Mémoires d’outre-tombe (page 157)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Peu de jours après, madame de Staël changea de logement. Elle m’invita à dîner chez elle, rue Neuve-des-Mathurins : j’y allai ; elle n’était point dans le salon et ne put même assister au dîner ; mais elle ignorait que l’heure fatale était si proche. On se mit à table. Je me trouvai assis auprès de madame Récamier. Il y avait douze ans que je ne l’avais rencontrée, et encore ne l’avais-je aperçue qu’un moment. Je ne la regardais point, elle ne me regardait pas ; nous n’échangions pas une parole. Lorsque, vers la fin du dîner, elle m’adressa timidement quelques paroles sur la maladie de madame de Staël, je tournai un peu la tête et je levai les yeux. Je craindrais de profaner aujourd’hui par la bouche de mes années, un sentiment qui conserve dans ma mémoire toute sa jeunesse, et dont le charme s’accroît à mesure que ma vie se retire. J’écarte mes vieux jours pour découvrir derrière ces jours des apparitions célestes, pour entendre du bas de l’abîme les harmonies d’une région plus heureuse.

Madame de Staël mourut. Le dernier billet qu’elle écrivit à madame de Duras était tracé en grandes lettres dérangées comme celles d’un enfant. Un mot affectueux s’y trouvait pour Francis. Le talent qui expire saisit davantage que l’individu qui meurt : c’est une désolation générale dont la société est frappée ; chacun au même moment fait la même perte.

Avec madame de Staël s’abattit une partie considérable du temps où j’avais vécu : telles de ces brèches, qu’une intelligence supérieure en tombant forme dans un siècle, ne se referment jamais. Sa mort fit sur moi une impression particulière, à laquelle se mêlait une sorte d’étonnement mystérieux : c’était chez cette femme illustre que j’avais connu madame Récamier, et, après de longs jours de séparation, madame de Staël réunissait deux personnes voyageuses devenues presque étrangères l’une à l’autre : elle leur laissait à un repas funèbre son souvenir et l’exemple de son attachement immortel.

J’allai voir madame Récamier rue Basse-du-Rempart, et ensuite rue d’Anjou. Quand on s’est rejoint à sa destinée, on croit ne l’avoir jamais quittée : la vie, selon l’opinion de Pythagore, n’est qu’une réminiscence. Qui, dans le cours de ses jours, ne se remémore quelques petites circonstances indifférentes à tous, hors à celui qui se les rappelle ? À la maison de la rue d’Anjou il y avait un jardin, dans ce jardin un berceau de tilleuls, entre les feuilles desquels j’apercevais un rayon de lune, lorsque j’attendais madame Récamier : ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que si j’allais sous les mêmes abris, je le retrouverais ? Je ne me souviens guère du soleil que j’ai vu briller sur bien des fronts.

J’étais au moment d’être obligé de vendre la Vallée-aux-Loups, que madame Récamier avait louée, de moitié avec M. de Montmorency.

De plus en plus éprouvée par la fortune, madame Récamier se retira bientôt à l’Abbaye-aux-Bois.

La duchesse d’Abrantès parle ainsi de cette demeure :

« L’Abbaye-aux-Bois avec toutes ses dépendances, ses beaux jardins, ses vastes cloîtres dans lesquels jouaient de jeunes filles de tous les âges, au regard insoucieux, à la parole folâtre, l’Abbaye-aux-Bois n’était connue que comme une sainte demeure à laquelle une famille pouvait confier son espoir ; encore ne l’était-elle que par les mères ayant un intérêt au delà de sa haute muraille. Mais, une fois que la sœur Marie avait fermé la petite porte surmontée d’un attique, limite du saint domaine, on traversait la grande cour qui sépare le couvent de la rue, non-seulement comme un terrain neutre, mais étranger.

« Aujourd’hui il n’en va pas ainsi : le nom de l’Abbaye-aux-Bois est devenu populaire ; sa renommée est générale et familière à toutes les classes. La femme qui y vient pour la première fois en disant à ses gens : « À l’Abbaye-aux-Bois, » est sûre de n’être pas questionnée par eux pour savoir de quel côté ils doivent tourner . . . . . . .

« D’où lui est venue, en aussi peu de temps, une renommée si positive, une illustration si connue ? Voyez-vous deux petites fenêtres tout en haut, dans les combles, là, au-dessus des larges fenêtres du grand escalier ? c’est une des petites chambres de la maison. Eh bien ! c’est pourtant dans son enceinte que la renommée de l’Abbaye-aux-Bois a pris naissance, c’est de là qu’elle est descendue, qu’elle est devenue populaire. Et comment ne l’aurait-elle pas été lorsque toutes les classes de la société savaient que dans cette chambre habitait un être dont la vie était déshéritée de toutes les joies, et qui néanmoins avait des paroles consolantes pour tous les chagrins, des mots magiques pour adoucir toutes les douleurs, des secours pour toutes les infortunes ?

« Lorsque du fond de sa prison Coudert entrevit l’échafaud, quelle fut la pitié qu’il invoqua ? « Va chez madame Récamier, dit-il à son frère, dis-lui que je suis innocent devant Dieu… elle comprendra ce témoignage… » et Coudert fut sauvé. Madame Récamier, associa à son action libérale cet homme qui possède en même temps le talent et la bonté : M. Ballanche seconda ses démarches, et l’échafaud dévora une victime de moins.

« C’était presque une merveille présentée à l’étude de l’esprit humain que cette petite cellule dans laquelle une femme, dont la réputation est plus qu’européenne, était venue chercher du repos et un asile convenable. Le monde est ordinairement oublieux de ceux qui ne le convient plus à leurs festins ; il ne le fut pas pour celle qui, jadis, au milieu de ses joies, écoutait encore plus une plainte que l’accent du plaisir. Non-seulement la petite chambre du troisième de l’Abbaye-aux-Bois fut toujours le but des courses des amis de madame Récamier, mais, comme si le prestigieux pouvoir d’une fée eût adouci la raideur de la montée, ces mêmes étrangers, qui réclamaient comme une faveur d’être admis dans l’élégant hôtel de la Chaussée-d’Antin, sollicitaient encore la même grâce. C’était pour eux un spectacle vraiment aussi remarquable qu’aucune rareté de Paris, de voir, dans un espace de dix pieds sur vingt, toutes les opinions, réunies sous une même bannière, marcher en paix et se donner presque la main. Le vicomte de Chateaubriand racontait à Benjamin Constant les merveilles inconnues de l’Amérique. Mathieu de Montmorency, avec cette urbanité personnelle à lui-même, cette politesse chevaleresque de tout ce qui porte son nom, était aussi respectueusement attentif pour madame Bernadotte allant régner en Suède, qu’il l’aurait été pour la sœur d’Adélaïde de Savoie, fille d’Humbert aux Blanches-Mains, cette veuve de Louis le Gros qui avait épousé un de ses ancêtres. Et l’homme des temps féodaux n’avait aucune parole amère pour l’homme des jours libres.

« Assises à côté l’une de l’autre sur le même divan, la duchesse du faubourg Saint-Germain devenait polie pour la duchesse impériale ; rien n’était heurté dans cette cellule unique. Lorsque je revis madame Récamier dans cette chambre, je revenais à Paris, d’où j’avais été longtemps absente. C’était un service que j’avais à lui demander, et j’allais à elle avec confiance. Je savais bien par des amis communs à quel degré de force s’était porté son courage ; mais j’en manquais en la voyant là, sous les combles, aussi paisible, aussi calme que dans les salons dorés de la rue du Mont-Blanc.

« Eh quoi ! me dis-je, toujours des souffrances ! Et mon œil humide s’arrêtait sur elle avec une expression qu’elle dut comprendre. Hélas ! mes souvenirs franchissaient les années, ressaisissaient le passé ! Toujours battue de l’orage, cette femme, que la renommée avait placée tout en haut de la couronne de fleurs du siècle, depuis dix ans voyait sa vie entourée de douleurs, dont le choc frappait à coups redoublés sur son cœur et la tuait !…

« Lorsque, guidée par d’anciens souvenirs et un attrait constant, je choisis l’Abbaye-aux-Bois pour mon asile, la petite chambre du troisième n’était plus habitée par celle que j’aurais été y chercher : madame Récamier occupait alors un appartement plus spacieux. C’est là que je l’ai vue de nouveau. La mort avait éclairci les rangs des combattants autour d’elle, et, de tous ces champions politiques, M. de Chateaubriand était, parmi ses amis, presque le seul qui eût survécu. Mais vint à sonner aussi pour lui l’heure des mécomptes et de l’ingratitude royale. Il fut sage ; il dit adieu à ces faux semblants de bonheur et abandonna l’incertaine puissance tribunitienne pour en ressaisir une plus positive.

« On a déjà vu que dans ce salon de l’Abbaye-aux-Bois il s’agite d’autres intérêts que des intérêts littéraires, et que ceux qui souffrent peuvent tourner vers lui un regard d’espérance. Dans l’occupation constante où je suis, depuis quelques mois, de ce qui a rapport à la famille de l’empereur, j’ai trouvé quelques documents qui ne me paraissent pas hors d’œuvre en ce moment.

« La reine d’Espagne se trouvait dans l’obligation absolue de rentrer en France. Elle écrivit à madame Récamier pour la prier de s’intéresser à la demande qu’elle faisait de venir à Paris. M. de Chateaubriand était alors au ministère, et la reine d’Espagne, connaissant la loyauté de son caractère, avait toute confiance dans la réussite de sa sollicitation. Cependant la chose était difficile, parce qu’il y avait une loi qui frappait toute cette famille malheureuse, même dans ses membres les plus vertueux. Mais M. de Chateaubriand avait en lui ce sentiment d’une noble pitié pour le malheur, qui lui fit écrire plus tard ces mots touchants :

Sur le compte des grands je ne suis pas suspect :

Leurs malheurs seulement attirent mon respect.

Je hais ce Pharaon, que l’éclat environne ;

Mais s’il tombe, à l’instant j’honore sa couronne ;

Il devient, à mes yeux, roi par l’adversité ;

Des pleurs je reconnais l’auguste autorité :

Courtisan du malheur, etc. etc..

« M. de Chateaubriand écouta les intérêts d’une personne malheureuse ; il interrogea son devoir, qui ne lui imposa pas la crainte de redouter une faible femme, et, deux jours après la demande qui lui fut adressée, il écrivit à madame Récamier que madame Joseph Bonaparte pouvait rentrer en France, demandant où elle était, afin de lui adresser par M. Durand de Mareuil, notre ministre alors à Bruxelles, la permission de venir à Paris sous le nom de la comtesse de Villeneuve. Il écrivit en même temps à M. de Fagel.

« J’ai rapporté ce fait avec d’autant plus de plaisir qu’il honore à la fois celle qui demande et le ministre qui oblige : l’une par sa noble confiance, l’autre par sa noble humanité. »

Madame d’Abrantès loue beaucoup trop ma conduite, qui ne valait même pas la peine d’être remarquée ; mais, comme elle ne raconte pas tout sur l’Abbaye-aux-Bois, je vais suppléer à ce qu’elle a oublié ou omis.

Le capitaine Roger, autre Coudert, avait été condamné à mort. Madame Récamier m’avait associé à son œuvre pie pour le sauver. Benjamin Constant était également intervenu en faveur de ce compagnon de Caron, et il avait remis au frère du condamné la lettre suivante pour madame Récamier :

« Je ne me pardonnerais pas, madame, de vous importuner toujours, mais ce n’est pas ma faute s’il y a sans cesse des condamnations à mort. Cette lettre vous sera remise par le frère du malheureux Roger, condamné avec Caron. C’est l’histoire la plus odieuse et la plus connue. Le nom seul mettra M. de Chateaubriand au fait. Il est assez heureux pour être à la fois le premier talent du ministère et le seul ministre sous lequel le sang n’ait pas coulé. Je n’ajoute rien ; je m’en remets à votre cœur. Il est bien triste de n’avoir presque à vous écrire que pour des affaires douloureuses ; mais vous me pardonnez, je le sais, et je suis sûr que vous ajouterez un malheureux de plus à la nombreuse liste de ceux que vous avez sauvés.

« Mille tendres respects.

« B. Constant.

« Paris, 1er mars 1823. »

Quand le capitaine Roger fut mis en liberté, il s’empressa de témoigner sa reconnaissance à ses bienfaiteurs. Un après-dîner j’étais chez madame Récamier, comme de coutume : tout à coup apparaît cet officier. Il nous dit, avec un accent du Midi : « Sans votre intercession, ma tête roulait sur l’échafaud. » Nous étions stupéfaits, car nous avions oublié nos mérites ; il s’écriait, rouge comme un coq : « Vous ne vous souvenez pas ?… Vous ne vous souvenez pas ?… » Nous faisions vainement mille excuses de notre peu de mémoire : il partit, entre-choquant les éperons de ses bottes, furieux de ce que nous ne nous souvenions pas de notre bonne action, comme s’il eût eu à nous reprocher sa mort.

Vers cette époque, Talma demanda à madame Récamier à me rencontrer chez elle pour s’entendre avec moi sur quelques vers de l’Othello de Ducis, qu’on ne lui permettait pas de dire tels qu’ils étaient. Je laissai les dépêches et je courus au rendez-vous ; je passai la soirée à refaire avec le moderne Roscius les vers malencontreux : il me proposait un changement, je lui en proposais un autre ; nous rimions à l’envi ; nous nous retirions à la croisée ou dans un coin pour tourner et retourner un hémistiche. Nous eûmes beaucoup de peine à tomber d’accord pour le sens ou pour l’harmonie. Il eût été assez curieux de me voir, moi, ministre de Louis XVIII, lui, Talma, roi de la scène, oubliant ce que nous pouvions être, jouter de verve en donnant au diable la censure et toutes les grandeurs du monde. Mais si Richelieu faisait représenter ses drames en lâchant Gustave-Adolphe sur l’Allemagne, ne pouvais-je pas, humble secrétaire d’État, m’occuper des tragédies des autres en allant chercher l’indépendance de la France à Madrid ?

Madame la duchesse d’Abrantès, dont j’ai salué le cercueil dans l’église de Chaillot, n’a peint que la demeure habitée de madame Récamier ; je parlerai de l’asile solitaire. Un corridor noir séparait deux petites pièces. Je prétendais que ce vestibule était éclairé d’un jour doux. La chambre à coucher était ornée d’une bibliothèque, d’une harpe, d’un piano, du portrait de madame de Staël et d’une vue de Coppet au clair de lune ; sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, j’entrais dans la cellule aux approches du soir, j’étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l’Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d’un acacia arrivait à la hauteur de l’œil. Des clochers pointus coupaient le ciel, et l’on apercevait à l’horizon les collines de Sèvres. Le soleil mourant dorait le tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano ; l’angelus tintait : les sons de la cloche, « qui semblait pleurer le jour qui se mourait, il giorno pianger che si muore, » se mêlaient aux derniers accents de l’invocation à la nuit de Roméo et Juliette, de Steibelt. Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées de la fenêtre ; je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d’une grande cité.

Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures de trouble ; j’entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon espérance appelle. Agité au dehors par les occupations politiques ou dégoûté par l’ingratitude des cours, la placidité du cœur m’attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d’une plaine brûlante. Je retrouvais le calme auprès d’une femme, de qui la sérénité s’étendait autour d’elle, sans que cette sérénité eût rien de trop égal, car elle passait au travers d’affections profondes. Hélas ! les hommes que je rencontrais chez madame Récamier, Mathieu de Montmorency, Camille Jordan, Benjamin Constant, le duc de Laval, ont été rejoindre Hingant, Joubert, Fontanes, autres absents d’une autre société absente. Parmi ces amitiés successives se sont élevés de jeunes amis, rejetons printaniers d’une vieille forêt où la coupe est éternelle. Je les prie, je prie M. Ampère, qui lira ceci quand j’aurai disparu, je leur demande à tous de me conserver quelque souvenir ; je leur remets le fil de la vie dont Lachésis laisse échapper le bout sur mon fuseau. Mon inséparable camarade de route, M. Ballanche, s’est trouvé seul au commencement et à la fin de ma carrière ; il a été témoin de mes liaisons rompues par le temps, comme j’ai été témoin des siennes entraînées par le Rhône : les fleuves minent toujours leurs bords.

Le malheur de mes amis a souvent penché sur moi, et je ne me suis jamais dérobé au fardeau sacré : le moment de la rémunération est arrivé ; un attachement sérieux daigne m’aider à supporter ce que leur multitude ajoute de pesanteur à des jours mauvais. En approchant de ma fin, il me semble que tout ce qui m’a été cher m’a été cher dans madame Récamier, et qu’elle était la source cachée de mes affections. Mes souvenirs de divers âges, ceux de mes songes comme ceux de mes réalités, se sont pétris, mêlés, confondus, pour faire un composé de charmes et de douces souffrances dont elle est devenue la forme visible. Elle règle mes sentiments, de même que l’autorité du ciel a mis le bonheur, l’ordre et la paix dans mes devoirs.

Je l’ai suivie, la voyageuse, par le sentier qu’elle a foulé à peine ; je la devancerai bientôt dans une autre patrie. En se promenant au milieu de ces Mémoires, dans les détours de la basilique que je me hâte d’achever, elle pourra rencontrer la chapelle qu’ici je lui dédie ; il lui plaira peut-être de s’y reposer : j’y ai placé son image.

Imp. Dumas Vorxet

MADAME DE CHATEAUBRIAND

Garnier frères Éditeurs

LIVRE XII

Ambassade de Rome. — Trois espèces de matériaux. — Journal de route. — Lettres à madame Récamier. — Léon XII et les cardinaux. — Les ambassadeurs. — Les anciens artistes et les artistes nouveaux. — Ancienne Société romaine. — Mœurs actuelles de Rome. — Les lieux et le paysage. — Lettre à M. Villemain. — À madame Récamier. — Explication sur le mémoire qu’on va lire. — Lettre à M. le comte de la Ferronnays. — Mémoire. — À madame Récamier. — À la même. — À madame Récamier. — À M. Thierry. — Dépêche à M. le comte de la Ferronnays. — À madame Récamier. — À la même. — Dépêche à M. le comte Portalis. — Mort de Léon XII. — Dépêche à M. le comte Portalis. — À madame Récamier.

Le livre précédent, que je viens d’écrire en 1839, rejoint ce livre de mon ambassade de Rome, écrit en 1828 et 1829, il y a dix ans. Mes Mémoires, comme Mémoires, ont gagné au récit de la vie de madame Récamier : d’autres personnages ont été amenés sur la scène ; on a vu Naples sous Murat, Rome sous Bonaparte, le Pape délivré revenu à Saint-Pierre ; des lettres inédites de madame de Staël, de Benjamin Constant, de Canova, de La Harpe, de madame de Genlis, de Lucien Bonaparte, de Moreau, de Bernadotte, de Murat, sont conservées ; des récits de Benjamin Constant le montrent sous un jour nouveau. J’ai introduit le lecteur dans un petit canton détourné de l’empire, tandis que cet empire accomplissait son mouvement universel ; je me trouve maintenant conduit à mon ambassade de Rome. On aura été délassé de moi par la distraction d’un sujet étranger : c’est tout profit pour le lecteur.

Pour ce livre de mon ambassade de Rome, les matériaux ont abondé ; ils sont de trois sortes :

Les premiers contiennent l’histoire de mes sentiments intimes et de ma vie privée racontée dans les lettres adressées à madame Récamier.

Les seconds exposent ma vie publique ; ce sont mes dépêches.

Les troisièmes sont un mélange de détails historiques sur les papes, sur l’ancienne société de Rome, sur les changements arrivés de siècles en siècles dans cette société, etc.

Parmi ces investigations se trouvent des pensées et des descriptions, fruit de mes promenades. Tout cela a été écrit dans l’espace de sept mois, temps de la durée de mon ambassade, au milieu des fêtes ou des occupations sérieuses. Néanmoins, ma santé était altérée : je ne pouvais lever les yeux sans éprouver des éblouissements ; pour admirer le ciel, j’étais obligé de le placer autour de moi, en montant au haut d’un palais ou d’une colline. Mais je guéris la lassitude du corps par l’application de l’esprit : l’exercice de ma pensée renouvelle mes forces physiques ; ce qui tuerait un autre homme me fait vivre.

Au revu de tout cela, une chose m’a frappé : à mon arrivée dans la ville éternelle, je sens une certaine déplaisance, et je crois un moment que tout est changé ; peu à peu la fièvre des ruines me gagne, et je finis, comme mille autres voyageurs, par adorer ce qui m’avait laissé froid d’abord. La nostalgie est le regret du pays natal : aux rives du Tibre on a aussi le mal du pays, mais il produit un effet opposé à son effet accoutumé : on est saisi de l’amour des solitudes et du dégoût de la patrie. J’avais déjà éprouvé ce mal lors de mon premier séjour, et j’ai pu dire :

Agnosco veteris vestigia flammæ.

Vous savez qu’à la formation du ministère Martignac le seul nom de l’Italie avait fait disparaître le reste de mes répugnances ; mais je ne suis jamais sûr de mes dispositions en matière de joie : je ne fus pas plus tôt parti avec madame de Chateaubriand que ma tristesse naturelle me rejoignit en chemin. Vous allez vous en convaincre par mon journal de route :

« Lausanne, 22 septembre 1828.

« J’ai quitté Paris le 14 de ce mois ; j’ai passé le 16 à Villeneuve-sur-Yonne : que de souvenirs ! Joubert a disparu ; le château abandonné de Passy a changé de maître ; il m’a été dit : « Soyez la cigale des nuits. Esto cicada noctium. »

« Arona, 25 septembre.

« Arrivé à Lausanne le 22, j’ai suivi la route par laquelle ont disparu deux autres femmes qui m’avaient voulu du bien et qui, dans l’ordre de la nature, me devaient survivre : l’une, madame la marquise de Custine, est venue mourir à Bex ; l’autre, madame la duchesse de Duras, il n’y a pas encore un an, courait au Simplon, fuyant devant la mort qui l’atteignit à Nice.

Noble Clara, digne et constante amie,

Ton souvenir ne vit plus en ces lieux ;

De ce tombeau l’on détourne les yeux ;

Ton nom s’efface et le monde t’oublie !

« Le dernier billet que j’ai reçu de madame de Duras fait sentir l’amertume de cette dernière goutte de la vie qu’il nous faudra tous épuiser :

« Nice, 14 novembre 1828.

« Je vous ai envoyé un asclepias carnata : c’est un laurier grimpant de pleine terre qui ne craint pas le froid et qui a une fleur rouge comme le camélia, qui sent excellent ; mettez-le sous les fenêtres de la Bibliothèque du Bénédictin.

« Je vous dirai un mot de mes nouvelles : c’est toujours la même chose ; je languis sur mon canapé toute la journée, c’est-à-dire tout le temps où je ne suis pas en voiture ou à marcher dehors ; ce que je ne puis faire au delà d’une demi-heure. Je rêve au passé ; ma vie a été si agitée, si variée, que je ne puis dire que j’éprouve un violent ennui : si je pouvais seulement coudre ou faire de la tapisserie, je ne me trouverais pas malheureuse. Ma vie présente est si éloignée de ma vie passée, qu’il me semble que je lis des mémoires, ou que je regarde un spectacle. »

« Ainsi je suis rentré dans l’Italie privé de mes appuis, comme j’en sortis il y a vingt-cinq ans. Mais, à cette première époque, je pouvais réparer mes pertes ; aujourd’hui qui voudrait s’associer à quelques vieux jours ? Personne ne se soucie d’habiter une ruine.

« Au village même du Simplon, j’ai vu le premier sourire d’une heureuse aurore. Les rochers, dont la base s’étendait noircie à mes pieds, resplendissaient de rose au haut de la montagne, frappés des rayons du soleil. Pour sortir des ténèbres, il suffit de s’élever vers le ciel.

« Si l’Italie avait déjà perdu pour moi de son éclat lors de mon voyage à Vérone en 1822, dans cette année 1828 elle m’a paru encore plus décolorée ; j’ai mesuré les progrès du temps. Appuyé sur le balcon de l’auberge à Arona, je regardais les rivages du lac Majeur, peints de l’or du couchant et bordés de flots d’azur. Rien n’était doux comme ce paysage, que le château bordait de ses créneaux. Ce spectacle ne me portait ni plaisir ni sentiment. Les années printanières marient à ce qu’elles voient leurs espérances ; un jeune homme va errant avec ce qu’il aime, ou avec les souvenirs du bonheur absent. S’il n’a aucun lien, il en cherche ; il se flatte à chaque pas de trouver quelque chose ; des pensées de félicité le suivent : cette disposition de son âme se réfléchit sur les objets.

« Au surplus, je m’aperçois moins du rapetissement de la société actuelle lorsque je me trouve seul. Laissé à la solitude dans laquelle Bonaparte a laissé le monde, j’entends à peine les générations débiles qui passent et vagissent au bord du désert. »

« Bologne, 28 septembre 1828.

« À Milan, en moins d’un quart d’heure, j’ai compté dix-sept bossus passant sous la fenêtre de mon auberge. La schlague allemande a déformé la jeune Italie.

« J’ai vu dans son sépulcre saint Charles Borromée dont je venais de toucher la crèche à Arona. Il comptait deux cent quarante-quatre années de mort. Il n’était pas beau.

« À Borgo San Donnino, madame de Chateaubriand est accourue dans ma chambre au milieu de la nuit : elle avait vu tomber ses robes et son chapeau de paille des chaises où ils étaient suspendus. Elle en avait conclu que nous étions dans une auberge hantée des esprits ou habitée par des voleurs. Je n’avais éprouvé aucune commotion dans mon lit : il était pourtant vrai qu’un tremblement de terre s’était fait sentir dans l’Apennin : ce qui renverse les cités peut faire tomber les vêtements d’une femme. C’est ce que j’ai dit à madame de Chateaubriand ; je lui ai dit aussi que j’avais traversé sans accident, en Espagne, dans la Vega du Xenil, un village culbuté la veille par une secousse souterraine. Ces hautes consolations n’ont pas eu le moindre succès, et nous nous sommes empressés de quitter cette caverne d’assassins.

« La suite de ma course m’a montré partout la fuite des hommes et l’inconstance des fortunes. À Parme, j’ai trouvé le portrait de la veuve de Napoléon ; cette fille des Césars est maintenant la femme du comte de Neipperg ; cette mère du fils du conquérant a donné des frères à ce fils : elle fait garantir les dettes qu’elle entasse par un petit Bourbon qui demeure à Lucques, et qui doit, s’il y a lieu, hériter du duché de Parme.

« Bologne me semble moins désert qu’à l’époque de mon premier voyage. J’y ai été reçu avec les honneurs dont on assomme les ambassadeurs. J’ai visité un beau cimetière : je n’oublie jamais les morts ; c’est notre famille.

« Je n’avais jamais si bien admiré les Carrache qu’à la nouvelle galerie de Bologne. J’ai cru voir la sainte Cécile de Raphaël pour la première fois, tant elle était plus divine qu’au Louvre, sous notre ciel barbouillé de suie. »

« Ravenne, 1er octobre 1828.

« Dans la Romagne, pays que je ne connaissais pas, une multitude de villes, avec leurs maisons enduites d’une chaux de marbre, sont perchées sur le haut de diverses petites montagnes, comme des compagnies de pigeons blancs. Chacune de ces villes offre quelques chefs-d’œuvre des arts modernes ou quelques monuments de l’antiquité. Ce canton de l’Italie renferme toute l’histoire romaine ; il faudrait le parcourir Tite-Live, Tacite et Suétone à la main.

Tous les livres