Mémoires d’outre-tombe (page 147)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le premier article du Conservateur peint la position des choses au moment où je descendis dans la lice. Pendant les deux années que dura ce journal, j’eus successivement à traiter des accidents du jour et à examiner des intérêts considérables. J’eus occasion de relever les lâchetés de cette correspondance privée que la police de Paris publiait à Londres. Ces correspondances privées pouvaient calomnier, mais elles ne pouvaient déshonorer : ce qui est vil n’a pas le pouvoir d’avilir ; l’honneur seul peut infliger le déshonneur. « Calomniateurs anonymes, disais-je, ayez le courage de dire qui vous êtes ; un peu de honte est bientôt passée ; ajoutez votre nom à vos articles, ce ne sera qu’un mot méprisable de plus. »

Je me moquais quelquefois des ministres et je donnais cours à ce penchant ironique que j’ai toujours réprouvé en moi.

Enfin, sous la date du 5 décembre 1818, le Conservateur contenait un article sérieux sur la morale des intérêts et sur celle des devoirs : c’est de cet article, qui fit du bruit, qu’est née la phraséologie des intérêts moraux et des intérêts matériels, mise d’abord en avant par moi, adoptée ensuite par tout le monde. Le voici fort abrégé ; il s’élève au-dessus de la portée d’un journal, et c’est un de mes ouvrages auquel ma raison attache quelque valeur. Il n’a point vieilli, parce que les idées qu’il renferme sont de tous les temps.

« Le ministère a inventé une morale nouvelle, la morale des intérêts ; celle des devoirs est abandonnée aux imbéciles. Or, cette morale des intérêts, dont on veut faire la base de notre gouvernement, a plus corrompu le peuple dans l’espace de trois années que la révolution dans un quart de siècle.

« Ce qui fait périr la morale chez les nations, et avec la morale les nations elles-mêmes, ce n’est pas la violence, mais la séduction ; et par séduction j’entends ce que toute fausse doctrine a de flatteur et de spécieux. Les hommes prennent souvent l’erreur pour la vérité, parce que chaque faculté du cœur ou de l’esprit a sa fausse image : la froideur ressemble à la vertu, le raisonner à la raison, le vide à la profondeur, ainsi du reste.

« Le dix-huitième siècle fut un siècle destructeur ; nous fûmes tous séduits. Nous dénaturâmes la politique, nous nous égarâmes dans de coupables nouveautés en cherchant l’existence sociale dans la corruption de nos mœurs. La révolution vint nous réveiller : en poussant le Français hors de son lit, elle le jeta dans la tombe. Toutefois, le règne de la terreur est peut-être, de toutes les époques de la révolution, celle qui fut la moins dangereuse à la morale, parce qu’aucune conscience n’était forcée : le crime paraissait dans sa franchise. Des orgies au milieu du sang, des scandales qui n’en étaient plus à force d’être horribles ; voilà tout. Les femmes du peuple venaient travailler à leurs ouvrages autour de la machine à meurtre comme à leurs foyers : les échafauds étaient les mœurs publiques et la mort le fond du gouvernement. Rien de plus net que la position de chacun : on ne parlait ni de spécialité, ni de positif, ni de système d’intérêts. Ce galimatias des petits esprits et des mauvaises consciences était inconnu. On disait à un homme : « Tu es royaliste, noble, riche : meurs ; » et il mourait. Antonelle écrivait qu’on ne trouvait aucune charge contre tels prisonniers, mais qu’il les avait condamnés comme aristocrates : monstrueuse franchise, qui nonobstant laissait subsister l’ordre moral ; car ce n’est pas de tuer l’innocent comme innocent qui perd la société, c’est de le tuer comme coupable.

« En conséquence, ces temps affreux sont ceux des grands dévouements. Alors les femmes marchèrent héroïquement au supplice ; les pères se livrèrent pour les fils, les fils pour les pères ; des secours inattendus s’introduisaient dans les prisons, et le prêtre que l’on cherchait consolait la victime auprès du bourreau qui ne le reconnaissait pas.

« La morale sous le Directoire eut plutôt à combattre la corruption des mœurs que celle des doctrines ; il y eut débordement. On fut jeté dans les plaisirs comme on avait été entassé dans les prisons ; on forçait le présent à avancer des joies sur l’avenir, dans la crainte de voir renaître le passé. Chacun, n’ayant pas encore eu le temps de se créer un intérieur, vivait dans la rue, sur les promenades, dans les salons publics. Familiarisé avec les échafauds, et déjà à moitié sorti du monde, on trouvait que cela ne valait pas la peine de rentrer chez soi. Il n’était question que d’arts, de bals, de modes ; on changeait de parures et de vêtements aussi facilement qu’on se serait dépouillé de la vie.

« Sous Bonaparte la séduction recommença, mais ce fut une séduction qui portait son remède avec elle : Bonaparte séduisait par un prestige de gloire, et tout ce qui est grand porte en soi un principe de législation. Il concevait qu’il était utile de laisser enseigner la doctrine de tous les peuples, la morale de tous les temps, la religion de toute éternité.

« Je ne serais pas étonné de m’entendre répondre : Fonder la société sur un devoir, c’est l’élever sur une fiction ; la placer dans un intérêt, c’est l’établir dans une réalité. Or, c’est précisément le devoir qui est un fait et l’intérêt une fiction. Le devoir qui prend sa source dans la Divinité descend d’abord dans la famille, où il établit des relations réelles entre le père et les enfants ; de là, passant à la société et se partageant en deux branches, il règle dans l’ordre politique les rapports du roi et du sujet ; il établit dans l’ordre moral la chaîne des services et des protections, des bienfaits et de la reconnaissance.

« C’est donc un fait très positif que le devoir, puisqu’il donne à la société humaine la seule existence durable qu’elle puisse avoir.

« L’intérêt, au contraire, est une fiction quand il est pris, comme on le prend aujourd’hui, dans son sens physique et rigoureux, puisqu’il n’est plus le soir ce qu’il était le matin ; puisqu’à chaque instant il change de nature ; puisque, fondé sur la fortune, il en a la mobilité.

« Par la morale des intérêts chaque citoyen est en état d’hostilité avec les lois et le gouvernement, puisque, dans la société, c’est toujours le grand nombre qui souffre. On ne se bat point pour des idées abstraites d’ordre, de paix, de patrie ; ou si l’on se bat pour elles, c’est qu’on y attache des idées de sacrifices ; alors on sort de la morale des intérêts pour rentrer dans celle des devoirs : tant il est vrai que l’on ne peut trouver l’existence de la société hors de cette sainte limite !

« Qui remplit ses devoirs s’attire l’estime ; qui cède à ses intérêts est peu estimé : c’était bien du siècle de puiser un principe de gouvernement dans une source de mépris ! Élevez les hommes politiques à ne penser qu’à ce qui les touche, et vous verrez comment ils arrangeront l’État ; vous n’aurez par là que des ministres corrompus et avides, semblables à ces esclaves mutilés qui gouvernaient le Bas-Empire et qui vendaient tout, se souvenant d’avoir eux-mêmes été vendus.

« Remarquez ceci : les intérêts ne sont puissants que lors même qu’ils prospèrent ; le temps est-il rigoureux, ils s’affaiblissent. Les devoirs, au contraire, ne sont jamais si énergiques que quand il en coûte à les remplir. Le temps est-il bon, ils se relâchent. J’aime un principe de gouvernement qui grandit dans le malheur : cela ressemble beaucoup à la vertu.

« Quoi de plus absurde que de crier aux peuples : Ne soyez pas dévoués ! n’ayez pas d’enthousiasme ! ne songez qu’à vos intérêts ! C’est comme si on leur disait : Ne venez pas à notre secours, abandonnez-nous si tel est votre intérêt. Avec cette profonde politique, lorsque l’heure du dévouement arrivera, chacun fermera sa porte, se mettra à la fenêtre et regardera passer la monarchie. »

Tel était cet article sur la morale des intérêts et sur la morale des devoirs.

Le 3 décembre 1819, je remontai à la tribune de la Chambre des pairs : je m’élevai contre les mauvais Français qui pouvaient nous donner pour motif de tranquillité la surveillance des armées européennes. « Avions-nous besoin de tuteurs ? viendrait-on encore nous entretenir de circonstances ? devions-nous encore recevoir, par des notes diplomatiques, des certificats de bonne conduite ? et n’aurions-nous fait que changer une garnison de Cosaques en une garnison d’ambassadeurs ? »

Dès ce temps-là je parlais des étrangers comme j’en ai parlé depuis dans la guerre d’Espagne ; je songeais à notre affranchissement à une heure où les libéraux mêmes me combattaient. Les hommes opposés d’opinion font bien du bruit pour arriver au silence ! Laissez venir quelques années, les acteurs descendront de la scène et les spectateurs ne seront plus là pour blâmer ou pour applaudir.

Je venais de me coucher le 13 février au soir, lorsque le marquis de Vibraye entra chez moi pour m’apprendre l’assassinat du duc de Berry. Dans sa précipitation, il ne me dit pas le lieu où s’était passé l’événement. Je me levai à la hâte et je montai dans la voiture de M. de Vibraye. Je fus surpris de voir le cocher prendre la rue de Richelieu, et plus étonné encore quand il nous arrêta à l’Opéra : la foule aux abords était immense. Nous montâmes, au milieu de deux haies de soldats, par la porte latérale à gauche, et, comme nous étions en habits de pairs, on nous laissa passer. Nous arrivâmes à une sorte de petite antichambre : cet espace était encombré de toutes les personnes du château. Je me faufilai jusqu’à la porte d’une loge et je me trouvai face à face de M. le duc d’Orléans. Je fus frappé d’une expression mal déguisée, jubilante, dans ses yeux, à travers la contenance contrite qu’il s’imposait ; il voyait de plus près le trône. Mes regards l’embarrassèrent ; il quitta la place et me tourna le dos. On racontait autour de moi les détails du forfait, le nom de l’homme, les conjectures des divers participants à l’arrestation ; on était agité, affairé : les hommes aiment ce qui est spectacle, surtout la mort, quand cette mort est celle d’un grand. À chaque personne qui sortait du laboratoire ensanglanté, on demandait des nouvelles. On entendait le général A. de Girardin raconter qu’ayant été laissé pour mort sur le champ de bataille, il n’en était pas moins revenu de ses blessures : tel espérait et se consolait, tel s’affligeait. Bientôt le recueillement gagna la foule ; le silence se fit ; de l’intérieur de la loge sortit un bruit sourd : je tenais l’oreille appliquée contre la porte ; je distinguai un râlement ; ce bruit cessa : la famille royale venait de recevoir le dernier soupir d’un petit-fils de Louis XIV ! J’entrai immédiatement.

Qu’on se figure une salle de spectacle vide, après la catastrophe d’une tragédie : le rideau levé, l’orchestre désert, les lumières éteintes, les machines immobiles, les décorations fixes et enfumées, les comédiens, les chanteurs, les danseuses, disparus par les trappes et les passages secrets !

J’ai donné dans un ouvrage à part la vie et la mort de M. le duc de Berry. Mes réflexions d’alors sont encore vraies aujourd’hui :

« Un fils de saint Louis, dernier rejeton de la branche aînée, échappe aux traverses d’un long exil et revient dans sa pairie ; il commence à goûter le bonheur ; il se flatte de se voir renaître, de voir renaître en même temps la monarchie dans les enfants que Dieu lui promet : tout à coup il est frappé au milieu de ses espérances, presque dans les bras de sa femme. Il va mourir, et il n’est pas plein de jours ! Ne pourrait-il pas accuser le ciel, lui demander pourquoi il le traite avec tant de rigueur ? Ah ! qu’il lui eût été pardonnable de se plaindre de sa destinée ! Car, enfin, quel mal faisait-il ? Il vivait familièrement au milieu de nous dans une simplicité parfaite, il se mêlait à nos plaisirs et soulageait nos douleurs ; déjà six de ses parents ont péri ; pourquoi l’égorger encore, le rechercher, lui, innocent, lui si loin du trône, vingt-sept ans après la mort de Louis XVI ? Connaissons mieux le cœur d’un Bourbon ! Ce cœur, tout percé du poignard, n’a pu trouver contre nous un seul murmure : pas un regret de la vie, pas une parole amère n’a été prononcée par ce prince. Époux, fils, père et frère, en proie à toutes les angoisses de l’âme, à toutes les souffrances du corps, il ne cesse de demander la grâce de l’homme, qu’il n’appelle pas même son assassin ! Le caractère le plus impétueux devient tout à coup le caractère le plus doux. C’est un homme attaché à l’existence par tous les liens du cœur ; c’est un prince dans la fleur de l’âge ; c’est l’héritier du plus beau royaume de la terre qui expire, et vous diriez que c’est un infortuné qui ne perd rien ici-bas. »

Le meurtrier Louvel était un petit homme à figure sale et chafouine, comme on en voit des milliers sur le pavé de Paris. Il tenait du roquet ; il avait l’air hargneux et solitaire. Il est probable que Louvel ne faisait partie d’aucune société ; il était d’une secte, non d’un complot ; il appartenait à l’une de ces conjurations d’idées, dont les membres se peuvent quelquefois réunir, mais agissent le plus souvent un à un, d’après leur impulsion individuelle. Son cerveau nourrissait une seule pensée, comme un cœur s’abreuve d’une seule passion. Son action était conséquente à ses principes : il avait voulu tuer la race entière d’un seul coup. Louvel a des admirateurs de même que Robespierre. Notre société matérielle, complice de toute entreprise matérielle, a détruit vite la chapelle élevée en expiation d’un crime. Nous avons l’horreur du sentiment moral, parce qu’on y voit l’ennemi et l’accusateur : les larmes auraient paru une récrimination ; on avait hâte d’ôter à quelques chrétiens une croix pour pleurer.

Le 18 février 1820, le Conservateur paya le tribut de ses regrets à la mémoire de M. le duc de Berry. L’article se terminait par ce vers de Racine :

Si du sang de nos rois quelque goutte échappée !

Hélas ! cette goutte de sang s’écoule sur la terre étrangère !

M. Decazes tomba. La censure arriva, et, malgré l’assassinat du duc de Berry, je votai contre elle : ne voulant pas qu’elle souillât le Conservateur, ce journal finit par cette apostrophe au duc de Berry :

« Prince chrétien ! digne fils de saint Louis ! illustre rejeton de tant de monarques, avant que vous soyez descendu dans cette dernière demeure, recevez notre dernier hommage. Vous aimiez, vous lisiez un ouvrage que la censure va détruire. Vous nous avez dit quelquefois que cet ouvrage sauvait le trône : hélas ! nous n’avons pu sauver vos jours ! Nous allons cesser d’écrire au moment que vous cessez d’exister : nous aurons la douloureuse consolation d’attacher la fin de nos travaux à la fin de votre vie. »

M. le duc de Bordeaux vint au monde le 29 septembre 1820. Le nouveau-né fut nommé l’enfant de l’Europe et l’enfant du miracle, en attendant qu’il devînt l’enfant de l’exil.

Quelque temps avant les couches de la princesse, trois dames de la halle de Bordeaux, au nom de toutes les dames leurs compagnes, firent faire un berceau et me choisirent pour les présenter, elles et leur berceau, à madame la duchesse de Berry. Mesdames Dasté, Duranton, Aniche, m’arrivèrent. Je m’empressai de demander aux gentilshommes de service l’audience d’étiquette. Voilà que M. de Sèze crut qu’un tel honneur lui appartenait de droit : il était dit que je ne réussirais jamais à la cour. Je n’étais pas encore réconcilié avec le ministère, et je ne parus pas digne de la charge d’introducteur de mes humbles ambassadrices. Je me tirai de cette grande négociation comme de coutume, en payant leur dépense.

Tout cela devint une affaire d’État ; le cancan passa dans les journaux. Les dames bordelaises en eurent connaissance et m’écrivirent à ce sujet la lettre qui suit :

« Bordeaux, le 24 octobre 1820.

« Monsieur le vicomte,

« Nous vous devons des remercîments pour la bonté que vous avez eue de mettre aux pieds de madame la duchesse de Berry notre joie et nos respects : pour cette fois du moins on ne vous aura pas empêché d’être notre interprète. Nous avons appris avec la plus grande peine l’éclat que M. le comte de Sèze a fait dans les journaux ; et si nous avons gardé le silence, c’est parce que nous avons craint de vous faire de la peine. Cependant, monsieur le vicomte, personne ne peut mieux que vous rendre hommage à la vérité et tirer d’erreur M. de Sèze sur nos véritables intentions pour le choix d’un introducteur chez son Altesse Royale. Nous vous offrons de déclarer dans un journal à votre choix tout ce qui s’est passé ; et comme personne n’avait le droit de nous choisir un guide, que jusqu’au dernier moment nous nous étions flattées que vous seriez ce guide, ce que nous déclarerons à cet égard ferait nécessairement taire tout le monde.

« Voilà à quoi nous sommes décidées, monsieur le vicomte ; mais nous avons cru qu’il était de notre devoir de ne rien faire sans votre agrément. Comptez que ce serait de grand cœur que nous publierions les bons procédés que vous avez eus pour tout le monde au sujet de notre présentation. Si nous sommes la cause du mal, nous voilà prêtes à le réparer.

« Nous sommes et nous serons toujours de vous,

« Monsieur le vicomte,

« Les très-humbles et très-respectueuses servantes,

« Femmes Dasté, Duranton, Aniche. »

Je répondis à ces généreuses dames qui ressemblaient si peu aux grandes dames :

« Je vous remercie bien, mes chères dames, de l’offre que vous me faites de publier dans un journal tout ce qui s’est passé relativement à M. de Sèze. Vous êtes d’excellentes royalistes, et moi aussi je suis un bon royaliste : nous devons nous souvenir avant tout que M. de Sèze est un homme respectable, et qu’il a été le défenseur de notre roi. Cette belle action n’est point effacée par un petit mouvement de vanité. Ainsi gardons le silence : il me suffit de votre bon témoignage auprès de vos amis. Je vous ai déjà remerciées de vos excellents fruits : madame de Chateaubriand et moi nous mangeons tous les jours vos marrons en parlant de vous.

« À présent permettez à votre hôte de vous embrasser. Ma femme vous dit mille choses, et moi je suis

« Votre serviteur et ami,

« Chateaubriand.

« Paris, 2 novembre 1820. »

Mais qui pense aujourd’hui à ces futiles débats ? Les joies et les fêtes du baptême sont loin derrière nous. Quand Henri naquit, le jour de Saint-Michel, ne disait-on pas que l’archange allait mettre le dragon sous ses pieds ? Il est à craindre, au contraire, que l’épée flamboyante n’ait été tirée du fourreau que pour faire sortir l’innocent du paradis terrestre, et pour en garder contre lui les portes.

Cependant, les événements qui se compliquaient ne décidaient rien encore. L’assassinat de M. le duc de Berry avait amené la chute de M. Decazes, qui ne se fit pas sans déchirements. M. le duc de Richelieu ne consentit à affliger son vieux maître que sur une promesse de M. Molé de donner à M. Decazes une mission lointaine. Il partit pour l’ambassade de Londres où je devais le remplacer. Rien n’était fini. M. de Villèle restait à l’écart avec sa fatalité, M. de Corbière. J’offrais de mon côté un grand obstacle. Madame de Montcalm ne cessait de m’engager à la paix : j’y étais très disposé, ne voulant sincèrement que sortir des affaires qui m’envahissaient, et pour lesquelles j’avais un souverain mépris. M. de Villèle, quoique plus souple, n’était pas alors facile à manier.

Il y a deux manières de devenir ministre : l’une brusquement et par force, l’autre par longueur de temps et par adresse ; la première n’était point à l’usage de M. de Villèle : le cauteleux exclut l’énergique, mais il est plus sûr et moins exposé à perdre la place qu’il a gagnée. L’essentiel dans cette manière d’arriver est d’agréer maints soufflets et de savoir avaler une quantité de couleuvres : M. de Talleyrand faisait grand usage de ce régime des ambitions de seconde espèce. En général, on parvient aux affaires par ce que l’on a de médiocre, et l’on y reste par ce que l’on a de supérieur. Cette réunion d’éléments antagonistes est la chose la plus rare, et c’est pour cela qu’il y a si peu d’hommes d’État.

M. de Villèle avait précisément le terre à terre des qualités par lesquelles le chemin lui était ouvert : il laissait faire du bruit autour de lui, pour recueillir le fruit de l’épouvante qui s’emparait de la cour. Parfois il prononçait des discours belliqueux, mais où quelques phrases laissaient luire l’espérance d’une nature abordable. Je pensais qu’un homme de son espèce devait commencer par entrer dans les affaires, n’importe comment, et dans une place non trop effrayante. Il me semblait qu’il lui fallait être d’abord ministre sans portefeuille, afin d’obtenir un jour la présidence même du ministère. Cela lui donnerait un renom de modération, il serait vêtu parfaitement à son air ; il deviendrait évident que le chef parlementaire de l’opposition royaliste n’était pas un ambitieux, puisqu’il consentait pour le bien de la paix à se faire si petit. Tout homme qui a été ministre, n’importe à quel titre, le redevient : un premier ministère est l’échelon du second ; il reste sur l’individu qui a porté l’habit brodé une odeur de portefeuille qui le fait retrouver tôt ou tard par les bureaux.

Madame de Montcalm m’avait dit de la part de son frère qu’il n’y avait plus de ministère vacant ; mais que si mes deux amis voulaient entrer au conseil comme ministres d’État sans portefeuille, le roi en serait charmé, promettant mieux pour la suite. Elle ajoutait que si je consentais à m’éloigner, je serais envoyé à Berlin. Je lui répondis qu’à cela ne tenait ; que quant à moi j’étais toujours prêt à partir et que j’irais chez le diable, dans le cas que les rois eussent quelque mission à remplir auprès de leur cousin ; mais que je n’acceptais pourtant un exil que si M. de Villèle acceptait son entrée au conseil. J’aurais voulu aussi placer M. Lainé auprès de mes deux amis. Je me chargeai de la triple négociation. J’étais devenu le maître de la France politique par mes propres forces. On ne se doute guère que c’est moi qui ai fait le premier ministère de M. de Villèle et qui ai poussé le maire de Toulouse dans la carrière.

Je trouvai dans le caractère de M. Lainé une obstination invincible. M. de Corbière ne voulait pas une simple entrée au conseil ; je le flattai de l’espoir qu’on y joindrait l’instruction publique. M. de Villèle, ne se prêtant qu’avec répugnance à ce que je désirais, me fit d’abord mille objections ; son bon esprit et son ambition le décidèrent enfin à marcher en avant : tout fut arrangé. Voici les preuves irrécusables de ce que je viens de raconter ; documents fastidieux de ces petits faits justement passés à l’oubli, mais utiles à ma propre histoire :

« 20 décembre, trois heures et demie.

« à m. le duc de richelieu.

« J’ai eu l’honneur de passer chez vous, monsieur le duc, pour vous rendre compte de l’état des choses : tout va à merveille. J’ai vu les deux amis : Villèle consent enfin à entrer ministre secrétaire d’État au conseil, sans portefeuille, si Corbière consent à entrer au même titre, avec la direction de l’instruction publique. Corbière, de son côté, veut bien entrer à ces conditions, moyennant l’approbation de Villèle. Ainsi, il n’y a plus de difficultés. Achevez votre ouvrage, monsieur le duc ; voyez les deux amis ; et quand vous aurez entendu ce que je vous écris, de leur propre bouche, vous rendrez à la France la paix intérieure, comme vous lui avez donné la paix avec les étrangers.

« Permettez-moi de vous soumettre encore une idée : trouveriez-vous un grand inconvénient à remettre à Villèle la direction vacante par la retraite de M. de Barante ? il serait alors placé dans une position plus égale avec son ami. Toutefois, il m’a positivement dit qu’il consentirait à entrer au conseil sans portefeuille, si Corbière avait l’instruction publique. Je ne dis ceci que comme un moyen de plus de satisfaire complètement les royalistes, et de vous assurer une majorité immense et inébranlable.

« J’aurai enfin l’honneur de vous faire observer que, c’est demain au soir qu’a lieu chez Piet la grande réunion royaliste, et qu’il serait bien utile que les deux amis pussent demain au soir dire quelque chose qui calmât toutes les effervescences et empêchât toutes les divisions.

« Comme je suis, monsieur le duc, hors de tout ce mouvement, vous ne verrez, j’espère, dans mon empressement que la loyauté d’un homme qui désire le bien de son pays et vos succès.

« Agréez, je vous prie, monsieur le duc, l’assurance de ma haute considération.

« Chateaubriand. »

« Mercredi.

« Je viens d’écrire à MM. de Villèle et de Corbière, monsieur, et je les engage à passer ce soir chez moi, car dans une œuvre aussi utile il ne faut pas perdre un moment. Je vous remercie d’avoir fait marcher l’affaire aussi vite ; j’espère que nous arriverons à une heureuse conclusion. Soyez persuadé, monsieur, du plaisir que j’ai à vous avoir cette obligation, et recevez l’assurance de ma haute considération.

« Richelieu. »

« Permettez-moi, monsieur le duc, de vous féliciter de l’heureuse issue de cette grande affaire, et de m’applaudir d’y avoir eu quelque part. Il est bien à désirer que les ordonnances paraissent demain : elles feront cesser toutes les oppositions. Sous ce rapport je puis être utile aux deux amis.

« J’ai l’honneur, monsieur le duc, de vous renouveler l’assurance de ma haute considération.

« Chateaubriand. »

« Vendredi.

« J’ai reçu avec un extrême plaisir le billet que M. le vicomte de Chateaubriand m’a fait l’honneur de m’écrire. Je crois qu’il n’aura pas à se repentir de s’en être rapporté à la bonté du Roi, et s’il me permet d’ajouter au désir que j’ai de contribuer à ce qui pourra lui être agréable. Je le prie de recevoir l’assurance de ma haute considération.

« Richelieu. »

« Ce jeudi.

« Vous savez sans doute, mon noble collègue, que l’affaire a été conclue hier soir à onze heures, et que tout s’est arrangé sur les bases convenues entre vous et le duc de Richelieu. Votre intervention nous a été fort utile : grâces vous soient rendues pour cet acheminement vers un mieux qu’on doit désormais regarder comme probable.

« Tout à vous pour la vie,

« J. de Polignac. »

« Paris, mercredi 20 décembre, onze heures et demie du soir.

« Je viens de passer chez vous qui étiez retiré, noble vicomte : j’arrive de chez Villèle qui lui-même est rentré tard de la conférence que vous lui aviez préparée et annoncée. Il m’a chargé, comme votre plus proche voisin, de vous faire savoir ce que Corbière voulait aussi vous mander de son côté, que l’affaire que vous avez réellement conduite et ménagée dans la journée est décidément finie de la manière la plus simple et la plus abrégée : lui sans portefeuille, son ami avec l’instruction. Il paraissait croire qu’on aurait pu attendre un peu plus, et obtenir d’autres conditions ; mais il ne convenait pas de dédire un interprète, un négociateur tel que vous. C’est vous réellement qui leur avez ouvert l’entrée de cette nouvelle carrière : ils comptent sur vous pour la leur aplanir. De votre côté, pendant le peu de temps que nous aurons encore l’avantage de vous conserver parmi nous, parlez à vos amis les plus vifs dans le sens de seconder ou du moins de ne pas combattre les projets d’union. Bonsoir. Je vous fais encore mon compliment de la promptitude avec laquelle vous menez les négociations. Vous arrangerez ainsi l’Allemagne pour revenir plus tôt au milieu de vos amis. Je suis charmé, pour mon compte, de ce qu’il y a de simplifié dans votre position.

« Je vous renouvelle tous mes sentiments.

« M. de Montmorency. »

« Voici, monsieur, une demande adressée par un garde du corps du roi au roi de Prusse : elle m’est remise et recommandée par un officier supérieur des gardes. Je vous prie donc de l’emporter avec vous et d’en faire usage, si vous croyez, quand vous aurez un peu examiné le terrain à Berlin, qu’elle est de nature à obtenir quelque succès.

« Je saisis avec grand plaisir cette occasion de me féliciter avec vous du Moniteur de ce matin, et de vous remercier de la part que vous avez eue à cette heureuse issue qui, je l’espère, aura sur les affaires de notre France la plus heureuse influence.

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