Mémoires d’outre-tombe (page 154)
Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain les gazettes furent remplies de l’arrivée de la beauté étrangère. Madame Récamier reçut les visites de toutes les personnes à qui elle avait envoyé des lettres. Parmi ces personnes, la plus remarquable était la duchesse de Devonshire, âgée de quarante-cinq à cinquante ans. Elle était encore à la mode et belle, quoique privée d’un œil qu’elle couvrait d’une boucle de ses cheveux. La première fois que madame Récamier parut en public, ce fut avec elle. La duchesse la conduisit à l’opéra dans sa loge, où se trouvaient le prince de Galles, le duc d’Orléans et ses frères, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais : les deux premiers devaient devenir rois ; l’un touchait au trône, l’autre en était encore séparé par un abîme.
Les lorgnettes et les regards se tournèrent vers la loge de la duchesse. Le prince de Galles dit à madame Récamier que, si elle ne voulait être étouffée, il fallait sortir avant la fin du spectacle. À peine fut-elle debout, que les portes des loges s’ouvrirent précipitamment ; elle n’évita rien et fut portée par le flot de la foule jusqu’à sa voiture.
Le lendemain, madame Récamier alla au parc de Kensington, accompagnée du marquis de Douglas, plus tard duc d’Hamilton, et qui depuis a reçu Charles X à Holy-Rood, et de sa sœur la duchesse de Somerset. La foule se précipitait sur les pas de l’étrangère. Cette effet se renouvela toutes les fois qu’elle se montra en public ; les journaux retentissaient de son nom ; son portrait, gravé par Bartolozzi, fut répandu dans toute l’Angleterre. L’auteur d’Antigone, M. Ballanche, ajoute que des vaisseaux le portèrent jusque dans les îles de la Grèce : la beauté retournait aux lieux où l’on avait inventé son image. On a de madame Récamier une esquisse par David, un portrait en pied par Gérard, un buste par Canova. Le portrait est le chef-d’œuvre de Gérard ; mais il ne me plaît pas, parce que j’y reconnais les traits sans y reconnaître l’expression du modèle.
La veille du départ de madame Récamier, le prince de Galles et la duchesse de Devonshire lui demandèrent de les recevoir et d’amener chez elle quelques personnes de leur société. On fit de la musique. Elle joua avec le chevalier Marin, premier harpiste de cette époque, des variations sur un thème de Mozart. Cette soirée fut citée dans les feuilles publiques comme un concert que la belle étrangère avait donné en partant au prince de Galles.
Le lendemain elle s’embarqua pour La Haye, et mit trois jours à faire une traversée de seize heures. Elle m’a raconté que, pendant ces jours mêlés de tempêtes, elle lut de suite le Génie du christianisme ; je lui fus révélé, selon sa bienveillante expression : je reconnais là cette bonté que les vents et la mer ont toujours eue pour moi.
Près de La Haye, elle visita le château du prince d’Orange. Ce prince, lui ayant fait promettre d’aller voir cette demeure, lui écrivit plusieurs lettres dans lesquelles il parle de ses revers et de l’espoir de les vaincre : Guillaume Ier est en effet devenu monarque ; en ce temps-là on intriguait pour être roi comme aujourd’hui pour être député ; et ces candidats à la souveraineté se pressaient aux pieds de madame Récamier comme si elle disposait des couronnes.
Ce billet de Bernadotte, qui règne aujourd’hui sur la Suède, termina le voyage de madame Récamier en Angleterre.
« . . . . . . . . . . . . . . . . .
« Les journaux anglais, en calmant mes inquiétudes sur votre santé, m’ont appris les dangers auxquels vous avez été exposée. J’ai blâmé d’abord le peuple de Londres dans son grand empressement ; mais, je vous l’avoue, il a été bientôt excusé, car je suis partie intéressée lorsqu’il faut justifier les personnes qui se rendent indiscrètes pour admirer les charmes de votre céleste figure.
« Au milieu de l’éclat qui vous environne et que vous méritez à tant de titres, daignez vous souvenir quelquefois que l’être qui vous est le plus dévoué dans la nature est
« Bernadotte. »
Madame de Staël, menacée de l’exil, tenta de s’établir à Maffliers, campagne à huit lieues de Paris. Elle accepta la proposition que lui fit madame Récamier, revenue d’Angleterre, de passer quelques jours à Saint-Brice avec elle ; ensuite elle retourna dans son premier asile. Elle rend compte de ce qui lui arriva alors, dans les Dix années d’exil.
« J’étais à table, dit-elle, avec trois de mes amis, dans une salle où l’on voyait le grand chemin et la porte d’entrée. C’était à la fin de septembre, à quatre heures : un homme en habit gris, à cheval, s’arrête et sonne ; je fus certaine de mon sort ; il me fit demander ; je le reçus dans le jardin. En avançant vers lui, le parfum des fleurs et la beauté du soleil me frappèrent. Les sensations qui nous viennent par les combinaisons de la société sont si différentes de celle de la nature ! Cet homme me dit qu’il était le commandant de la gendarmerie de Versailles… Il me montra une lettre, signée de Bonaparte, qui portait l’ordre de m’éloigner à quarante lieues de Paris, et enjoignait de me faire partir dans les vingt-quatre heures, en me traitant cependant avec tous les égards dus à une femme d’un nom connu… Je répondis à l’officier de gendarmerie que partir dans les vingt-quatre heures convenait à des conscrits, mais non pas à une femme et à des enfants. En conséquence je lui proposai de m’accompagner à Paris où j’avais besoin de trois jours pour faire les arrangements nécessaires à mon voyage. Je montai donc dans ma voiture avec mes enfants et cet officier qu’on avait choisi comme le plus littéraire des gendarmes. En effet, il me fit des compliments sur mes écrits. « Vous voyez, lui dis-je, monsieur, où cela mène d’être femme d’esprit. Déconseillez-le, je vous prie, aux personnes de votre famille, si vous en avez l’occasion. » J’essayais de me monter par la fierté, mais je sentais la griffe dans mon cœur.
« Je m’arrêtai quelques instants chez madame Récamier. Je trouvai le général Junot, qui, par dévouement pour elle, promit d’aller le lendemain parler au premier Consul. Il le fit en effet avec la plus grande chaleur. . . . . . . . . . . . .
« La veille du jour qui m’était accordé, Joseph Bonaparte fit encore une tentative. . . . . .
« Je fus obligée d’attendre la réponse dans une auberge à deux lieues de Paris, n’osant pas rentrer chez moi dans la ville. Un jour se passa sans que cette réponse me parvînt. Ne voulant pas attirer l’attention sur moi en restant plus longtemps dans l’auberge où j’étais, je fis le tour des murs de Paris pour en aller chercher une autre, de même à deux lieues de Paris, mais sur une route différente. Cette vie errante, à quatre pas de mes amis et de ma demeure, me causait une douleur que je ne puis me rappeler sans frissonner. »
Madame de Staël, au lieu de retourner à Coppet, partit pour son premier voyage d’Allemagne. À cette époque elle m’écrivit, sur la mort de madame de Beaumont, la lettre que j’ai citée dans mon premier voyage de Rome.
Madame Récamier réunissait chez elle, à Paris, ce qu’il y avait de plus distingué dans les partis opprimés et dans les opinions qui n’avaient pas tout cédé à la victoire. On y voyait les illustrations de l’ancienne monarchie et du nouvel empire : les Montmorency, les Sabran, les Lamoignon, les généraux Masséna, Moreau et Bernadotte ; celui-là destiné à l’exil, celui-ci au trône. Les étrangers illustres s’y rendaient aussi ; le prince d’Orange, le prince de Bavière, le frère de la reine de Prusse l’environnaient, comme à Londres le prince de Galles était fier de porter son châle. L’attrait était si irrésistible qu’Eugène de Beauharnais et les ministres mêmes de l’empereur allaient à ces réunions. Bonaparte ne pouvait souffrir le succès, même celui d’une femme. Il disait : « Depuis quand le conseil se tient-il chez madame Récamier ? »
Je reviens maintenant au récit de Benjamin Constant : « Depuis longtemps Bonaparte, qui s’était emparé du gouvernement, marchait ouvertement à la tyrannie. Les partis les plus opposés s’aigrissaient contre lui, et tandis que la masse des citoyens se laissait énerver encore par le repos qu’on lui promettait, les républicains et les royalistes désiraient un renversement. M. de Montmorency appartenait à ces derniers par sa naissance, ses rapports et ses opinions. Madame Récamier ne tenait à la politique que par son intérêt généreux pour les vaincus de tous les partis. L’indépendance de son caractère l’éloignait de la cour de Napoléon dont elle avait refusé de faire partie. M. de Montmorency imagina de lui confier ses espérances, lui peignit le rétablissement des Bourbons sous des couleurs propres à exciter son enthousiasme, et la chargea de rapprocher deux hommes importants alors en France, Bernadotte et Moreau, pour voir s’ils pouvaient se réunir contre Bonaparte. Elle connaissait beaucoup Bernadotte, qui depuis est devenu prince royal de Suède. Quelque chose de chevaleresque dans la figure, de noble dans les manières, de très fin dans l’esprit, de déclamatoire dans la conversation, en font un homme remarquable. Courageux dans les combats, hardi dans le propos, mais timide dans les actions qui ne sont pas militaires, irrésolu dans tous ses projets : une chose qui le rend très séduisant à la première vue, mais qui en même temps met un obstacle à toute combinaison de plan avec lui, c’est une habitude de haranguer, reste de son éducation révolutionnaire qui ne le quitte pas. Il a parfois des mouvements d’une véritable éloquence ; il le sait, il aime ce genre de succès, et quand il est entré dans le développement de quelque idée générale, tenant à ce qu’il a entendu dans les clubs ou à la tribune, il perd de vue tout ce qui l’occupe et n’est plus qu’un orateur passionné. Tel il a paru en France dans les premières années du règne de Bonaparte, qu’il a toujours haï et auquel il a toujours été suspect, et tel il s’est encore montré dans ces derniers temps, au milieu du bouleversement de l’Europe dont on lui doit toutefois l’affranchissement, parce qu’il a rassuré les étrangers en leur montrant un Français prêt à marcher contre le tyran de la France et sachant ne dire que ce qui pouvait influer sur sa nation.
« Tout ce qui offre à une femme le moyen d’exercer sa puissance lui est toujours agréable. Il y avait d’ailleurs, dans l’idée de soulever contre le despotisme de Bonaparte des hommes importants par leurs dignités et leur gloire, quelque chose de généreux et de noble qui devait tenter madame Récamier. Elle se prêta donc au désir de M. de Montmorency. Elle réunit souvent Bernadotte et Moreau chez elle. Moreau hésitait, Bernadotte déclamait. Madame Récamier prenait les discours indécis de Moreau pour un commencement de résolution, et les harangues de Bernadotte comme un signal de renversement de la tyrannie. Les deux généraux, de leur côté, étaient enchantés de voir leur mécontentement caressé par tant de beauté, d’esprit et de grâce. Il y avait en effet quelque chose de romanesque et de poétique dans cette femme si jeune, si séduisante, leur parlant de la liberté de leur patrie. Bernadotte répétait sans cesse à madame Récamier qu’elle était faite pour électriser le monde et pour créer des séides. »
En remarquant la finesse de cette peinture de Benjamin Constant, il faut dire que madame Récamier ne serait jamais entrée dans ces intérêts politiques sans l’irritation qu’elle ressentait de l’exil de madame de Staël. Le futur roi de Suède avait la liste des généraux qui tenaient encore au parti de l’indépendance, mais le nom de Moreau n’y était pas ; c’était le seul qu’on pût opposer à celui de Napoléon : seulement Bernadotte ignorait quel était ce Bonaparte dont il attaquait la puissance.
Madame Moreau donna un bal ; toute l’Europe s’y trouva, excepté la France ; elle n’y était représentée que par l’opposition républicaine. Pendant cette fête, le général Bernadotte conduisit madame Récamier dans un petit salon où le bruit de la musique seul les suivit et leur rappelait où ils étaient. Moreau passa dans ce salon ; Bernadotte lui dit après de longues explications : « Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple ; voyez ce que vous pouvez, ce que nous pouvons guidés par vous. » Moreau répéta ce qu’il avait dit souvent : « Qu’il sentait le danger dont la liberté était menacée, qu’il fallait surveiller Bonaparte, mais qu’il craignait la guerre civile. »
Cette conversation se prolongeait et s’animait ; Bernadotte s’emporta et dit au général Moreau : « Vous n’osez pas prendre la cause de la liberté ; eh bien, Bonaparte se jouera de la liberté et de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous, vous serez enveloppé dans sa ruine sans avoir combattu. » Paroles prophétiques !
La mère de madame Récamier était liée avec madame Hulot, mère de madame Moreau, et madame Récamier avait contracté avec cette dernière une de ces liaisons d’enfance qu’on est heureux de continuer dans le monde.
Pendant le procès du général Moreau, madame Récamier passait sa vie chez madame Moreau. Celle-ci dit à son amie que son mari se plaignait de ne l’avoir pas encore vue parmi le public qui remplissait la salle et le tribunal. Madame Récamier s’arrangea pour assister le lendemain de cette conversation à la séance. Un des juges, M. Brillat-Savarin, se chargea de la faire entrer par une porte particulière qui s’ouvrait sur l’amphithéâtre. En entrant elle releva son voile, parcourut d’un coup d’œil les rangs des accusés, afin d’y trouver Moreau. Il la reconnut, se leva et la salua. Tous les regards se tournèrent vers elle ; elle se hâta de descendre les degrés de l’amphithéâtre pour arriver à la place qui lui était destinée. Les accusés étaient au nombre de quarante-sept ; ils remplissaient les gradins placés en face des juges du tribunal. Chaque accusé était placé entre deux gendarmes : ces soldats montraient au général Moreau de la déférence et du respect.
On remarquait MM. de Polignac et de Rivière, mais surtout Georges Cadoudal. Pichegru, dont le nom restera lié à celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on y croyait voir son ombre, car on savait qu’il manquait aussi dans la prison.
Il n’était plus question de républicains, c’était la fidélité royaliste qui luttait contre le pouvoir nouveau ; toutefois, cette cause de la légitimité et de ses partisans nobles avait pour chef un homme du peuple, Georges Cadoudal. On le voyait là, avec la pensée que cette tête si pieuse, si intrépide, allait tomber sur l’échafaud ; que lui seul peut-être, Cadoudal, ne serait pas sauvé, car il ne ferait rien pour l’être. Il ne défendait que ses amis ; quant à ce qui le regardait particulièrement, il disait tout. Bonaparte ne fut pas aussi généreux qu’on le supposait : onze personnes dévouées à Georges périrent avec lui.
Moreau ne parla point. La séance terminée, le juge qui avait amené madame Récamier vint la reprendre. Elle traversa le parquet du côté opposé à celui par lequel elle était entrée, et longea le banc des accusés. Moreau descendit suivi de ses deux gendarmes ; il n’était séparé d’elle que par une balustrade. Il lui dit quelques paroles que dans son saisissement elle n’entendit point : elle voulut lui répondre, sa voix se brisa.
Aujourd’hui que les temps sont changés, et que le nom de Bonaparte semble seul les remplir, on n’imagine pas à combien peu encore paraissait tenir sa puissance. La nuit qui précéda la sentence, et pendant laquelle le tribunal siégea, tout Paris fut sur pied. Des flots de peuple se portaient au Palais de Justice. Georges ne voulut point de grâce ; il répondit à ceux qui voulaient la demander : « Me promettez-vous une plus belle occasion de mourir ? »
Moreau, condamné à la déportation, se mit en route pour Cadix, d’où il devait passer en Amérique. Madame Moreau alla le rejoindre. Madame Récamier était auprès d’elle au moment de son départ. Elle la vit embrasser son fils dans son berceau, et la vit revenir sur ses pas pour l’embrasser encore : elle la conduisit à sa voiture et reçut son dernier adieu.
Le général Moreau écrivit de Cadix cette lettre à sa généreuse amie :
« Chiclana (près Cadix), le 12 octobre 1804.
Madame,
« Vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant d’intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand la fièvre jaune, qu’on peut en quelque sorte comparer aux maux que nous venions d’éprouver, est venue nous assiéger dans cette ville.
« Quoique les couches de mon épouse nous aient forcés d’y rester plus d’un mois pendant la maladie, nous avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion ; un seul de nos gens en a été atteint.
« Enfin, nous sommes à Chiclana, très joli village à quelques lieues de Cadix, jouissant d’une bonne santé, et mon épouse en pleine convalescence après m’avoir donné une fille très bien portante.
« Persuadée que vous prendrez autant d’intérêt à cet événement qu’à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de vous en faire part et de la rappeler à votre amitié.
« Je ne vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est excessivement ennuyeux et monotone ; mais au moins nous respirons en liberté, quoique dans le pays de l’inquisition.
« Je vous prie, madame, de recevoir l’assurance de mon respectueux attachement, et de me croire pour toujours
« Votre très humble et très obéissant serviteur,
« V. Moreau. »
Cette lettre est datée de Chiclana, lieu qui sembla promettre avec de la gloire un règne assuré à M. le duc d’Angoulême : et pourtant il n’a fait que paraître sur ce bord aussi fatalement que Moreau, qu’on a cru dévoué aux Bourbons. Moreau au fond de l’âme était dévoué à la liberté ; lorsqu’il eut le malheur de se joindre à la coalition, il s’agissait uniquement à ses yeux de combattre le despotisme de Bonaparte. Louis XVIII disait à M. de Montmorency, qui déplorait la mort de Moreau comme une grande perte pour la couronne : « Pas si grande : Moreau était républicain. » Ce général ne repassa en Europe que pour trouver le boulet sur lequel son nom avait été gravé par le doigt de Dieu.
Moreau me rappelle un autre illustre capitaine, Masséna. Celui-ci allait à l’armée d’Italie ; il demanda à madame Récamier un ruban blanc de sa parure. Un jour elle reçut ce billet de la main de Masséna :
« Le charmant ruban donné par madame Récamier a été porté par le général Masséna aux batailles et au blocus de Gènes : il n’a jamais quitté le général et lui a constamment favorisé la victoire. »
Les antiques mœurs percent à travers les mœurs nouvelles dont elles font la base. La galanterie du chevalier noble se retrouvait dans le soldat plébéien ; le souvenir des tournois et des croisades était caché dans ces faits d’armes par qui la France moderne a couronné ses vieilles victoires. Cisher, compagnon de Charlemagne, ne se parait point aux combats des couleurs de sa dame : « Il portait, dit le moine de Saint-Gall, sept, huit et même neuf ennemis enfilés à sa lance comme des grenouillettes. » Cisher précédait, et Masséna suivait la chevalerie.
Madame de Staël apprit à Berlin la maladie de son père ; elle se hâta de revenir, mais M. Necker était mort avant son arrivée en Suisse.
En ce temps-là arriva la ruine de M. Récamier ; madame de Staël fut bientôt instruite de ce malheureux événement. Elle écrivit sur-le-champ à madame Récamier, son amie :
« Genève, 17 novembre.
« Ah ! ma chère Juliette, quelle douleur j’ai éprouvée par l’affreuse nouvelle que je reçois ! que je maudis l’exil qui ne me permet pas d’être auprès de vous, de vous serrer contre mon cœur ! Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l’agrément de la vie ; mais s’il était possible d’être plus aimée, plus intéressante que vous ne l’étiez, c’est ce qui vous serait arrivé. Je vais écrire à M. Récamier, que je plains et que je respecte. Mais, dites-moi, serait-ce un rêve que de vous voir ici cet hiver ? Si vous vouliez, trois mois passés ici, dans un cercle étroit où vous seriez passionnément soignée ; mais à Paris aussi vous inspirez ce sentiment. Enfin, au moins à Lyon, ou jusqu’à mes quarante lieues, j’irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour aucune femme que j’aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire comme consolation, si ce n’est que vous serez aimée et considérée plus que jamais et que les admirables traits de votre générosité et de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur, comme ils ne l’auraient jamais été sans lui. Certainement, en comparant votre situation à ce qu’elle était, vous avez perdu ; mais s’il m’était possible d’envier ce que j’aime, je donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux, quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l’on marche si dépouillé ! Chère Juliette, que notre amitié se resserre ; que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c’est vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours ; et comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait, c’est nous qui en avons joui ; votre fortune a été la nôtre, et je me sens ruinée parce que vous n’êtes plus riche. Croyez-moi, il reste du bonheur quand on s’est fait aimer ainsi.
« Benjamin veut vous écrire ; il est bien ému. Mathieu de Montmorency m’écrit sur vous une lettre bien touchante. Chère amie, que votre cœur soit calme au milieu de tant de douleurs. Hélas ! ni la mort ni l’indifférence de vos amis ne vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange, adieu ! J’embrasse avec respect votre visage charmant… »
Un intérêt nouveau se répandit sur madame Récamier : elle quitta la société sans se plaindre, et sembla faite pour la solitude comme pour le monde, Ses amis lui restèrent, « et cette fois, a dit M. Ballanche, la fortune se retira seule ».
Madame de Staël attira son amie à Coppet. Le prince Auguste de Prusse, fait prisonnier à la bataille d’Eylau, se rendant en Italie, passa par Genève : il devint amoureux de madame Récamier. La vie intime et particulière appartenant à chaque homme continuait son cours sous la vie générale, l’ensanglantement des batailles et la transformation des empires. Le riche, à son réveil, aperçoit ses lambris dorés, le pauvre ses solives enfumées ; pour les éclairer il n’y a qu’un même rayon de soleil.
Le prince Auguste, croyant que madame Récamier pourrait consentir au divorce, lui proposa de l’épouser. Il reste un monument de cette passion dans le tableau de Corinne que le prince obtint de Gérard ; il en fit présent à madame Récamier comme un immortel souvenir du sentiment qu’elle lui avait inspiré, et de l’intime amitié qui unissait Corinne et Juliette.
L’été se passa en fêtes : le monde était bouleversé ; mais il arrive que le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus vivement aux plaisirs qu’on se sent près de les perdre.
Madame de Genlis a fait un roman sur cet attachement du prince Auguste. Je la trouvai un jour dans l’ardeur de la composition. Elle demeurait à l’Arsenal, au milieu de livres poudreux, dans un appartement obscur. Elle n’attendait personne ; elle était vêtue d’une robe noire ; ses cheveux blancs offusquaient son visage ; elle tenait une harpe entre ses genoux, et sa tête était abattue sur sa poitrine. Appendue aux cordes de l’instrument, elle promenait ses deux mains pâles et amaigries sur l’autre côté du réseau sonore, dont elle tirait des sons affaiblis, semblables aux voix lointaines et indéfinissables de la mort. Que chantait l’antique sybille ? elle chantait madame Récamier.
Imp. Dumas Vorzet
MADAME DE GENLIS
Elle l’avait d’abord haïe, mais dans la suite elle avait été vaincue par la beauté et le malheur. Madame de Genlis venait d’écrire cette page sur madame Récamier, en lui donnant le nom d’Athénaïs : « Le prince entra dans le salon, conduit par madame de Staël. Tout à coup la porte s’entr’ouvre, Athénaïs s’avance. À l’élégance de sa taille, à l’éclat éblouissant de sa figure, le prince ne peut la méconnaître, mais il s’était fait d’elle une idée toute différente : il s’était représenté cette femme si célèbre par sa beauté, fière de ses succès, avec un maintien assuré, et cette espèce de confiance que ne donne que trop souvent ce genre de célébrité ; et il voyait une jeune personne timide s’avancer avec embarras et rougir en paraissant. Le plus doux sentiment se mêla à sa surprise.
« Après dîner on ne sortit point, à cause de la chaleur excessive ; on descendit dans la galerie pour faire de la musique jusqu’à l’heure de la promenade. Après quelques accords brillants et des sons harmoniques d’une douceur enchanteresse, Athénaïs chanta en s’accompagnant sur la harpe. Le prince l’écouta avec ravissement, et, lorsqu’elle eut fini, il la regarda avec un trouble inexprimable en s’écriant : Et des talents ! »
Madame de Staël, dans la force de la vie, aimait madame Récamier ; madame de Genlis, dans sa décrépitude, retrouvait pour elle les accents de sa jeunesse ; l’auteur de Mademoiselle de Clermont plaçait la scène de son roman à Coppet, chez l’auteur de Corinne, rivale qu’elle détestait ; c’était une merveille. Une autre merveille est de me voir écrire ces détails. Je parcours des lettres qui me rappellent des temps où je vivais solitaire et inconnu. Il fut du bonheur sans moi, aux rivages de Coppet, que je n’ai pas vus depuis sans quelque mouvement d’envie. Les choses qui me sont échappées sur la terre, qui m’ont fui, que je regrette, me tueraient si je ne touchais à ma tombe ; mais, si près de l’oubli éternel, vérités et songes sont également vains ; au bout de la vie tout est jour perdu.
Madame de Staël partit une seconde fois pour l’Allemagne. Ici recommence une série de lettres à madame Récamier, peut-être encore plus charmantes que les premières.
Il n’y a rien dans les ouvrages imprimés de madame de Staël qui approche de ce naturel, de cette éloquence, où l’imagination prête son expression aux sentiments. La vertu de l’amitié de madame Récamier devait être grande, puisqu’elle sut faire produire à une femme de génie ce qu’il y avait de caché et de non révélé encore dans son talent. On devine au surplus dans l’accent triste de madame de Staël un déplaisir secret, dont la beauté devait être naturellement la confidente, elle qui ne pouvait jamais recevoir de pareilles blessures.
Madame de Staël étant rentrée en France vint, au printemps de 1810, habiter le château de Chaumont sur les bords de la Loire, à quarante lieues de Paris, distance déterminée pour le rayon de son bannissement. Madame Récamier la rejoignit dans cette campagne.
Madame de Staël surveillait alors l’impression de son ouvrage sur l’Allemagne : lorsqu’il fut près de paraître, elle l’envoya à Bonaparte avec cette lettre :
« Sire,
« Je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur l’Allemagne. Si elle daigne le lire, il me semble qu’elle y trouvera la preuve d’un esprit capable de quelques réflexions et que le temps a mûri. Sire, il y a douze ans que je n’ai vu Votre Majesté et que je suis exilée. Douze ans de malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent. Prête à m’embarquer, je supplie Votre Majesté de m’accorder une demi-heure d’entretien. Je crois avoir des choses à lui dire qui pourront l’intéresser, et c’est à ce titre que je la supplie de m’accorder la faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai seulement une chose dans cette lettre : c’est l’explication des motifs qui me forcent à quitter le continent, si je n’obtiens pas de Votre Majesté la permission de vivre dans une campagne assez près de Paris pour que mes enfants y puissent demeurer. La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l’objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets. Les uns craignent de se compromettre en me voyant, les autres se croient des Romains en triomphant de cette crainte. Les plus simples rapports de la société deviennent des services qu’une âme fière ne peut supporter. Parmi mes amis, il en est qui se sont associés à mon sort avec une admirable générosité ; mais j’ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j’ai passé ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir des sacrifices, et la douleur d’en être l’objet. Il est peut-être ridicule d’entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain du monde ; mais ce qui vous a donné le monde, Sire, c’est un souverain génie. Et en fait d’observation sur le cœur humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu’aux plus délicats. Mes fils n’ont point de carrière, ma fille a treize ans ; dans peu d’années il faudra l’établir : il y aurait de l’égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je suis condamnée. Il faudrait donc aussi me séparer d’elle ! Cette vie n’est pas tolérable et je n’y sais aucun remède sur le continent. Quelle ville puis-je choisir où la disgrâce de Votre Majesté ne mette pas un obstacle invincible à l’établissement de mes enfants comme à mon repos personnel ? Votre Majesté ne sait peut-être pas elle-même la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j’aurais dans ce genre des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu’elle aurait ordonné. On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma : c’est une agréable plaisanterie sur l’exil, c’est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous ; mais quand j’aimerais les chefs-d’œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté, quand j’aimerais ces belles tragédies, images de l’héroïsme, serait-ce à vous, Sire, à m’en blâmer ? Le bonheur de chaque individu ne se compose-t-il pas de la nature de ses facultés ? et si le ciel m’a donné du talent, n’ai-je pas l’imagination qui rend les jouissances des arts et de l’esprit nécessaires ? Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce ! pourquoi rougirais-je de lui demander l’amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m’écarter de la soumission que je dois au monarque de la France ? »
Cette lettre inconnue méritait d’être conservée. Madame de Staël n’était pas, ainsi qu’on l’a prétendu, une ennemie aveugle et implacable. Elle ne fut pas plus écoutée que moi, lorsque je me vis obligé de m’adresser aussi à Bonaparte pour lui demander la vie de mon cousin Armand. Alexandre et César auraient été touchés de cette lettre d’un ton si haut, écrite par une femme si renommée ; mais la confiance du mérite qui se juge et s’égalise à la domination suprême, cette sorte de familiarité de l’intelligence qui se place au niveau du maître de l’Europe pour traiter avec lui de couronne à couronne, ne parurent à Bonaparte que l’arrogance d’un amour-propre déréglé. Il se croyait bravé par tout ce qui avait quelque grandeur indépendante ; la bassesse lui semblait fidélité, la fierté révolte ; il ignorait que le vrai talent ne reconnaît de Napoléons que dans le génie ; qu’il a ses entrées dans les palais comme dans les temples, parce qu’il est immortel.
Madame de Staël quitta Chaumont et retourna à Coppet ; madame Récamier s’empressa de nouveau de se rendre auprès d’elle ; M. Mathieu de Montmorency lui resta également dévoué. L’un et l’autre en furent punis ; ils furent frappés de la peine même qu’ils étaient allés consoler : les quarante lieues de distance de Paris leur furent infligées.
Madame Récamier se retira à Châlons-sur-Marne, décidée dans son choix par le voisinage de Montmirail, qu’habitaient MM. de La Rochefoucauld-Doudeauville.
Mille détails de l’oppression de Bonaparte se sont perdus dans la tyrannie générale : les persécutés redoutaient de voir leurs amis, crainte de les compromettre ; leurs amis n’osaient les visiter, crainte de leur attirer quelque accroissement de rigueur. Le malheureux proscrit, devenu un pestiféré, séquestré du genre humain, demeurait en quarantaine dans la haine du despote. Bien reçu tant qu’on ignorait votre indépendance d’opinion, sitôt qu’elle était connue tout se retirait ; il ne restait autour de vous que des autorités épiant vos liaisons, vos sentiments, vos correspondances, vos démarches : tels étaient ces temps de bonheur et de liberté.
Les lettres de madame de Staël révèlent les souffrances de cette époque, où les talents étaient menacés à chaque instant d’être jetés dans un cachot, où l’on ne s’occupait que des moyens de s’échapper, où l’on aspirait à la fuite comme à la délivrance : quand la liberté a disparu, il reste un pays, mais il n’y a plus de patrie.
En écrivant à son amie qu’elle ne désirait pas la voir, dans l’appréhension du mal qu’elle lui pourrait apporter, madame de Staël ne disait pas tout : elle était mariée secrètement à M. de Rocca, d’où résultait une complication d’embarras dont la police impériale profitait. Madame Récamier, à qui madame de Staël croyait devoir taire ses nouveaux soucis, s’étonnait à bon droit de l’obstination qu’elle mettait à lui interdire l’entrée de son château de Coppet : blessée de la résistance de madame de Staël, pour laquelle elle s’était déjà sacrifiée, elle n’en persistait pas moins dans sa résolution de la rejoindre.