Mémoires d’outre-tombe (page 156)
Dans les champs de Brienne, où Napoléon fut élevé par l’ancienne monarchie, il donnait en l’honneur de celle-ci le dernier et le plus admirable de ses sanglants tournois. Favorisé des carbonari, Joachim tantôt veut se déclarer libérateur de l’Italie, tantôt espère la partager entre lui et Bonaparte devenu vainqueur.
Un matin, le courrier apporta à Naples la nouvelle de l’entrée des Russes à Paris. Madame Murat était encore couchée, et madame Récamier, assise à son chevet, causait avec elle ; on déposa sur le lit un énorme tas de lettres et de journaux. Parmi ceux-ci se trouvait mon écrit De Bonaparte et des Bourbons. La reine s’écria : « Ah ! voilà un ouvrage de M. de Chateaubriand ; nous le lirons ensemble. » Et elle continua à décacheter ses lettres.
Madame Récamier prit la brochure, et après y avoir jeté les yeux au hasard, elle la remit sur le lit et dit à la reine : « Madame, vous la lirez seule, je suis obligée de rentrer chez moi. »
Napoléon fut relégué à l’île d’Elbe ; l’Alliance, avec une rare habileté, l’avait placé sur les côtes de l’Italie. Murat apprit qu’on cherchait au Congrès de Vienne à le dépouiller des États qu’il avait néanmoins achetés si cher ; il s’entendit secrètement avec son beau-frère, devenu son voisin. On est toujours étonné que les Napoléon aient des parents : qui sait le nom d’Aridée, frère d’Alexandre ? Pendant le cours de l’année 1814, le roi et la reine de Naples donnèrent une fête à Pompéi ; on exécuta une fouille au son de la musique : les ruines que faisaient déterrer Caroline et Joachim ne les instruisaient pas de leur propre ruine ; sur les derniers bords de la prospérité, on n’entend que les derniers concerts du songe qui passe.
Lors de la paix de Paris, Murat faisait partie de l’Alliance, le Milanais ayant été rendu à l’Autriche : les Napolitains se retirèrent dans les Légations romaines. Quand Bonaparte, débarqué à Cannes, fut entré à Lyon, Murat, perplexe, ayant changé d’intérêts, sortit des Légations et marcha avec quarante mille hommes vers la haute Italie, pour faire diversion en faveur de Napoléon. Il refusa à Parme les conditions que les Autrichiens effrayés lui offraient encore : pour chacun de nous il est un moment critique ; bien ou mal choisi, il décide de notre avenir. Le baron de Firmont repousse les troupes de Murat, prend l’offensive et les mène battant jusqu’à Macerata. Les Napolitains se débandèrent ; leur général-roi rentre dans Naples, accompagné de quatre lanciers. Il se présente à sa femme et lui dit : « Madame, je n’ai pu mourir. » Le lendemain, un bateau le conduit vers l’île d’Ischia ; il rejoint en mer une pinque chargée de quelques officiers de son état-major, et fait voile avec eux pour la France.
Madame Murat, demeurée seule, montra une présence d’esprit admirable. Les Autrichiens étaient au moment de paraître : dans le passage d’une autorité à l’autre, un intervalle d’anarchie pouvait être rempli de désordres. La régente ne précipite point sa retraite ; elle laisse le soldat allemand occuper la ville et fait pendant la nuit éclairer ses galeries. Le peuple, apercevant du dehors la lumière, pensant que la reine est encore là, reste tranquille. Cependant, Caroline sort par un escalier secret et s’embarque. Assise à la poupe du vaisseau, elle voyait sur la rive resplendir illuminé le palais désert dont elle s’éloignait, image du rêve brillant qu’elle avait eu pendant son sommeil dans la région des fées.
Caroline rencontra la frégate qui ramenait Ferdinand. Le vaisseau de la reine fugitive fit le salut, le vaisseau du roi rappelé ne le rendit pas : la prospérité ne reconnaît pas l’adversité sa sœur. Ainsi les illusions, évanouies pour les uns, recommencent pour les autres ; ainsi se croisent dans les vents et sur les flots les inconstantes destinées humaines : riantes ou funestes, le même abîme les porte ou les engloutit.
Murat accomplissait ailleurs sa course. Le 25 mai 1815, à dix heures du soir, il aborda au golfe Juan, où son beau-frère avait abordé. La fortune faisait jouer à Joachim la parodie de Napoléon. Celui-ci ne croyait pas à la force du malheur et au secours qu’il apporte aux grandes âmes : il défendit au roi détrôné l’accès de Paris ; il mit au lazaret cet homme attaqué de la peste des vaincus ; il le relégua dans une maison de campagne, appelée Plaisance, près de Toulon. Il eût mieux fait de moins redouter une contagion dont il avait été lui-même atteint : qui sait ce qu’un soldat comme Murat aurait pu changer à la bataille de Waterloo ?
Le roi de Naples, dans son chagrin, écrivait à Fouché le 19 juin 1815 :
« Je répondrai à ceux qui m’accusent d’avoir commencé les hostilités trop tôt, qu’elles le furent sur la demande formelle de l’empereur, et que, depuis trois mois il n’a cessé de me rassurer sur ses sentiments, en accréditant des ministres près de moi, en m’écrivant qu’il comptait sur moi et qu’il ne m’abandonnerait jamais. Ce n’est que lorsqu’on a vu que je venais de perdre avec le trône les moyens de continuer la puissante diversion qui durait depuis trois mois, qu’on veut égarer l’opinion publique en insinuant que j’ai agi pour mon propre compte et à l’insu de l’empereur. »
Il y eut dans le monde une femme généreuse et belle ; lorsqu’elle arriva à Paris, madame Récamier la reçut et ne l’abandonna point dans des temps de malheur. Parmi les papiers qu’elle a laissés, on a trouvé deux lettres de Murat du mois de juin 1815 ; elles sont utiles à l’histoire.
« 6 juin 1815.
« J’ai perdu pour la France la plus belle existence ; j’ai combattu pour l’empereur ; c’est pour sa cause que ma femme et mes enfants sont en captivité. La patrie est en danger, j’offre mes services ; on en ajourne l’acceptation. Je ne sais si je suis libre ou prisonnier. Je dois être enveloppé dans la ruine de l’empereur s’il succombe, et on m’ôte les moyens de le servir et de servir ma propre cause. J’en demande les raisons ; on répond obscurément et je ne puis me faire juge de ma position. Tantôt je ne puis me rendre à Paris, où ma présence ferait tort à l’empereur ; je ne saurais aller à l’armée, où ma présence réveillerait trop l’attention du soldat. Que faire ? attendre : voilà ce qu’on me répond. On me dit, d’un autre côté, qu’on ne me pardonne pas d’avoir abandonné l’empereur l’année dernière, tandis que des lettres de Paris disaient, quand je combattais récemment pour la France : « Tout le monde ici est enchanté du roi. » L’empereur m’écrivait : « Je compte sur vous, comptez sur moi ; je ne vous abandonnerai jamais. » Le roi Joseph m’écrivait : « L’Empereur m’ordonne de vous écrire de vous porter rapidement sur les Alpes. » Et quand, en arrivant, je lui témoigne des sentiments généreux, et que je lui offre de combattre pour la France, je suis envoyé dans les Alpes. Pas un mot de consolation n’est adressé à celui qui n’eut jamais d’autre tort envers lui que d’avoir trop compté sur des sentiments généreux, sentiments qu’il n’eut jamais pour moi.
« Mon amie, je viens vous prier de me faire connaître l’opinion de la France et de l’armée à mon égard. Il faut savoir tout supporter et mon courage me rendra supérieur à tous les malheurs. Tout est perdu hors l’honneur ; j’ai perdu le trône, mais j’ai conservé toute ma gloire ; je fus abandonné par mes soldats, qui furent victorieux dans tous les combats, mais je ne fus jamais vaincu. La désertion de vingt mille hommes me mit à la merci de mes ennemis ; une barque de pêcheur me sauva de la captivité, et un navire marchand me jeta en trois jours sur les côtes de France. »
« Sous Toulon, 18 juin 1815.
« Je viens de recevoir votre lettre. Il m’est impossible de vous dépeindre les différentes sensations qu’elle m’a fait éprouver. J’ai pu un instant oublier mes malheurs. Je ne suis occupé que de mon amie, dont l’âme noble et généreuse vient me consoler et me montrer sa douleur. Rassurez-vous, tout est perdu, mais l’honneur reste ; ma gloire survivra à tous mes malheurs, et mon courage saura me rendre supérieur à toutes les rigueurs de ma destinée : n’ayez rien à craindre de ce côté. J’ai perdu trône et famille sans m’émouvoir ; mais l’ingratitude m’a révolté. J’ai tout perdu pour la France, pour son empereur, par son ordre, et aujourd’hui il me fait un crime de l’avoir fait. Il me refuse la permission de combattre et de me venger, et je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite : concevez-vous tout mon malheur ? que faire ? quel parti prendre ? Je suis Français et père : comme Français, je dois servir ma patrie ; comme père, je dois aller partager le sort de mes enfants : l’honneur m’impose le devoir de combattre, et la nature me dit que je dois être à mes enfants. À qui obéir ? Ne puis-je satisfaire à tous deux ? Me sera-t-il permis d’écouter l’un ou l’autre ? Déjà l’empereur me refuse des armées ; et l’Autriche m’accordera-t-elle les moyens d’aller rejoindre mes enfants ? les lui demanderai-je, moi qui n’ai jamais voulu traiter avec ses ministres ? Voilà ma situation : donnez-moi des conseils. J’attendrai votre réponse, celle du duc d’Otrante et de Lucien, avant de prendre une détermination. Consultez bien l’opinion sur ce que l’on croit qu’il me convient de faire, car je ne suis pas libre sur le choix de ma retraite ; on revient sur le passé et on me fait un crime d’avoir, par ordre, perdu mon trône, quand ma famille gémit dans la captivité. Conseillez-moi ; écoutez la voix de l’honneur, celle de la nature, et, en juge impartial, ayez le courage de m’écrire ce qu’il faut que je fasse. J’attendrai votre réponse sur la route de Marseille à Lyon. »
Laissant de côté les vanités personnelles et ces illusions qui sortent du trône, même d’un trône où l’on ne s’est assis qu’un moment, ces lettres nous apprennent quelle idée Murat se faisait de son beau-frère.
Bonaparte perd une seconde fois l’empire ; Murat vagabonde sans asile sur ces mêmes plages qui ont vu errer la duchesse de Berry. Des contrebandiers consentent, le 22 août 1815, à le passer, lui et trois autres, à l’île de Corse. Une tempête l’accueille : la balancelle qui faisait le service entre Bastia et Toulon le reçoit à son bord. À peine a-t-il quitté son embarcation, qu’elle s’entrouvre. Surgi à Bastia le 25 août, il court se cacher au village de Vescovato, chez le vieux Colonna-Ceccaldi. Deux cents officiers le rejoignirent avec le général Franceschetti. Il marche sur Ajaccio : la ville maternelle de Bonaparte seule tenait encore pour son fils ; de tout son empire Napoléon ne possédait plus que son berceau. La garnison de la citadelle salue Murat et le veut proclamer roi de Corse : il s’y refuse ; il ne trouve d’égal à sa grandeur que le sceptre des Deux-Siciles. Son aide de camp Macirone lui apporte de Paris la décision de l’Autriche en vertu de laquelle il doit quitter le titre de roi et se retirer à volonté dans la Bohème ou la Moldavie. « Il est trop tard, répondit Joachim ; mon cher Macirone, le dé en est jeté. » Le 28 septembre, Murat cingle vers l’Italie ; sept bâtiments étaient chargés de ses deux cent cinquante serviteurs : il avait dédaigné de tenir à royaume l’étroite patrie de l’homme immense ; plein d’espoir, séduit par l’exemple d’une fortune au-dessus de la sienne, il parlait de cette île d’où Napoléon était sorti pour prendre possession du monde : ce ne sont pas les mêmes lieux, ce sont les génies semblables qui produisent les mêmes destinées.
Une tempête dispersa la flotille ; Murat fut jeté le 8 octobre dans le golfe de Sainte-Euphémie, presque au moment où Bonaparte abordait le rocher de Sainte-Hélène.
De ses sept prames, il ne lui en restait plus que deux, y compris la sienne. Débarqué avec une trentaine d’hommes, il essaye de soulever les populations de la côte ; les habitants font feu sur sa troupe. Les deux prames gagnent le large ; Murat était trahi. Il court à un bateau échoué ; il essaye de le mettre à flot ; le bateau reste immobile. Entouré et pris, Murat, outragé du même peuple qui se tuait naguère à crier : « Vive le roi Joachim ! » est conduit au château de Pizzo. On saisit sur lui et ses compagnons des proclamations insensées : elles montraient de quels rêves les hommes se bercent jusqu’à leur dernier moment.
Tranquille dans sa prison, Murat disait : « Je ne garderai que mon royaume de Naples : mon cousin Ferdinand conservera la seconde Sicile. » Et dans ce moment une commission militaire condamnait Murat à mort. Lorsqu’il apprit son arrêt, sa fermeté l’abandonna quelques instants ; il versa des larmes et s’écria : « Je suis Joachim, roi des Deux-Siciles ! » il oubliait que Louis XVI avait été roi de France, le duc d’Enghien petit-fils du grand Condé, et Napoléon arbitre de l’Europe : la mort compte pour rien ce que nous fûmes.
Un prêtre est toujours un prêtre, quoi qu’on dise et qu’on fasse ; il vient rendre à un cœur intrépide la force défaillie. Le 13 octobre 1815, Murat, après avoir écrit à sa femme, est conduit dans une salle du château de Pizzo, renouvelant dans sa personne romanesque les aventures brillantes ou tragiques du moyen âge. Douze soldats, qui peut-être avaient servi sous lui, l’attendaient disposés sur deux rangs. Murat voit charger les armes, refuse de se laisser bander les yeux, choisit lui-même, en capitaine expérimenté, le poste où les balles le peuvent mieux atteindre.
Couché en joue, au moment du feu, il dit : « Soldats, sauvez le visage ; visez au cœur ! » Il tombe, tenant dans ses mains les portraits de sa femme et de ses enfants : ces portraits ornaient auparavant la garde de son épée. Ce n’était qu’une affaire de plus que le brave venait de vider avec la vie.
Les genres de mort différents de Napoléon et de Murat conservent les caractères de leur existence.
Murat, si fastueux, fut enterré sans pompe à Pizzo, dans une de ces églises chrétiennes, dont le sein charitable reçoit miséricordieusement toutes les cendres.
Madame Récamier, revenant en France, traversa Rome au moment où le pape y rentrait. Dans une autre partie de ces Mémoires, vous avez conduit Pie VII, mis en liberté à Fontainebleau, jusqu’aux portes de Saint-Pierre. Joachim, encore vivant, allait disparaître, et Pie VII reparaissait. Derrière eux, Napoléon était frappé : la main du conquérant laissait tomber le roi et relevait le pontife.
Pie VII fut reçu avec des cris qui ébranlaient les ruines de la ville des ruines. On détela sa voiture, et la foule le traîna jusqu’aux degrés de l’église des apôtres. Le Saint-Père ne voyait rien, n’entendait rien ; ravi en esprit, sa pensée était loin de la terre ; sa main se levait seulement sur le peuple par la tendre habitude des bénédictions. Il pénétra dans la basilique au bruit des fanfares, au chant du Te Deum, aux acclamations des Suisses de la religion de Guillaume Tell. Les encensoirs lui envoyaient des parfums qu’il ne respirait pas ; il ne voulut point être porté sur le pavois à l’ombre du dais et des palmes ; il marcha comme un naufragé accomplissant un vœu à Notre-Dame-de-Bon-Secours, et chargé par le Christ d’une mission qui devait renouveler la face de la terre. Il était vêtu d’une robe blanche ; ses cheveux, restés noirs malgré le malheur et les ans, contrastaient avec la pâleur de l’anachorète. Arrivé au tombeau des apôtres, il se prosterna : il demeura plongé, immobile et comme mort, dans les abîmes des conseils de la Providence. L’émotion était profonde, des protestants témoins de cette scène pleuraient à chaudes larmes.
Quel sujet de méditations ! Un prêtre infirme, caduc, sans force, sans défense, enlevé du Quirinal, transporté captif au fond des Gaules ; un martyr, qui n’attendait plus que sa tombe, délivré des mains de Napoléon qui pressait le globe, reprenant l’empire d’un monde indestructible, quand les planches d’une prison d’outremer se préparaient pour ce formidable geôlier des peuples et des rois !
Pie VII survécut à l’empereur ; il vit revenir au Vatican les chefs-d’œuvre, amis fidèles qui l’avaient accompagné dans son exil. Au retour de la persécution, le pontife septuagénaire, prosterné sous la coupole de Saint-Pierre, montrait à la fois toute la faiblesse de l’homme et la grandeur de Dieu.
En descendant les Alpes de la Savoie, madame Récamier trouva au Pont-de-Beauvoisin le drapeau blanc et la cocarde blanche. Les processions de la Fête-Dieu, parcourant les villages, semblaient être revenues avec le roi très chrétien. À Lyon, la voyageuse tomba au milieu d’une fête pour la Restauration. L’enthousiasme était sincère. À la tête des réjouissances paraissaient Alexis de Noailles et le colonel Clary, beau-frère de Joseph Bonaparte. Ce qu’on raconte aujourd’hui de la froideur et de la tristesse dont la légitimité fut accueillie à la première Restauration est une impudente menterie. La joie fut générale dans les diverses opinions, même parmi les conventionnels, même parmi les impérialistes, les soldats exceptés ; leur noble fierté souffrait de ces revers. Aujourd’hui que le poids du gouvernement militaire ne se sent plus, que les vanités se sont réveillées, il faut nier les faits, parce qu’ils ne s’arrangent pas avec les théories du moment. Il convient à un système que la nation ait reçu les Bourbons avec horreur, et que la Restauration ait été un temps d’oppression et de misère. Cela conduit à de tristes réflexions sur la nature humaine. Si les Bourbons avaient eu le goût et la force d’opprimer, ils se pouvaient flatter de conserver longtemps le trône. Les violences et les injustices de Bonaparte, dangereuses à son pouvoir en apparence, le servirent en effet : on s’épouvante des iniquités, mais on s’en forge une grande idée ; on est disposé à regarder comme un être supérieur celui qui se place au-dessus des lois.
Madame de Staël, arrivée à Paris avant madame Récamier, lui avait écrit plusieurs fois ; ce billet seul était parvenu à son adresse :
« Paris, 20 mai 1814.
« Je suis honteuse d’être à Paris sans vous, cher ange de ma vie : je vous demande vos projets. Voulez-vous que j’aille au-devant de vous à Coppet, où je vais rester quatre mois ? Après tant de souffrances, ma plus douce perspective c’est vous, et mon cœur vous est à jamais dévoué. Un mot sur votre départ et votre arrivée. J’attends ce mot pour savoir ce que je ferai. Je vous écris à Rome, à Naples, etc. »
Madame de Genlis, qui n’avait jamais eu de rapports avec madame Récamier, s’empressa de s’approcher d’elle. Je trouve dans un passage l’expression d’un vœu qui, réalisé, eût épargné au lecteur mon récit.
« 11 octobre.
« Voilà, madame, le livre que j’ai eu l’honneur de vous promettre. J’ai marqué les choses que je désire que vous lisiez. . . . . . . . . . . . . Venez, madame, pour me conter votre histoire en ces termes, comme on fait dans les romans. Puis ensuite je vous demanderai de l’écrire en forme de souvenirs qui seront remplis d’intérêt, parce que dans la plus grande jeunesse vous avez été jetée, avec une figure ravissante, un esprit plein de finesse et de pénétration, au milieu de ces tourbillons d’erreurs et de folies ; que vous avez tout vu, et qu’ayant conservé, durant ces orages, des sentiments religieux, une âme pure, une vie sans tache, un cœur sensible et fidèle à l’amitié, n’ayant ni envie, ni passions haineuses, vous peindrez tout avec les couleurs les plus vraies. Vous êtes un des phénomènes de ce temps-ci, et certainement le plus aimable.
« Vous me montrerez vos souvenirs ; ma vieille expérience vous offrira quelques conseils, et vous ferez un ouvrage utile et délicieux. N’allez pas me répondre : Je ne suis pas capable, etc., etc. ; je ne vous passerai jamais des lieux communs ; ils sont indignes de votre esprit. Vous pouvez jeter sans remords les yeux sur le passé ; c’est en tout temps le plus beau des droits ; dans celui où nous sommes, c’est inappréciable. Profitez-en pour l’instruction de la jeune personne que vous élevez ; ce sera pour elle votre plus grand bienfait.
« Adieu, madame, permettez-moi de vous dire que je vous aime et que je vous embrasse de toute mon âme. »
Maintenant que madame Récamier est rentrée dans Paris, je vais retrouver pendant quelque temps mes premiers guides.
La reine de Naples, inquiète des résolutions du congrès de Vienne, écrivit à madame Récamier pour qu’elle lui découvrît un homme capable de traiter ses intérêts à Vienne. Madame Récamier s’adressa à Benjamin Constant, et le pria de rédiger un mémoire. Cette circonstance eut sur l’auteur de ce mémoire l’influence la plus malheureuse ; un sentiment orageux fut la suite d’une entrevue. Sous l’empire de ce sentiment, Benjamin Constant, déjà violent antibonapartiste, comme on le voit dans l’Esprit de conquête, laissa déborder des opinions dont les événements changèrent bientôt le cours. De là une réputation de mobilité politique funeste aux hommes d’État.
Madame Récamier, tout en admirant Bonaparte, était restée fidèle à sa haine contre l’oppresseur de nos libertés et contre l’ennemi de madame de Staël. Quant à ce qui la regardait elle-même, elle n’y pensait pas et elle eût fait bon marché de son exil. Les lettres que Benjamin Constant lui écrivit à cette époque serviront d’étude sinon du cœur humain, du moins de la tête humaine : on y voit tout ce que pouvait faire d’une passion un esprit ironique et romanesque, sérieux et poétique. Rousseau n’est pas plus véritable, mais il mêle à ses amours d’imagination une mélancolie sincère et une rêverie réelle.
Cependant Bonaparte était descendu à Cannes ; la perturbation de son approche commençait à se faire sentir. Benjamin Constant envoya ce billet à madame Récamier :
« Pardon si je profite des circonstances pour vous importuner ; mais l’occasion est trop belle. Mon sort sera décidé dans quatre ou cinq jours sûrement ; car quoique vous aimiez à ne pas le croire pour diminuer votre intérêt, je suis certainement, avec Marmont, Chateaubriand et Lainé, l’un des quatre hommes les plus compromis de France. Il est donc certain que, si nous ne triomphons pas, je serai dans huit jours ou proscrit et fugitif, ou dans un cachot, ou fusillé. Accordez-moi donc, pendant les deux ou trois jours qui précéderont la bataille, le plus que vous pourrez de votre temps et de vos heures. Si je meurs, vous serez bien aise de m’avoir fait ce bien, et vous seriez fâchée de m’avoir affligé. Mon sentiment pour vous est ma vie ; un signe d’indifférence me fait plus de mal que ne pourra le faire dans quatre jours mon arrêt de mort. Et quand je sens que le danger est un moyen d’obtenir de vous un signe d’intérêt, je n’en éprouve que de la joie.
« Avez-vous été contente de mon article, et savez-vous ce qu’on en dit ? »
Benjamin Constant avait raison, il était aussi compromis que moi : attaché à Bernadotte, il avait servi contre Napoléon ; il avait publié son écrit De l’esprit de conquête, dans lequel il traitait le tyran plus mal que je ne le traitais dans ma brochure De Bonaparte et des Bourbons. Il mit le comble à ses périls en parlant dans les gazettes.
Le 19 mars, au moment où Bonaparte était aux portes de la capitale, il fut assez ferme pour signer dans le Journal des Débats un article terminé par cette phrase : « Je n’irai pas, misérable transfuge, me traîner d’un pouvoir à l’autre, couvrir l’infamie par le sophisme, et balbutier des mots profanes pour racheter une vie honteuse. »
Benjamin Constant écrivait à celle qui lui avait inspiré ces nobles sentiments : « Je suis bien aise que mon article ait paru ; on ne peut au moins en soupçonner aujourd’hui la sincérité. Voici un billet que l’on m’écrit après l’avoir lu : si j’en recevais un pareil d’une autre, je serais gai sur l’échafaud. »
Madame Récamier s’est toujours reprochée d’avoir eu, sans le vouloir, une pareille influence sur une destinée honorable. Rien, en effet, n’est plus malheureux que d’inspirer à des caractères mobiles ces résolutions énergiques qu’ils sont incapables de tenir.
Benjamin Constant démentit le 20 mars son article du 19. Après avoir fait quelques tours de roues pour s’éloigner, il revint à Paris et se laissa prendre aux séductions de Bonaparte. Nommé conseiller d’État, il effaça ses pages généreuses en travaillant à la rédaction de l’Acte additionnel.
Depuis ce moment il porta au cœur une plaie secrète ; il n’aborda plus avec assurance la pensée de la postérité ; sa vie attristée et défleurie n’a pas peu contribué à sa mort. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures les plus élevées ne sont point exemptes ! Le ciel ne nous donne des talents qu’en y attachant des infirmités : expiations offertes à la sottise et à l’envie. Les faiblesses d’un homme supérieur sont ces victimes noires que l’antiquité sacrifiait aux dieux infernaux, et pourtant ils ne se laissent jamais désarmer.
Madame Récamier était restée en France pendant les Cent-Jours, où la reine Hortense l’invitait à demeurer ; la reine de Naples lui offrait, au contraire, un asile en Italie. Les Cent-Jours passèrent. Madame de Krüdener suivit les alliés, arrivés de nouveau à Paris. Elle était tombée du roman dans le mysticisme ; elle exerçait un grand empire sur l’esprit de l’empereur de Russie.
Madame de Krüdener logeait dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Le jardin de cet hôtel s’étendait jusqu’aux Champs-Élysées. Alexandre arrivait incognito par une porte du jardin, et des conversations politico-religieuses finissaient par de ferventes prières. Madame de Krüdener m’avait invité à l’une de ces sorcelleries célestes : moi, l’homme de toutes les chimères, j’ai la haine de la déraison, l’abomination du nébuleux et le dédain des jongleries ; on n’est pas parfait. La scène m’ennuya ; plus je voulais prier, plus je sentais la sécheresse de mon âme. Je ne trouvais rien à dire à Dieu, et le diable me poussait à rire. J’avais mieux aimé madame de Krüdener lorsque, environnée de fleurs et habitante encore de cette chétive terre, elle composait Valérie. Seulement, je trouvais que mon vieil ami M. Michaud, mêlé bizarrement à cette idylle, n’avait pas assez du berger, malgré son nom. Madame de Krüdener, devenue séraphin, cherchait à s’entourer d’anges ; la preuve en est dans ce billet charmant de Benjamin Constant à madame Récamier :
« Jeudi.
« Je m’acquitte avec un peu d’embarras d’une commission que madame de Krüdener vient de me donner. Elle vous supplie de venir la moins belle que vous pourrez. Elle dit que vous éblouissez tout le monde, et que par là toutes les âmes sont troublées et toutes les attentions impossibles. Vous ne pouvez pas déposer votre charme ; mais ne le rehaussez pas. Je pourrais ajouter bien des choses sur votre figure à cette occasion, mais je n’en ai pas le courage. On peut être ingénieux sur le charme qui plaît, mais non sur celui qui tue. Je vous verrai tout à l’heure ; vous m’avez indiqué cinq heures, mais vous ne rentrerez qu’à six, et je ne pourrai vous dire un mot. Je tâcherai pourtant d’être aimable encore cette fois. »
Le duc de Wellington ne prétendait-il pas aussi à l’honneur d’attirer un regard de Juliette ? Un de ses billets que je transcris n’a de curieux que la signature :
« À Paris, ce 13 janvier.
« J’avoue, madame, que je ne regrette pas beaucoup que les affaires m’empêchent de passer chez vous après dîner, puisque, à chaque fois que je vous vois, je vous quitte plus pénétré de vos agréments et moins disposé à donner mon attention à la politique !!! »
« Je passerai chez vous demain à mon retour de chez l’abbé Sicard, en cas que vous vous y trouvassiez et malgré l’effet que ces visites dangereuses produisent sur moi.
« Votre très fidèle serviteur,
« Wellington. »
À son retour de Waterloo, entrant chez madame Récamier, le duc de Wellington s’écria : « Je l’ai bien battu ! » Dans un cœur français, son succès lui aurait fait perdre la victoire, eût-il pu jamais y prétendre.
Ce fut à une douloureuse époque pour l’illustration de la France que je retrouvai madame Récamier ; ce fut à l’époque de la mort de madame de Staël. Rentrée à Paris après les Cent-Jours, l’auteur de Delphine était redevenue souffrante ; je l’avais revue chez elle et chez madame la duchesse de Duras. Peu à peu, son état empirant, elle fut obligée de garder le lit. Un matin, j’étais allé chez elle rue Royale ; les volets des fenêtres étaient aux deux tiers fermés ; le lit, rapproché du mur du fond de la chambre, ne laissait qu’une ruelle à gauche ; les rideaux, retirés sur les tringles, formaient deux colonnes au chevet. Madame de Staël, à demi assise, était soutenue par des oreillers. Je m’approchai, et quand mon œil se fut un peu accoutumé à l’obscurité, je distinguai la malade. Une fièvre ardente animait ses joues. Son beau regard me rencontra dans les ténèbres, et elle me dit : « Bonjour, my dear Francis. Je souffre, mais cela ne m’empêche pas de vous aimer. » Elle étendit sa main que je pressai et baisai. En relevant la tête, j’aperçus au bord opposé de la couche, dans la ruelle, quelque chose qui se levait blanc et maigre : c’était M. de Rocca, le visage défait, les joues creuses, les yeux brouillés, le teint indéfinissable ; il se mourait ; je ne l’avais jamais vu, et ne l’ai jamais revu. Il n’ouvrit pas la bouche ; il s’inclina, en passant devant moi ; on n’entendait point le bruit de ses pas : il s’éloigna à la manière d’une ombre. Arrêtée un moment à la porte, la nueuse idole frôlant les doigts se retourna vers le lit pour ajourner madame de Staël. Ces deux spectres qui se regardaient en silence, l’un debout et pâle, l’autre assis et coloré d’un sang prêt à redescendre et à se glacer au cœur, faisaient frissonner.