Mémoires d’outre-tombe (page 146)
Le 12 mars 1816, on agita la question des pensions ecclésiastiques. « Vous refuseriez, disais-je, des aliments au pauvre vicaire qui consacre aux autels le reste de ses jours, et vous accorderiez des pensions à Joseph Le Bon, qui fit tomber tant de têtes, à François Chabot, qui demandait pour les émigrés une loi si simple qu’un enfant pût les mener à la guillotine, à Jacques Roux, lequel, refusant au Temple de recevoir le testament de Louis XVI, répondit à l’infortuné monarque : Je ne suis chargé que de te conduire à la mort. »
On avait apporté à la Chambre héréditaire un projet de loi relatif aux élections ; je me prononçai pour le renouvellement intégral de la Chambre des députés ; ce n’est qu’en 1824, étant ministre, que je le fis entrer dans la loi.
Ce fut aussi dans ce premier discours sur la loi d’élections, en 1816, que je répondis à un adversaire : « Je ne relève point ce qu’on a dit de l’Europe attentive à nos discussions. Quant à moi, messieurs, je dois sans doute au sang français qui coule dans mes veines cette impatience que j’éprouve quand, pour déterminer mon suffrage, on me parle des opinions placées hors ma patrie ; et si l’Europe civilisée voulait m’imposer la charte, j’irais vivre à Constantinople. »
Le 9 avril 1816, je fis à la Chambre une proposition relative aux puissances barbaresques. La Chambre décida qu’il y avait lieu de s’en occuper. Je songeais déjà à combattre l’esclavage, avant que j’eusse obtenu cette décision favorable de la pairie qui fut la première intervention politique d’une grande puissance en faveur des Grecs : « J’ai vu, disais-je à mes collègues, les ruines de Carthage ; j’ai rencontré parmi ces ruines les successeurs de ces malheureux chrétiens pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie. La philosophie pourra prendre sa part de la gloire attachée au succès de ma proposition et se vanter d’avoir obtenu dans un siècle de lumières ce que la religion tenta inutilement dans un siècle de ténèbres. »
J’étais placé dans une assemblée où ma parole, les trois quarts du temps, tournait contre moi. On peut remuer une chambre populaire ; une chambre aristocratique est sourde. Sans tribune, à huis clos devant des vieillards, restes desséchés de la vieille Monarchie, de la Révolution et de l’Empire, ce qui sortait du ton le plus commun paraissait folie. Un jour, le premier rang des fauteuils, tout près de la tribune, était rempli de respectables pairs, plus sourds les uns que les autres, la tête penchée en avant et tenant à l’oreille un cornet dont l’embouchure était dirigée vers la tribune. Je les endormis, ce qui est bien naturel. Un d’eux laissa tomber son cornet ; son voisin, réveillé par la chute, voulut ramasser poliment le cornet de son confrère ; il tomba. Le mal fut que je me pris à rire, quoique je parlasse alors pathétiquement sur je ne sais plus quel sujet d’humanité.
Les orateurs qui réussissaient dans cette Chambre étaient ceux qui parlaient sans idées, d’un ton égal et monotone, ou qui ne trouvaient de sensibilité que pour s’attendrir sur les pauvres ministres. M. de Lally-Tolendal tonnait en faveur des libertés publiques : il faisait retentir les voûtes de notre solitude de l’éloge de trois ou quatre lords de la chancellerie anglaise, ses aïeux, disait-il. Quand son panégyrique de la liberté de la presse était terminé, arrivait un mais fondé sur des circonstances, lequel mais nous laissait l’honneur sauf, sous l’utile surveillance de la censure.
La Restauration donna un mouvement aux intelligences ; elle délivra la pensée comprimée par Bonaparte : l’esprit, comme une cariatide déchargée de l’architecture qui lui courbait le front, releva la tête. L’Empire avait frappé la France de mutisme ; la liberté restaurée la toucha et lui rendit la parole : il se trouva des talents de tribune qui reprirent les choses où les Mirabeau et les Cazalès les avaient laissées, et la Révolution continua son cours.
Mes travaux ne se bornaient pas à la tribune, si nouvelle pour moi. Épouvanté des systèmes que l’on embrassait et de l’ignorance de la France sur les principes du gouvernement représentatif, j’écrivais et je faisais imprimer la Monarchie selon la Charte. Cette publication a été une des grandes époques de ma vie politique : elle me fit prendre rang parmi les publicistes ; elle servit à fixer l’opinion sur la nature de notre gouvernement. Les journaux anglais portèrent cet écrit aux nues ; parmi nous, l’abbé Morellet même ne revenait pas de la métamorphose de mon style et de la précision dogmatique des vérités.
La Monarchie selon la Charte est un catéchisme constitutionnel : c’est là que l’on a puisé la plupart des propositions que l’on avance comme nouvelles aujourd’hui. Ainsi ce principe, que le roi règne et ne gouverne pas, se trouve tout entier dans les chapitres iv, v, vi et vii sur la prérogative royale.
Les principes constitutionnels étant posés dans la première partie de la Monarchie selon la Charte, j’examine dans la seconde les systèmes des trois ministères qui jusqu’alors s’étaient succédé depuis 1814 jusqu’à 1816 ; dans cette partie se rencontrent des prédictions depuis trop vérifiées et des expositions de doctrines alors cachées. On lit ces mots, chapitre xxvi, deuxième partie : « Il passe pour constant, dans un certain parti, qu’une révolution de la nature de la nôtre ne peut finir que par un changement de dynastie ; d’autres, plus modérés, disent par un changement dans l’ordre de successibilité à la couronne. »
Comme je terminais mon ouvrage, parut l’ordonnance du 5 septembre 1816 : cette mesure dispersait le peu de royalistes rassemblés pour reconstruire la monarchie légitime. Je me hâtai d’écrire le post-scriptum qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de Richelieu et du favori de Louis XVIII, M. Decazes.
Le post-scriptum ajouté, je courus chez M. Le Normant, mon libraire : je trouvai en arrivant des alguazils et un commissaire de police qui instrumentaient. Ils avaient saisi des paquets et apposé des scellés. Je n’avais pas bravé Bonaparte pour être intimidé par M. Decazes : je m’opposai à la saisie ; je déclarai, comme Français libre et comme pair de France, que je ne céderais qu’à la force : la force arriva et je me retirai. Je me rendis le 18 septembre chez MM. Louis-Marthe Mesnier et son collègue, notaires royaux ; je protestai à leur étude et je les requis de consigner ma déclaration du fait de l’arrestation de mon ouvrage, voulant assurer par cette protestation les droits des citoyens français. M. Baude m’a imité en 1830.
Je me trouvai engagé ensuite dans une correspondance assez longue avec M. le chancelier, M. le ministre de la police et M. le procureur général Bellart, jusqu’au 9 novembre, jour que le chancelier m’annonça l’ordonnance rendue en ma faveur par le tribunal de première instance, laquelle me remit en possession de mon ouvrage saisi. Dans une de ses lettres, M. le chancelier me mandait qu’il avait été désolé de voir le mécontentement que le roi avait exprimé publiquement de mon ouvrage. Ce mécontentement venait des chapitres où je m’élevais contre l’établissement d’un ministre de la police générale dans un pays constitutionnel.
Dans mon récit du voyage de Gand, vous avez vu ce que Louis XVIII valait comme fils de Hugues Capet ; dans mon écrit, Le roi est mort : vive le roi ! j’ai dit les qualités réelles de ce prince. Mais l’homme n’est pas un et simple : pourquoi y a-t-il si peu de portraits fidèles ? parce qu’on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie ; dix ans après, le portrait ne ressemble plus.
Louis XVIII n’apercevait pas loin les objets devant lui ni autour de lui ; tout lui semblait beau ou laid d’après l’angle de son regard. Atteint de son siècle, il est à craindre que la religion ne fût pour le roi très chrétien qu’un élixir propre à l’amalgame des drogues de quoi se compose la royauté. L’imagination libertine qu’il avait reçue de son grand-père aurait pu inspirer quelque défiance de ses entreprises ; mais il se connaissait, et quand il parlait d’une manière affirmative, il se vantait en se raillant de lui-même. Je lui parlais un jour de la nécessité d’un nouveau mariage pour M. le duc de Bourbon, afin de rappeler la race des Condé à la vie : il approuvait fort cette idée, quoiqu’il ne se souciât guère de ladite résurrection ; mais à ce propos il me parla de M. le comte d’Artois et me dit : « Mon frère pourrait se remarier sans rien changer à la succession au trône, il ne ferait que des cadets ; pour moi, je ne ferais que des aînés : je ne veux point déshériter M. le duc d’Angoulême. » Et il se rengorgea d’un air capable et goguenard ; mais je ne prétendais disputer au roi aucune puissance.
Égoïste et sans préjugés, Louis XVIII voulait sa tranquillité à tout prix : il soutenait ses ministres tant qu’ils avaient la majorité ; il les renvoyait aussitôt que cette majorité était ébranlée et que son repos pouvait être dérangé : il ne balançait pas à reculer dès que, pour obtenir la victoire, il eût fallu faire un pas en avant. Sa grandeur était de la patience ; il n’allait pas aux événements, les événements venaient à lui.
Sans être cruel, ce roi n’était pas humain ; les catastrophes tragiques ne l’étonnaient ni ne le touchaient pas : il se contenta de dire au duc de Berry, qui s’excusait d’avoir eu le malheur de troubler par sa mort le sommeil du roi : « J’ai fait ma nuit. » Pourtant cet homme tranquille, lorsqu’il était contrarié, entrait dans d’horribles colères ; enfin, ce prince si froid, si insensible, avait des attachements qui ressemblaient à des passions : ainsi se succédèrent dans son intimité le comte d’Avaray, M. de Blacas, M. Decazes ; madame de Balbi, madame du Cayla : toutes ces personnes aimées étaient des favoris ; malheureusement, elles ont entre leurs mains beaucoup trop de lettres.
Louis XVIII nous apparut dans toute la profondeur des traditions historiques ; il se montra avec le favoritisme des anciennes royautés. Se fait-il dans le cœur des monarques isolés un vide qu’ils remplissent avec le premier objet qu’ils trouvent ? Est-ce sympathie, affinité d’une nature analogue à la leur ? Est-ce une amitié qui leur tombe du ciel pour consoler leurs grandeurs ? Est-ce un penchant pour un esclave qui se donne corps et âme, devant lequel on ne se cache de rien, esclave qui devient un vêtement, un jouet, une idée fixe liée à tous les sentiments, à tous les goûts, à tous les caprices de celui qu’elle a soumis et qu’elle tient sous l’empire d’une fascination invincible ? Plus le favori a été bas et intime, moins on le peut renvoyer, parce qu’il est en possession de secrets qui feraient rougir s’ils étaient divulgués : ce préféré puise une double force dans sa turpitude et dans les faiblesses de son maître.
Quand le favori est par hasard un grand homme, comme l’obsesseur Richelieu ou l’inrenvoyable Mazarin, les nations en le détestant profitent de sa gloire ou de sa puissance ; elles ne font que changer un misérable roi de droit pour un illustre roi de fait.
Aussitôt que M. Decazes fut nommé ministre, les voitures encombrèrent le soir le quai Malaquais, pour déposer dans le salon du parvenu ce qu’il y avait de plus noble dans le faubourg Saint-Germain. Le Français aura beau faire, il ne sera jamais qu’un courtisan, n’importe de qui, pourvu que ce soit un puissant du jour.
Il se forma bientôt en faveur du nouveau favori une coalition formidable de bêtises. Dans la société démocratique, bavardez de libertés, déclarez que vous voyez la marche du genre humain et l’avenir des choses, en ajoutant à vos discours quelques croix d’honneur, et vous êtes sûr de votre place ; dans la société aristocratique, jouez au whist, débitez d’un air grave et profond des lieux communs et des bons mots arrangés d’avance, et la fortune de votre génie est assurée.
Compatriote de Murat, mais de Murat sans royaume, M. Decazes nous était venu de la mère de Napoléon. Il était familier, obligeant, jamais insolent ; il me voulait du bien, je ne sais pourquoi je ne m’en souciai pas : de là vint le commencement de mes disgrâces. Cela devait m’apprendre qu’on ne doit jamais manquer de respect à un favori. Le roi le combla de bienfaits et de crédit, et le maria dans la suite à une personne très bien née, fille de M. de Sainte-Aulaire. Il est vrai que M. Decazes servait trop bien la royauté ; ce fut lui qui déterra le maréchal Ney dans les montagnes d’Auvergne où il s’était caché.
Fidèle aux inspirations de son trône, Louis XVIII disait de M. Decazes : « Je l’élèverai si haut qu’il fera envie aux plus grands seigneurs. » Ce mot, emprunté d’un autre roi, n’était qu’un anachronisme : pour élever les autres, il faut être sûr de ne pas descendre ; or, au temps où Louis XVIII était arrivé, qu’était-ce que les monarques ? S’ils pouvaient encore faire la fortune d’un homme, ils ne pouvaient en faire la grandeur ; ils n’étaient plus que les banquiers de leurs favoris.
Madame Princeteau, sœur de M. Decazes, était une agréable, modeste et excellente personne ; le roi s’en était amouraché en perspective, M. Decazes le père, que je vis dans la salle du trône en habit habillé, l’épée au côté, chapeau sous le bras, n’eut cependant aucun succès.
Enfin, la mort de M. le duc de Berry accrut les inimitiés de part et d’autre et amena la chute du favori. J’ai dit que les pieds lui glissèrent dans le sang, ce qui ne signifie pas, à Dieu ne plaise ! qu’il fut coupable du meurtre, mais qu’il tomba dans la mare rougie qui se forma sous le couteau de Louvel.
J’avais résisté à la saisie de la Monarchie selon la Charte pour éclairer la royauté abusée et pour soutenir la liberté de la pensée et de la presse ; j’avais embrassé franchement nos institutions et j’y suis resté fidèle.
Ces tracasseries passées, je demeurai saignant des blessures qu’on m’avait faites à l’apparition de ma brochure. Je ne pris pas possession de ma carrière politique sans porter les cicatrices des coups que je reçus en entrant dans cette carrière : je m’y sentais mal, je n’y pouvais respirer.
Peu de temps après, une ordonnance contresignée Richelieu me raya de la liste des ministres d’État, et je fus privé d’une place réputée jusqu’alors inamovible ; elle m’avait été donnée à Gand, et la pension attachée à cette place me fut retirée : la main qui avait pris Fouché me frappa.
J’ai eu l’honneur d’être dépouillé trois fois pour la légitimité : la première, pour avoir suivi les fils de saint Louis dans leur exil ; la seconde, pour avoir écrit en faveur des principes de la monarchie octroyée ; la troisième, pour m’être tu sur une loi funeste au moment que je venais de faire triompher nos armes : la campagne d’Espagne avait rendu des soldats au drapeau blanc, et si j’avais été maintenu au pouvoir, j’aurais reporté nos frontières aux rives du Rhin.
Ma nature me rendit parfaitement insensible à la perte de mes appointements ; j’en fus quitte pour me remettre à pied et pour aller, les jours de pluie, en fiacre à la Chambre des pairs. Dans mon équipage populaire, sous la protection de la canaille qui roulait autour de moi, je rentrai dans les droits des prolétaires dont je fais partie : du haut de mon char, je domine le train des rois.
Je fus obligé de vendre mes livres ; M. Merlin les exposa à la criée, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants. Je ne gardai qu’un petit Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions et des remarques écrites de ma main. Bientôt il me fallut tailler dans le vif ; je demandai à M. le ministre de l’intérieur la permission de mettre en loterie ma maison de campagne : la loterie fut ouverte chez M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets à 1 000 francs chaque : les numéros ne furent point pris par les royalistes ; madame la duchesse d’Orléans, douairière, prit trois numéros ; mon ami M. Lainé, ministre de l’intérieur, qui avait contresigné l’ordonnance du 5 septembre et consenti dans le conseil à ma radiation, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L’argent fut rendu aux souscripteurs ; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses 1 000 francs ; il les laissa au notaire pour les pauvres.
Peu de temps après, ma Vallée-aux-Loups fut vendue, comme on vend les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet. Je souffris beaucoup de cette vente ; je m’étais attaché à mes arbres, plantés et grandis, pour ainsi dire, dans mes souvenirs. La mise à prix était de 50 000 francs ; elle fut couverte par M. le vicomte de Montmorency, qui seul osa mettre une surenchère de cent francs : la Vallée lui resta. Il a depuis habité ma retraite ; il n’est pas bon de se mêler à ma fortune : cet homme de vertu n’est plus.
Après la publication de la Monarchie selon la Charte et à l’ouverture de la nouvelle session au mois de novembre 1816, je continuai mes combats. Je fis à la Chambre des pairs, dans la séance du 23 de ce mois, une proposition tendante à ce que le roi fût humblement supplié de faire examiner ce qui s’était passé aux dernières élections. La corruption et la violence du ministère dans ces dernières élections étaient flagrantes.
Dans mon opinion sur le projet de loi relatif aux finances (21 mars 1817), je m’élevai contre le titre XI de ce projet : il s’agissait des forêts de l’État que l’on prétendait affecter à la caisse d’amortissement et dont on voulait vendre ensuite cent cinquante mille hectares. Ces forêts se composaient de trois sortes de propriétés : les anciens domaines de la couronne, quelques commanderies de l’ordre de Malte et le reste des biens de l’Église. Je ne sais pourquoi, même aujourd’hui, je trouve un intérêt triste dans mes paroles ; elles ont quelque ressemblance avec mes Mémoires :
« N’en déplaise à ceux qui n’ont administré que dans nos troubles, ce n’est pas le gage matériel, c’est la morale d’un peuple qui fait le crédit public. Les propriétaires nouveaux feront-ils valoir les titres de leur propriété nouvelle ? On leur citera, pour les dépouiller, des héritages de neuf siècles enlevés à leurs anciens possesseurs. Au lieu de ces immuables patrimoines où la même famille survivait à la race des chênes, vous aurez des propriétés mobiles où les roseaux auront à peine le temps de naître et de mourir avant qu’elles aient changé de maîtres. Les foyers cesseront d’être les gardiens des mœurs domestiques ; ils perdront leur autorité vénérable ; chemins de passage ouverts à tout venant, ils ne seront plus consacrés par le siège de l’aïeul et par le berceau du nouveau-né.
« Pairs de France, c’est votre cause que je plaide ici et non la mienne : je vous parle pour l’intérêt de vos enfants ; moi je n’aurai rien à démêler avec la postérité ; je n’ai point de fils ; j’ai perdu le champ de mon père, et quelques arbres que j’ai plantés ne seront bientôt plus à moi. »
Par la ressemblance des opinions, alors très vives, il s’était établi une camaraderie entre les minorités des deux Chambres. La France apprenait le gouvernement représentatif : comme j’avais la sottise de le prendre à la lettre et d’en faire, à mon dam, une véritable passion, je soutenais ceux qui l’adoptaient, sans m’embarrasser s’il n’entrait pas dans leur opposition plus de motifs humains que d’amour pur comme celui que j’éprouvais pour la Charte ; non que je fusse un niais, mais j’étais idolâtre de ma dame, et j’aurais traversé les flammes pour l’emporter dans mes bras. Ce fut dans cet accès de constitution que je connus M. de Villèle en 1816. Il était plus calme ; il surmontait son ardeur ; il prétendait aussi conquérir la liberté ; mais il en faisait le siège en règle ; il ouvrait méthodiquement la tranchée ; moi, qui voulais enlever d’assaut la place, je grimpais à l’escalade et j’étais souvent renversé dans le fossé.
Je rencontrai pour la première fois M. de Villèle chez madame la duchesse de Lévis. Il devint le chef de l’opposition royaliste dans la Chambre élective, comme je l’étais dans la Chambre héréditaire. Il avait pour ami son collègue M. de Corbière. Celui-ci ne le quittait plus, et l’on disait Villèle et Corbière, comme on dit Oreste et Pylade, Euryale et Nisus.
Entrer dans de fastidieux détails pour des personnages dont on ne saura pas le nom demain serait d’une vanité idiote. D’obscurs et ennuyeux remuements, qu’on croit d’un intérêt immense et qui n’intéressent personne ; des tripotages passés, qui n’ont déterminé aucun événement majeur, doivent être laissés à ces béats heureux, lesquels se figurent être ou avoir été l’objet de l’attention de la terre.
Il y avait pourtant des moments d’orgueil où mes démêlés avec M. de Villèle me paraissaient être à moi-même les dissensions de Sylla et de Marius, de César et de Pompée. Avec les autres membres de l’opposition, nous allions assez souvent, rue Thérèse, passer la soirée en délibération chez M. Piet. Nous arrivions extrêmement laids, et nous nous asseyions en rond autour d’un salon éclairé d’une lampe qui filait. Dans ce brouillard législatif, nous parlions de la loi présentée, de la motion à faire, du camarade à porter au secrétariat, à la questure, aux diverses commissions. Nous ne ressemblions pas mal aux assemblées des premiers fidèles, peintes par les ennemis de la foi : nous débitions les plus mauvaises nouvelles ; nous disions que les affaires allaient changer de face, que Rome serait troublée par des divisions, que nos armées seraient défaites.
M. de Villèle écoutait, résumait et ne concluait point : c’était un grand aideur d’affaires ; marin circonspect, il ne mettait jamais en mer pendant la tempête, et, s’il entrait avec dextérité dans un port connu, il n’aurait jamais découvert le Nouveau Monde. Je remarquai souvent, à propos de nos discussions sur la vente des biens du clergé, que les plus chrétiens d’entre nous étaient les plus ardents à défendre les doctrines constitutionnelles. La religion est la source de la liberté : à Rome, le flamen dialis ne portait qu’un anneau creux au doigt, parce qu’un anneau plein avait quelque chose d’une chaîne ; dans son vêtement et sur sa tête le pontife de Jupiter ne devait souffrir aucun nœud.
Après la séance, M. de Villèle se retirait, accompagné de M. de Corbière. J’étudiais beaucoup d’individus, j’apprenais beaucoup de choses, je m’occupais de beaucoup d’intérêts dans ces réunions : les finances, que j’ai toujours sues, l’armée, la justice, l’administration, m’initiaient à leurs éléments. Je sortais de ces conférences un peu plus homme d’État et un peu plus persuadé de la pauvreté de toute cette science. Le long de la nuit, dans mon demi-sommeil, j’apercevais les diverses attitudes des têtes chauves, les diverses expressions des figures de ces Solons peu soignés et mal accompagnés de leurs corps : c’était bien vénérable assurément ; mais je préférais l’hirondelle qui me réveillait dans ma jeunesse et les Muses qui remplissaient mes songes : les rayons de l’aurore qui, frappant un cygne, faisaient tomber l’ombre de ces blancs oiseaux sur une vague d’or ; le soleil levant qui m’apparaissait en Syrie dans la tige d’un palmier, comme le nid du phénix, me plaisaient mieux.
Je sentais que mes combats de tribune, dans une Chambre fermée, et au milieu d’une assemblée qui m’était peu favorable, restaient inutiles à la victoire et qu’il me fallait avoir une autre arme. La censure étant établie sur les feuilles périodiques quotidiennes, je ne pouvais remplir mon dessein qu’au moyen d’une feuille libre, semi-quotidienne, à l’aide de laquelle j’attaquerais à la fois le système des ministres et les opinions de l’extrême gauche imprimées dans la Minerve par M. Étienne. J’étais à Noisiel, chez madame la duchesse de Lévis, dans l’été de 1818, lorsque mon libraire M, Le Normant me vint voir. Je lui fis part de l’idée qui m’occupait ; il prit feu, s’offrit à courir tous les risques et se chargea de tous les frais. Je parlai à mes amis MM. de Donald et de la Mennais, je leur demandai s’ils voulaient s’associer : Ils y consentirent, et le journal ne tarda pas à paraître sous le nom de Conservateur.
La révolution opérée par ce journal fut inouïe : en France, il changea la majorité dans les Chambres ; à l’étranger, il transforma l’esprit des cabinets.
Ainsi les royalistes me durent l’avantage de sortir du néant dans lequel ils étaient tombés auprès des peuples et des rois. Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France. J’affublai en journalistes les Montmorency et les Lévis ; je convoquai l’arrière-ban ; je fis marcher la féodalité au secours de la liberté de la presse. J’avais réuni les hommes les plus éclatants du parti royaliste, MM. de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Castelbajac, etc. Je ne pouvais m’empêcher de bénir la Providence toutes les fois que j’étendais la robe rouge d’un prince de l’Église sur le Conservateur pour lui servir de couverture, et que j’avais le plaisir de lire un article signé en toutes lettres : Le cardinal de La Luzerne. Mais il arriva qu’après avoir mené mes chevaliers à la croisade constitutionnelle, aussitôt qu’ils eurent conquis le pouvoir par la délivrance de la liberté, aussitôt qu’ils furent devenus princes d’Édesse, d’Antioche, de Damas, ils s’enfermèrent dans leurs nouveaux États avec Léonore d’Aquitaine, et me laissèrent me morfondre au pied de Jérusalem dont les infidèles avaient repris le saint tombeau.
Ma polémique commença dans le Conservateur, et dura depuis 1818 jusqu’en 1820, c’est-à-dire jusqu’au rétablissement de la censure, dont le prétexte fut la mort du duc de Berry. À cette première époque de ma polémique, je culbutai l’ancien ministère et fis entrer M. de Villèle au pouvoir.
Après 1824, quand je repris la plume dans des brochures et dans le Journal des Débats, les positions étaient changées. Que m’importaient pourtant ces futiles misères, à moi qui n’ai jamais cru au temps où je vivais, à moi qui appartenais au passé, à moi sans foi dans les rois, sans conviction à l’égard des peuples, à moi qui ne me suis jamais soucié de rien, excepté des songes, à condition encore qu’ils ne durent qu’une nuit !