Mémoires d’outre-tombe (page 152)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Un grand secret, Sire, a été révélé : vos ministres ont eu le malheur d’apprendre à la France que ce peuple que l’on disait ne plus exister était tout vivant encore. Paris, pendant deux fois vingt-quatre heures, a échappé à l’autorité. Les mêmes scènes se répètent dans toute la France : les factions n’oublieront pas cet essai.

« Mais les rassemblements populaires, si dangereux dans les monarchies absolues, parce qu’elles sont en présence du souverain même, sont peu de chose dans la monarchie représentative, parce qu’elles ne sont en contact qu’avec des ministres ou des lois. Entre le monarque et les sujets se trouve une barrière qui arrête tout : les deux Chambres et les institutions publiques. En dehors de ces mouvements, le roi voit toujours son autorité et sa personne sacrée à l’abri.

« Mais, Sire, il y a une condition indispensable à la sûreté générale, c’est d’agir dans l’esprit des institutions : une résistance de votre conseil à cet esprit rendrait les mouvements populaires aussi dangereux dans la monarchie représentative qu’ils le sont dans la monarchie absolue.

« De la théorie je passe à l’application :

« Votre Majesté va paraître à la revue : elle y sera accueillie comme elle le doit ; mais il est possible qu’elle entende au milieu des cris de vive le roi ! d’autres cris qui lui feront connaître l’opinion publique sur ses ministres.

« De plus, Sire, il est faux qu’il y ait à présent, comme on le dit, une faction républicaine ; mais il est vrai qu’il y a des partisans d’une monarchie illégitime : or, ceux-ci sont trop habiles pour ne pas profiter de l’occasion et ne pas mêler leurs voix le 29 à celle de la France pour donner le change.

« Que fera le roi ? cédera-t-il ses ministres aux acclamations populaires ? ce serait tuer le pouvoir. Le roi gardera-t-il ses ministres ? ces ministres feront retomber sur la tête de leur auguste maître toute l’impopularité qui les poursuit. Je sais bien que le roi aurait le courage de se charger d’une douleur personnelle pour éviter un mal à la monarchie ; mais on peut, par le moyen le plus simple, éviter ces calamités ; permettez-moi, Sire, de vous le dire : on le peut en se renfermant dans l’esprit de nos institutions : les ministres ont perdu la majorité dans la Chambre des pairs et dans la nation : la conséquence naturelle de cette position critique est leur retraite. Comment, avec le sentiment de leur devoir, pourraient-ils s’obstiner, en restant au pouvoir, à compromettre la couronne ? En mettant leur démission aux pieds de Votre Majesté, ils calmeront tout, ils finiront tout : ce n’est plus le roi qui cède, ce sont les ministres qui se retirent d’après tous les usages et tous les principes du gouvernement représentatif. Le roi pourra reprendre ensuite parmi eux ceux qu’il jugera à propos de conserver : il y en a deux que l’opinion honore, M. le duc de Doudeauville et M. le comte de Chabrol.

« La revue perdrait ainsi ses inconvénients et ne serait plus qu’un triomphe sans mélange. La session s’achèvera en paix au milieu des bénédictions répandues sur la tête de mon roi.

« Sire, pour avoir osé vous écrire cette lettre, il faut que je sois bien persuadé de la nécessité de prendre une résolution ; il faut qu’un devoir bien impérieux m’ait poussé. Les ministres sont mes ennemis ; je suis le leur ; je leur pardonne comme chrétien ; mais je ne leur pardonnerai jamais comme homme : dans cette position, je n’aurais jamais parlé au roi de leur retraite s’il n’y allait du salut de la monarchie.

« Je suis, etc.

« Chateaubriand. »

Madame la Dauphine et madame la duchesse de Berry furent insultées en se rendant à la revue ; le roi fut généralement bien accueilli ; mais une ou deux compagnies de la 6e légion crièrent : « À bas les ministres ! à bas les jésuites ! » Charles X offensé répliqua : « Je suis venu ici pour recevoir des hommages, non des leçons. » Il avait souvent à la bouche de nobles paroles que ne soutenait pas toujours la vigueur de l’action : son esprit était hardi, son caractère timide. Charles X, en rentrant au château, dit au maréchal Oudinot : « L’effet total a été satisfaisant. S’il y a quelques brouillons, la masse de la garde nationale est bonne : témoignez-lui ma satisfaction. » M. de Villèle arriva. Des légions à leur retour avaient passé devant l’hôtel des finances et crié : À bas Villèle ! Le ministre, irrité par toutes les attaques précédentes, n’était plus à l’abri des mouvements d’une froide colère ; il proposa au conseil de licencier la garde nationale. Il fut appuyé de MM. de Corbière, de Peyronnet, de Damas et de Clermont-Tonnerre, combattu par M. de Chabrol, l’évêque d’Hermopolis et le duc de Doudeauville. Une ordonnance du roi prononça le licenciement, coup le plus funeste porté à la monarchie avant le dernier coup des journées de Juillet : si à ce moment la garde nationale ne se fût pas trouvée dissoute, les barricades n’auraient pas eu lieu. M. le duc de Doudeauville donna sa démission ; il écrivit au roi une lettre motivée dans laquelle il annonçait l’avenir, que tout le monde, au reste, prévoyait.

Le gouvernement commençait à craindre ; les journaux redoublaient d’audace, et on leur opposait, par habitude, un projet de censure ; on parlait en même temps d’un ministère La Bourdonnaye, où aurait figuré M. de Polignac. J’avais eu le malheur de faire nommer M. de Polignac ambassadeur à Londres, malgré ce qu’avait pu me dire M. de Villèle : en cette occasion il vit mieux et plus loin que moi. En entrant au ministère, je m’étais empressé de faire quelque chose d’agréable à Monsieur. Le président du conseil était parvenu à réconcilier les deux frères, dans la prévision d’un changement prochain de règne : cela lui réussit ; moi, en m’avisant une fois dans ma vie de vouloir être fin, je fus bête. Si M. de Polignac n’eût pas été ambassadeur, il ne serait pas devenu ministre des affaires étrangères.

M. de Villèle, obsédé d’un côté par l’opposition royaliste libérale, importuné de l’autre par les exigences des évêques, trompé par les préfets consultés, qui étaient eux-mêmes trompés, résolut de dissoudre la Chambre élective, malgré les trois cents qui lui restaient fidèles. Le rétablissement de la censure précéda la dissolution. J’attaquai plus vivement que jamais ; les oppositions s’unirent ; les élections des petits collèges furent toutes contre le ministère ; à Paris la gauche triompha ; sept collèges nommèrent M. Royer-Collard, et les deux collèges où se présenta M. de Peyronnet, ministre, le rejetèrent. Paris illumina de nouveau : il y eut des scènes sanglantes ; des barricades se formèrent, et les troupes envoyées pour rétablir l’ordre furent obligées de faire feu : ainsi se préparaient les dernières et fatales journées. Sur ces entrefaites, on reçut la nouvelle du combat de Navarin, succès dont je pouvais revendiquer ma part. Les grands malheurs de la Restauration ont été annoncés par des victoires ; elles avaient de la peine à se détacher des héritiers de Louis le Grand.

La Chambre des pairs jouissait de la faveur publique par sa résistance aux lois oppressives ; mais elle ne savait pas se défendre elle-même : elle se laissa gorger de fournées contre lesquelles je fus presque le seul à réclamer. Je lui prédis que ces nominations vicieraient son principe et lui feraient perdre à la longue toute force dans l’opinion : me suis-je trompé ? Ces fournées, dans le but de rompre une majorité, ont non seulement détruit l’aristocratie en France, mais elles sont devenues le moyen dont on se servira contre l’aristocratie anglaise ; celle-ci sera étouffée sous une nombreuse fabrication de toges, et finira par perdre son hérédité, comme la pairie dénaturée l’a perdue en France.

La nouvelle Chambre arrivée prononça son fameux refus de concours : M. de Villèle, réduit à l’extrémité, songea à renvoyer une partie de ses collègues et négocia avec MM. Laffitte et Casimir Périer. Les deux chefs de l’opposition de gauche prêtèrent l’oreille : la mèche fut éventée ; M. Laffitte n’osa franchir le pas ; l’heure du président sonna, et le portefeuille tomba de ses mains. J’avais rugi en me retirant des affaires ; M. de Villèle se coucha : il eut la velléité de rester à la Chambre des députés ; parti qu’il aurait dû prendre, mais il n’avait ni une connaissance assez profonde du gouvernement représentatif, ni une autorité assez grande sur l’opinion extérieure, pour jouer un pareil rôle : les nouveaux ministres exigèrent son bannissement à la Chambre des pairs, et il l’accepta. Consulté sur quelques remplaçants pour le cabinet, j’invitai à prendre M. Casimir Périer et le général Sébastiani : mes paroles furent perdues.

M. de Chabrol, chargé de composer le nouveau ministère, me mit en tête de la liste : j’en fus rayé avec indignation par Charles X. M. Portalis, le plus misérable caractère qui fut oncques, fédéré pendant les Cent-Jours, rampant aux pieds de la légitimité dont il parla comme aurait rougi de parler le plus ardent royaliste, aujourd’hui prodiguant sa banale adulation à Philippe, reçut les sceaux. À la guerre, M. de Caux remplaça M. de Clermont-Tonnerre. M. le comte Roy, l’habile artisan de son immense fortune, fut chargé des finances. Le comte de La Ferronnays, mon ami, eut le portefeuille des affaires étrangères. M. de Martignac entra au ministère de l’intérieur ; le roi ne tarda pas à le détester. Charles X suivait plutôt ses goûts que ses principes : s’il repoussait M. de Martignac à cause de son penchant aux plaisirs, il aimait MM. de Corbière et de Villèle qui n’allaient pas à la messe.

M. de Chabrol et l’évêque d’Hermopolis restèrent provisoirement au ministère. L’évêque, avant de se retirer, vint me voir ; il me demanda si je le voulais remplacer à l’instruction publique : « Prenez M. Royer-Collard, lui dis-je, je n’ai nulle envie d’être ministre ; mais si le roi me voulait absolument rappeler au conseil, je n’y rentrerais que par le ministère des affaires étrangères, en réparation de l’affront que j’y ai reçu. Or, je ne puis avoir aucune prétention sur ce portefeuille, si bien placé entre les mains de mon noble ami. »

Après la mort de M. Mathieu de Montmorency, M. de Rivière était devenu gouverneur du duc de Bordeaux ; il travaillait dès lors au renversement de M. de Villèle, car la partie dévote de la cour s’était ameutée contre le ministre des finances. M. de Rivière me donna rendez-vous rue de Taranne, chez M. de Marcellus, pour me faire inutilement la même proposition que me fit plus tard l’abbé Frayssinous. M. de Rivière mourut, et M. le baron de Damas lui succéda auprès de M. le duc de Bordeaux. Il s’agissait donc toujours de la succession de M. de Chabrol et de M. l’évêque d’Hermopolis. L’abbé Feutrier évêque de Beauvais, fut installé au ministère des cultes, que l’on détacha de l’instruction publique, laquelle tomba à M. de Vatimesnil. Restait le ministère de la marine : on me l’offrit ; je ne l’acceptai point. M. le comte Roy me pria de lui indiquer quelqu’un qui me fût agréable et que je choisirais dans la couleur de mon opinion. Je désignai M. Hyde de Neuville. Il fallait en outre trouver le précepteur de M. le duc de Bordeaux ; le comte Roy m’en parla : M. de Chéverus se présenta tout d’abord à ma pensée. Le ministre des finances courut chez Charles X ; le roi lui dit : « Soit : Hyde à la marine ; mais pourquoi Chateaubriand ne prend-il lui-même ce ministère ? Quant à M. de Chéverus, le choix serait excellent ; je suis fâché de n’y avoir pas pensé ; deux heures plus tôt, la chose était faite : dites-le bien à Chateaubriand, mais M. Tharin est nommé. »

M. Roy me vint apprendre le succès de sa négociation ; il ajouta : « Le roi désire que vous acceptiez une ambassade ; si vous le voulez, vous irez à Rome. » Ce mot de Rome eut sur moi un effet magique ; j’éprouvai la tentation à laquelle les anachorètes étaient exposés dans le désert. Charles X, en prenant à la marine l’ami que je lui avais désigné, faisait les premières avances ; je ne pouvais plus me refuser à ce qu’il attendait de moi : je consentis donc encore à m’éloigner. Du moins, cette fois, l’exil me plaisait : Pontificum veneranda sedes, sacrum solium. Je me sentis saisi du désir de fixer mes jours, de l’envie de disparaître (même par calcul de renommée) dans la ville des funérailles, au moment de mon triomphe politique. Je n’aurais plus élevé la voix, sinon comme l’oiseau fatidique de Pline, pour dire chaque matin Ave au Capitole et à l’aurore. Il se peut qu’il fût utile à mon pays d’être débarrassé de moi : par le poids dont je me sens, je devine le fardeau que je dois être pour les autres. Les esprits de quelque puissance qui se rongent et se retournent sur eux-mêmes sont fatigants. Dante met aux enfers des âmes torturées sur une couche de feu. M. le duc de Laval, que j’allais remplacer à Rome, fut nommé à l’ambassade de Vienne.

Avant de changer de sujet, je demande la permission de revenir sur mes pas et de me soulager d’un fardeau. Je ne suis pas entré sans souffrir dans le détail de mon long différend avec M. de Villèle. On m’a accusé d’avoir contribué à la chute de la monarchie légitime ; il me convient d’examiner ce reproche.

Les événements arrivés sous le ministère dont j’ai fait partie ont une importance qui le lie à la fortune commune de la France : il n’y a pas un Français dont le sort n’ait été atteint du bien que je puis avoir fait, du mal que j’ai subi. Par des affinités bizarres et inexplicables, par des rapports secrets qui entrelacent quelquefois de hautes destinées à des destinées vulgaires, les Bourbons ont prospéré tant qu’ils ont daigné m’écouter, quoique je sois loin de croire, avec le poète, que mon éloquence a fait l’aumône à la royauté. Sitôt qu’on a cru devoir briser le roseau qui croissait au pied du trône, la couronne a penché, et bientôt elle est tombée : souvent, en arrachant un brin d’herbe, on fait crouler une grande ruine.

Ces faits incontestables, on les expliquera comme on voudra ; s’ils donnent à ma carrière politique une valeur relative qu’elle n’a pas d’elle-même, je n’en tirerai point vanité, je ne ressens point une mauvaise joie du hasard qui mêle mon nom d’un jour aux événements des siècles. Quelle qu’ait été la variété des accidents de ma course aventureuse, où que les noms et les faits m’aient promené, le dernier horizon du tableau est toujours menaçant et triste.

. . . . . . . Juga cœpta moveri

Silvarum, visæque canes ululare per umbram.

Mais si la scène a changé d’une manière déplorable, je ne dois, dit-on, accuser que moi-même : pour venger ce qui m’a semblé une injure, j’ai tout divisé, et cette division a produit en dernier résultat le renversement du trône. Voyons.

M. de Villèle a déclaré qu’on ne pouvait gouverner ni avec moi ni sans moi. Avec moi, c’était une erreur ; sans moi, à l’heure où M. de Villèle disait cela, il disait vrai, car les opinions les plus diverses me composaient une majorité.

M. le président du conseil ne m’a jamais connu. Je lui étais sincèrement attaché ; je l’avais fait entrer dans son premier ministère, ainsi que le prouvent le billet de remercîments de M. le duc de Richelieu et les autres billets que j’ai cités. J’avais donné ma démission de plénipotentiaire à Berlin, lorsque M. de Villèle s’était retiré. On lui persuada qu’à sa seconde rentrée dans les affaires, je désirais sa place. Je n’avais point ce désir. Je ne suis point de la race intrépide, sourde à la voix du dévouement et de la raison. La vérité est que je n’ai aucune ambition ; c’est précisément la passion qui me manque, parce que j’en ai une autre qui me domine. Lorsque je priais M. de Villèle de porter au roi quelque dépêche importante, pour m’éviter la peine d’aller au château, afin de me laisser le loisir de visiter une chapelle gothique dans la rue Saint-Julien-le-Pauvre, il aurait été bien rassuré contre mon ambition, s’il eût mieux jugé de ma candeur puérile ou de la hauteur de mes dédains.

Rien ne m’agréait dans la vie positive, hormis peut-être le ministère des affaires étrangères. Je n’étais pas insensible à l’idée que la patrie me devrait, dans l’intérieur la liberté, à l’extérieur l’indépendance. Loin de chercher à renverser M. de Villèle, j’avais dit au roi : « Sire, M. de Villèle est un président plein de lumières ; Votre Majesté doit éternellement le garder à la tête de ses conseils. »

M. de Villèle ne le remarqua pas : mon esprit pouvait tendre à la domination, mais il était soumis à mon caractère ; je trouvais plaisir dans mon obéissance, parce qu’elle me débarrassait de ma volonté. Mon défaut capital est l’ennui, le dégoût de tout, le doute perpétuel. S’il se fût rencontré un prince qui, me comprenant, m’eût retenu de force au travail, il avait peut-être quelque parti à tirer de moi : mais le ciel fait rarement naître ensemble l’homme qui veut et l’homme qui peut. En fin de compte, est-il aujourd’hui une chose pour laquelle on voulût se donner la peine de sortir de son lit ? On s’endort au bruit des royaumes tombés pendant la nuit, et que l’on balaye chaque matin devant notre porte.

D’ailleurs, depuis que M. de Villèle s’était séparé de moi, la politique s’était dérangée : l’ultracisme contre lequel la sagesse du président du conseil luttait encore l’avait débordé. La contrariété qu’il éprouvait de la part des opinions intérieures et du mouvement des opinions extérieures le rendait irritable : de là la presse entravée, la garde nationale de Paris cassée, etc. Devais-je laisser périr la monarchie, afin d’acquérir le renom d’une modération hypocrite aux aguets ? Je crus très sincèrement remplir un devoir en combattant à la tête de l’opposition, trop attentif au péril que je voyais d’un côté, pas assez frappé du danger contraire. Lorsque M. de Villèle fut renversé, on me consulta sur la nomination d’un autre ministère. Si l’on eût pris, comme je le proposais, M. Casimir Périer, le général Sébastiani et M. Royer-Collard, les choses auraient pu se soutenir. Je ne voulus point accepter le département de la marine, et je le fis donner à mon ami M. Hyde de Neuville ; je refusai également deux fois l’instruction publique ; jamais je ne serais rentré au conseil sans être le maître. J’allai à Rome chercher parmi les ruines mon autre moi-même, car il y a dans ma personne deux êtres distincts, et qui n’ont aucune communication l’un avec l’autre.

J’en ferai pourtant loyalement l’aveu, l’excès du ressentiment ne me justifie pas selon la règle et le mot vénérable de vertu, mais ma vie entière me sert d’excuse.

Officier au régiment de Navarre, j’étais revenu des forêts de l’Amérique pour me rendre auprès de la légitimité fugitive, pour combattre dans ses rangs contre mes propres lumières, le tout sans conviction, par le seul devoir du soldat. Je restai huit ans sur le sol étranger, accablé de toutes les misères.

Ce large tribut payé, je rentrai en France en 1800. Bonaparte me rechercha et me plaça ; à la mort du duc d’Enghien, je me dévouai de nouveau à la mémoire des Bourbons. Mes paroles sur le tombeau de Mesdames à Trieste ranimèrent la colère du dispensateur des empires ; il menaça de me faire sabrer sur les marches des Tuileries. La brochure De Bonaparte et des Bourbons valut à Louis XVIII, de son aveu même, autant que cent mille hommes.

À l’aide de la popularité dont je jouissais alors, la France anticonstitutionnelle comprit les institutions de la royauté légitime. Durant les Cent Jours, la monarchie me vit auprès d’elle dans son second exil. Enfin, par la guerre d’Espagne, j’avais contribué à étouffer les conspirations, à réunir les opinions sous la même cocarde, et à rendre à notre canon sa portée. On sait le reste de mes projets : reculer nos frontières, donner dans le nouveau monde des couronnes nouvelles à la famille de saint Louis.

Cette longue persévérance dans les mêmes sentiments méritait peut-être quelques égards. Sensible à l’affront, il m’était impossible de mettre aussi de côté ce que je pouvais valoir, d’oublier tout à fait que j’étais le restaurateur de la religion, l’auteur du Génie du christianisme.

Mon agitation croissait nécessairement encore à la pensée qu’une mesquine querelle faisait manquer à notre patrie une occasion de grandeur qu’elle ne retrouverait plus. Si l’on m’avait dit : « Vos plans seront suivis ; on exécutera sans vous ce que vous aviez entrepris, » j’aurais tout oublié pour la France. Malheureusement j’avais la croyance qu’on n’adopterait pas mes idées ; l’événement l’a prouvé.

J’étais dans l’erreur peut-être, mais j’étais persuadé que M. le comte de Villèle ne comprenait pas la société qu’il conduisait ; je suis convaincu que les solides qualités de cet habile ministre étaient inadéquates à l’heure de son ministère : il était venu trop tôt sous la restauration. Les opérations de finances, les associations commerciales, le mouvement industriel, les canaux, les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les grandes routes, une société matérielle qui n’a de passion que pour la paix, qui ne rêve que le confort de la vie, qui ne veut faire de l’avenir qu’un perpétuel aujourd’hui, dans cet ordre de choses, M. de Villèle eût été roi. M. de Villèle a voulu un temps qui ne pouvait être à lui, et, par honneur, il ne veut pas d’un temps qui lui appartient. Sous la Restauration, toutes les facultés de l’âme étaient vivantes ; tous les partis rêvaient de réalités ou de chimères ; tous, avançant ou reculant, se heurtaient en tumulte ; personne ne prétendait rester où il était ; la légitimité constitutionnelle ne paraissait à aucun esprit ému le dernier mot de la république ou de la monarchie. On sentait sous ses pieds remuer dans la terre des armées ou des révolutions qui venaient s’offrir pour des destinées extraordinaires. M. de Villèle était éclairé sur ce mouvement ; il voyait croître les ailes qui, poussant à la nation, l’allaient rendre à son élément, à l’air, à l’espace, immense et légère qu’elle est. M. de Villèle voulait retenir cette nation sur le sol, l’attacher en bas, mais il n’en eut jamais la force. Je voulais, moi, occuper les Français à la gloire, les attacher en haut, essayer de les mener à la réalité par des songes : C’est ce qu’ils aiment.

Il serait mieux d’être plus humble, plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement je suis sujet à faillir ; je n’ai point la perfection évangélique : si un homme me donnait un soufflet, je ne tendrais pas l’autre joue.

Eussé-je deviné le résultat, certes je me serais abstenu ; la majorité qui vota la phrase sur le refus de concours ne l’eut pas votée, si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe, excepté quelques hommes à part. Il n’y a eu d’abord qu’une émeute, et la légitimité seule l’a transformée en révolution : le moment venu, elle a manqué de l’intelligence, de la prudence, de la résolution qui la pouvaient encore sauver. Après tout, c’est une monarchie tombée ; il en tombera bien d’autres : je ne lui devais que ma fidélité ; elle l’aura à jamais.

Dévoué aux premières adversités de la monarchie, je me suis consacré à ses dernières infortunes : le malheur me trouvera toujours pour second. J’ai tout renvoyé, places, pensions, honneurs ; et, afin de n’avoir rien à demander à personne, j’ai mis en gage mon cercueil. Juges austères et rigides, vertueux et infaillibles royalistes, qui avez mêlé un serment à vos richesses, comme vous mêlez le sel aux viandes de vos festins pour les conserver, ayez un peu d’indulgence à l’égard de mes amertumes passées, je les expie aujourd’hui à ma manière, qui n’est pas la vôtre. Croyez-vous qu’à l’heure du soir, à cette heure où l’homme de peine se repose, il ne sente pas le poids de la vie, quand ce poids lui est rejeté sur les bras ? Et cependant, j’ai pu ne pas porter le fardeau, j’ai vu Philippe dans son palais, du 1er au 6 août 1830, et je le raconterai en son lieu ; il n’a tenu qu’à moi d’écouter des paroles généreuses.

Plus tard, si j’avais pu me repentir d’avoir bien fait, il m’était encore possible de revenir sur le premier mouvement de ma conscience. M. Benjamin Constant, homme si puissant alors, m’écrivait le 20 septembre : « J’aimerais bien mieux vous écrire sur vous que sur moi, la chose aurait plus d’importance. Je voudrais pouvoir vous parler de la perte que vous faites essuyer à la France entière en vous retirant de ses destinées, vous qui avez exercé sur elle une influence si noble et si salutaire ! Mais il y aurait indiscrétion à traiter ainsi des questions personnelles, et je dois, en gémissant comme tous les Français, respecter vos scrupules. »

Mes devoirs ne me semblant point encore consommés, j’ai défendu la veuve et l’orphelin, j’ai subi les procès et la prison que Bonaparte, même dans ses plus grandes colères, m’avait épargnés. Je me présente entre ma démission à la mort du duc d’Enghien et mon cri pour l’enfant dépouillé ; je m’appuie sur un prince fusillé et sur un prince banni ; ils soutiennent mes vieux bras entrelacés à leurs bras débiles : royalistes, êtes-vous si bien accompagnés ?

Mais plus j’ai garrotté ma vie par les liens du dévouement et de l’honneur, plus j’ai échangé la liberté de mes actions contre l’indépendance de ma pensée ; cette pensée est rentrée dans sa nature. Maintenant, en dehors de tout, j’apprécie les gouvernements ce qu’ils valent. Peut-on croire aux rois de l’avenir ? faut-il croire aux peuples du présent ? L’homme sage et inconsolé de ce siècle sans conviction ne rencontre un misérable repos que dans l’athéisme politique. Que les jeunes générations se bercent d’espérances : avant de toucher au but, elles attendront de longues années ; les âges vont au nivellement général, mais ils ne hâtent point leur marche à l’appel de nos désirs : le temps est une sorte d’éternité appropriée aux choses mortelles ; il compte pour rien les races et leurs douleurs dans les œuvres qu’il accomplit.

Il résulte de ce qu’on vient de lire, que si l’on avait fait ce que j’avais conseillé ; que si d’étroites envies n’avaient préféré leur satisfaction à l’intérêt de la France ; que si le pouvoir avait mieux apprécié les capacités relatives, que si les cabinets étrangers avaient jugé, comme Alexandre, que le salut de la monarchie française était dans des institutions libérales ; que si ces cabinets n’avaient point entretenu l’autorité rétablie dans la défiance du principe de la charte, la légitimité occuperait encore le trône. Ah ! ce qui est passé est passé ! on a beau retourner en arrière, se remettre à la place que l’on a quittée, on ne retrouve rien de ce qu’on y avait laissé : hommes, idées, circonstances, tout s’est évanoui.

LIVRE XI

Madame Récamier. — Enfance de Madame Récamier. — Suite du récit de Benjamin Constant : Madame de Staël. — Voyage de Madame Récamier en Angleterre. — Premier voyage de madame de Staël en Allemagne. — Madame Récamier à Paris. — Projets des généraux. — Portrait de Bernadotte. — Procès de Moreau. — Lettres de Moreau et de Masséna à Madame Récamier. — Mort de M. Necker. — Retour de Madame de Staël. — Madame Récamier à Coppet. — Le prince Auguste de Prusse. — Second voyage de Madame de Staël en Allemagne. — Château de Chaumont. — Lettre de Madame de Staël à Bonaparte. — Madame Récamier et M. Mathieu de Montmorency sont exilés. — Madame Récamier à Châlons. — Madame Récamier à Lyon. — Madame de Chevreuse. — Prisonniers espagnols. — Madame Récamier à Rome. — Albano. — Canova : ses lettres. — Le pêcheur d’Albano. — Madame Récamier à Naples. — Le duc de Rohan-Chabot. — Le roi Murat : ses lettres. — Madame Récamier revient en France. — Lettre de Madame de Genlis. — Lettres de Benjamin Constant. — Articles de Benjamin Constant au retour de Bonaparte de l’île d’Elbe. — Madame de Krüdener. — Le duc de Wellington. — Je retrouve Madame Récamier. — Mort de Madame de Staël. — L’Abbaye-aux-Bois.

Nous passons à l’ambassade de Rome, à cette Italie le rêve de mes jours. Avant de continuer mon récit, je dois parler d’une femme qu’on ne perdra plus de vue jusqu’à la fin de ces Mémoires. Une correspondance va s’ouvrir de Rome à Paris entre elle et moi : il faut donc savoir à qui j’écris, comment et à quelle époque j’ai connu madame Récamier.

Elle rencontra aux divers rangs de la société des personnages plus ou moins célèbres engagés sur la scène du monde ; tous lui ont rendu un culte. Sa beauté mêle son existence idéale aux faits matériels de notre histoire : lumière sereine éclairant un tableau d’orage.

Revenons encore sur des temps écoulés ; essayons à la clarté de mon couchant de dessiner un portrait sur le ciel où ma nuit qui s’approche va bientôt répandre ses ombres.

Une lettre, publiée dans le Mercure après ma rentrée en France en 1800, avait frappé madame de Staël. Je n’étais pas encore rayé de la liste des émigrés ; Atala me tira de mon obscurité. Madame Bacciochi (Élisa Bonaparte), à la prière de M. de Fontanes, sollicita et obtint ma radiation dont madame de Staël s’était occupée ; j’allai la remercier. Je ne me souviens plus si ce fut Christian de Lamoignon ou l’auteur de Corinne qui me présenta à madame Récamier son amie ; celle-ci demeurait alors dans sa maison de la rue du Mont-Blanc. Au sortir de mes bois et de l’obscurité de ma vie, j’étais encore tout sauvage ; j’osais à peine lever les yeux sur une femme entourée d’adorateurs.

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