Mémoires d’outre-tombe (page 148)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Veuillez recevoir l’assurance de ma haute considération et de mon sincère attachement.

« Pasquier. »

Cette suite de billets montre assez que je ne me vante pas ; cela m’ennuierait trop d’être la mouche du coche ; le timon ou le nez du cocher ne sont pas des places où j’aie jamais eu l’ambition de m’asseoir : que le coche arrive au haut ou roule en bas, point ne m’en chaut. Accoutumé à vivre caché dans mes propres replis, ou momentanément dans la large vie des siècles, je n’avais aucun goût aux mystères d’antichambre. J’entre mal dans la circulation en pièce de monnaie courante ; pour me sauver, je me retire auprès de Dieu ; une idée fixe qui vient du ciel vous isole et fait tout mourir autour de vous.

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Troisième partie

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LIVRE VIII

Année de ma vie 1821. — Ambassade de Berlin. — Arrivée à Berlin. — M. Ancillon. — Famille royale. — Fêtes pour le mariage du grand-duc Nicolas. — Société de Berlin. — Le comte de Humboldt. — M. de Chamisso. — Ministres et ambassadeurs. — La princesse Guillaume. — L’Opéra. — Réunion musicale. — Mes premières dépêches. — M. de Bonnay. — Le Parc. — La duchesse de Cumberland. — Mémoire commencé sur l’Allemagne. — Charlottenbourg. — Intervalle entre l’ambassade de Berlin et l’ambassade de Londres. — Baptême de M. le duc de Bordeaux. — Lettre à M. Pasquier. — Lettre de M. de Bernstorff. — Lettre de M. Ancillon. — Dernière lettre de Madame la duchesse de Cumberland. — M. de Villèle, ministre des finances. — Je suis nommé à l’ambassade de Londres.

Je quittai la France, laissant mes amis en possession d’une autorité que je leur avais achetée au prix de mon absence : j’étais un petit Lycurgue. Ce qu’il y avait de bon, c’est que le premier essai que j’avais fait de ma force politique me rendait ma liberté ; j’allais jouir au dehors de cette liberté dans le pouvoir. Au fond de cette position nouvelle à ma personne, j’aperçois je ne sais quels romans confus parmi des réalités : n’y avait-il rien dans les cours ? N’étaient-elles point des solitudes d’une autre sorte ? C’étaient peut-être des Champs-Élysées avec leurs ombres.

Je partis de Paris le 1er janvier 1821 : la Seine était gelée, et pour la première fois je courais sur les chemins avec les conforts de l’argent. Je revenais peu à peu de mon mépris des richesses ; je commençais à sentir qu’il était assez doux de rouler dans une bonne voiture, d’être bien servi, de n’avoir à se mêler de rien, d’être devancé par un énorme chasseur de Varsovie, toujours affamé, et qui, au défaut des czars, aurait à lui seul dévoré la Pologne. Mais je m’habituai vite à mon bonheur ; j’avais le pressentiment qu’il durerait peu, et que je serais bientôt remis à pied comme il était convenable. Avant d’être arrivé à ma destination, il ne me resta du voyage que mon goût primitif pour le voyage même ; goût d’indépendance, — satisfaction d’avoir rompu les attaches de la société.

Vous verrez, lorsque je reviendrai de Prague en 1833, ce que je dis de mes vieux souvenirs du Rhin : je fus obligé, à cause des glaces, de remonter ses rives et de le traverser au-dessus de Mayence. Je ne m’occupai guère de Moguntia, de son archevêque, de ses trois ou quatre sièges, et de l’imprimerie par qui cependant je régnais. Francfort, cité de Juifs, ne m’arrêta que pour une de leurs affaires : un change de monnaie.

La route fut triste : le grand chemin était neigeux et le givre appendu aux branches des pins. Iéna m’apparut de loin avec les larves de sa double bataille. Je traversai Erfurt et Weimar : dans Erfurt, l’empereur manquait ; dans Weimar, habitait Gœthe que j’avais tant admiré, et que j’admire beaucoup moins. Le chantre de la matière vivait, et sa vieille poussière se modelait encore autour de son génie. J’aurais pu voir Gœthe, et je ne l’ai point vu ; il laisse un vide dans la procession des personnages célèbres qui ont défilé sous mes yeux.

Le tombeau de Luther à Wittemberg ne me tenta point : le protestantisme n’est en religion qu’une hérésie illogique ; en politique, qu’une révolution avortée. Après avoir mangé, en passant l’Elbe, un petit pain noir pétri à la vapeur du tabac, j’aurais eu besoin de boire dans le grand verre de Luther, conservé comme une relique. De là, traversant Potsdam et franchissant la Sprée, rivière d’encre sur laquelle se traînent des barques gardées par un chien blanc, j’arrivai à Berlin. Là demeura, comme je l’ai dit, le faux Julien dans sa fausse Athènes. Je cherchai en vain le soleil du mont Hymette. J’ai écrit à Berlin le quatrième livre de ces Mémoires. Vous y avez trouvé la description de cette ville, ma course à Potsdam, mes souvenirs du grand Frédéric, de son cheval, de ses levrettes et de Voltaire.

Descendu le 11 janvier à l’auberge, j’allai demeurer ensuite Sous les Tilleuls, dans l’hôtel qu’avait quitté M. le marquis de Bonnay, et qui appartenait à madame la duchesse de Dino : j’y fus reçu par MM. de Caux, de Flavigny et de Cussy, secrétaires de la légation.

Le 17 de janvier, j’eus l’honneur de présenter au roi les lettres de récréance de M. le marquis de Bonnay et mes lettres de créance. Le roi, logé dans une simple maison, avait pour toute distinction deux sentinelles à sa porte : entrait qui voulait ; on lui parlait s’il était chez lui. Cette simplicité des princes allemands contribue à rendre moins sensibles aux petits le nom et les prérogatives des grands. Frédéric-Guillaume allait chaque jour, à la même heure, dans une carriole découverte qu’il conduisait lui-même, casquette en tête, manteau grisâtre sur le dos, fumer son cigare dans le parc. Je le rencontrais souvent et nous continuions nos promenades, chacun de notre côté. Quand il rentrait dans Berlin, la sentinelle de la porte de Brandebourg criait à tue-tête ; la garde prenait les armes et sortait ; le roi passait, tout était fini.

Dans la même journée, je fis ma cour au prince royal et aux princes ses frères, jeunes militaires fort gais. Je vis le grand-duc Nicolas et la grande-duchesse, nouvellement mariés et auxquels on donnait des fêtes. Je vis aussi le duc et la duchesse de Cumberland, le prince Guillaume, frère du roi, le prince Auguste de Prusse, longtemps notre prisonnier : il avait voulu épouser madame Récamier ; il possédait l’admirable portrait que Gérard avait fait d’elle et qu’elle avait échangé avec le prince pour le tableau de Corinne.

Je m’étais empressé de chercher M. Ancillon. Nous nous connaissions mutuellement par nos ouvrages. Je l’avais rencontré à Paris avec le prince royal son élève ; il était chargé à Berlin, par intérim, du portefeuille des affaires étrangères pendant l’absence de M. le comte de Bernstorff. Sa vie était très touchante : sa femme avait perdu la vue : toutes les portes de sa maison étaient ouvertes ; la pauvre aveugle se promenait de chambre en chambre parmi des fleurs, et se reposait au hasard comme un rossignol en cage : elle chantait bien et mourut tôt.

M. Ancillon, de même que beaucoup d’hommes illustres de la Prusse, était d’origine française : ministre protestant, ses opinions avaient d’abord été très libérales ; peu à peu il se refroidit. Quand je le retrouvai à Rome en 1828, il était revenu à la monarchie tempérée et il a rétrogradé jusqu’à la monarchie absolue. Avec un amour éclairé des sentiments généreux, il avait la haine et la peur des révolutionnaires : c’est cette haine qui l’a poussé vers le despotisme, afin d’y demander abri. Ceux qui vantent encore 1793 et qui en admirent les crimes ne comprendront-ils jamais combien l’horreur dont on est saisi pour ces crimes est un obstacle à l’établissement de la liberté ?

Il y eut une fête à la cour, et là commencèrent pour moi des honneurs dont j’étais bien peu digne. Jean Bart avait mis pour aller à Versailles un habit de drap d’or doublé de drap d’argent, ce qui le gênait beaucoup. La grande-duchesse, aujourd’hui l’impératrice de Russie, et la duchesse de Cumberland choisirent mon bras dans une marche polonaise : mes romans du monde commençaient. L’air de la marche était une espèce de pot-pourri composé de plusieurs morceaux, parmi lesquels, à ma grande satisfaction, je reconnus la chanson du roi Dagobert : cela m’encouragea et vint au secours de ma timidité. Ces fêtes se répétèrent ; une d’elles surtout eut lieu dans le grand palais du roi. Ne voulant pas en prendre le récit sur mon compte, je le donne tel qu’il est consigné dans le Morgenblatt de Berlin par madame la baronne de Hohenhausen :

« Berlin, le 22 mars 1821.

« Morgenblatt (Feuille du matin), no 70.

« Un des personnages remarquables qui assistaient à cette fête était le vicomte de Chateaubriand, ministre de France, et, quelle que fût la splendeur du spectacle qui se développait à leurs yeux, les belles Berlinoises avaient encore des regards pour l’auteur d’Atala, ce superbe et mélancolique roman, où l’amour le plus ardent succombe dans le combat contre la religion. La mort d’Atala et l’heure du bonheur de Chactas, pendant un orage dans les antiques forêts de l’Amérique, dépeint avec les couleurs de Milton, resteront à jamais gravées dans la mémoire de tous les lecteurs de ce roman. M. de Chateaubriand écrivit Atala dans sa jeunesse péniblement éprouvée par l’exil de sa patrie : de là cette profonde mélancolie et cette passion brûlante qui respirent dans l’ouvrage entier. À présent, cet homme d’État consommé a voué uniquement sa plume à la politique. Son dernier ouvrage, la Vie et la Mort du duc de Berry, est tout à fait écrit dans le ton qu’employaient les panégyristes de Louis XIV.

« M. de Chateaubriand est d’une taille assez petite, et pourtant élancée. Son visage ovale a une expression de piété et de mélancolie. Il a les cheveux et les yeux noirs : ceux-ci brillent du feu de son esprit qui se prononce dans ses traits. »

Mais j’ai les cheveux blancs : pardonnez donc à madame la baronne de Hohenhausen de m’avoir croqué dans mon bon temps, bien qu’elle m’octroie déjà des années. Le portrait est d’ailleurs fort joli ; mais je dois à ma sincérité de dire qu’il n’est pas ressemblant.

L’hôtel Sous les Tilleuls, Unter den Linden, était beaucoup trop grand pour moi, froid et délabré : je n’en occupais qu’une petite partie.

Parmi mes collègues, ministres et ambassadeurs, le seul remarquable était M. d’Alopeus. J’ai depuis rencontré sa femme et sa fille à Rome auprès de la grande-duchesse Hélène : si celle-ci eût été à Berlin au lieu de la grande-duchesse Nicolas, sa belle-sœur, j’aurais été plus heureux.

M. d’Alopeus, mon collègue, avait la douce manie de se croire adoré. Il était persécuté par les passions qu’il inspirait : « Ma foi, disait-il, je ne sais ce que j’ai ; partout où je vais, les femmes me suivent. Madame d’Alopeus s’est attachée obstinément à moi. » Il eût été excellent saint-simonien. La société privée, comme la société publique, a son allure : dans la première, ce sont toujours des attachements formés et rompus, des affaires de famille, des morts, des naissances, des chagrins et des plaisirs particuliers ; le tout varié d’apparences selon les siècles. Dans l’autre, ce sont toujours des changements de ministres, des batailles perdues ou gagnées, des négociations avec les cours, des rois qui s’en vont, ou des royaumes qui tombent.

Sous Frédéric II, électeur de Brandebourg, surnommé Dent de Fer ; sous Joachim II, empoisonné par le Juif Lippold ; sous Jean Sigismond, qui réunit à son électorat le duché de Prusse ; sous Georges-Guillaume, l’Irrésolu, qui, perdant ses forteresses, laissait Gustave-Adolphe s’entretenir avec les dames de sa cour et disait : « Que faire ? ils ont des canons ; » sous le Grand-Électeur, qui ne rencontra dans ses États que des monceaux de cendres, lesquels empêchaient l’herbe de croître, qui donna audience à l’ambassadeur tartare dont l’interprète avait un nez de bois et les oreilles coupées ; sous son fils, premier roi de Prusse, qui, réveillé en sursaut par sa femme, prit la fièvre de peur et en mourut ; sous tous ces règnes, les divers mémoires ne laissent voir que la répétition des mêmes aventures dans la société privée.

Frédéric-Guillaume Ier, père du grand Frédéric, homme dur et bizarre, fut élevé par madame de Rocoules, la réfugiée : il aima une jeune femme qui ne put l’adoucir ; son salon fut une tabagie. Il nomma le bouffon Gundling président de l’Académie royale de Berlin ; il fit enfermer son fils dans la citadelle de Custrin, et Quatt eut la tête tranchée devant le jeune prince ; c’était la vie privée de ce temps. Le grand Frédéric, monté sur le trône, eut une intrigue avec une danseuse italienne, la Barbarini, seule femme dont il s’approcha jamais : il se contenta de jouer de la flûte la première nuit de ses noces sous la fenêtre de la princesse Élisabeth de Brunswick lorsqu’il l’épousa. Frédéric avait le goût de la musique et la manie des vers. Les intrigues et les épigrammes des deux poètes, Frédéric et Voltaire, troublèrent madame de Pompadour, l’abbé de Bernis et Louis XV. La margrave de Bayreuth était mêlée dans tout cela avec de l’amour, comme en pouvait avoir un poète. Des cercles littéraires chez le roi, puis des chiens sur des fauteuils malpropres ; puis des concerts devant des statues d’Antinoüs ; puis des grands dîners ; puis beaucoup de philosophie ; puis la liberté de la presse et des coups de bâton ; puis enfin un homard ou un pâté d’anguille qui mit fin aux jours d’un vieux grand homme, lequel voulait vivre : voilà de quoi s’occupa la société privée de ce temps de lettres et de batailles. — Et, nonobstant, Frédéric a renouvelé l’Allemagne, établi un contre-poids à l’Autriche, et changé tous les rapports et tous les intérêts politiques de la Germanie.

Dans les nouveaux règnes nous trouvons le Palais de marbre, madame Rietz avec son fils, Alexandre, comte de La Marche, la baronne de Stoltzenberg, maîtresse du margrave Schwed, autrefois comédienne, le prince Henri et ses amis suspects, mademoiselle Voss, rivale de madame Rietz, une intrigue de bal masqué entre un jeune Français et la femme d’un général prussien, enfin madame de F…, dont on peut lire l’aventure dans l’Histoire secrète de la cour de Berlin : qui sait tous ces noms ? qui se rappellera les nôtres ? Aujourd’hui, dans la capitale de la Prusse, c’est à peine si des octogénaires ont conservé la mémoire de cette génération passée.

La société à Berlin me convenait par ses habitudes : entre cinq et six heures on allait en soirée ; tout était fini à neuf, et je me couchais tout juste comme si je n’eusse pas été ambassadeur. Le sommeil dévore l’existence, c’est ce qu’il y a de bon : « Les heures sont longues, et la vie est courte, » dit Fénelon. M. Guillaume de Humboldt, frère de mon illustre ami le baron Alexandre, était à Berlin : je l’avais connu ministre à Rome ; suspect au gouvernement à cause de ses opinions, il menait une vie retirée ; pour tuer le temps, il apprenait toutes les langues et même tous les patois de la terre. Il retrouvait les peuples, habitants anciens d’un sol, par les dénominations géographiques du pays. Une de ses filles parlait indifféremment le grec ancien ou le grec moderne ; si l’on fût tombé dans un bon jour, on aurait pu deviser à table en sanscrit.

Adelbert de Chamisso demeurait au Jardin-des-Plantes, à quelque distance de Berlin. Je le visitai dans cette solitude, où les plantes gelaient en serre. Il était grand, d’une figure assez agréable. Je me sentais un attrait pour cet exilé, voyageur comme moi : il avait vu ces mers du pôle où je m’étais flatté de pénétrer. Émigré comme moi, il avait été élevé à Berlin en qualité de page. Adelbert, parcourant la Suisse, s’arrêta un moment à Coppet. Il se trouva dans une partie sur le lac, où il pensa périr. Il écrivait ce jour-là même : « Je vois bien qu’il faut chercher mon salut sur les grandes mers. »

M. de Chamisso avait été nommé par M. de Fontanes, professeur à Napoléonville ; puis professeur de grec à Strasbourg ; il repoussa l’offre par ces nobles paroles : « La première condition pour travailler à l’instruction de la jeunesse est l’indépendance : bien que j’admire le génie de Bonaparte, il ne peut me convenir. » Il refusa de même les avantages que lui offrait la Restauration : « Je n’ai rien fait pour les Bourbons, disait-il, et je ne puis recevoir le prix des services et du sang de mes pères. Dans ce siècle, chaque homme doit pourvoir à son existence. » On conserve dans la famille de M. de Chamisso ce billet écrit au Temple, de la main de Louis XVI : « Je recommande M. de Chamisso, un de mes fidèles serviteurs, à mes frères. » Le roi martyr avait caché ce petit billet dans son sein pour le faire remettre à son premier page, Chamisso, oncle d’Adelbert.

L’ouvrage le plus touchant peut-être de cet enfant des muses, caché sous les armes étrangères et adopté des bardes de la Germanie, ce sont ces vers qu’il fit d’abord en allemand et qu’il traduisit en vers français, sur le château de Boncourt, sa demeure paternelle :

Je rêve encore à mon jeune âge

Sous le poids de mes cheveux blancs ;

Tu me poursuis, fidèle image,

Et renais sous la faux du Temps.

Du sein d’une mer de verdure

S’élève ce noble château.

Je reconnais et sa toiture,

Et ses tours avec ses créneaux ;

Ces lions de nos armoiries

Ont encor leurs regards d’amour.

Je vous souris, gardes chéries,

Et je m’élance dans la cour.

Voilà le sphinx à la fontaine,

Voilà le figuier verdoyant ;

Là s’épanouit l’ombre vaine

Des premiers songes de l’enfant.

De mon aïeul, dans la chapelle,

Je cherche et revois le tombeau ;

Voilà la colonne à laquelle

Pendent ses armes en faisceau.

Ce marbre que le soleil dore,

Et ces caractères pieux,

Non, je ne puis les lire encore,

Un voile humide est sur mes yeux.

Fidèle château de mes pères,

Je te retrouve tout en moi !

Tu n’es plus ; superbe naguères,

La charrue a passé sur toi !…

Sol que je chéris, sois fertile,

Je te bénis d’un cœur serein ;

Bénis, quel qu’il soit, l’homme utile

Dont le soc sillonne ton sein.

Chamisso bénit le laboureur qui laboure le sillon dont il a été dépouillé ; son âme devait habiter les régions où planait mon ami Joubert. Je regrette Combourg, mais avec moins de résignation, bien qu’il ne soit pas sorti de ma famille. Embarqué sur le vaisseau armé par le comte de Romanzof, M. de Chamisso découvrit, avec le capitaine Kotzebue, le détroit à l’est du détroit de Behring, et donna son nom à l’une des îles d’où Cook avait entrevu la côte de l’Amérique. Il retrouva au Kamtchatka le portrait de madame Récamier sur porcelaine, et le petit conte Peter Schlemihl, traduit en hollandais. Le héros d’Adelbert, Peter Schlemihl, avait vendu son ombre au diable : j’aurais mieux aimé lui vendre mon corps.

Je me souviens de Chamisso comme du souffle insensible qui faisait légèrement fléchir la tige des brandes que je traversai en retournant à Berlin.

D’après un règlement de Frédéric II, les princes et princesses du sang à Berlin ne voient pas le corps diplomatique ; mais, grâce au carnaval, au mariage du duc de Cumberland avec la princesse Frédérique de Prusse, sœur de la feue reine, grâce encore à une certaine inflexion d’étiquette que l’on se permettait, disait-on, à cause de ma personne, j’avais l’occasion de me trouver plus souvent que mes collègues avec la famille royale. Comme je visitais de fois à autre le grand palais, j’y rencontrais la princesse Guillaume : elle se plaisait à me conduire dans les appartements. Je n’ai jamais vu un regard plus triste que le sien ; dans les salons inhabités derrière le château, sur la Sprée, elle me montrait une chambre hantée à certains jours par une dame blanche, et, en se serrant contre moi avec une certaine frayeur, elle avait l’air de cette dame blanche. De son côté, la duchesse de Cumberland me racontait qu’elle et sa sœur la reine de Prusse, toutes deux encore très jeunes, avaient entendu leur mère qui venait de mourir leur parler sous ses rideaux fermés.

Le roi, en présence duquel je tombais en sortant de mes visites de curieux, me menait à ses oratoires : il m’en faisait remarquer les crucifix et les tableaux, et rapportait à moi l’honneur de ces innovations, parce qu’ayant lu, me disait-il, dans le Génie du Christianisme, que les protestants avaient trop dépouillé leur culte, il avait trouvé juste ma remarque : il n’était pas encore arrivé à l’excès de son fanatisme luthérien.

Le soir à l’Opéra j’avais une loge auprès de la loge royale, placée en face du théâtre. Je causais avec les princesses ; le roi sortait dans les entr’actes ; je le rencontrais dans le corridor, il regardait si personne n’était autour de nous et si l’on ne pouvait nous entendre ; il m’avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour pour Gluck. Il s’étendait en lamentations sur la décadence de l’art et surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique : il me confiait qu’il n’osait dire cela qu’à moi, à cause des personnes qui l’environnaient. Voyait-il venir quelqu’un, il se hâtait de rentrer dans sa loge.

Je vis jouer la Jeanne d’Arc de Schiller : la cathédrale de Reims était parfaitement imitée. Le roi, sérieusement religieux, ne supportait qu’avec peine sur le théâtre la représentation du culte catholique. M. Spontini, l’auteur de la Vestale, avait la direction de l’Opéra. Madame Spontini, fille de M. Érard, était agréable, mais elle semblait expier la volubilité du langage des femmes par la lenteur qu’elle mettait à parler : chaque mot divisé en syllabes expirait sur ses lèvres ; si elle avait voulu vous dire : Je vous aime, l’amour d’un Français aurait pu s’envoler entre le commencement et la fin de ces trois mots. Elle ne pouvait pas finir mon nom, et elle n’arrivait pas au bout sans une certaine grâce.

Une réunion publique musicale avait lieu deux ou trois fois la semaine. Le soir, en revenant de leur ouvrage, de petites ouvrières, leur panier au bras, des garçons ouvriers portant les instruments de leurs métiers, se pressaient pêle-mêle dans une salle ; on leur donnait en entrant un feuillet noté, et ils se joignaient au chœur général avec une précision étonnante. C’était quelque chose de surprenant que ces deux ou trois cents voix confondues. Le morceau fini, chacun reprenait le chemin de sa demeure. Nous sommes bien loin de ce sentiment de l’harmonie, moyen puissant de civilisation ; il a introduit dans la chaumière des paysans de l’Allemagne une éducation qui manque à nos hommes rustiques : partout où il y a un piano, il n’y a plus de grossièreté.

Vers le 13 de janvier, j’ouvris le cours de mes dépêches avec le ministre des affaires étrangères. Mon esprit se plie facilement à ce genre de travail : pourquoi pas ? Dante, Arioste et Milton n’ont-ils pas aussi bien réussi en politique qu’en poésie ? Je ne suis sans doute ni Dante, ni Arioste, ni Milton ; l’Europe et la France ont vu néanmoins par le Congrès de Vérone ce que je pourrais faire.

Mon prédécesseur à Berlin me traitait en 1816 comme il traitait M. de Lameth dans ses petits vers au commencement de la révolution. Quand on est si aimable, il ne faut pas laisser derrière soi de registres, ni avoir la rectitude d’un commis quand on n’a pas la capacité d’un diplomate. Il arrive, dans les temps où nous vivons, qu’un coup de vent envoie dans votre place celui contre lequel vous vous étiez élevé ; et comme le devoir d’un ambassadeur est d’abord de connaître les archives de l’ambassade, voilà qu’il tombe sur les notes où il est arrangé de main de maître. Que voulez-vous ? ces esprits profonds, qui travaillaient au succès de la bonne cause, ne pouvaient pas penser à tout.

EXTRAITS DES REGISTRES DE M. DE BONNAY.

No 64.

22 novembre 1816.

« Les paroles que le roi a adressées au bureau nouvellement formé de la Chambre des pairs ont été connues et approuvées de toute l’Europe. On m’a demandé s’il était possible que des hommes dévoués au roi, que des personnes attachées à sa personne et occupant des places dans sa maison, ou dans celles de nos princes, eussent pu en effet donner leurs suffrages pour porter M. de Chateaubriand à la secrétairerie. Ma réponse a été que le scrutin étant secret, personne ne pouvait connaître les votes particuliers. « Ah ! s’est écrié un homme principal, si le roi pouvait en être assuré, j’espère que l’accès des Tuileries serait aussitôt fermé à ces serviteurs infidèles. » J’ai cru que je ne devais rien répondre, et je n’ai rien répondu. »

15 octobre 1816.

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« Il en sera de même, monsieur le duc, de la mesure du 5 et de celle du 20 septembre : l’une et l’autre ne trouvent en Europe que des approbateurs. Mais ce qui étonne, c’est de voir que de très purs et très dignes royalistes continuent de se passionner pour M. de Chateaubriand, malgré la publication d’un livre qui établit en principe que le roi de France, en vertu de la Charte, n’est plus qu’un être moral, essentiellement nul et sans volonté propre. Si tout autre que lui avait avancé une pareille maxime, les mêmes hommes, non sans apparence de raison, l’auraient qualifié de jacobin. »

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