Mémoires d’outre-tombe (page 149)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Me voilà bien remis à ma place. C’est du reste une bonne leçon ; cela rabat notre orgueil, en nous apprenant ce que nous deviendrons après nous.

Par les dépêches de M. de Bonnay et par celles de quelques autres ambassadeurs appartenant à l’ancien régime, il m’a paru que ces dépêches traitaient moins des affaires diplomatiques que des anecdotes relatives à des personnages de la société et de la cour : elles se réduisaient à un journal louangeur de Dangeau ou satirique de Tallemant. Aussi Louis XVIII et Charles X aimaient-ils beaucoup mieux les lettres amusantes de mes collègues que ma correspondance sérieuse. J’aurais pu rire et me moquer comme mes devanciers ; mais le temps où les aventures scandaleuses et les petites intrigues se liaient aux affaires était passé. Quel bien aurait-il résulté pour mon pays du portrait de M. de Hardenberg, beau vieillard blanc comme un cygne, sourd comme un pot, allant à Rome sans permission, s’amusant de trop de choses, croyant à toutes sortes de rêveries, livré en dernier lieu au magnétisme entre les mains du docteur Koreff que je rencontrais à cheval trottant dans les lieux écartés entre le diable, la médecine et les muses ?

Ce mépris pour une correspondance frivole me fait dire à M. Pasquier dans ma lettre du 13 février 1821, no 13 :

« Je ne vous ai point parlé, monsieur le baron, selon l’usage, des réceptions, des bals, des spectacles, etc ; je ne vous ai point fait de petits portraits et d’inutiles satires ; j’ai tâché de faire sortir la diplomatie du commérage. Le règne du commun reviendra, lorsque le temps extraordinaire sera passé : aujourd’hui il ne faut peindre que ce qui doit vivre et n’attaquer que ce qui menace. »

Berlin m’a laissé un souvenir durable, parce que la nature des récréations que j’y trouvai me reporta au temps de mon enfance et de ma jeunesse ; seulement, des princesses très réelles remplissaient le rôle de ma Sylphide. De vieux corbeaux, mes éternels amis, venaient se percher sur les tilleuls devant ma fenêtre ; je leur jetais à manger : quand ils avaient saisi un morceau de pain trop gros, ils le rejetaient avec une adresse inimaginable pour en saisir un plus petit ; de manière qu’ils pouvaient en prendre un autre un peu plus gros, et ainsi de suite jusqu’au morceau capital qui, à la pointe de leur bec, le tenait ouvert, sans qu’aucune des couches croissantes de la nourriture pût tomber. Le repas fait, l’oiseau chantait à sa manière : cantus cornicum ut secla vetusta. J’errais dans les espaces déserts de Berlin glacé ; mais je n’entendais pas sortir de ses murs, comme des vieilles murailles de Rome, de belles voix de jeunes filles. Au lieu de capucins à barbe blanche traînant leurs sandales parmi des fleurs, je rencontrais des soldats qui roulaient des boules de neige.

Un jour, au détour de la muraille d’enceinte, Hyacinthe et moi nous nous trouvâmes nez à nez avec un vent d’est si perçant, que nous fûmes obligés de courir dans la campagne pour regagner la ville à moitié morts. Nous franchîmes des terrains enclos, et tous les chiens de garde nous sautaient aux jambes en nous poursuivant. Le thermomètre descendit ce jour là à 22 degrés au-dessous de glace. Un ou deux factionnaires, à Potsdam, furent gelés.

De l’autre côté du parc était une ancienne faisanderie abandonnée ; — les princes de Prusse ne chassent point. Je passais un petit pont de bois sur un canal de la Sprée, et je me trouvais parmi les colonnes de sapin qui faisaient le portique de la faisanderie. Un renard, en me rappelant ceux du mail de Combourg, sortait par un trou pratiqué dans le mur de la réserve, venait me demander de mes nouvelles et se retirait dans son taillis.

Ce qu’on nomme le parc, à Berlin, est un bois de chênes, de bouleaux, de hêtres, de tilleuls et de blancs de Hollande. Il est situé à la porte de Charlottenbourg et traversé par la grande route qui mène à cette résidence royale. À droite du parc est un Champ de Mars ; à gauche des guinguettes.

Dans l’intérieur du parc, qui n’était pas alors percé d’allées régulières, on rencontrait des prairies, des endroits sauvages et des bancs de hêtre sur lesquels la Jeune Allemagne avait naguère gravé, avec un couteau, des cœurs percés de poignards : sous ces cœurs poignardés on lisait le nom de Sand. Des bandes de corbeaux, habitant les arbres aux approches du printemps, commencèrent à ramager. La nature vivante se ranimait avant la nature végétale, et des grenouilles toutes noires étaient dévorées par des canards, dans les eaux cà et là dégelées : ces rossignols-là ouvraient le printemps dans les bois de Berlin. Cependant, le parc n’était pas sans quelques jolis animaux : des écureuils circulaient sur les branches ou se jouaient à terre, en se faisant un pavillon de leur queue. Quand j’approchais de la fête, les acteurs remontaient le tronc des chênes, s’arrêtaient dans une fourche et grognaient en me voyant passer au-dessous d’eux. Peu de promeneurs fréquentaient la futaie dont le sol inégal était bordé et coupé de canaux. Quelquefois je rencontrais un vieil officier goutteux qui me disait, tout réchauffé et tout réjoui, en me parlant du pâle rayon de soleil sous lequel je grelottais : « Ça pique ! » De temps en temps je trouvais le duc de Cumberland, à cheval et presque aveugle, arrêté devant un blanc de Hollande contre lequel il était venu se cogner le nez. Quelques voitures attelées de six chevaux passaient : elles portaient ou l’ambassadrice d’Autriche, ou la princesse de Radzivill et sa fille, âgée de quinze ans, charmante comme une de ces nues à figure de vierge qui entourent la lune d’Ossian. La duchesse de Cumberland faisait presque toujours la même promenade que moi : tantôt elle revenait de secourir dans une chaumière une pauvre femme de Spandau, tantôt elle s’arrêtait et me disait gracieusement qu’elle avait voulu me rencontrer ; aimable fille des trônes descendue de son char comme la déesse de la nuit pour errer dans les forêts ! Je la voyais aussi chez elle : elle me répétait qu’elle me voulait confier son fils, ce petit Georges devenu le prince que sa cousine Victoria aurait, dit-on, désiré placer à ses côtés sur le trône de l’Angleterre.

La princesse Frédérique a traîné depuis ses jours aux bords de la Tamise, dans ces jardins de Kew qui me virent jadis errer entre mes deux acolytes, l’illusion et la misère. Après mon départ de Berlin, elle m’a honoré d’une correspondance ; elle y peint d’heure en heure la vie d’un habitant de ces bruyères où passa Voltaire, où mourut Frédéric, où se cacha ce Mirabeau qui devait commencer la révolution dont je fus la victime. L’attention est captivée en apercevant les anneaux par qui se touchent tant d’hommes inconnus les uns aux autres.

Voici quelques extraits de la correspondance qu’ouvre avec moi madame la duchesse de Cumberland :

« 19 avril, jeudi.

« Ce matin, à mon réveil, on m’a remis le dernier témoignage de votre souvenir ; plus tard j’ai passé devant votre maison, j’y ai vu des fenêtres ouvertes comme de coutume, tout était à la même place, excepté vous ! Je ne puis vous dire ce que cela m’a fait éprouver ! Je ne sais plus maintenant où vous trouver ; chaque instant vous éloigne davantage ; le seul point fixe est le 26, jour où vous comptez arriver, et le souvenir que je vous conserve.

« Dieu veuille que vous trouviez tout changé pour le mieux et pour vous et pour le bien général ! Accoutumée aux sacrifices, je saurai encore porter celui de ne plus vous revoir, si c’est pour votre bonheur et celui de la France. »

22.

« Depuis jeudi j’ai passé devant votre maison tous les jours pour aller à l’église ; j’y ai bien prié pour vous. Vos fenêtres sont constamment ouvertes, cela me touche : qui est-ce qui a pour vous cette attention à suivre vos goûts et vos ordres, malgré votre absence ? Il me prend l’idée, quelquefois, que vous n’êtes pas parti ; que des affaires vous arrêtent, ou que vous avez voulu écarter les importuns pour en finir à votre aise. Ne croyez pas que cela soit un reproche : il n’y a que ce moyen ; mais si cela est, veuillez me le confier. »

23.

« Il fait aujourd’hui une chaleur si prodigieuse, même à l’église, que je ne puis faire ma promenade à l’heure ordinaire : cela m’est bien égal à présent. Le cher petit bois n’a plus de charme pour moi, tout le monde m’y ennuie ! Ce changement subit du froid au chaud est commun dans le nord ; les habitants ne tiennent pas, par leur modération de caractère et de sentiments, du climat. »

24.

« La nature est bien embellie ; toutes les feuilles ont poussé depuis votre départ : j’aurais voulu qu’elles fussent venues deux jours plus tôt, pour que vous ayez pu emporter dans votre souvenir une image plus riante de votre séjour ici. »

« Berlin, 12 mai 1821.

« Dieu merci, voilà enfin une lettre de vous ! Je savais bien que vous ne pouviez m’écrire plus tôt ; mais, malgré tous les calculs que faisait ma raison, trois semaines ou pour mieux dire vingt-trois jours sont bien longs pour l’amitié dans la privation, et rester sans nouvelles ressemble au plus triste exil : il me restait pourtant le souvenir et l’espérance. »

« Le 15 mai.

« Ce n’est pas de mon étrier, comme le Grand Turc, mais toujours de mon lit, que je vous écris ; mais cette retraite m’a donné tout le temps de réfléchir au nouveau régime que vous voulez faire tenir à Henri V. J’en suis très contente ; le lion rôti ne pourra que lui faire grand bien ; je vous conseille seulement de le faire commencer par le cœur. Il faudra faire manger de l’agneau à l’autre de vos élèves (Georges) pour qu’il ne fasse pas trop le diable à quatre. Il faut absolument que ce plan d’éducation se réalise et que Georges et Henri V deviennent bons amis et bons alliés. »

Madame la duchesse de Cumberland continua de m’écrire des eaux d’Ems, ensuite des eaux de Schwalbach, et après de Berlin, où elle revint le 22 septembre de l’année 1821. Elle me mandait d’Ems : « Le couronnement en Angleterre se fera sans moi ; je suis peinée que le roi ait fixé, pour se faire couronner, le jour le plus triste de ma vie : celui auquel j’ai vu mourir cette sœur adorée (la reine de Prusse). La mort de Bonaparte m’a aussi fait penser aux souffrances qu’il lui a causées. »

« De Berlin, le 22 septembre.

« J’ai déjà revu ces grandes allées solitaires. Que je vous serai redevable, si vous m’envoyez, comme vous me le promettez, les vers que vous avez faits pour Charlottenbourg ! J’ai aussi repris le chemin de la maison dans le bois où vous eûtes la bonté de m’aider à secourir la pauvre femme de Spandau ; que vous êtes bon de vous souvenir de ce nom ! Tout me rappelle des temps heureux. Il n’est pas nouveau de regretter le bonheur.

« Au moment où j’allais expédier cette lettre, j’apprends que le roi a été détenu en mer par des tempêtes, et probablement repoussé sur les côtes de l’Irlande ; il n’était pas arrivé à Londres le 14 ; mais vous serez instruit de son retour plus tôt que nous.

« La pauvre princesse Guillaume a reçu aujourd’hui la triste nouvelle de la mort de sa mère, la landgrave douairière de Hesse-Hombourg. Vous voyez comme je vous parle de tout ce qui concerne notre famille ; veuille le ciel que vous ayez de meilleures nouvelles à me donner ! »

Ne semblerait-il pas que la sœur de la belle reine de Prusse me parle de notre famille comme si elle avait la bonté de m’entretenir de mon aïeule, de ma tante et de mes obscurs parents de Plancouët ? La famille royale de France m’a-t-elle jamais honoré d’un sourire pareil à celui de cette famille royale étrangère, qui pourtant me connaissait à peine et ne me devait rien ? Je supprime plusieurs autres lettres affectueuses : elles ont quelque chose de souffrant et de contenu, de résigné et de noble, de familier et d’élevé ; elles servent de contre-poids à ce que j’ai dit de trop sévère peut-être sur les races souveraines. Mille ans en arrière, et la princesse Frédérique étant fille de Charlemagne eût emporté la nuit Éginhard sur ses épaules, afin qu’il ne laissât sur la neige aucune trace.

Je viens de relire ce livre en 1840 : je ne puis m’empêcher d’être frappé de ce continuel roman de ma vie. Que de destinées manquées ! Si j’étais retourné en Angleterre avec le petit Georges, l’héritier possible de cette couronne, j’aurais vu s’évanouir le nouveau songe qui aurait pu me faire changer de patrie, de même que si je n’eusse pas été marié je serais resté une première fois dans la patrie de Shakespeare et de Milton. Le jeune duc de Cumberland, qui a perdu la vue, n’a point épousé sa cousine la reine d’Angleterre. La duchesse de Cumberland est devenue reine de Hanovre : où est-elle ? est-elle heureuse ? où suis-je ? Grâce à Dieu, dans quelques jours, je n’aurai plus à promener mes regards sur ma vie passée, ni à me faire ces questions. Mais il m’est impossible de ne pas prier le ciel de répandre ses faveurs sur les dernières années de la princesse Frédérique.

Je n’avais été envoyé à Berlin qu’avec le rameau de la paix, et parce que ma présence jetait le trouble dans l’administration ; mais, connaissant les inconstances de la fortune et sentant que mon rôle politique n’était pas fini, je surveillais les événements : je ne voulais pas abandonner mes amis. Je m’aperçus bientôt que la réconciliation entre le parti royaliste et le parti ministériel n’avait pas été sincère ; des défiances et des préjugés restaient ; on ne faisait pas ce qu’on m’avait promis : on commençait à m’attaquer. L’entrée au conseil de MM. de Villèle et Corbière avait excité la jalousie de l’extrême droite ; elle ne marchait plus sous la bannière du premier, et celui-ci, dont l’ambition était impatiente, commençait à se fatiguer. Nous échangeâmes quelques lettres. M. de Villèle regrettait d’être entré au conseil : il se trompait ; la preuve que j’avais vu juste, c’est qu’un an ne s’était pas écoulé qu’il devint ministre des finances, et que M. de Corbière eut l’intérieur’.

Je m’expliquai aussi avec M. le baron Pasquier ; je lui mandais, le 10 février 1821 :

« J’apprends de Paris, monsieur le baron, par le courrier arrivé ce matin 9 février, qu’on a trouvé mauvais que j’eusse écrit de Mayence au prince de Hardenberg, ou même que je lui eusse envoyé un courrier. Je n’ai point écrit à M. de Hardenberg et encore moins lui ai-je envoyé un courrier. Je désire, monsieur le baron, que l’on m’évite des tracasseries. Quand mes services ne seront plus agréables, on ne peut me faire un plus grand plaisir que de me le dire tout rondement. Je n’ai ni sollicité ni désiré la mission dont on m’a chargé ; ce n’est ni par goût ni par choix que j’ai accepté un honorable exil, mais pour le bien de la paix. Si les royalistes se sont ralliés au ministère, le ministère n’ignore pas que j’ai eu le bonheur de contribuer à cette réunion. J’aurais quelque droit de me plaindre. Qu’a-t-on fait pour les royalistes depuis mon départ ? Je ne cesse d’écrire pour eux : m’écoute-t-on ? Monsieur le baron, j’ai, grâce à Dieu, autre chose à faire dans la vie qu’à assister à des bals. Mon pays me réclame, ma femme malade a besoin de mes soins, mes amis redemandent leur guide. Je suis au-dessus ou au-dessous d’une ambassade et même d’un ministère d’État. Vous ne manquerez pas d’hommes plus habiles que moi pour conduire les affaires diplomatiques ; ainsi il serait inutile de chercher des prétextes pour me faire des chicanes. J’entendrai à demi mot ; et vous me trouverez disposé à rentrer dans mon obscurité. »

Tout cela était sincère : cette facilité à tout planter là, et à ne regretter rien, m’eût été une grande force, eussé-je eu quelque ambition.

Ma correspondance diplomatique avec M. Pasquier allait son train : continuant de m’occuper de l’affaire de Naples, je disais :

No 15.

« 20 février 1821.

« L’Autriche rend un service ; aux monarchies en détruisant l’édifice jacobin des Deux-Siciles ; mais elle perdrait ces mêmes monarchies, si le résultat d’une expédition salutaire et obligée était la conquête d’une province ou l’oppression d’un peuple. Il faut affranchir Naples de l’indépendance démagogique, et y établir la liberté monarchique ; y briser des fers, et non pas y porter des chaînes. Mais l’Autriche ne veut pas de constitution à Naples : qu’y mettra-t-elle ? des hommes ? où sont-ils ? Il suffira d’un curé libéral et de deux cents soldats pour recommencer.

« C’est après l’occupation volontaire ou forcée que vous devez vous interposer pour faire établir à Naples un gouvernement constitutionnel où toutes les libertés sociales soient respectées. »

J’avais toujours conservé en France une prépondérance d’opinion qui m’obligeait à porter mes regards sur l’intérieur. J’osai soumettre ce plan à mon ministre :

« Adopter franchement le gouvernement constitutionnel.

« Présenter le renouvellement septennal, sans prétendre conserver une partie de la Chambre actuelle, ce qui serait suspect, ni garder le tout, ce qui est dangereux.

« Renoncer aux lois d’exception, source d’arbitraire, sujet éternel de querelles et de calomnies.

« Affranchir les communes du despotisme ministériel. »

Dans ma dépêche du 3 mars, no 18, je revenais sur l’Espagne ; je disais :

« Il serait possible que l’Espagne changeât promptement sa monarchie en république : sa Constitution doit porter son fruit. Le roi ou fuira ou sera massacré ou déposé ; il n’est pas homme assez fort pour s’emparer de la révolution. Il est possible encore que cette même Espagne subsistât pendant quelque temps dans l’état populaire, si elle se formait en républiques fédératives, agrégation à laquelle elle est plus propre que tout autre pays par la diversité de ses royaumes, de ses mœurs, de ses lois et même de son langage. »

L’affaire de Naples revient encore trois ou quatre fois. Je fais observer (6 mars, no 19) :

« Que la légitimité n’a pu jeter de profondes racines dans un État qui a changé si souvent de maîtres, et dont les habitudes ont été bouleversées par tant de révolutions. Les affections n’ont pas eu le temps de naître, les mœurs de recevoir l’empreinte uniforme des siècles et des institutions. Il y a dans la nation napolitaine beaucoup d’hommes corrompus ou sauvages qui n’ont aucun rapport entre eux, et qui ne sont attachés à la couronne que par de faibles liens : la royauté, pour être respectée, est trop près du lazzarone et trop loin du Calabrais. Pour établir la liberté démocratique, les Français eurent trop de vertus militaires ; les Napolitains n’en auront pas assez. »

Enfin, je dis quelques mots du Portugal et de l’Espagne encore.

Le bruit se répandait que Jean VI s’était embarqué à Rio-Janeiro pour Lisbonne. C’était un jeu de la fortune digne de notre temps qu’un roi de Portugal allant chercher auprès d’une révolution en Europe un abri contre une révolution en Amérique, et passant au pied du rocher où était retenu le conquérant qui le contraignit autrefois de se réfugier dans le Nouveau-Monde.

« Tout est à craindre de l’Espagne, disais-je (17 mars, no 21) ; la révolution de la Péninsule parcourra ses périodes, à moins qu’il ne se lève un bras capable de l’arrêter ; mais ce bras, où est-il ? c’est toujours là la question. »

Le bras, j’ai eu le bonheur de le trouver en 1823 : c’est celui de la France.

Je retrouve avec plaisir, dans ce passage de ma dépêche du 10 avril, no 26, ma jalouse antipathie contre les alliés et ma préoccupation pour la dignité de la France ; je disais à propos du Piémont :

« Je ne crains nullement la prolongation des troubles du Piémont dans ses résultats immédiats ; mais elle peut produire un mal éloigné en motivant l’intervention militaire de l’Autriche et de la Russie. L’armée russe est toujours en mouvement et n’a point reçu de contre-ordre.

« Voyez si, dans ce cas, il ne serait pas de la dignité et de la sûreté de la France de faire occuper la Savoie par vingt-cinq mille hommes, tout le temps que la Russie et l’Autriche occuperaient le Piémont. Je suis persuadé que cet acte de vigueur et de haute politique, en flattant l’amour-propre français, serait par cela seul très populaire et ferait un honneur infini aux ministres. Dix mille hommes de la garde royale et un choix fait sur le reste de nos troupes vous composeraient facilement une armée de vingt-cinq mille soldats excellents et fidèles : la cocarde blanche sera assurée lorsqu’elle aura revu l’ennemi.

« Je sais, monsieur le baron, que nous devons éviter de blesser l’amour-propre français et que la domination des Russes et des Autrichiens en Italie peut soulever notre orgueil militaire ; mais nous avons un moyen facile de le contenter, c’est d’occuper nous-mêmes la Savoie. Les royalistes seront charmés et les libéraux ne pourraient qu’applaudir en nous voyant prendre une attitude digne de notre force. Nous aurions à la fois le bonheur d’écraser une révolution démagogique et l’honneur de rétablir la prépondérance de nos armes. Ce serait mal connaître l’esprit français que de craindre de rassembler vingt-cinq mille hommes pour marcher en pays étranger, et pour tenir rang avec les Russes et les Autrichiens, comme puissance militaire. Je répondrais de l’événement sur ma tête. Nous avons pu rester neutres dans l’affaire de Naples : pouvons-nous l’être pour notre sûreté et pour notre gloire dans les troubles du Piémont ? »

Ici se découvre tout mon système : j’étais Français ; j’avais une politique assurée bien avant la guerre d’Espagne, et j’entrevoyais la responsabilité que mes succès mêmes, si j’en obtenais, feraient peser sur ma tête.

Tout ce que je rappelle ici ne peut sans doute intéresser personne ; mais tel est l’inconvénient des Mémoires : lorsqu’ils n’ont point de faits historiques à raconter, ils ne vous entretiennent que de la personne de l’auteur et vous en assomment. Laissons là ces ombres oubliées ! J’aime mieux rappeler que Mirabeau inconnu remplissait à Berlin en 1786 une mission ignorée, et qu’il fut obligé de dresser un pigeon pour annoncer au roi de France le dernier soupir du terrible Frédéric.

« Je fus dans quelque perplexité, dit Mirabeau. Il était sûr que les portes de la ville seraient fermées ; il était même possible que les ponts de l’île de Potsdam fussent levés aussitôt l’événement, et dans ce dernier cas on pouvait être aussi longtemps incertain que le nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire partir un courrier ? nul moyen d’escalader les remparts ou les palissades, sans s’exposer à une affaire ; les sentinelles faisant une chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade, que faire ? Si j’eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m’aurait décidé à expédier avant la mort, car que fait de plus le mot mort ? Dans ma position, le devais-je ? Quoi qu’il en fût, le plus important était de servir. J’avais de grandes raisons de me méfier de l’activité de notre légation. Que fais-je ? J’envoie sur un cheval vif et vigoureux un homme sûr à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du pigeonnier de laquelle je possédais depuis quelques jours deux paires de pigeons, dont le retour avait été essayé, en sorte qu’à moins que les ponts de l’île de Potsdam ne fussent levés, j’étais sûr de mon fait.

« J’ai donc trouvé que nous n’étions pas assez riches pour jeter cent louis par la fenêtre ; j’ai renoncé à toutes mes belles avances qui m’avaient coûté quelque méditation, quelque activité, quelques louis, et j’ai lâché mes pigeons avec des revenez. Ai-je bien fait ? ai-je mal fait ? je l’ignore ; mais je « n’avais pas mission expresse, et l’on sait quelquefois mauvais gré de la surérogation. »

On enjoignait aux ambassadeurs d’écrire, pendant leur séjour à l’étranger, un mémoire sur l’état des peuples et des gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités. Cette suite de mémoires pouvait être utile à l’histoire. Aujourd’hui on fait les mêmes injonctions, mais presque aucun agent diplomatique ne s’y soumet. J’ai été trop peu de temps dans mes ambassades pour mettre à fin de longues études ; néanmoins, je les ai ébauchées ; ma patience au travail n’a pas entièrement été stérile. Je trouve cette esquisse commencée de mes recherches sur l’Allemagne :

« Après la chute de Napoléon, l’introduction des gouvernements représentatifs dans la confédération germanique a réveillé en Allemagne ces premières idées d’innovation que la révolution y avait d’abord fait naître. Elles y ont fomenté quelque temps avec une grande violence : on avait appelé la jeunesse à la défense de la patrie par une promesse de liberté ; cette promesse avait été avidement reçue par des écoliers qui trouvaient dans leurs maîtres le penchant que les sciences ont eu dans ce siècle à seconder les théories libérales. Sous le ciel de la Germanie, cet amour de la liberté devint une espèce de fanatisme sombre et mystérieux qui se propagea par des associations secrètes. Sand vint effrayer l’Europe. Cet homme, au reste, qui révélait une secte puissante, n’était qu’un enthousiaste vulgaire ; il se trompa et prit pour un esprit transcendant un esprit commun : son crime s’alla perdre sur un écrivain dont le génie ne pouvait aspirer à l’empire, et n’avait pas assez du conquérant et du roi pour mériter un coup de poignard.

« Une espèce de tribunal d’inquisition politique et la suppression de la liberté de la presse ont arrêté ce mouvement des esprits ; mais il ne faut pas croire qu’ils en aient brisé le ressort. L’Allemagne, comme l’Italie, désire aujourd’hui l’unité politique, et avec cette idée qui restera dormante plus ou moins de temps, selon les événements et les hommes, on pourra toujours, en la réveillant, être sûr de remuer les peuples germaniques. Les princes ou les ministres qui pourront paraître dans les rangs de la Confédération des États allemands hâteront ou retarderont la révolution dans ce pays, mais ils n’empêcheront point la race humaine de se développer : chaque siècle a sa race. Aujourd’hui il n’y a plus personne en Allemagne, ni même en Europe : on est passé des géants aux nains, et tombé de l’immense dans l’étroit et le borné. La Bavière, par les bureaux qu’a formés M. de Montgelas, pousse encore aux idées nouvelles, quoiqu’elle ait reculé dans la carrière, tandis que le landgraviat de Hesse n’admettait pas même qu’il y eût une révolution en Europe. Le prince qui vient de mourir voulait que ses soldats, naguère soldats de Jérôme Bonaparte, portassent de la poudre et des queues ; il prenait les vieilles modes pour les vieilles mœurs, oubliant qu’on peut copier les premières, mais qu’on ne rétablit jamais les secondes. »

À Berlin et dans le Nord, les monuments sont des forteresses ; leur seul aspect serre le cœur. Qu’on retrouve ces places dans des pays habités et fertiles, elles font naître l’idée d’une légitime défense ; les femmes et les enfants, assis ou jouant à quelque distance des sentinelles, contrastent assez agréablement ; mais une forteresse sur des bruyères, dans un désert, rappelle seulement des colères humaines : contre qui sont-ils élevés, ces remparts, si ce n’est contre la pauvreté et l’indépendance ? Il faut être moi pour trouver un plaisir à rôder au pied de ces bastions, à entendre le vent siffler dans ces tranchées, à voir ces parapets élevés en prévision d’ennemis qui peut-être n’apparaîtront jamais. Ces labyrinthes militaires, ces canons muets en face les uns des autres sur des angles saillants et gazonnés, ces vedettes de pierre où l’on n’aperçoit personne et d’où aucun œil ne vous regarde, sont d’une incroyable morosité. Si, dans la double solitude de la nature et de la guerre, vous rencontrez une pâquerette abritée sous le redan d’un glacis, cette aménité de Flore vous soulage. Lorsque, dans les châteaux de l’Italie, j’apercevais des chèvres appendues aux ruines, et la chevrière assise sous un pin à parasol ; quand, sur les murs du moyen âge dont Jérusalem est entourée, mes regards plongeaient dans la vallée de Cédron sur quelques femmes arabes qui gravissaient des escarpements parmi des cailloux ; le spectacle était triste sans doute, mais l’histoire était là et le silence du présent ne laissait que mieux entendre le bruit du passé.

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