Mémoires d’outre-tombe (page 151)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mme de Chateaubriand, étant malade, fit un voyage dans le midi de la France, ne s’en trouva pas bien, revint à Lyon, où le docteur Prunelle la condamna. Je l’allai rejoindre ; je la conduisis à Lausanne, où elle fit mentir M. Prunelle. Je demeurai à Lausanne tour à tour chez M. de Sivry et chez Mme de Cottens, femme affectueuse, spirituelle et infortunée. Je vis Mme de Montolieu : elle demeurait retirée sur une haute colline ; elle mourait dans les illusions du roman, comme Mme de Genlis, sa contemporaine. Gibbon avait composé à ma porte son Histoire de l’empire romain : « C’est au milieu des débris du Capitole, écrit-il à Lausanne, le 27 juin 1787, que j’ai formé le projet d’un ouvrage qui a occupé et amusé près de vingt années de ma vie. » Mme de Staël avait paru avec Mme Récamier à Lausanne. Toute l’émigration, tout un monde fini s’était arrêté quelques moments dans cette cité riante et triste, espèce de fausse ville de Grenade. Mme de Duras en a retracé le souvenir dans ses Mémoires et ce billet m’y vint apprendre la nouvelle perte à laquelle j’étais condamné :

« Bex, 13 juillet 1826.

« C’en est fait, monsieur, votre amie n’existe plus ; elle a rendu son âme à Dieu, sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s’était encore promenée en voiture hier au soir. Rien n’annonçait une fin aussi prochaine ; que dis-je, nous ne pensions pas que sa maladie dût se terminer ainsi. M. de Custine, à qui la douleur ne permet pas de vous écrire lui-même, avait encore été hier matin sur une des montagnes qui environnent Bex, pour faire venir tous les matins du lait des montagnes pour la chère malade.

« Je suis trop accablé de douleur pour pouvoir entrer dans de plus longs détails. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes précieux de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand reposera entre ses deux mères.

« Nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher aussitôt notre arrivée.

« Recevez, monsieur, l’assurance de l’attachement respectueux avec lequel je suis, etc.

« Berstœcher. »

Cherchez plus haut et plus bas ce que j’ai eu le bonheur et le malheur de rappeler relativement à la mémoire de Mme de Custine.

Les Lettres écrites de Lausanne, ouvrage de Mme de Charrière, rendent bien la scène que j’avais chaque jour sous les yeux, et les sentiments de grandeur qu’elle inspire : « Je me repose seule, dit la mère de Cécile, vis-à-vis d’une fenêtre ouverte qui donne sur le lac. Je vous remercie, montagnes, neige, soleil, de tout le plaisir que vous me faites. Je vous remercie, auteur de tout ce que je vois, d’avoir voulu que ces choses fussent si agréables à voir. Beautés frappantes et aimables de la nature ! tous les jours mes yeux vous admirent, tous les jours vous vous faites sentir à mon cœur. »

Je commençai à Lausanne, les Remarques sur le premier ouvrage de ma vie, l’Essai sur les révolutions anciennes et modernes. Je voyais de mes fenêtres les rochers de Meillerie : « Rousseau, écrivais-je dans une de ces Remarques, n’est décidément au-dessus des auteurs de son temps que dans une soixantaine de lettres de la Nouvelle Héloïse, dans quelques pages de ses Rêveries et de ses Confessions. Là, placé dans la véritable nature de son talent, il arrive à une éloquence de passion inconnue avant lui. Voltaire et Montesquieu ont trouvé des modèles de style dans les écrivains du siècle de Louis XIV ; Rousseau, et même un peu Buffon, dans un autre genre, ont créé une langue qui fut ignorée du grand siècle. »

De retour à Paris, ma vie se trouva occupée entre mon établissement, rue d’Enfer, mes combats renouvelés à la Chambre des pairs et dans mes brochures contre les différents projets de lois contraires aux libertés publiques ; entre mes discours et mes écrits en faveur des Grecs, et mon travail pour mes Œuvres complètes. L’empereur de Russie mourut, et avec lui la seule amitié royale qui me restât. Le duc de Montmorency était devenu gouverneur du duc de Bordeaux. Il ne jouit pas longtemps de ce pesant honneur : il expira le vendredi saint 1826, dans l’église de Saint-Thomas d’Aquin, à l’heure où Jésus expira sur la croix, il alla à Dieu avec le dernier soupir du Christ.

L’attaque était commencée contre les jésuites ; on entendit les déclamations banales et usées contre cet ordre célèbre, dans lequel, il faut en convenir, règne quelque chose d’inquiétant, car un mystérieux nuage couvre toujours les affaires des jésuites.

À propos des jésuites, je reçus cette lettre de M. de Montlosier, et je lui fis la réponse qu’on lira après cette lettre.

Ne derelinquas amicum antiquum,

Novus enim non erit similis illi.(eccles.)

« Mon cher ami, ces paroles ne sont pas seulement d’une haute antiquité, elles ne sont pas seulement d’une haute sagesse ; pour le chrétien, elles sont sacrées. J’invoque auprès de vous tout ce qu’elles ont d’autorité. Jamais entre les anciens amis, jamais entre les bons citoyens, le rapprochement n’a été plus nécessaire. Serrer ses rangs, serrer entre nous tous les liens, exciter avec émulation tous nos vœux, tous nos efforts, tous nos sentiments, est un devoir commandé par l’état éminemment déplorable du roi et de la patrie. En vous adressant ces paroles, je n’ignore pas qu’elles seront reçues par un cœur que l’ingratitude et l’injustice ont navré ; et cependant je vous les adresse encore avec confiance, certain que je suis qu’elles se feront jour à travers toutes les nuées. En ce point délicat, je ne sais, mon cher ami, si vous serez content de moi ; mais, au milieu de vos tribulations, si par hasard j’ai entendu vous accuser, je ne me suis point occupé à vous défendre : je n’ai pas même écouté. Je me suis dit en moi-même : Et quand cela serait ? Je ne sais si Alcibiade n’eut pas un peu trop d’humeur quand il mit hors de sa propre maison le rhéteur qui ne put lui montrer les ouvrages d’Homère. Je ne sais si Annibal n’eut pas un peu trop de violence quand il jeta hors de son siège le sénateur qui parlait contre son avis. Si j’étais admis à dire ma façon de penser sur Achille, peut-être ne l’approuverais-je pas de s’être séparé de l’armée des Grecs pour je ne sais quelle petite fille qui lui fut enlevée. Après cela, il suffit de prononcer les noms d’Alcibiade, d’Annibal et d’Achille, pour que toute contention soit finie. Il en est de même aujourd’hui de l’iracundus, inexorabilis Chateaubriand. Quand on a prononcé son nom, tout est fini. Avec ce nom, quand je me dis moi-même : il se plaint, je sens s’émouvoir ma tendresse ; quand je me dis : la France lui doit, je me sens pénétré de respect. Oui, mon ami, la France vous doit. Il faut qu’elle vous doive encore davantage ; elle a recouvré de vous l’amour de la religion de ses pères : il faut lui conserver ce bienfait ; et pour cela, il faut la préserver de l’erreur de ses prêtres, préserver ces prêtres eux-mêmes de la pente funeste où ils se sont placés.

« Mon cher ami, vous et moi n’avons cessé depuis longues années de combattre. C’est de la prépondérance ecclésiastique se disant religieuse qu’il nous reste à préserver le roi et l’État. Dans les anciennes situations, le mal avec ses racines était au dedans de nous : on pouvait les circonvenir et s’en rendre maître. Aujourd’hui les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs racines au dehors. Des doctrines couvertes du sang de Louis XVI et de Charles Ier ont consenti à laisser leur place à des doctrines teintes du sang d’Henri IV et d’Henri III. Ni vous ni moi ne supporterons sûrement cet état de choses ; c’est pour m’unir à vous, c’est pour recevoir de vous une approbation qui m’encourage, c’est pour vous offrir comme soldat mon cœur et mes armes, que je vous écris.

« C’est dans ces sentiments d’admiration pour vous et d’un véritable dévouement que je vous implore avec tendresse et aussi avec respect.

« Comte de Montlosier. »

Randanne, 28 novembre 1825.

Paris, ce 3 décembre 1825.

« Votre lettre, mon cher et vieil ami, est très sérieuse, et pourtant elle m’a fait rire pour ce qui me regarde. Alcibiade, Annibal, Achille ! Ce n’est pas sérieusement que vous me dites tout cela. Quant à la petite fille du fils de Pélée, si c’est mon portefeuille dont il s’agit, je vous proteste que je n’ai pas aimé l’infidèle trois jours, et que je ne l’ai pas regrettée un quart d’heure. Mon ressentiment, c’est une autre affaire. M. de Villèle, que j’aimais sincèrement, cordialement, a non seulement manqué aux devoirs de l’amitié, aux marques publiques d’attachement que je lui ai données, aux sacrifices que j’avais faits pour lui, mais encore aux plus simples procédés.

« Le roi n’avait plus besoin de mes services, rien de plus naturel que de m’éloigner de ses conseils ; mais la manière est tout pour un galant homme, et comme je n’avais pas volé la montre du roi sur sa cheminée, je ne devais pas être chassé comme je l’ai été. J’avais fait seul la guerre d’Espagne et maintenu l’Europe en paix pendant cette période dangereuse ; j’avais par ce seul fait donné une armée à la légitimité, et, de tous les ministres de la Restauration, j’ai été le seul jeté hors de ma place sans aucune marque de souvenir de la couronne, comme si j’avais trahi le prince et la patrie. M. de Villèle a cru que j’accepterais ce traitement, il s’est trompé. J’ai été ami sincère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis malheureusement né : les blessures qu’on me fait ne se ferment jamais.

« Mais en voilà trop sur moi : parlons de quelque chose plus important. J’ai peur de ne pas m’entendre avec vous sur des objets graves, et j’en serais désolé ! Je veux la charte, toute la charte, les libertés publiques dans toute leur étendue. Les voulez-vous ?

« Je veux la religion comme vous ; je hais comme vous la congrégation et ces associations d’hypocrites qui transforment mes domestiques en espions, et qui ne cherchent à l’autel que le pouvoir. Mais je pense que le clergé, débarrassé de ces plantes parasites, peut très bien entrer dans un régime constitutionnel, et devenir même le soutien de nos institutions nouvelles. Ne voulez-vous pas trop le séparer de l’ordre politique ? Ici je vous donne une preuve de mon extrême impartialité. Le clergé, qui, j’ose le dire, me doit tant, ne m’aime point, ne m’a jamais défendu ni rendu aucun service. Mais qu’importe ? Il s’agit d’être juste et de voir ce qui convient à la religion et à la monarchie.

« Je n’ai pas, mon vieil ami, douté de votre courage ; vous ferez, j’en suis convaincu, tout ce qui vous paraîtra utile, et votre talent vous garantit le triomphe. J’attends vos nouvelles communications, et j’embrasse de tout mon cœur mon fidèle compagnon d’exil.

« Chateaubriand. »

Je repris ma polémique. J’avais chaque jour des escarmouches et des affaires d’avant-garde avec les soldats de la domesticité ministérielle ; ils ne se servaient pas toujours d’une belle épée. Dans les deux premiers siècles de Rome, on punissait les cavaliers qui allaient mal à la charge, soit qu’ils fussent trop gros ou pas assez braves, en les condamnant à subir une saignée : je me chargeais du châtiment.

« L’univers change autour de nous, disais-je : de nouveaux peuples paraissent sur la scène du monde ; d’anciens peuples ressuscitent au milieu des ruines ; des découvertes étonnantes annoncent une révolution prochaine dans les arts de la paix et de la guerre : religion, politique, mœurs, tout prend un autre caractère. Nous apercevons-nous de ce mouvement ? Marchons-nous avec la société ? Suivons-nous le cours du temps ? Nous préparons-nous à garder notre rang dans la civilisation transformée ou croissante ? Non : les hommes qui nous conduisent sont aussi étrangers à l’état des choses de l’Europe que s’ils appartenaient à ces peuples dernièrement découverts dans l’intérieur de l’Afrique. Que savent-ils donc ? La bourse ! et encore ils la savent mal. Sommes-nous condamnés à porter le poids de l’obscurité pour nous punir d’avoir subi le joug de la gloire ? »

La transaction relative à Saint-Domingue me fournit l’occasion de développer quelques points de notre droit public, auquel personne ne songeait.

Arrivé à de hautes considérations et annonçant la transformation du monde, je répondais à des opposants qui m’avaient dit : « Quoi ! nous pourrions être républicains un jour ? radotage ! Qui est-ce qui rêve aujourd’hui la République ? etc., etc.

« Attaché à l’ordre monarchique par raison, répliquais-je, je regarde la monarchie constitutionnelle comme le meilleur gouvernement possible à cette époque de la société.

« Mais si l’on veut tout réduire aux intérêts personnels, si l’on suppose que pour moi-même je croirais avoir tout à craindre dans un état républicain, on est dans l’erreur.

« Me traiterait-il plus mal que ne m’a traité la monarchie ? Deux ou trois fois dépouillé pour elle ou par elle, l’Empire, qui aurait tout fait pour moi si je l’avais voulu, m’a-t-il plus rudement renié ? J’ai en horreur la servitude ; la liberté plaît à mon indépendance naturelle ; je préfère cette liberté dans l’ordre monarchique, mais je la conçois dans l’ordre populaire. Qui a moins à craindre de l’avenir que moi ? J’ai ce qu’aucune révolution ne peut me ravir : sans place, sans honneurs, sans fortune, tout gouvernement qui ne serait pas assez stupide pour dédaigner l’opinion serait obligé de me compter pour quelque chose. Les gouvernements populaires surtout se composent des existences individuelles, et se font une valeur générale des valeurs particulières de chaque citoyen. Je serai toujours sûr de l’estime publique, parce que je ne ferai jamais rien pour la perdre, et je trouverais peut-être plus de justice parmi mes ennemis que chez mes prétendus amis.

« Ainsi, de compte fait, je serais sans frayeur des républiques, comme sans antipathie contre leur liberté : je ne suis pas roi ; je n’attends point de couronne ; ce n’est pas ma cause que je plaide.

« J’ai dit sous un autre ministère et à propos de ce ministère : qu’un matin on se mettrait à la fenêtre pour voir passer la monarchie.

« Je dis aux ministres actuels : « En continuant de marcher comme vous marchez, toute la révolution pourrait se réduire, dans un temps donné, à une nouvelle édition de la Charte dans laquelle on se contenterait de changer seulement deux ou trois mots. »

J’ai souligné ces dernières phrases pour arrêter les yeux du lecteur sur cette frappante prédiction. Aujourd’hui même que les opinions s’en vont à vau de route, que chaque homme dit à tort et à travers ce qui lui passe dans la cervelle, ces idées républicaines exprimées par un royaliste pendant la restauration sont encore hardies. En fait d’avenir, les prétendus esprits progressifs n’ont l’initiative sur rien.

Mes derniers articles ranimèrent jusqu’à M. de Lafayette qui, pour tout compliment, me fit passer une feuille de laurier. L’effet de mes opinions, à la grande surprise de ceux qui n’y avaient pas cru, se fit sentir depuis les libraires qui vinrent en députation chez moi, jusqu’aux hommes parlementaires les moins rapprochés d’abord de ma politique. La lettre donnée ci-dessous, en preuve de ce que j’avance, cause une sorte d’étonnement par la signature. Il ne faut faire attention qu’à la signification de cette lettre, au changement survenu dans les idées et dans la position de celui qui l’écrit et de celui qui la reçoit : quant au libellé, je suis Bossuet et Montesquieu, cela va sans dire ; nous autres auteurs, c’est notre pain quotidien, de même que les ministres sont toujours Sully et Colbert,

« Monsieur le vicomte,

« Permettez que je m’associe à l’admiration universelle : j’éprouve depuis trop longtemps ce sentiment pour résister au besoin de vous l’exprimer.

« Vous réunissez la hauteur de Bossuet à la profondeur de Montesquieu : vous avez retrouvé leur plume et leur génie. Vos articles sont de grands enseignements pour tous les hommes d’État.

« Dans le nouveau genre de guerre que vous avez créé, vous rappelez la main puissante de celui qui, dans d’autres combats, a aussi rempli le monde de sa gloire. Puissent vos succès être plus durables : ils intéressent la patrie et l’humanité.

« Tous ceux qui, comme moi, professent les principes de la monarchie constitutionnelle, sont fiers de trouver en vous leur plus noble interprète.

« Agréez, monsieur le vicomte, une nouvelle assurance de ma haute considération,

« Horace Sébastiani.

« Dimanche, 30 octobre. »

Ainsi tombaient à mes pieds amis, ennemis, adversaires, au moment de la victoire. Tous les pusillanimes et les ambitieux qui m’avaient cru perdu commençaient à me voir sortir radieux des tourbillons de poussière de la lice : c’était ma seconde guerre d’Espagne ; je triomphais de tous les partis intérieurs comme j’avais triomphé au dehors des ennemis de la France. Il m’avait fallu payer de ma personne, de même qu’avec mes dépêches j’avais paralysé et rendu vaines les dépêches de M. de Metternich et de M. Canning.

Le général Foy et le député Manuel moururent et enlevèrent à l’opposition de gauche ses premiers orateurs. M. de Serre et Camille Jordan descendirent également dans la tombe. Jusque dans le fauteuil de l’Académie, je fus obligé de défendre la liberté de la presse contre les larmoyantes supplications de M. de Lally-Tolendal. La loi sur la police de la presse, que l’on appela la loi de justice et d’amour, dut principalement sa chute à mes attaques. Mon Opinion sur le projet de cette loi est un travail historiquement curieux ; j’en reçus des compliments parmi lesquels deux noms sont singuliers à rappeler,

« Monsieur le vicomte,

« Je suis sensible aux remercîments que vous voulez bien m’adresser. Vous appelez obligeance ce que je regardais comme une dette, et j’ai été heureux de la payer à l’éloquent écrivain. Tous les vrais amis des lettres s’associent à votre triomphe et doivent se regarder comme solidaires de votre succès. De loin comme de près, j’y contribuerai de tout mon pouvoir, s’il est possible que vous ayez besoin d’efforts aussi faibles que les miens.

« Dans un siècle éclairé comme le nôtre, le génie est la seule puissance qui soit au-dessus des coups de la disgrâce ; c’est à vous, monsieur, qu’il appartenait d’en fournir la preuve vivante à ceux qui s’en réjouissent comme à ceux qui ont le malheur de s’en affliger.

« J’ai l’honneur d’être, avec la considération la plus distinguée, votre, etc., etc.

« Étienne. »

« Paris, ce 5 avril 1826.

« J’ai bien tardé, monsieur, à vous rendre grâce de votre admirable discours. Une fluxion sur les yeux, des travaux pour la Chambre, et plus encore les épouvantables séances de cette Chambre, me serviront d’excuse. Vous savez d’ailleurs combien mon esprit et mon âme s’associent à tout ce que vous dites et sympathisent avec tout le bien que vous essayez de faire à notre malheureux pays. Je suis heureux de réunir mes faibles efforts à votre puissante influence, et le délire d’un ministère qui tourmente la France et voudrait la dégrader, tout en m’inquiétant sur ses résultats prochains, me donne l’assurance consolante qu’un tel état de choses ne peut se prolonger. Vous aurez puissamment contribué à y mettre un terme, et si je mérite un jour qu’on place mon nom bien après le vôtre dans la lutte qu’il faut soutenir contre tant de folie et de crime, je m’estimerai bien récompensé.

« Agréez, monsieur, l’hommage d’une admiration sincère, d’une estime profonde et de la plus haute considération.

« Benjamin Constant.

« Paris, ce 21 mai 1827. »

C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de mon importance politique. Par la guerre d’Espagne j’avais dominé l’Europe ; mais une opposition violente me combattait en France : après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur avoué de l’opinion. Ceux qui m’avaient accusé d’avoir commis une faute irréparable en reprenant la plume étaient obligés de reconnaître que je m’étais formé un empire plus puissant que le premier. La jeune France était passée tout entière de mon côté et ne m’a pas quitté depuis. Dans plusieurs classes industrielles, les ouvriers étaient à mes ordres, et je ne pouvais plus faire un pas dans les rues sans être entouré. D’où me venait cette popularité ? de ce que j’avais connu le véritable esprit de la France. J’étais parti pour le combat avec un seul journal, et j’étais devenu le maître de tous les autres. Mon audace me venait de mon indifférence : comme il m’aurait été parfaitement égal d’échouer, j’allais au succès sans m’embarrasser de la chute. Il ne m’est resté que cette satisfaction de moi-même, car que fait aujourd’hui à personne une popularité passée et qui s’est justement effacée du souvenir de tous ?

La fête du roi étant survenue, j’en profitai pour faire éclater une loyauté que mes opinions libérales n’ont jamais altérée. Je fis paraître cet article :

« Encore une trêve du roi !

« Paix aujourd’hui aux ministres !

« Gloire, honneur, longue félicité et longue vie à Charles X ! c’est la Saint-Charles !

« C’est à nous surtout, vieux compagnons d’exil de notre monarque, qu’il faut demander l’histoire de Charles X.

« Vous autres, Français, qui n’avez point été forcés de quitter votre patrie, vous qui n’avez reçu un Français de plus que pour vous soustraire au despotisme impérial et au joug de l’étranger, habitants de la grande et bonne ville, vous n’avez vu que le prince heureux : quand vous vous pressiez autour de lui, le 12 avril 1814 ; quand vous touchiez en pleurant d’attendrissement des mains sacrées, quand vous retrouviez sur un front ennobli par l’âge et le malheur toutes les grâces de la jeunesse, comme on voit la beauté à travers un voile, vous n’aperceviez que la vertu triomphante, et vous conduisiez le fils des rois à la couche royale de ses pères.

« Mais nous, nous l’avons vu dormir sur la terre, comme nous sans asile, comme nous proscrit et dépouillé. Eh bien, cette bonté qui vous charme était la même ; il portait le malheur comme il porte aujourd’hui la couronne, sans trouver le fardeau trop pesant, avec cette bénignité chrétienne qui tempérait l’éclat de son infortune, comme elle adoucit l’éclat de sa prospérité.

« Les bienfaits de Charles X s’accroissent de tous les bienfaits dont nous ont comblés ses aïeux : la fête d’un roi très chrétien est pour les Français la fête de la reconnaissance : livrons-nous donc aux transports de gratitude qu’elle doit nous inspirer. Ne laissons pénétrer dans notre âme rien qui puisse un moment rendre notre joie moins pure ! Malheur aux hommes. . . . . ! Nous allions violer la trêve ! Vive le roi ! »

Mes yeux se sont remplis de larmes en copiant cette page de ma polémique, et je n’ai plus le courage d’en continuer les extraits. Oh ! mon roi ! vous que j’avais vu sur la terre étrangère, je vous ai revu sur cette même terre où vous alliez mourir ! Quand je combattais avec tant d’ardeur pour vous arracher à des mains qui commençaient à vous perdre, jugez, par les paroles que je viens de transcrire, si j’étais votre ennemi, ou bien le plus tendre et le plus sincère de vos serviteurs ! Hélas ! je vous parle et vous ne m’entendez plus.

Le projet de loi sur la police de la presse ayant été retiré, Paris illumina. Je fus frappé de cette manifestation publique, pronostic mauvais pour la monarchie : l’opposition avait passé dans le peuple, et le peuple, par son caractère, transforme l’opposition en révolution.

La haine contre M. de Villèle allait croissant ; les royalistes, comme au temps du Conservateur, étaient redevenus, derrière moi, constitutionnels : M. Michaud m’écrivait :

« Mon honorable maître,

« J’ai fait imprimer hier l’annonce de votre ouvrage sur la censure ; mais l’article, composé de deux lignes, a été rayé par MM. les censeurs. M. Capefigue vous expliquera pourquoi nous n’avons pas mis de blancs ou de noirs.

« Si Dieu ne vient à notre secours, tout est perdu ; la royauté est comme la malheureuse Jérusalem entre les mains des Turcs, à peine ses enfants peuvent-ils en approcher ; à quelle cause nous sommes-nous donc sacrifiés !

« Michaud. »

L’opposition avait enfin donné de l’irascibilité au tempérament froid de M. de Villèle, et rendu despotique l’esprit malfaisant de M. de Corbière. Celui-ci avait destitué le duc de Liancourt de dix-sept places gratuites. Le duc de Liancourt n’était pas un saint, mais on trouvait en lui un homme bienfaisant, à qui la philanthropie avait décerné le titre de vénérable ; par le bénéfice du temps, de vieux révolutionnaires ne marchent plus qu’avec une épithète comme les dieux d’Homère : c’est toujours le respectable M. tel, c’est toujours l’inflexible citoyen tel, qui, comme Achille, n’a jamais mangé de bouillie (a-chylos). À l’occasion du scandale arrivé au convoi de M. de Liancourt, M. de Sémonville nous dit, à la Chambre des pairs : « Soyez tranquilles, messieurs, cela n’arrivera plus ; je vous conduirai moi-même au cimetière. »

Le roi, au mois d’avril 1827, voulut passer la revue de la garde nationale au Champ de Mars. Deux jours avant cette fatale revue, poussé par mon zèle et ne demandant qu’à mettre bas les armes, j’adressai à Charles X une lettre qui lui fut remise par M. de Blacas et dont il m’accusa réception par ce billet :

« Je n’ai pas perdu un seul instant, monsieur le vicomte, pour remettre au roi la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser pour Sa Majesté ; et si elle daigne me charger d’une réponse, je ne mettrai pas moins d’empressement à vous la faire parvenir.

« Recevez, monsieur le vicomte, mes compliments les plus sincères.

« Blacas d’Aulps. »

« Ce 27 avril 1827, à 1 heure après midi.

au roi.

« Sire,

« Permettez à un sujet fidèle, que les moments d’agitation retrouveront toujours au pied du trône, de confier à Votre Majesté quelques réflexions qu’il croit utiles à la gloire de la couronne comme au bonheur et à la sûreté du roi.

« Sire, il n’est que trop vrai, il y a péril dans l’État, mais il est également certain que ce péril n’est rien si on ne contrarie pas les principes mêmes du gouvernement.

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