Mémoires d’outre-tombe (page 153)
Environ un mois après, j’étais un matin chez madame de Staël ; elle m’avait reçu à sa toilette ; elle se laissait habiller par mademoiselle Olive, tandis qu’elle causai en roulant dans ses doigts une petite branche verte. Entre tout à coup madame Récamier, vêtue d’une robe blanche ; elle s’assit au milieu d’un sofa de soie bleue. Madame de Staël, restée debout, continua sa conversation fort animée, et parlait avec éloquence ; je répondais à peine, les yeux attachés sur madame Récamier. Je n’avais jamais inventé rien de pareil, et plus que jamais je fus découragé : mon admiration se changea en humeur contre ma personne. Madame Récamier sortit, et je ne la revis plus que douze ans après.
Douze ans ! quelle puissance ennemie coupe et gaspille ainsi nos jours, les prodigue ironiquement à toutes les indifférences appelées attachements, à toutes les misères surnommées félicités ! Puis, par une autre dérision, quand elle en a flétri et dépensé la partie la plus précieuse, elle vous ramène au point de départ de vos courses. Et comment vous y ramène-t-elle ? l’esprit obsédé des idées étrangères, des fantômes importuns, des sentiments trompés ou incomplets d’un monde qui ne vous a laissé rien d’heureux. Ces idées, ces fantômes, ces sentiments s’interposent entre vous et le bonheur que vous pourriez encore goûter. Vous revenez le cœur souffrant de regrets, désolé de ces erreurs de jeunesse si pénibles au souvenir dans la pudeur des années. Voilà comme je revins après avoir été à Rome, en Syrie, après avoir vu passer l’empire, après être devenu l’homme du bruit, après avoir cessé d’être l’homme du silence. Madame Récamier qu’avait-elle fait ? quelle avait été sa vie ?
Je n’ai point connu la plus grande partie de l’existence à la fois éclatante et retirée dont je vais vous entretenir : force m’est donc de recourir à des autorités différentes de la mienne, mais elles seront irrécusables. D’abord madame Récamier m’a raconté des faits dont elle a été témoin et m’a communiqué des lettres précieuses. Elle a écrit, sur ce qu’elle a vu, des notes dont elle m’a permis de consulter le texte, et trop rarement de le citer. Ensuite madame de Staël dans sa correspondance, Benjamin Constant dans ses souvenirs, les uns imprimés, les autres manuscrits, M. Ballanche dans une notice sur notre commune amie, madame la duchesse d’Abrantès dans ses esquisses, madame de Genlis dans les siennes, ont abondamment fourni les matériaux de ma narration : je n’ai fait que nouer les uns aux autres tant de beaux noms, en remplissant les vides par mon récit, quand quelques anneaux de la chaîne des événements étaient sautés ou rompus.
Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures : j’ai la manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque l’on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l’on chérit ; on allonge une vie aimée ; on étend l’affection que l’on ressent sur des jours que l’on a ignorés et que l’on ressuscite ; on embellit ce qui fut de ce qui est ; on recompose de la jeunesse.
J’ai vu à Lyon le Jardin des Plantes établi sur les ruines de l’amphithéâtre antique et dans les jardins de l’ancienne abbaye de la Déserte, maintenant abattue : le Rhône et la Saône sont à vos pieds ; au loin s’élève la plus haute montagne de l’Europe, première colonne milliaire de l’Italie, avec son écriteau blanc au-dessus des nuages. Madame Récamier fut mise dans cette abbaye, elle y passa son enfance derrière une grille qui ne s’ouvrait sur l’église extérieure qu’à l’élévation de la messe. Alors on apercevait dans la chapelle intérieure du couvent des jeunes filles prosternées. La fête de l’abbesse était la fête principale de la communauté ; la plus belle des pensionnaires faisait le compliment d’usage : sa parure était ajustée, sa chevelure nattée, sa tête voilée et couronnée des mains de ses compagnes ; et tout cela en silence, car l’heure du lever était une de celles qu’on appelait du grand silence dans les monastères. Il va de suite que Juliette avait les honneurs de la journée. Son père et sa mère s’étant établis à Paris rappelèrent leur enfant auprès d’eux. Sur des brouillons écrits par madame Récamier je recueille cette note :
« La veille du jour où ma tante devait venir me chercher, je fus conduite dans la chambre de madame l’abbesse pour recevoir sa bénédiction. Le lendemain, baignée de larmes, je venais de franchir la porte que je ne me souvenais pas d’avoir vue s’ouvrir pour me laisser entrer, je me trouvai dans une voiture avec ma tante, et nous partîmes pour Paris.
« Je quitte à regret une époque si calme et si pure pour entrer dans celle des agitations. Elle me revient quelquefois comme dans un vague et doux rêve, avec ses nuages d’encens, ses cérémonies infinies, ses processions dans les jardins, ses chants et ses fleurs. »
Ces heures sorties d’un pieux désert se reposent maintenant dans une autre solitude religieuse, sans avoir rien perdu de leur fraîcheur et de leur harmonie.
Benjamin Constant, l’homme qui a eu le plus d’esprit après Voltaire, cherche à donner une idée de la première jeunesse de madame Récamier : il a puisé dans le modèle dont il prétendait retracer les traits une grâce qui ne lui était pas naturelle.
« Parmi les femmes de notre époque, dit-il, que des avantages de figure, d’esprit ou de caractère ont rendues célèbres, il en est une que je veux peindre. Sa beauté l’a d’abord fait admirer ; son âme s’est ensuite fait connaître, et son âme a encore paru supérieure à sa beauté. L’habitude de la société a fourni à son esprit le moyen de se déployer, et son esprit n’est resté au-dessous ni de sa beauté ni de son âme.
« À peine âgée de quinze ans, mariée à un homme qui, occupé d’affaires immenses, ne pouvait guider son extrême jeunesse, madame Récamier se trouva presque entièrement livrée à elle-même dans un pays qui était encore un chaos.
« Plusieurs femmes de la même époque ont rempli l’Europe de leurs diverses célébrités. La plupart ont payé le tribut à leur siècle, les unes par des amours sans délicatesse, les autres par de coupables condescendances envers les tyrannies successives.
« Celle que je peins sortit brillante et pure de cette atmosphère qui flétrissait ce qu’elle ne corrompait pas. L’enfance fut d’abord pour elle une sauvegarde, tant l’auteur de ce bel ouvrage, faisait tourner tout à son profit. Éloignée du monde dans une solitude embellie par les arts, elle se faisait une douce occupation de toutes ces études charmantes et poétiques qui restent le charme d’un autre âge.
« Souvent aussi, entourée de jeunes compagnes, elle se livrait avec elles à des jeux bruyants. Svelte et légère, elle les devançait à la course ; elle couvrait d’un bandeau ses yeux qui devaient un jour pénétrer toutes les âmes. Son regard, aujourd’hui si expressif et si profond, et qui semble nous révéler des mystères qu’elle-même ne connaît pas, n’étincelait alors que d’une gaieté vive et folâtre. Ses beaux cheveux, qui ne peuvent se détacher sans nous remplir de trouble, tombaient alors, sans danger pour personne, sur ses blanches épaules. Un rire éclatant et prolongé interrompait souvent ses conversations enfantines ; mais déjà l’on eût pu remarquer en elle cette observation fine et rapide qui saisit le ridicule, cette malignité douce qui s’en amuse sans jamais blesser, et surtout ce sentiment exquis d’élégance, de pureté, de bon goût, véritable noblesse native, dont les titres sont empreints sur les êtres privilégiés.
« Le grand monde d’alors était trop contraire à sa nature pour qu’elle ne préférât pas la retraite. On ne la vit jamais dans les maisons ouvertes à tout venant, seules réunions possibles quand toute société fermée eût été suspecte ; où toutes les classes se précipitaient, parce qu’on pouvait y parler sans rien dire, s’y rencontrer sans se compromettre ; où le mauvais ton tenait lieu d’esprit et le désordre de gaieté. On ne la vit jamais à cette cour du Directoire, où le pouvoir était tout à la fois terrible et familier, inspirant la crainte sans échapper au mépris.
« Cependant madame Récamier sortait quelquefois de sa retraite pour aller au spectacle ou dans les promenades publiques, et, dans ces lieux fréquentés par tous, ces rares apparitions étaient de véritables événements. Tout autre but de ces réunions immenses était oublié, et chacun s’élançait sur son passage. L’homme assez heureux pour la conduire avait à surmonter l’admiration comme un obstacle ; ses pas étaient à chaque instant ralentis par les spectateurs pressés autour d’elle ; elle jouissait de ce succès avec la gaieté d’un enfant et la timidité d’une jeune fille ; mais la dignité gracieuse, qui dans sa retraite la distinguait de ses jeunes amies, contenait au dehors la foule effervescente. On eût dit qu’elle régnait également par sa seule présence sur ses compagnes et sur le public. Ainsi se passèrent les premières années du mariage de madame Récamier, entre des occupations poétiques, des jeux enfantins dans la retraite, et de courtes et brillantes apparitions dans le monde. »
Interrompant le récit de l’auteur d’Adolphe, je dirai que, dans cette société succédant à la terreur, tout le monde craignait d’avoir l’air de posséder un foyer. On se rencontrait dans les lieux publics, surtout au Pavillon d’Hanovre : quand je vis ce pavillon, il était abandonné comme la salle d’une fête d’hier, ou comme un théâtre dont les acteurs étaient à jamais descendus. Là s’étaient retrouvées des jeunes échappées de prison à qui André Chénier avait fait dire :
Je ne veux point mourir encore.
Madame Récamier avait rencontré Danton allant au supplice, et elle vit bientôt après quelques-unes des belles victimes dérobées à des hommes devenus eux-mêmes victimes de leur propre fureur.
Je reviens à mon guide Benjamin Constant :
« L’esprit de madame Récamier avait besoin d’un autre aliment. L’instinct du beau lui faisait aimer d’avance, sans les connaître, les hommes distingués par une réputation de talent et de génie.
« M. de Laharpe, l’un des premiers, sut apprécier cette femme qui devait un jour grouper autour d’elle toutes les célébrités de son siècle. Il l’avait rencontrée dans son enfance, il la revit mariée, et la conversation de cette jeune personne de quinze ans eut mille attraits pour un homme que son excessif amour-propre et l’habitude des entretiens avec les hommes les plus spirituels de France rendaient fort exigeant et fort difficile.
« M. de Laharpe se dégageait auprès de madame Récamier de la plupart des défauts qui rendaient son commerce épineux et presque insupportable. Il se plaisait à être son guide : il admirait avec quelle rapidité son esprit suppléait à l’expérience et comprenait tout ce qu’il lui révélait sur le monde et sur les hommes. C’était au moment de cette conversion fameuse que tant de gens ont qualifiée d’hypocrisie. J’ai toujours regardé cette conversion comme sincère. Le sentiment religieux est une faculté inhérente à l’homme ; il est absurde de prétendre que la fraude et le mensonge aient créé cette faculté. On ne met rien dans l’âme humaine que ce que la nature y a mis. Les persécutions, les abus d’autorité en faveur de certains dogmes peuvent nous faire illusion à nous-mêmes et nous révolter contre ce que nous éprouverions si on ne nous l’imposait pas ; mais, dès que les causes extérieures ont cessé, nous revenons à notre tendance primitive : quand il n’y a plus de courage à résister, nous ne nous applaudissons plus de notre résistance. Or, la révolution ayant ôté ce mérite à l’incrédulité, les hommes que la vanité seule avait rendus incrédules purent devenir religieux de bonne foi.
« M. de Laharpe était de ce nombre ; mais il garda son caractère intolérant, et cette disposition amère qui lui faisait concevoir de nouvelles haines sans abjurer les anciennes. Toutes ces épines de sa dévotion disparaissaient cependant auprès de madame Récamier. »
Voici quelques fragments des lettres de M. de Laharpe à madame Récamier, dont Benjamin Constant vient de parler :
Samedi, 28 septembre.
« Quoi, madame, vous portez la bonté jusqu’à vouloir honorer d’une visite un pauvre proscrit comme moi ! C’est pour cette fois que je pourrais dire comme les anciens patriarches, à qui d’ailleurs je ressemble si peu, « qu’un ange est venu dans ma demeure ». Je sais bien que vous aimez à faire œuvres de miséricorde ; mais, par le temps qui court, tout bien est difficile, et celui-là comme les autres. Je dois vous prévenir, à mon grand regret, que venir seule est d’abord impossible pour bien des raisons ; entre autres, qu’avec votre jeunesse et votre figure dont l’éclat vous suivra partout, vous ne sauriez voyager sans une femme de chambre à qui la prudence me défend de confier le secret de ma retraite, qui n’est pas à moi seul. Vous n’auriez donc qu’un moyen d’exécuter votre généreuse résolution, ce serait de vous consulter avec madame de Clermont qui vous amènerait un jour dans son petit castel champêtre, et de là il vous serait très aisé de venir avec elle. Vous êtes faites toutes deux pour vous apprécier et pour vous aimer l’une et l’autre. . . . . Je fais dans ce moment-ci beaucoup de vers. En les faisant, je songe souvent que je pourrai les lire un jour à cette belle et charmante Juliette dont l’esprit est aussi fin que le regard, et le goût aussi pur que son âme. Je vous enverrais bien aussi le fragment d’Adonis que vous aimez, quoique devenu un peu profane pour moi ; mais je voudrais la promesse qu’il ne sortira pas de vos mains. . . . . . . . .
« Adieu, madame ; je me laisse aller avec vous à des idées que toute autre que vous trouverait bien extraordinaire d’adresser à une personne de seize ans, mais je sais que vos seize ans ne sont que sur votre figure. »
« Samedi.
« Il y a bien longtemps, madame, que je n’ai eu le plaisir de causer avec vous, et si vous êtes sûre, comme vous devez l’être que c’est une de mes privations, vous ne m’en ferez pas de reproches. . .
« Vous avez lu dans mon âme ; vous y avez vu que j’y portais le deuil des malheurs publics et celui de mes propres fautes, et j’ai dû sentir que cette triste disposition formait un contraste trop fort avec tout l’éclat qui environne votre âge et vos charmes. Je crains même qu’il ne se soit fait apercevoir quelquefois dans le peu de moments qu’il m’a été permis de passer avec vous, et je réclame là-dessus votre indulgence. Mais à présent, madame, que la Providence semble nous montrer de bien près un meilleur avenir, à qui pourrais-je confier mieux qu’à vous la joie que me donnent des espérances si douces et que je crois si prochaines ? Qui tiendra une plus grande place que vous dans les jouissances particulières qui se mêleront à la joie publique ? Je serai alors plus susceptible et moins indigne des douceurs de votre charmante société, et combien je m’estimerai heureux de pouvoir y être encore pour quelque chose ! Si vous daignez mettre le même prix au fruit de mon travail, vous serez toujours la première à qui je m’empresserai d’en faire hommage. Alors plus de contradictions et d’obstacles ; vous me trouverez toujours à vos ordres, et personne, je l’espère, ne pourra me blâmer de cette préférence. Je dirai : Voilà celle qui, dans l’âge des illusions et avec tous les avantages brillants qui peuvent les excuser, a connu toute la noblesse et la délicatesse des procédés de la plus pure amitié, et au milieu de tous les hommages s’est souvenue d’un proscrit. Je dirai : Voilà celle dont j’ai vu croître la jeunesse et les grâces au milieu d’une corruption générale qui n’a jamais pu les atteindre ; celle dont la raison de seize ans a souvent fait honte à la mienne : et je suis sûr que personne ne sera tenté de me contredire. »
La tristesse des événements, de l’âge et de la religion, cachée sous une expression attendrie, offre dans ces lettres un singulier mélange de pensée et de style. Revenons encore au récit de Benjamin Constant :
« Nous arrivons à l’époque où madame Récamier se vit pour la première fois l’objet d’une passion forte et suivie. Jusqu’alors elle avait reçu des hommages unanimes de la part de tous ceux qui la rencontraient, mais son genre de vie ne présentait nulle part des centres de réunion où l’on fût sûr de la retrouver. Elle ne recevait jamais chez elle et ne s’était point encore formé de société où l’on pût pénétrer tous les jours pour la voir et essayer de lui plaire.
« Dans l’été de 1799, madame Récamier vint habiter le château de Clichy, à un quart de lieue de Paris. Un homme célèbre depuis par divers genres de prétentions, et plus célèbre encore par les avantages qu’il a refusés que par les succès qu’il a obtenus, Lucien Bonaparte, se fit présenter à elle.
« Il n’avait aspiré jusqu’alors qu’à des conquêtes faciles, et n’avait étudié pour les obtenir que les moyens de romans que son peu de connaissance du monde lui représentait comme infaillibles. Il est possible que l’idée de captiver la plus belle femme de son temps l’ait séduit d’abord. Jeune, chef d’un parti dans le conseil des Cinq-Cents, frère du premier général du siècle, il fut flatté de réunir dans sa personne les triomphes d’un homme d’État et les succès d’un amant.
« Il imagina de recourir à une fiction pour déclarer son amour à madame Récamier ; il supposa une lettre de Roméo à Juliette ; et l’envoya comme un ouvrage de lui à celle qui portait le même nom. »
Voici cette lettre de Lucien, connue de Benjamin Constant ; au milieu des révolutions qui ont agité le monde réel, il est piquant de voir un Bonaparte s’enfoncer dans le monde des fictions.
LETTRE DE ROMÉO À JULIETTE
par l’auteur de la Tribu indienne.
« Venise, 29 juillet.
« Roméo vous écrit, Juliette : si vous refusiez de me lire vous seriez plus cruelle que nos parents, dont les longues querelles viennent enfin de s’apaiser : sans doute ces affreuses querelles ne renaîtront plus. . . . . . Il y a peu de jours, je ne vous connaissais encore que par la renommée. Je vous avais aperçue quelquefois dans les temples et dans les fêtes ; je savais que vous étiez la plus belle ; mille bouches répétaient vos éloges, et vos attraits m’avaient frappé sans m’éblouir. . . . . . . Pourquoi la paix m’a-t-elle livré à votre empire ? la paix ! elle est dans nos familles, mais le trouble est dans mon cœur. . . . . . . . . . . . .
« Rappelez-vous ce jour où pour la première fois je vous fus présenté. Nous célébrions dans un banquet nombreux la réconciliation de nos pères. Je revenais du sénat où les troubles suscités à la République avaient produit une vive impression. . . Vous arrivâtes ; tous alors s’empressaient. Qu’elle est belle ! s’écriait-on. . . . . . . . . . .
« La foule remplit dans la soirée les jardins de Bedmar. Les importuns, qui sont partout, s’emparèrent de moi. Cette fois je n’eus avec eux ni patience ni affabilité : ils me tenaient éloigné de vous !… Je voulus me rendre compte du trouble qui s’emparait de moi. Je connus l’amour et je voulus le maîtriser… Je fus entraîné et je quittai avec vous ce lieu de fêtes.
« Je vous ai revue depuis ; l’amour a semblé me sourire. Un jour, assise au bord de l’eau, immobile et rêveuse, vous effeuilliez une rose ; seul avec vous, j’ai parlé… j’ai entendu un soupir… vaine illusion ! Revenu de mon erreur, j’ai vu l’indifférence au front tranquille assise entre nous deux… La passion qui me maîtrise s’exprimait dans mes discours, et les vôtres portaient l’aimable et cruelle empreinte de l’enfance et de la plaisanterie.
« Chaque jour je voudrais vous voir, comme si le trait n’était pas assez fixé dans mon cœur. Les moments où je vous vois seule sont bien rares, et ces jeunes Vénitiens qui vous entourent et vous parlent fadeur et galanterie me sont insupportables. Peut-on parler à Juliette comme aux autres femmes !
« J’ai voulu vous écrire ; vous me connaîtrez, vous ne serez plus incrédule ; mon âme est inquiète ; elle a soif de sentiment. Si l’amour n’a pas ému le vôtre ; si Roméo n’est à vos yeux qu’un homme ordinaire, oh ! je vous en conjure par les liens que vous m’avez imposés, soyez avec moi sévère par bonté ; ne me souriez plus, ne me parlez plus, repoussez-moi loin de vous. Dites-moi de m’éloigner, et si je puis exécuter cet ordre rigoureux, souvenez-vous au moins que Roméo vous aimera toujours ; que personne n’a jamais régné sur lui comme Juliette, et qu’il ne peut plus renoncer à vivre pour elle au moins par le souvenir. »
Pour un homme de sang-froid, tout cela est un peu moquable : les Bonaparte vivaient de théâtres, de romans et de vers ; la vie de Napoléon lui-même est-elle autre chose qu’un poème ?
Benjamin Constant continue en commentant cette lettre : « Le style de cette lettre est visiblement imité de tous les romans qui ont peint les passions, depuis Werther jusqu’à la Nouvelle Héloïse. Madame Récamier reconnut facilement, à plusieurs circonstances de détail, qu’elle-même était l’objet de la déclaration qu’on lui présentait comme une simple lecture. Elle n’était pas assez accoutumée au langage direct de l’amour pour être avertie par l’expérience que tout dans les expressions n’était peut-être pas sincère ; mais un instinct juste et sûr l’en avertissait ; elle répondit avec simplicité, avec gaieté même, et montra bien plus d’indifférence que d’inquiétude et de crainte. Il n’en fallut pas davantage pour que Lucien éprouvât réellement la passion qu’il avait d’abord un peu exagérée.
« Les lettres de Lucien deviennent plus vraies, plus éloquentes, à mesure qu’il devient plus passionné ; on y voyait bien toujours l’ambition des ornements, le besoin de se mettre en attitude ; il ne peut s’endormir sans se jeter dans les bras de Morphée. Au milieu de son désespoir, il se décrit livré aux grandes occupations qui l’entourent ; il s’étonne de ce qu’un homme comme lui verse des larmes ; mais dans tout cet alliage de déclamation et de phrases il y a pourtant de l’éloquence, de la sensibilité et de la douleur. Enfin, dans une lettre pleine de passion où il écrit à madame Récamier : « Je ne puis vous haïr, mais je puis me tuer, » il dit tout à coup en réflexion générale : « J’oublie que l’amour ne s’arrache pas, il s’obtient. » Puis il ajoute : « Après la réception de votre billet, j’en ai reçu plusieurs diplomatiques ; j’ai appris une nouvelle que le bruit public vous aura sans doute apprise. Les félicitations m’entourent, m’étourdissent… on me parle de ce qui n’est pas vous ! » Puis, encore une exclamation : « Que la nature est faible, comparée à l’amour ! »
« Cette nouvelle qui trouvait Lucien insensible était pourtant une nouvelle immense : le débarquement de Bonaparte à son retour d’Égypte.
« Un destin nouveau venait de débarquer avec ses promesses et ses menaces ; le dix-huit brumaire ne devait pas se faire attendre plus de trois semaines.
« À peine échappé au danger de cette journée, qui tiendra toujours une si grande place dans l’histoire, Lucien écrivait à madame Récamier : « Votre image m’est apparue !… Vous auriez eu ma dernière pensée. »
SUITE DU RÉCIT DE BENJAMIN CONSTANT.
« Madame Récamier contracta, avec une femme bien autrement illustre que M. de Laharpe n’était célèbre, une amitié qui devint chaque jour plus intime et qui dure encore.
« M. Necker, ayant été rayé de la liste des émigrés, chargea madame de Staël, sa fille, de vendre une maison qu’il avait à Paris. Madame Récamier l’acheta, et ce fut une occasion pour elle de voir madame de Staël.
« La vue de cette femme célèbre la remplit d’abord d’une excessive timidité. La figure de madame de Staël a été fort discutée. Mais un superbe regard, un sourire doux, une expression habituelle de bienveillance, l’absence de toute affectation minutieuse et de toute réserve gênante ; des mots flatteurs, des louanges un peu directes, mais qui semblent échapper à l’enthousiasme, une variété inépuisable de conversation, étonnent, attirent et lui concilient presque tous ceux qui l’approchent. Je ne connais aucune femme et même aucun homme qui soit plus convaincu de son immense supériorité sur tout le monde, et qui fasse moins peser cette conviction sur les autres.
« Rien n’était plus attachant que les entretiens de madame de Staël et de madame Récamier. La rapidité de l’une à exprimer mille pensées neuves, la rapidité de la seconde à les saisir et à les juger ; cet esprit mâle et fort qui dévoilait tout, et cet esprit délicat et fin qui comprenait tout ; ces révélations d’un génie exercé communiquées à une jeune intelligence digne de les recevoir : tout cela formait une réunion qu’il est impossible de peindre sans avoir eu le bonheur d’en être témoin soi-même.
« L’amitié de madame Récamier pour madame de Staël se fortifia d’un sentiment qu’elles éprouvaient toutes deux, l’amour filial. Madame Récamier était tendrement attachée à sa mère, femme d’un rare mérite, dont la santé donnait déjà des craintes, et que sa fille ne cesse de regretter depuis qu’elle l’a perdue. Madame de Staël avait voué à son père un culte que la mort n’a fait que rendre plus exalté. Toujours entraînante dans sa manière de s’exprimer, elle le devient encore surtout quand elle parle de lui. Sa voix émue, ses yeux prêts à se mouiller de larmes, la sincérité de son enthousiasme, touchaient l’âme de ceux mêmes qui ne partageaient pas son opinion sur cet homme célèbre. On a fréquemment jeté du ridicule sur les éloges qu’elle lui a donnés dans ses écrits ; mais quand on l’a entendue sur ce sujet, il est impossible d’en faire un objet de moquerie, parce que rien de ce qui est vrai n’est ridicule. »
Les lettres de Corinne à son amie madame Récamier commencèrent à l’époque rappelée ici par Benjamin Constant : elles ont un charme qui tient presque de l’amour ; j’en ferai connaître quelques-unes.
« Coppet, 9 septembre.
« Vous souvenez-vous, belle Juliette, d’une personne que vous avez comblée de marques d’intérêt cet hiver, et qui se flatte de vous engager à redoubler l’hiver prochain ? Comment gouvernez-vous l’empire de la beauté ? On vous l’accorde avec plaisir, cet empire, parce que vous êtes éminemment bonne, et qu’il semble naturel qu’une âme si douce ait un charmant visage pour l’exprimer. De tous vos admirateurs, vous savez que je préfère Adrien de Montmorency. J’ai reçu de ses lettres, remarquables par l’esprit et la grâce, et je crois à la solidité de ses affections, malgré le charme de ses manières. Au reste, ce mot de solidité convient à moi, qui ne prétends qu’à un rôle bien secondaire dans son cœur. Mais vous, qui êtes l’héroïne de tous les sentiments, vous êtes exposée aux grands événements dont on fait les tragédies et les romans. Le mien s’avance au pied des Alpes. J’espère que vous le lirez avec intérêt. Je me plais à cette occupation. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Au milieu de tous ces succès, ce que vous êtes et ce que vous resterez, c’est un ange de pureté et de beauté, et vous aurez le culte des dévots comme celui des mondains. . . . . . . Avez-vous revu l’auteur d’Atala ? Êtes-vous toujours à Clichy ? Enfin je vous demande des détails sur vous. J’aime à savoir ce que vous faites, à me représenter les lieux que vous habitez. Tout n’est-il pas tableau dans les souvenirs que l’on garde de vous ? Je joins, à cet enthousiasme si naturel pour vos rares avantages, beaucoup d’attrait pour votre société. Acceptez, je vous prie, avec bienveillance, tout ce que je vous offre, et promettez-moi que nous nous verrons souvent l’hiver prochain. »
« Coppet, 30 avril.
« Savez-vous que mes amis, belle Juliette, m’ont un peu flattée de l’idée que vous viendriez ici ? Ne pourriez-vous pas me donner ce grand plaisir ? Le bonheur ne m’a pas gâtée depuis quelque temps, et ce serait un retour de fortune que votre arrivée, qui me donnerait de l’espoir pour tout ce que je désire. Adrien et Mathieu disent qu’ils viendront. Si vous veniez avec eux, un mois de séjour ici suffirait pour vous montrer notre éclatante nature. Mon père dit que vous devriez choisir Coppet pour domicile, et que de là nous ferions nos courses. Mon père est très vif dans le désir de vous voir. Vous savez ce qu’on a dit d’Homère :
Par la voix des vieillards tu louas la beauté.
« Et indépendamment de cette beauté vous êtes charmante. »
Pendant la courte paix d’Amiens, madame Récamier fit avec sa mère un voyage à Londres. Elle eut des lettres de recommandation du vieux duc de Guignes, ambassadeur en Angleterre trente ans auparavant. Il avait conservé des correspondances avec les femmes les plus brillantes de son temps : la duchesse de Devonshire, lady Melbourne, la marquise de Salisbury, la margrave d’Anspach, dont il avait été amoureux. Son ambassade était encore célèbre, son souvenir tout vivant chez ces respectables dames.