Mémoires d’outre-tombe (page 150)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

J’avais demandé un congé à l’occasion du baptême du duc de Bordeaux. Ce congé m’étant accordé, je me préparais à partir : Voltaire, dans une lettre à sa nièce, dit qu’il voit couler la Sprée, que la Sprée se jette dans l’Elbe, l’Elbe dans la mer, et que la mer reçoit la Seine ; il descendait ainsi vers Paris. Avant de quitter Berlin, j’allai faire une dernière visite à Charlottenbourg : ce n’était ni Windsor, ni Aranjuez, ni Caserte, ni Fontainebleau : la villa appuyée sur un hameau, est environnée d’un parc anglais de peu d’étendue et d’où l’on découvre au dehors des friches. La reine de Prusse jouit ici d’une paix que la mémoire de Bonaparte ne pourra plus troubler. Quel bruit le conquérant fit jadis dans cet asile du silence, quand il y surgit avec ses fanfares et ses légions ensanglantées à Iéna ! C’est de Berlin, après avoir effacé de la carte le royaume de Frédéric le Grand, qu’il dénonça le blocus continental et prépara dans son esprit la campagne de Moscou ; ses paroles avaient déjà porté la mort au cœur d’une princesse accomplie : elle dort maintenant à Charlottenbourg, dans un caveau monumental ; une statue, beau portrait de marbre, la représente. Je fis sur le tombeau des vers que me denamdait la duchesse de Cumberland :

LE VOYAGEUR.

Sous les hauts pins qui protègent ces sources,

Gardien, dis-moi quel est ce monument nouveau ?

LE GARDIEN.

Un jour il deviendra le terme de tes courses :

Ô voyageur ! c’est un tombeau.

LE VOYAGEUR.

Qui repose en ces lieux ?

LE GARDIEN.

Un objet plein de charmes.

LE VOYAGEUR.

Qu’on aima ?

LE GARDIEN.

Qui fut adoré.

LE VOYAGEUR.

Ouvre-moi.

LE GARDIEN.

Si tu crains les larmes,

N’entre pas.

LE VOYAGEUR.

J’ai souvent pleuré.

De la Grèce ou de l’Italie

On a ravi ce marbre à la pompe des morts :

Quel tombeau l’a cédé pour enchanter ces bords ?

Est-ce Antigone ou Cornélie ?

LE GARDIEN.

La beauté dont l’image excite les transports

Parmi nos bois passa sa vie.

LE VOYAGEUR.

Qui pour elle, à ces murs de marbre revêtus.

Suspendit tour à tour ces couronnes fanées ?

LE GARDIEN.

Les beaux enfants dont ses vertus

Ici-bas furent couronnées.

LE VOYAGEUR.

On vient.

LE GARDIEN.

C’est un époux : il porte ici ses pas

Pour nourrir en secret un souvenir funeste

LE VOYAGEUR.

Il a donc tout perdu ?

LE GARDIEN.

Non : un trône lui reste.

LE VOYAGEUR.

Un trône ne console pas.

J’arrivai à Paris à l’époque des fêtes du baptême de M. le duc de Bordeaux. Le berceau du petit-fils de Louis XIV dont j’avais eu l’honneur de payer le port a disparu comme celui du roi de Rome. Dans un temps différent de celui-ci, le forfait de Louvel eût assuré le sceptre à Henri V ; mais le crime n’est plus un droit que pour l’homme qui le commet.

Après le baptême de M. le duc de Bordeaux, on me réintégra enfin dans mon ministère d’État : M. de Richelieu me l’avait ôté, M. de Richelieu me le rendit ; la réparation ne me fut pas plus agréable que le tort ne m’avait blessé.

Tandis que je me flattais d’aller revoir mes corbeaux, les cartes se brouillèrent : M. de Villèle se retira. Fidèle à mon amitié et à mes principes politiques, je crus devoir rentrer dans la retraite avec lui. J’écrivis à M. Pasquier :

« Paris, ce 30 juillet 1821.

« Monsieur le baron,

« Lorsque vous voulûtes bien m’inviter à passer chez vous, le 14 de ce mois, ce fut pour me déclarer que ma présence était nécessaire à Berlin. J’eus l’honneur de vous répondre que MM. de Corbière et de Villèle paraissant se retirer du ministère, mon devoir était de les suivre. Dans la pratique du gouvernement représentatif, l’usage est que les hommes de la même opinion partagent la même fortune. Ce que l’usage veut, monsieur le baron, l’honneur me le commande, puisqu’il s’agit, non d’une faveur, mais d’une disgrâce. En conséquence, je viens vous réitérer par écrit l’offre que je vous ai faite verbalement de ma démission de ministre plénipotentiaire à la cour de Berlin : j’espère, monsieur le baron, que vous voudrez bien la mettre aux pieds du roi. Je supplie Sa Majesté d’en agréer les motifs, et de croire à ma profonde et respectueuse reconnaissance pour les bontés dont elle avait daigné m’honorer.

« J’ai l’honneur d’être, etc.,

« Chateaubriand. »

J’annonçai à M. le comte de Bernstorff l’événement qui interrompait nos relations diplomatiques ; il me répondit :

« Monsieur le vicomte,

« Bien que depuis longtemps je dusse m’attendre à l’avis que vous avez bien voulu me donner, je n’en suis pas moins péniblement affecté. Je connais et je respecte les motifs qui, dans cette circonstance délicate, ont déterminé vos résolutions ; mais, en ajoutant de nouveaux titres à ceux qui vous ont valu dans ce pays une estime universelle, ils augmentent aussi les regrets qu’on y éprouve par la certitude d’une perte longtemps redoutée et à jamais irréparable. Ces sentiments sont vivement partagés par le roi et la famille royale, et je n’attends que le moment de votre rappel pour vous le dire d’une manière officielle.

« Conservez-moi, je vous prie, souvenir et bienveillance, et agréez la nouvelle expression de mon inviolable dévouement et de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc., etc.

« Bernstorff.

« Berlin, le 25 août 1821. »

Je m’étais empressé d’exprimer mon amitié et mes regrets à M. Ancillon : sa très belle réponse (mon éloge à part) mérite d’être consignée ici :

« Berlin, le 22 septembre 1821.

« Vous êtes donc, monsieur et illustre ami, irrévocablement perdu pour nous ? Je prévoyais ce malheur, et cependant il m’a affecté, comme s’il avait été inattendu. Nous méritions de vous conserver et de vous posséder, parce que nous avions du moins le faible mérite de sentir, de reconnaître, d’admirer toute votre supériorité. Vous dire que le roi, les princes, la cour et la ville vous regrettent, c’est faire leur éloge plus que le vôtre ; vous dire que je me réjouis de ces regrets, que j’en suis fier pour ma patrie, et que je les partage vivement, ce serait rester fort au-dessous de la vérité, et vous donner une bien faible idée de ce que j’éprouve. Permettez-moi de croire que vous me connaissez assez pour lire dans mon cœur. Si ce cœur vous accuse, mon esprit non-seulement vous absout, mais rend encore hommage à votre noble démarche et aux principes qui vous l’ont dictée. Vous deviez à la France une grande leçon et un bel exemple ; vous lui avez donné l’une et l’autre en refusant de servir un ministère qui ne sait pas juger sa situation, ou qui n’a pas le courage d’esprit nécessaire pour en sortir. Dans une monarchie représentative, les ministres et ceux qu’ils emploient dans les premières places doivent former un tout homogène, et dont toutes les parties soient solidaires les unes des autres. Là, moins que partout ailleurs, on doit se séparer de ses amis ; on se soutient et l’on monte avec eux, ou descend et tombe de même. Vous avez prouvé à la France la vérité de cette maxime, en vous retirant avec messieurs de Villèle et Corbière. Vous lui avez appris en même temps que la fortune n’entre pas en considération quand il s’agit des principes ; et, certes, quand les vôtres n’auraient pas pour eux la raison, la conscience et l’expérience de tous les siècles, il suffirait des sacrifices qu’ils dictent à un homme tel que vous pour établir en leur faveur une présomption puissante aux yeux de tous ceux qui se connaissent en dignité.

« J’attends avec impatience le résultat des prochaines élections pour tirer l’horoscope de la France. Elles décideront de son avenir.

« Adieu, mon illustre ami ; faites quelquefois tomber des hauteurs que vous habitez quelques gouttes de rosée sur un cœur qui ne cessera de vous admirer et de vous aimer que lorsqu’il cessera de battre.

« Ancillon. »

Attentif au bien de la France, sans plus m’occuper de moi ni de mes amis, je remis à cette époque la note suivante à Monsieur :

NOTE.

« Si le roi me faisait l’honneur de me consulter, voici ce que je proposerais pour le bien de son service et le repos de la France.

« Le centre gauche de la Chambre élective a satisfaction dans la nomination de M. Royer-Collard ; pourtant je croirais la paix plus assurée si l’on introduisait dans le conseil un homme de mérite pris dans cette opinion et choisi parmi les membres de la Chambre des pairs ou de la Chambre des députés.

« Placer encore dans le conseil un député du côté droit indépendant ;

« Achever de distribuer les directions dans cet esprit.

« Quant aux choses :

« Présenter dans un temps opportun une loi complète sur la liberté de la presse, dans laquelle loi la poursuite en tendance et la censure facultative seraient abolies ; préparer une loi communale ; compléter la loi sur la septennalité, en portant l’âge éligible à trente ans ; en un mot marcher la charte à la main, défendre courageusement la religion contre l’impiété, mais la mettre en même temps à l’abri du fanatisme et des imprudences d’un zèle qui lui font beaucoup de mal.

« Quant aux affaires du dehors, trois choses doivent guider les ministres du roi : l’honneur, l’indépendance et l’intérêt de la France.

« La France nouvelle est toute royaliste ; elle peut devenir toute révolutionnaire : que l’on suive les institutions, et je répondrais sur ma tête d’un avenir de plusieurs siècles ; que l’on viole ou que l’on tourmente ces institutions, et je ne répondrais pas d’un avenir de quelques mois.

« Moi et mes amis nous sommes prêts à appuyer de tout notre pouvoir une administration formée d’après les bases ci-dessus indiquées.

« Chateaubriand. »

Une voix où la femme dominait la princesse vint donner une consolation à ce qui n’était que le déplaisir d’une vie variant sans cesse. L’écriture de madame la duchesse de Cumberland était si altérée que j’eus quelque peine à la reconnaître. La lettre portait la date du 28 septembre 1821 : c’est la dernière que j’aie reçue de cette main royale. Hélas ! les autres nobles amies qui dans ces temps me soutenaient à Paris ont quitté cette terre ! Resterai-je donc avec une telle obstination ici-bas, qu’aucune des personnes auxquelles je suis attaché ne puisse me survivre ? Heureux ceux sur qui l’âge fait l’effet du vin, et qui perdent la mémoire quand ils sont rassasiés de jours !

Les démissions de MM. de Villèle et de Corbière ne tardèrent pas à produire la dissolution du cabinet et à faire rentrer mes amis au conseil, comme je l’avais prévu : M. le vicomte de Montmorency fut nommé ministre des affaires étrangères, M. de Villèle ministre des finances, M. de Corbière ministre de l’intérieur. J’avais eu trop de part aux derniers mouvements politiques et j’exerçais une trop grande influence sur l’opinion pour qu’on me pût laisser de côté. Il fut résolu que je remplacerais M. le duc Decazes à l’ambassade de Londres. Louis XVIII consentait toujours à m’éloigner. Je l’allai remercier ; il me parla de son favori avec une constance d’attachement rare chez les rois ; il me pria d’effacer dans la tête de George IV les préventions que ce prince avait conçues contre M. Decazes, d’oublier moi-même les divisions qui avaient existé entre moi et l’ancien ministre de la police. Ce monarque, à qui tant de malheurs n’avaient pu arracher une larme, était ému de quelques souffrances dont pouvait avoir été affligé l’homme qu’il avait honoré de son amitié.

Ma nomination réveilla mes souvenirs : Charlotte revint à ma pensée ; ma jeunesse, mon émigration, m’apparurent avec leurs peines et leurs joies. La faiblesse humaine me faisait aussi un plaisir de reparaître connu et puissant là où j’avais été ignoré et faible. Madame de Chateaubriand, craignant la mer, n’osa passer le détroit, et je partis seul. Les secrétaires de l’ambassade m’avaient devancé.

Livre VII

Livre VIII

Livre IX

LIVRE X

Je réunis autour de moi mes anciens adversaires. — Mon public est changé. — Extrait de ma polémique après ma chute. — Séjour à Lausanne. — Retour à Paris. — Les Jésuites. — Lettre de M. de Montlosier et ma réponse. — Suite de ma polémique. — Lettre du général Sébastiani. — Mort du général Foy. — La loi de Justice et d’Amour. — Lettre de M. Étienne. — Lettre de M. Benjamin Constant. — J’atteins au plus haut point de mon importance politique. — Article sur la fête du roi. — Retrait de la loi sur la police de la presse. — Paris illuminé. — Billet de M. Michaud. — Irritation de M. de Villèle. — Charles X veut passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. — Je lui écris : ma lettre. — La revue. — Licenciement de la garde nationale. — La Chambre élective est dissoute. — La nouvelle Chambre. — Refus de concours. — Chute du ministère Villèle. — Je contribue à former le nouveau ministère et j’accepte l’ambassade de Rome. — Examen d’un reproche.

Paris avait vu ses dernières fêtes : l’époque d’indulgence, de réconciliation, de faveur, était passée : la triste vérité restait seule devant nous.

Lorsque, en 1820, la censure mit fin au Conservateur, je ne m’attendais guère à recommencer quatre ans après la même polémique sous une autre forme et par le moyen d’une autre presse. Les hommes qui combattaient avec moi dans le Conservateur réclamaient comme moi la liberté de penser et d’écrire ; ils étaient dans l’opposition comme moi, dans la disgrâce comme moi, et ils se disaient mes amis. Arrivés au pouvoir en 1820, encore plus par mes travaux que par les leurs, ils se tournèrent contre la liberté de la presse : de persécutés ils devinrent persécuteurs ; ils cessèrent d’être et de se dire mes amis ; ils soutinrent que la licence de la presse n’avait commencé que le 6 de juin 1824, jour de mon renvoi du ministère ; leur mémoire était courte : s’ils avaient relu les opinions qu’ils prononcèrent, les articles qu’ils écrivirent contre un autre ministère et pour la liberté de la presse, ils auraient été obligés de convenir qu’ils étaient au moins en 1818 ou 1819 les sous-chefs de la licence.

D’un autre côté, mes anciens adversaires se rapprochèrent de moi. J’essayai de rattacher les partisans de l’indépendance à la royauté légitime, avec plus de fruit que je ne ralliai à la Charte les serviteurs du trône et de l’autel. Mon public avait changé. J’étais obligé d’avertir le gouvernement des dangers de l’absolutisme, après l’avoir prémuni contre l’entraînement populaire. Accoutumé à respecter mes lecteurs, je ne leur livrais pas une ligne que je ne l’eusse écrite avec tout le soin dont j’étais capable : tel de ces opuscules d’un jour m’a coûté plus de peine, proportion gardée, que les plus longs ouvrages sortis de ma plume. Ma vie était incroyablement remplie. L’honneur et mon pays me rappelèrent sur le champ de bataille. J’étais arrivé à l’âge où les hommes ont besoin de repos ; mais si j’avais jugé de mes années par la haine toujours croissante que m’inspiraient l’oppression et la bassesse, j’aurais pu me croire rajeuni.

Je réunis autour de moi une société d’écrivains pour donner de l’ensemble à mes combats. Il y avait parmi eux des pairs, des députés, des magistrats, de jeunes auteurs commençant leur carrière. Arrivèrent chez moi MM. de Montalivet, Salvandy, Duvergier de Hauranne, bien d’autres qui furent mes écoliers et qui débitent aujourd’hui, comme choses nouvelles sur la monarchie représentative, des choses que je leur ai apprises et qui sont à toutes les pages de mes écrits. M. de Montalivet est devenu ministre de l’intérieur et favori de Philippe ; les hommes qui aiment à suivre les variations d’une destinée trouveront ce billet assez curieux :

« Monsieur le vicomte,

« J’ai l’honneur de vous envoyer le relevé des erreurs que j’avais trouvées dans le tableau de jugements en Cour royale qui vous a été communiqué. Je les ai vérifiées encore, et je crois pouvoir répondre de l’exactitude de la liste ci-jointe.

« Daignez, monsieur le vicomte, agréer l’hommage du profond respect avec lequel j’ai l’honneur d’être,

« Votre bien dévoué collègue et sincère admirateur,

« Montalivet. »

Cela n’a pas empêché mon respectueux collègue et sincère admirateur, M. le comte de Montalivet, en son temps si grand partisan de la liberté de la presse, de m’avoir fait entrer comme fauteur de cette liberté dans la geôle de M. Gisquet.

De ma nouvelle polémique qui dura cinq ans, mais qui finit par triompher, un abrégé fera connaître la force des idées contre les faits appuyés même du pouvoir. Je fus renversé le 6 juin 1824 ; le 21 j’étais descendu dans l’arène ; j’y restai jusqu’au 18 décembre 1826 : j’y entrai seul, dépouillé et nu, et j’en sortis victorieux. C’est de l’histoire que je fais ici en faisant l’extrait des arguments que j’employai.

EXTRAIT DE MA POLÉMIQUE APRÈS MA CHUTE.

« Nous avons eu le courage et l’honneur de faire une guerre dangereuse en présence de la liberté de la presse, et c’était la première fois que ce noble spectacle était donné à la monarchie. Nous nous sommes vite repentis de notre loyauté. Nous avions bravé les journaux lorsqu’ils ne pouvaient nuire qu’au succès de nos soldats et de nos capitaines ; il a fallu les asservir lorsqu’ils ont osé parler des commis et des ministres…

« Si ceux qui administrent l’État semblent complètement ignorer le génie de la France dans les choses sérieuses, ils n’y sont pas moins étrangers dans ces choses de grâces et d’ornements qui se mêlent, pour l’embellir, à la vie des nations civilisées.

« Les largesses que le gouvernement légitime répand sur les arts surpassent les secours que leur accordait le gouvernement usurpateur ; mais comment sont-elles départies ? Voués à l’oubli par nature et par goût, les dispensateurs de ces largesses paraissent avoir de l’antipathie pour la renommée ; leur obscurité est si invincible, qu’en approchant des lumières ils les font pâlir ; on dirait qu’ils versent l’argent sur les arts pour les éteindre, comme sur nos libertés pour les étouffer…

« Encore si la machine étroite dans laquelle on met la France à la gêne ressemblait à ces modèles achevés que l’on examine à la loupe dans le cabinet des amateurs, la délicatesse de cette curiosité pourrait intéresser un moment ; mais point : c’est une petite chose mal faite.

« Nous avons dit que le système suivi aujourd’hui par l’administration blesse le génie de la France : nous allons essayer de prouver qu’il méconnaît également l’esprit de nos institutions.

« La monarchie s’est rétablie sans efforts en France, parce qu’elle est forte de toute notre histoire, parce que la couronne est portée par une famille qui a presque vu naître la nation, qui l’a formée, civilisée, qui lui a donné toutes ses libertés, qui l’a rendue immortelle ; mais le temps a réduit cette monarchie à ce qu’elle a de réel. L’âge des fictions est passé en politique ; on ne peut plus avoir un gouvernement d’adoration, de culte et de mystère ; chacun connaît ses droits ; rien n’est possible hors des limites de la raison ; et jusqu’à la faveur, dernière illusion des monarchies absolues, tout est pesé, tout est apprécié aujourd’hui.

« Ne nous y trompons pas ; une nouvelle ère commence pour les nations ; sera-t-elle plus heureuse ? La Providence le sait. Quant à nous, il ne nous est donné que de nous préparer aux événements de l’avenir. Ne nous figurons pas que nous puissions rétrograder : il n’y a de salut pour nous que dans la Charte.

« La monarchie constitutionnelle n’est point née parmi nous d’un système écrit, bien qu’elle ait un Code imprimé ; elle est fille du temps et des événements, comme l’ancienne monarchie de nos pères.

« Pourquoi la liberté ne se maintiendrait-elle pas dans l’édifice élevé par le despotisme et où il a laissé des traces ? La victoire, pour ainsi dire encore parée des trois couleurs, s’est réfugiée dans la tente du duc d’Angoulême ; la légitimité habite le Louvre, bien qu’on y voie encore des aigles.

« Dans une monarchie constitutionnelle, on respecte les libertés publiques ; on les considère comme la sauvegarde du monarque, du peuple et des lois.

« Nous entendons autrement le gouvernement représentatif. On forme une compagnie (on dit même deux compagnies rivales, car il faut de la concurrence) pour corrompre des journaux à prix d’argent. On ne craint pas de soutenir des procès scandaleux contre des propriétaires qui n’ont pas voulu se vendre ; on voudrait les forcer à subir le mépris par arrêt des tribunaux. Les hommes d’honneur répugnant au métier, on enrôle, pour soutenir un ministère royaliste, des libellistes qui ont poursuivi la famille royale de leurs calomnies. On recrute tout ce qui a servi dans l’ancienne police et dans l’antichambre impériale ; comme chez nos voisins, lorsqu’on veut se procurer des matelots, on fait la presse dans les tavernes et les lieux suspects. Ces chiourmes d’écrivains libres sont embarquées dans cinq ou six journaux achetés, et ce qu’ils disent s’appelle l’opinion publique chez les ministres. »

Voilà, très en abrégé, et peut-être encore trop longuement, un specimen de ma polémique dans mes brochures et dans le Journal des Débats : on y retrouve tous les principes que l’on proclame aujourd’hui.

Lorsqu’on me chassa du ministère, on ne me rendit point ma pension de ministre d’État ; je ne la réclamai point ; mais M. de Villèle, sur une observation du roi, s’avise de me faire expédier un nouveau brevet de cette pension par M. de Peyronnet. Je la refusai. Ou j’avais droit à mon ancienne pension, ou je n’y avais pas droit : dans le premier cas, je n’avais pas besoin d’un nouveau brevet ; dans le second, je ne voulais pas devenir le pensionnaire du président du conseil.

Les Hellènes secouèrent le joug : il se forma à Paris un comité grec dont je fis partie. Le comité s’assemblait chez M. Ternaux, place des Victoires. Les sociétaires arrivaient successivement au lieu des délibérations. M. le général Sébastiani déclarait, lorsqu’il était assis, que c’était une grosse affaire ; il la rendait longue : cela déplaisait à notre positif président, M. Ternaux, qui voulait bien faire un châle pour Aspasie, mais qui n’aurait pas perdu son temps avec elle. Les dépêches de M. Fabvier faisaient souffrir le comité ; il nous grognait fort ; il nous rendait responsables de ce qui n’allait pas selon ses vues, nous qui n’avions pas gagné la bataille de Marathon. Je me dévouai à la liberté de la Grèce : il me semblait remplir un devoir filial envers une mère. J’écrivis une Note ; je m’adressai aux successeurs de l’empereur de Russie, comme je m’étais adressé à lui-même à Vérone. La Note a été imprimée et puis réimprimée à la tête de l’Itinéraire.

Je travaillais dans le même sens à la Chambre des pairs, pour mettre en mouvement un corps politique. Ce billet de M. Molé fait voir les obstacles que je rencontrais et les moyens détournés que j’étais obligé de prendre :

« Vous nous trouverez tous demain à l’ouverture, prêts à voler sur vos traces. Je vais écrire à Lainé si je ne le trouve pas. Il ne faut lui laisser prévoir que des phrases sur les Grecs ; mais prenez garde qu’on ne vous oppose les limites de tout amendement, et que, le règlement à la main, on ne vous repousse. Peut-être on vous dira de déposer votre proposition sur le bureau : vous pourriez le faire alors subsidiairement, et après avoir dit tout ce que vous avez à dire. Pasquier vient d’être assez malade, et je crains qu’il ne soit pas encore sur pied demain. Quant au scrutin, nous l’aurons. Ce qui vaut mieux que tout cela, c’est l’arrangement que vous avez fait avec vos libraires. Il est beau de retrouver par son talent tout ce que l’injustice et l’ingratitude des hommes nous avaient ôté.

« À vous pour la vie,

« Molé. »

La Grèce est devenue libre du joug de l’islamisme ; mais, au lieu d’une république fédérative, comme je le désirais, une monarchie bavaroise s’est établie à Athènes. Or, comme les rois n’ont pas de mémoire, moi qui avais quelque peu servi la cause des Argiens, je n’ai plus entendu parler d’eux que dans Homère. La Grèce délivrée ne m’a pas dit : « Je vous remercie. » Elle ignore mon nom autant et plus qu’au jour où je pleurais sur ses débris en traversant ses déserts.

L’Hellénie non encore royale avait été plus reconnaissante. Parmi quelques enfants que le comité faisait élever se trouvait le jeune Canaris : son père, digne des marins de Mycale, lui écrivit un billet que l’enfant traduisit en français sur le papier blanc qui restait au bas du billet. Voici cette traduction :

« Mon cher enfant,

« Aucun des Grecs n’a eu le même bonheur que toi : celui d’être choisi par la société bienfaisante qui s’intéresse à nous pour apprendre les devoirs de l’homme. Moi, je t’ai fait naître ; mais ces personnes recommandables te donneront une éducation qui rend véritablement homme. Sois bien docile aux conseils de ces nouveaux pères, si tu veux faire la consolation de celui qui t’a donné le jour. Porte-toi bien.

« Ton père,

« C. Canaris.

« De Napoli de Romanie, le 5 septembre 1825. »

J’ai conservé le double texte comme la récompense du comité grec.

La Grèce républicaine avait témoigné ses regrets particuliers lorsque je sortis du ministère. Mme Récamier m’avait écrit de Naples le 29 octobre 1824 :

« Je reçois une lettre de la Grèce qui a fait un long détour avant de m’arriver. J’y trouve quelques lignes sur vous que je veux vous faire connaître ; les voici :

« L’ordonnance du 6 juin nous est parvenue, elle a produit sur nos chefs la plus vive sensation. Leurs espérances les plus fondées étant dans la générosité de la France, ils se demandent avec inquiétude ce que présage l’éloignement d’un homme dont le caractère leur promettait un appui. »

« Ou je me trompe ou cet hommage doit vous plaire. Je joins ici la lettre : la première page ne concernait que moi. »

On lira bientôt la vie de Mme Récamier : on saura s’il m’était doux de recevoir un souvenir de la patrie des Muses par une femme qui l’eût embellie.

Quant au billet de M. Molé donné plus haut, il fait allusion au marché que j’avais conclu relativement à la publication de mes Œuvres complètes. Cet arrangement aurait dû, en effet, assurer la paix de ma vie ; il a néanmoins tourné mal pour moi, bien qu’il ait été heureux pour les éditeurs auxquels M. Ladvocat, après sa faillite, a laissé mes Œuvres. En fait de Plutus ou de Pluton (les mythologistes les confondent), je suis comme Alceste, je vois toujours la barque fatale ; ainsi que William Pitt, et c’est mon excuse, je suis un panier percé ; mais je ne fais pas moi-même le trou au panier.

À la fin de la Préface générale de mes Œuvres, 1826, 1er volume, j’apostrophe ainsi la France :

« Ô France ! mon cher pays et mon premier amour, un de vos fils, au bout de sa carrière, rassemble sous vos yeux les titres qu’il peut avoir à votre bienveillance. S’il ne peut plus rien pour vous, vous pouvez tout pour lui, en déclarant que son attachement à votre religion, à votre roi, à vos libertés, vous fut agréable. Illustre et belle patrie, je n’aurais désiré un peu de gloire que pour augmenter la tienne. »

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