Mémoires d’outre-tombe (page 155)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Toutes les lettres qui auraient dû retenir madame Récamier ne firent que la confirmer dans son dessein : elle partit et reçut à Dijon ce billet fatal :

« Je vous dis adieu, cher ange de ma vie, avec toute la tendresse de mon âme. Je vous recommande Auguste : qu’il vous voie et qu’il me revoie. Vous êtes une créature céleste. Si j’avais vécu près de vous, j’aurais été trop heureuse : le sort m’entraîne. Adieu. »

Madame de Staël ne devait plus retrouver Juliette que pour mourir. Le billet de madame de Staël frappa d’un coup de foudre la voyageuse : fuir subitement, s’en aller avant d’avoir pressé dans ses bras celle qui accourait pour se jeter dans ses adversités, n’était-ce point de la part de madame de Staël une résolution cruelle ? Il paraissait à madame Récamier que l’amitié aurait pu être moins entraînée par le sort.

Madame de Staël alla chercher l’Angleterre en traversant l’Allemagne et la Suède : la puissance de Napoléon était une autre mer qui séparait Albion de l’Europe, comme l’Océan la sépare du monde.

Auguste, fils de madame de Staël, avait perdu son frère, tué en duel d’un coup de sabre ; il se maria et eut un fils : ce fils, âgé de quelques mois, l’a suivi dans la tombe. Avec Auguste de Staël s’est éteinte la postérité masculine d’une femme illustre, car elle ne revit pas dans le nom honorable, mais inconnu, de Rocca.

Madame Récamier demeurée seule, pleine de regrets, chercha d’abord à Lyon, sa ville natale, un premier abri : elle y rencontra madame de Chevreuse, autre bannie. Madame de Chevreuse avait été forcée par l’Empereur et ensuite par sa propre famille d’entrer dans la nouvelle société. Vous trouveriez à peine un nom historique qui ne consentît à perdre son honneur plutôt qu’une forêt. Une fois engagée aux Tuileries, madame de Chevreuse avait cru pouvoir dominer dans une cour sortie des camps : cette cour cherchait, il est vrai, à s’instruire des airs de jadis, dans l’espoir de couvrir sa récente origine ; mais l’allure plébéienne était encore trop rude pour recevoir des leçons de l’impertinence aristocratique. Dans une révolution qui dure et qui a fait son dernier pas, comme par exemple à Rome, le Patriciat, un siècle après la chute de la république, put se résigner à n’être plus que le sénat des empereurs ; le passé n’avait rien à reprocher aux empereurs du présent, puisque ce passé était fini ; une égale flétrissure marquait toutes les existences. Mais en France les nobles qui se transformèrent en chambellans se hâtèrent trop ; l’empire nouvellement né disparut avant eux, et ils se retrouvèrent en face de la vieille monarchie ressuscitée.

Madame de Chevreuse, attaquée d’une maladie de poitrine, sollicita et n’obtint pas la faveur d’achever ses derniers jours à Paris ; on n’expire pas quand et où l’on veut : Napoléon ; qui faisait tant de décédés n’en aurait pas fini avec eux s’il leur eût laissé le choix de leur tombeau.

Madame Récamier ne parvenait à oublier ses propres chagrins qu’en s’occupant de ceux des autres ; par la connivence charitable d’une sœur de la Miséricorde, elle visitait secrètement à Lyon les prisonniers espagnols. Un d’entre eux, brave et beau, chrétien comme le Cid, s’en allait à Dieu : assis sur la paille, il jouait de la guitare ; son épée avait trompé sa main. Sitôt qu’il apercevait sa bienfaitrice, il lui chantait des romances de son pays, n’ayant pas d’autre moyen de la remercier. Sa voix affaiblie et les sons confus de l’instrument se perdaient dans le silence de la prison. Les compagnons du soldat, à demi enveloppés de leurs manteaux déchirés, leurs cheveux noirs pendants sur leurs visages hâves et bronzés, levaient des yeux fiers du sang castillan, humides de reconnaissance, sur l’exilée qui leur rappelait une épouse, une sœur, une amante, et qui portait le joug de la même tyrannie.

L’Espagnol mourut. Il put dire comme Zarviska, le jeune et valeureux poète polonais : « Une main inconnue fermera ma paupière ; le tintement d’une cloche étrangère annoncera mon trépas, et des voix qui ne seront pas celles de ma patrie prieront pour moi. »

Mathieu de Montmorency vint à Lyon visiter madame Récamier. Elle connut alors M. Camille Jordan et M. Ballanche, dignes de grossir le cortège des amitiés attachées à sa noble vie.

Madame Récamier était trop fière pour demander son rappel. Fouché l’avait longtemps et inutilement pressée d’orner la cour de l’empereur : on peut voir les détails de ces négociations de palais dans les écrits du temps. Madame Récamier se retira en Italie ; M. de Montmorency l’accompagna jusqu’à Chambéry. Elle traversa le reste des Alpes, n’ayant pour compagne de voyage qu’une petite nièce âgée de sept ans, aujourd’hui madame Lenormant.

Rome était alors une ville de France, capitale du département du Tibre. Le pape gémissait prisonnier à Fontainebleau, dans le palais de François Ier.

Fouché, en mission en Italie, commandait dans la cité des Césars, de même que le chef des eunuques noirs dans Athènes : il n’y fit que passer ; on installa M. de Norvins en qualité de préfet de police : le mouvement était sur un autre point de l’Europe.

Conquise sans avoir vu son second Alaric, la ville éternelle se taisait, plongée dans ses ruines. Des artistes demeuraient seuls sur cet amas de siècles. Canova reçut madame Récamier comme une statue grecque que la France rendait au musée du Vatican : pontife des arts, il l’inaugura aux honneurs du Capitole, dans Rome abandonnée.

Canova avait une maison à Albano ; il l’offrit à madame Récamier ; elle y passa l’été. La fenêtre à balcon de sa chambre était une de ces grandes croisées de peintre qui encadrent le paysage. Elle s’ouvrait sur les ruines de la villa de Pompée ; au loin, par dessus des oliviers, on voyait le soleil se coucher dans la mer. Canova revenait à cette heure ; ému de ce beau spectacle, il se plaisait à chanter, avec un accent vénitien et une voix agréable, la barcarolle : O pescator dell’onda ; madame Récamier l’accompagnait sur le piano. L’auteur de Psyché et de la Madeleine se délectait à cette harmonie, et cherchait dans les traits de Juliette le type de la Béatrix qu’il rêvait de faire un jour. Rome avait vu jadis Raphaël et Michel-Ange couronner leurs modèles dans de poétiques orgies, trop librement racontées par Cellini : combien leur était supérieure cette petite scène décente et pure entre une femme exilée et ce Canova, si simple et si doux !

Plus solitaire que jamais, Rome en ce moment portait le deuil de veuve : elle ne voyait plus passer en la bénissant ces paisibles souverains qui rajeunissaient ses vieux jours de toutes les merveilles des arts. Le bruit du monde s’était encore une fois éloigné d’elle ; Saint-Pierre était désert comme le Colisée.

J’ai lu les lettres éloquentes qu’écrivait à son amie la femme la plus illustre de nos jours passés ; lisez les mêmes sentiments de tendresse exprimés avec la plus charmante naïveté, dans la langue de Pétrarque, par le premier sculpteur des temps modernes. Je ne commettrai pas le sacrilège d’essayer de les traduire.

« Domenica mattina.

« Dio eterno ? siamo vivi, o siamo morti ? lo voglio esser vivo, almeno par scriveri ; si, lo vuole il mio cuore, anzi mi comanda assolulamente di farlo. Oh ! se’l conoscete bene a fondo questo povero cuor mio, quanto, quanto mai ve ne persuadereste ! Ma per disgrazia mia pare ch’egli sia alquanto all’ oscuro per voi. Pazienza ! Ditemi almeno come state disalute, se di più non volete dire ; benchè mi abbiate promesso di scrivere a di scrivermi dolce. Io davvero che avrei voluto vedervi personalmente in questi giorni, ma non vi poteva essere alcuna via di poterlo fare ; anzi su di questo vi dirò a voce delle cose curiose. Conviene dunque che mi contenti, a forza, di vidervi in spirito. In questo modo sempre mi siete presente, sempre vi veggo, sempre vi parlo, vi dico tante, tante cose, ma tutte, tutte al vento, tutte ! Pazienza anche di questo ! gran fatto che la cosa abbia d’andare sempre in questo modo ! voglio intanto però che siate certa, certissima che l’anima mia vi ama molto più assai di quello che mai possiate credere ed imaginare. »

Madame Récamier avait secouru les prisonniers espagnols à Lyon ; une autre victime de ce pouvoir qui la frappait la mit à même d’exercer à Albano son humeur compatissante : un pêcheur, accusé d’intelligence avec les sujets du pape, avait été jugé et condamné à mort. Les habitants d’Albano supplièrent l’étrangère réfugiée chez eux d’intercéder pour ce malheureux. On la conduisit à la geôle ; elle y vit le prisonnier ; frappée du désespoir de cet homme, elle fondit en larmes. Le malheureux la supplia de venir à son secours, d’intercéder pour lui, de le sauver ; prière d’autant plus déchirante, qu’il y avait impossibilité de l’arracher au supplice. Il faisait déjà nuit, et il devait être fusillé au lever du jour.

Cependant, madame Récamier, bien que persuadée de l’inutilité de ses démarches, n’hésita pas. On lui amène une voiture, elle y monte sans l’espérance qu’elle laissait au condamné. Elle traverse la campagne infestée de brigands, parvient à Rome, et ne trouve point le directeur de la police. Elle l’attendit deux heures au palais Fiano ; elle comptait les minutes d’une vie dont la dernière approchait. Quand M. de Norvins arriva, elle lui expliqua l’objet de son voyage. Il lui répondit que l’arrêt était prononcé, et qu’il n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour le faire suspendre.

Madame Récamier repartit le cœur navré ; le prisonnier avait cessé de vivre lorsqu’elle approcha d’Albano. Les habitants attendaient la Française sur le chemin ; aussitôt qu’ils la reconnurent, ils coururent à elle. Le prêtre qui avait assisté le patient lui en apportait les derniers vœux : il remerciait la dama, qu’il n’avait cessé de chercher des yeux en allant au lieu de l’exécution ; il lui recommandait de prier pour lui ; car un chrétien n’a pas tout fini et n’est pas hors de crainte quand il n’est plus. Madame Récamier fui conduite par l’ecclésiastique à l’église, où la suivit la foule des belles paysannes d’Albano. Le pêcheur avait été fusillé à l’heure où l’aurore se levait sur la barque, maintenant sans guide, qu’il avait coutume de conduire sur les mers, et aux rivages qu’il avait accoutumé de parcourir.

Pour se dégoûter des conquérants, il faudrait savoir tous les maux qu’ils causent ; il faudrait être témoin de l’indifférence avec laquelle on leur sacrifie les plus inoffensives créatures dans un coin du globe où ils n’ont jamais mis le pied. Qu’importaient aux succès de Bonaparte les jours d’un pauvre faiseur de filets des États romains ? Sans doute, il n’a jamais su que ce chétif pêcheur avait existé ; il a ignoré, dans le fracas de sa lutte avec les rois, jusqu’au nom de sa victime plébéienne.

Le monde n’aperçoit en Napoléon que des victoires ; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi, je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits, se forment dans les conseils de la Providence les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l’emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie : le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre ; le sang pacifique répandu rejaillit en gémissant vers le ciel ; Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d’Albano ; quelques mois après il était banni chez les pêcheurs de l’île d’Elbe, et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène.

Mon souvenir vague, à peine ébauché dans les pensées de madame Récamier, lui apparaissait-il au milieu des steppes du Tibre et de l’Anio ? J’avais déjà passé à travers ces solitudes mélancoliques ; j’y avais laissé une tombe honorée des larmes des amis de Juliette. Lorsque la fille de M. de Montmorin (madame de Beaumont) mourut en 1803, madame de Staël et M. Necker m’écrivaient des lettres de regrets ; on a vu ces lettres. Ainsi je recevais à Rome, avant presque d’avoir connu madame Récamier, des lettres datées de Coppet ; c’est le premier indice d’une affinité de destinée. Madame Récamier m’a dit aussi que ma lettre de 1804 à M. de Fontanes lui servait de guide en 1814, et qu’elle relisait assez souvent ce passage :

« Quiconque n’a plus de lien dans la vie doit venir demeurer à Rome. Là, il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et occupera son cœur, et des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu’il foulera aux pieds lui parlera ; la poussière que le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S’il est malheureux, s’il a mêlé les cendres de ceux qu’il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d’un ami vertueux !… S’il est chrétien, ah ! comment pourrait-il alors s’arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l’a précédé ; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l’œil du père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière et semblent plus voisins des cieux ? »

Mais en 1814, je n’étais pour madame Récamier qu’un cicerone vulgaire, appartenant à tous les voyageurs ; plus heureux en 1823, j’avais cessé de lui être étranger, et nous pouvions causer ensemble des ruines romaines.

À Naples, où madame Récamier se rendit en automne, cessèrent les occupations de la solitude. À peine fut-elle descendue à l’auberge, que les ministres du roi Joachim accoururent. Murat, oubliant la main qui changea sa cravache en sceptre, était prêt à se joindre à la coalition. Bonaparte avait planté son épée au milieu de l’Europe, comme les Gaulois plantaient leur glaive au milieu du mallus : autour de l’épée de Napoléon s’étaient rangés en cercle des royaumes qu’il distribuait à sa famille. Caroline avait reçu celui de Naples. Madame Murat n’était pas un camée antique aussi élégant que la princesse Borghèse ; mais elle avait plus de physionomie et plus d’esprit que sa sœur. À la fermeté de son caractère on reconnaissait le sang de Napoléon. Si le diadème n’eût pas été pour elle l’ornement de la tête d’une femme, il eût encore été la marque du pouvoir d’une reine.

Caroline reçut madame Récamier avec un empressement d’autant plus affectueux que l’oppression de la tyrannie se faisait sentir jusqu’à Portici. Cependant, la ville qui possède le tombeau de Virgile et le berceau du Tasse, cette ville où vécurent Horace et Tite-Live, Boccace et Sannazar, où naquirent Durante et Cimarosa, avait été embellie par son nouveau maître. L’ordre s’était rétabli : les lazzaroni ne jouaient plus à la boule avec des têtes pour amuser l’amiral Nelson et lady Hamilton. Les fouilles de Pompéi s’étaient étendues ; un chemin serpentait sur le Pausilippe, dans les flancs duquel j’avais passé en 1803 pour aller m’enquérir à Literne de la retraite de Scipion. Ces royautés nouvelles d’une dynastie militaire avaient fait renaître la vie dans des pays où se manifestait auparavant la moribonde langueur d’une vieille race. Robert Guiscard, Guillaume Bras de Fer, Roger et Tancrède semblaient être revenus, moins la chevalerie.

Madame Récamier était à Naples au mois de février 1814 : où étais-je donc alors ? dans ma Vallée-aux-Loups, commençant l’histoire de ma vie. Je m’occupais des jeux de mon enfance au bruit des pas des soldats étrangers. La femme dont le nom devait clore ces Mémoires errait sur les marines de Baïes. N’avais-je pas un pressentiment du bien qui m’arriverait un jour de cette terre, alors que je peignais la séduction parthénopéenne dans les Martyrs :

« Chaque matin, aussitôt que l’aurore commençait à paraître, je me rendais sous un portique. Le soleil se levait devant moi ; il illuminait de ses feux les plus doux la chaîne des montagnes de Salerne, le bleu de la mer parsemé des voiles blanches du pêcheur, les îles de Caprée, d’Œnaria et de Prochyta, le cap de Misène et Baïes avec tous ses enchantements.

« Des fleurs et des fruits humides de rosée sont moins suaves et moins frais que le paysage de Naples sortant des ombres de la nuit. J’étais toujours surpris, en arrivant au portique, de me trouver au bord de la mer, car les vagues dans cet endroit faisaient à peine entendre le léger murmure d’une fontaine ; en extase devant ce tableau, je m’appuyais contre une colonne, et sans pensée, sans désir, sans projet, je restais des heures entières à respirer un air délicieux. Le charme était si profond, qu’il me semblait que cet air divin transformait ma propre substance, et qu’avec un plaisir indicible je m’élevais vers le firmament comme un pur esprit… Attendre ou chercher la beauté, la voir s’avancer dans une nacelle et nous sourire du milieu des flots ; voguer avec elle sur la mer, dont nous semions la surface de fleurs ; suivre l’enchanteresse au fond de ces bois de myrthe et dans les champs heureux où Virgile plaça l’Élysée : telle était l’occupation de nos jours…

« Peut-être est-il des climats dangereux à la vertu par leur extrême volupté ; et n’est-ce point ce que voulut enseigner une fable ingénieuse en racontant que Parthénope fut bâtie sur le tombeau d’une sirène ? L’éclat velouté de la campagne, la tiède température de l’air, les contours arrondis des montagnes, les molles inflexions des fleuves et des vallées, sont à Naples autant de séductions pour les sens, que tout repose et que rien ne blesse…

« Pour éviter les ardeurs du Midi, nous nous retirions dans la partie du palais bâtie sous la mer. Couchés sur des lits d’ivoire, nous entendions murmurer les vagues au-dessus de nos têtes ; si quelque orage nous surprenait au fond de ces retraites, les esclaves allumaient des lampes pleines du nard le plus précieux de l’Arabie. Alors entraient de jeunes Napolitaines qui portaient des roses de Pæstum dans des vases de Nola ; tandis que les flots mugissaient au dehors, elles chantaient en formant devant nous des danses tranquilles qui me rappelaient les mœurs de la Grèce : ainsi se réalisaient pour nous les fictions des poètes ; on eût cru voir les jeux des Néréides dans la grotte de Neptune »

Madame Récamier rencontra à Naples le comte de Neipperg et le duc de Rohan-Chabot : l’un devait monter au nid de l’aigle, l’autre revêtir la pourpre. On a dit de celui-ci qu’il avait été voué au rouge, ayant porté l’habit de chambellan, l’uniforme de chevau-léger de la garde et la robe de cardinal.

Le duc de Rohan était fort joli ; il roucoulait la romance, lavait de petites aquarelles et se distinguait par une étude coquette de toilette. Quand il fut abbé, sa pieuse chevelure, éprouvée au fer, avait une élégance de martyr. Il prêchait à la brune, dans des oratoires sombres, devant des dévotes, ayant soin, à l’aide de deux ou trois bougies artistement placées, d’éclairer en demi-teinte, comme un tableau, son visage pâle.

On ne s’explique pas de prime abord comment des hommes que leurs noms rendaient bêtes à force d’orgueil s’étaient mis aux gages d’un parvenu. En y regardant de près, on trouve que cette aptitude à entrer en condition découlait naturellement de leurs mœurs : façonnés à la domesticité, point n’avaient souci du changement de livrée, pourvu que le maître fut logé au château à la même enseigne. Le mépris de Bonaparte leur rendait justice : ce grand soldat, abandonné des siens, disait à une grande dame : « Au fond, il n’y a que vous autres qui sachiez servir. »

La religion et la mort ont passé l’éponge sur quelques faiblesses, après tout bien pardonnables, du cardinal de Rohan. Prêtre chrétien, il a consommé à Besançon son sacrifice, secourant le malheureux, nourrissant le pauvre, vêtant l’orphelin et usant en bonnes œuvres sa vie, dont une santé déplorable abrégeait naturellement le cours.

Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu’ensuite je ne t’entends plus ; je dors dans la terre que tu foules ; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que mes os. Songe de plus que mes écrits font partie essentielle de cette existence dont je déploie les feuilles. Ah ! que mes tableaux napolitains n’avaient-ils un fonds de vérité ! Que la fille du Rhône n’était-elle la femme réelle de mes délices imaginaires ! Mais non : si j’étais Augustin, Jérôme, Eudore, je l’étais seul, mes jours devancèrent les jours de l’amie de Corinne en Italie. Heureux si j’avais pu étendre ma vie entière sous ses pas comme un tapis de fleurs ! Ma vie est rude, et ses aspérités blessent. Puissent du moins mes heures expirantes refléter l’attendrissement et le charme dont elle les a remplies sur celle qui fut aimée de tous et dont personne n’eut jamais à se plaindre !

Murat, roi de Naples, né le 25 mars 1767 à la Bastide, près Cahors, fut envoyé à Toulouse pour y faire ses études. Il se dégoûta des lettres, s’enrôla dans les chasseurs des Ardennes, déserta et se réfugia à Paris. Admis dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, il obtint, après le licenciement de cette garde, une sous-lieutenance dans le 12e régiment de chasseurs à cheval. À la mort de Robespierre, il fut destitué comme terroriste ; même chose arriva à Bonaparte, et les deux soldats demeurèrent sans ressources. Murat rentra en grâce au 13 vendémiaire, et devint aide de camp de Napoléon. Il fit sous lui les premières campagnes d’Italie, prit la Valteline et la réunit à la République Cisalpine ; il eut part à l’expédition d’Égypte et se signala à la bataille d’Aboukir. Revenu en France avec son maître, il fut chargé de jeter à la porte le conseil des Cinq-Cents. Bonaparte lui donna en mariage sa sœur Caroline. Murat commandait la cavalerie à la bataille de Marengo. Gouverneur de Paris lors de la mort du duc d’Enghien, il gémit tout bas d’un assassinat qu’il n’eut pas le courage de blâmer tout haut.

Beau-frère de Napoléon et maréchal de l’empire, Murat entra à Vienne en 1805 ; il contribua aux victoires d’Austerlitz, d’Iéna, d’Eylau et de Friedland, devint grand-duc de Berg et envahit l’Espagne en 1808.

Napoléon le rappela et lui donna la couronne de Naples. Proclamé roi des Deux-Siciles le 1er août 1808, il plut aux Napolitains par son faste, son costume théâtral, ses cavalcades et ses fêtes.

Appelé en qualité de grand vassal de l’empire à l’invasion de la Russie, il reparut dans tous les combats et se trouva chargé du commandement de la retraite de Smolensk à Wilna. Après avoir manifesté son mécontentement, il quitta l’armée à l’exemple de Bonaparte, et vint se réchauffer au soleil de Naples, comme son capitaine au foyer des Tuileries. Ces hommes de triomphe ne pouvaient s’accoutumer aux revers. Alors commencèrent ses liaisons avec l’Autriche. Il reparut encore aux camps de l’Allemagne en 1813, retourna à Naples après la perte de la bataille de Leipzig et renoua ses négociations austro-britanniques. Avant d’entrer dans une alliance complète, Murat écrivit à Napoléon une lettre que j’ai entendu lire à M. de Mosbourg : il disait à son beau-frère, dans cette lettre, qu’il avait retrouvé la Péninsule fort agitée, que les Italiens réclamaient leur indépendance nationale ; que si elle ne leur était pas rendue, il était à craindre qu’ils ne se joignissent à la coalition de l’Europe et n’augmentassent ainsi les dangers de la France. Il suppliait Napoléon de faire la paix, seul moyen de conserver un empire si puissant et si beau. Que si Bonaparte refusait de l’écouter, lui Murat, abandonné à l’extrémité de l’Italie, se verrait forcé de quitter son royaume ou d’embrasser les intérêts de la liberté italienne. Cette lettre très raisonnable resta plusieurs mois sans réponse ; Napoléon n’a donc pu reprocher justement à Murat de l’avoir trahi.

Murat, obligé de choisir promptement, signa, le 11 janvier 1814, avec la cour de Vienne, un traité : il s’obligeait à fournir un corps de trente mille hommes aux alliés. Pour prix de cette défection, on lui garantissait son royaume napolitain et son droit de conquête sur les Marches pontificales. Madame Murat avait révélé cette importante transaction à madame Récamier. Au moment de se déclarer ouvertement, Murat, fort ému, rencontra madame Récamier chez Caroline et lui demanda ce qu’elle pensait du parti qu’il avait à prendre ; il la priait de bien peser les intérêts du peuple dont il était devenu le souverain. Madame Récamier lui dit : « Vous êtes Français, c’est aux Français que vous devez rester fidèle. » La figure de Murat se décomposa ; il repartit : « Je suis donc un traître ? qu’y faire ? il est trop tard ! » Il ouvrit avec violence une fenêtre et montra de la main une flotte anglaise entrant à pleines voiles dans le port.

Le Vésuve venait d’éclater et jetait des flammes. Deux heures après, Murat était à cheval à la tête de ses gardes ; la foule l’environnait en criant : « Vive le roi Joachim ! » Il avait tout oublié ; il paraissait ivre de joie. Le lendemain, grand spectacle au théâtre Saint-Charles ; le roi et la reine furent reçus avec des acclamations frénétiques, inconnues des peuples en deçà des Alpes. On applaudit aussi l’envoyé de François II : dans la loge du ministre de Napoléon, il n’y avait personne ; Murat en parut troublé, comme s’il eût vu au fond de cette loge le spectre de la France.

L’armée de Murat, mise en mouvement le 16 février 1814, force le prince Eugène à se replier sur l’Adige. Napoléon, ayant d’abord obtenu des succès inespérés en Champagne, écrivait à sa sœur Caroline des lettres qui furent surprises par les alliés et communiquées au Parlement d’Angleterre par lord Castlereagh ; il lui disait : « Votre mari est très brave sur le champ de bataille ; mais il est plus faible qu’une femme ou qu’un moine quand il ne voit pas l’ennemi. Il n’a aucun courage moral. Il a eu peur et il n’a pas hasardé de perdre en un instant ce qu’il ne peut tenir que par moi et avec moi. »

Dans une autre lettre adressée à Murat lui-même, Napoléon disait à son beau-frère : « Je suppose que vous n’êtes pas de ceux qui pensent que le lion est mort ; si vous faisiez ce calcul, il serait faux. . . Vous m’avez fait tout le mal que vous pouviez depuis votre départ de Wilna. Le titre de roi vous a tourné la tête ; si vous désirez le conserver, conduisez-vous bien. »

Murat ne poursuivit pas le vice-roi sur l’Adige ; il hésitait entre les alliés et les Français, selon les chances que Bonaparte semblait gagner ou perdre.

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