suis demandé si je ne m’étais pas incorporé par calcul à la nullité de ces temps, pour acquérir le droit de condamner les autres ; persuadé que j’étais in petto que mon nom se lirait au milieu de toutes ces effaçures. Non : je suis convaincu que nous nous évanouirons tous : premièrement parce que nous n’avons pas en nous de quoi vivre ; secondement parce que le siècle dans lequel nous commençons ou finissons nos jours n’a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu’elles aiment, ne sauraient donner l’immortalité ; elles n’ont aucune puissance pour créer une renommée ; quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche vous n’entendriez rien : nul son ne sort du cœur des morts.
Une chose cependant me frappe : le petit monde dans lequel j’entre à présent était supérieur au monde qui lui a succédé en 1830 ; nous étions des géants en comparaison de la société de cirons qui s’est engendrée.
La Restauration offre du moins un point où l’on peut retrouver de l’importance : après la dignité d’un seul homme, cet homme passé, renaquit la dignité des hommes. Si le despotisme a été remplacé par la liberté, si nous entendons quelque chose à l’indépendance, si nous avons perdu l’habitude de ramper, si les droits de la nature humaine ne sont plus méconnus, c’est à la Restauration que nous en sommes redevables. Aussi me jetai-je dans la mêlée pour, autant que je le pouvais, raviver l’espèce quand l’individu fut fini.
Allons, poursuivons notre tâche ! descendons en gémissant jusqu’à moi et à mes collègues. Vous m’avez vu au milieu de mes songes ; vous allez me voir dans mes réalités : si l’intérêt diminue, si je tombe, lecteur, soyez juste, faites la part de mon sujet !
Après la seconde rentrée du roi et la disparition finale de Bonaparte, le ministère étant aux mains de M. le duc d’Otrante et de M. le prince de Talleyrand, je fus nommé président du collège électoral du département du Loiret. Les élections de 1815 donnèrent au roi la Chambre introuvable. Toutes les voix se portaient sur moi à Orléans, lorsque l’ordonnance qui m’appelait à la Chambre des pairs m’arriva. Ma carrière d’action à peine commencée changea subitement de route : qu’eût-elle été si j’eusse été placé dans la Chambre élective ? Il est assez probable que cette carrière aurait abouti, en cas de succès, au ministère de l’intérieur, au lieu de me conduire au ministère des affaires étrangères. Mes habitudes et mes mœurs étaient plus en rapport avec la pairie, et quoique celle-ci me devînt hostile dès le premier moment, à cause de mes opinions libérales, il est toutefois certain que mes doctrines sur la liberté de la presse et contre le vasselage des étrangers donnèrent à la noble Chambre cette popularité dont elle a joui tant qu’elle souffrit mes opinions.
Je reçus en arrivant le seul honneur que mes collègues m’aient jamais fait pendant mes quinze années de résidence au milieu d’eux : je fus nommé l’un des quatre secrétaires pour la session de 1816. Lord Byron n’obtint pas plus de faveur lorsqu’il parut à la Chambre des lords, et il s’en éloigna pour toujours ; j’aurais dû rentrer dans mes déserts.
Mon début à la tribune fut un discours sur l’inamovibilité des juges : je louais le principe, mais j’en blâmais l’application immédiate. Dans la révolution de 1830 les hommes de la gauche les plus dévoués à cette révolution voulaient suspendre pour un temps l’inamovibilité.
Le 22 février 1816, le duc de Richelieu nous apporta le testament autographe de la reine ; je montai à la tribune, et je dis :
« Celui qui nous a conservé le testament de Marie-Antoinette avait acheté la terre de Montboisier : juge de Louis XVI, il avait élevé dans cette terre un monument à la mémoire du défenseur de Louis XVI, il avait gravé lui-même sur ce monument une épitaphe en vers français à la louange de M. de Malesherbes. Cette étonnante impartialité annonce que tout est déplacé dans le monde moral. »