Mémoires d’outre-tombe (page 158)
« J’ai traversé Imola, évêché de Pie VII, et Faenza. À Forli je me suis détourné de ma route pour visiter à Ravenne le tombeau de Dante. En approchant du monument, j’ai été saisi de ce frisson d’admiration que donne une grande renommée, quand le maître de cette renommée a été malheureux. Alfieri, qui avait sur le front il pallor della morte e la speranza, se prosterna sur ce marbre et lui adressa ce sonnet : O gran Padre Alighier ! Devant le tombeau je m’appliquais ce vers du Purgatoire :
. . . . . . . . . Frate,
Lo mondo è cieco, e tu vien ben da lui.
« Béatrice m’apparaissait ; je la voyais telle qu’elle était lorsqu’elle inspirait à son poète le désir de soupirer et de mourir de pleurs :
Di sospirare, e di morir di pianto.
« Ô ma pieuse chanson, dit le père des muses modernes, va pleurant à présent ! va retrouver les femmes et les jeunes filles à qui tes sœurs avaient accoutumé de porter la joie ! Et toi, qui es fille de la tristesse, va-t-en, inconsolée, demeurer avec Béatrice. »
« Et pourtant le créateur d’un nouveau monde de poésie oublia Béatrice quand elle eut quitté la terre ! il ne la retrouva, pour l’adorer dans son génie, que quand il fut détrompé. Béatrice lui en fait le reproche, lorsqu’elle se prépare à montrer le ciel à son amant : « Je l’ai soutenu (Dante), dit-elle aux puissances du paradis, je l’ai soutenu quelque temps par mon visage et mes yeux d’enfant ; mais quand je fus sur le seuil de mon second âge et que je changeai de vie, il me quitta et se donna à d’autres. »
« Dante refusa de rentrer dans sa patrie au prix d’un pardon. Il répondit à l’un de ses parents : « Si pour retourner à Florence il n’est d’autre chemin que celui qui m’est ouvert, je n’y retournerai point. Je puis partout contempler les astres et le soleil. » Dante dénia ses jours aux Florentins, et Ravenne leur a dénié ses cendres, alors même que Michel-Ange, génie ressuscité du poète, se promettait de décorer à Florence le monument funèbre de celui qui avait appris come l’uom s’eterna.
« Le peintre du Jugement dernier, le sculpteur de Moïse, l’architecte de la Coupole de Saint-Pierre, l’ingénieur du vieux bastion de Florence, le poète des Sonnets adressés à Dante, se joignit à ses compatriotes et appuya de ces mots la requête qu’ils présentèrent à Léon X : « Io Michel Agnolo, scultore, il medesimo a Vostra Santità supplico, offerendomi al divin poeta fare la sepoltura sua condecente e in loco onorevole in questa città. »
« Michel-Ange, dont le ciseau fut trompé dans son espérance, eut recours à son crayon pour élever à cet autre lui-même un autre mausolée. Il dessina les principaux sujets de la Divina Commedia sur les marges d’un exemplaire in-folio des œuvres du grand poète ; un navire, qui portait de Livourne à Citiva-Vecchia ce double monument, fit naufrage.
« Je m’en revenais tout ému et ressentant quelque chose de cette commotion mêlée d’une terreur divine que j’éprouvai à Jérusalem, lorsque mon cicerone m’a proposé de me conduire à la maison de lord Byron. Eh ! que me faisaient Childe-Harold et la signora Guiccioli en présence de Dante et de Béatrice ! Le malheur et les siècles manquent encore à Childe-Harold ; qu’il attende l’avenir. Byron a été mal inspiré dans sa prophétie de Dante.
« J’ai retrouvé Constantinople à Saint-Vital et à Saint-Apollinaire. Honorius et sa poule ne m’importaient guère ; j’aime mieux Placidie et ses aventures, dont le souvenir me revenait dans la basilique de Saint-Jean-Baptiste ; c’est le roman chez les barbares. Théodoric reste grand, bien qu’il ait fait mourir Boèce. Ces Goths étaient d’une race supérieure ; Amalasonte, bannie dans une île du lac de Bolsène, s’efforça, avec son ministre Cassiodore, de conserver ce qui restait de la civilisation romaine. Les Exarques apportèrent à Ravenne la décadence de leur empire. Ravenne fut lombarde sous Astolphe ; les Carlovingiens la rendirent à Rome. Elle devint sujette de son archevêque, puis elle se changea de république en tyrannie, finalement, après avoir été guelfe ou gibeline ; après avoir fait partie des États vénitiens, elle est retournée à l’Église sous le pape Jules II, et ne vit plus aujourd’hui que par le nom de Dante.
« Cette ville, que Rome enfanta dans son âge avancé, eut, dès sa naissance, quelque chose de la vieillesse de sa mère. À tout prendre, je vivrais bien ici ; j’aimerais à aller à la colonne des Français, élevée en mémoire de la bataille de Ravenne. Là se trouvèrent le cardinal de Médicis (Léon X) et Arioste, Bayard et Lautrec, frère de la comtesse de Chateaubriand. Là fut tué à l’âge de vingt-quatre ans le beau Gaston de Foix : « Nonobstant toute l’artillerie tirée par les Espagnols, les François marchoient toujours, dit le Loyal serviteur ; depuis que Dieu créa ciel et terre, ne fut un plus cruel ne plus dur assaut entre François et Espagnols. Ils se reposoient les uns devant les autres pour reprendre leur haleine ; puis, baissant la vue, ils recommençoient de plus belle en criant : France et Espagne ! » Il ne resta de tant de guerriers que quelques chevaliers, qui alors affranchis de la gloire endossèrent le froc.
« On voyait aussi dans quelque chaumière une jeune fille qui, en tournant son fuseau, embarrassait ses doigts délicats dans du chanvre ; elle n’avait pas l’habitude d’une pareille vie : c’était une Trivulce. Quand, à travers sa porte entre-bâillée, elle voyait deux lames se rejoindre dans l’étendue des flots, elle sentait sa tristesse s’accroître : cette femme avait été aimée d’un grand roi. Elle continuait d’aller tristement, par un chemin isolé, de sa chaumière à une église abandonnée et de cette église à sa chaumière.
« L’antique forêt que je traversais était composée de pins esseulés ; ils ressemblaient à des mâts de galères engravées dans le sable. Le soleil était près de se coucher lorsque je quittai Ravenne ; j’entendis le son lointain d’une cloche qui tintait : elle appelait les fidèles à la prière. »
« Ancône, 3 et 4 octobre.
« Revenu à Forli, je l’ai quitté de nouveau sans avoir vu sur ses remparts croulants l’endroit d’où la duchesse Catherine Sforze déclara à ses ennemis, prêts à égorger son fils unique, qu’elle pouvait encore être mère. Pie VII, né à Césène, fut moine dans l’admirable couvent de la Madona del Monte.
« Je traversai près de Savignano la ravine d’un petit torrent : quand on me dit que j’avais passé le Rubicon, il me sembla qu’un voile se levait et que j’apercevais la terre du temps de César. Mon Rubicon, à moi, c’est la vie : depuis longtemps j’en ai franchi le premier bord.
« À Rimini, je n’ai rencontré ni Françoise, ni l’autre ombre sa compagne, qui au vent semblaient si légères :
E paion si al vento esser leggieri.
« Rimini, Pesaro, Fano, Sinigaglia, m’ont amené à Ancône sur des ponts et sur des chemins laissés par les Augustes. Dans Ancône on célèbre aujourd’hui la fête du pape ; j’en entends la musique à l’arc triomphal de Trajan : double souveraineté de la ville éternelle. »
« Lorette, 5 et 6 octobre.
« Nous sommes venus coucher à Lorette. Le territoire offre un spécimen parfaitement conservé de la colonie romaine. Les paysans fermiers de Notre-Dame sont dans l’aisance et paraissent heureux ; les paysannes, belles et gaies, portent une fleur à leur chevelure. Le prélat-gouverneur nous a donné l’hospitalité. Du haut des clochers et du sommet de quelques éminences de la ville, on a des perspectives riantes sur les campagnes, sur Ancône et sur la mer. Le soir nous avons eu une tempête. Je me plaisais à voir la valentia muralis et la fumeterre des chèvres s’incliner au vent sur les vieux murs. Je me promenais sous les galeries à double étage, élevées d’après les dessins de Bramante. Ces pavés seront battus des pluies de l’automne, ces brins d’herbe frémiront au souffle de l’Adriatique longtemps après que j’aurai passé.
« À minuit j’étais retiré dans un lit de huit pieds carrés, consacré par Bonaparte ; une veilleuse éclairait à peine la nuit de ma chambre ; tout à coup une petite porte s’ouvre, et je vois entrer mystérieusement un homme menant avec lui une femme voilée. Je me soulève sur le coude et le regarde ; il s’approche de mon lit et se hâte, en se courbant jusqu’à terre, de me faire mille excuses de troubler ainsi le repos de M. l’ambassadeur : mais il est veuf ; il est un pauvre intendant ; il désire marier sa ragazza, ici présente : malheureusement il lui manque quelque chose pour la dot. Il relève le voile de l’orpheline : elle était pâle, très jolie et tenait les yeux baissés avec une modestie convenable. Ce père de famille avait l’air de vouloir s’en aller et laisser la fiancée m’achever son histoire. Dans ce pressant danger, je ne demandai point à l’obligeant infortuné, comme demanda le bon chevalier à la mère de la jeune fille de Grenoble, si elle était vierge ; tout ébouriffé, je pris quelques pièces d’or sur la table près de mon lit ; je les donnai, pour faire honneur au roi mon maître, à la zitella, dont les yeux n’étaient pas enflés à force d’avoir pleuré. Elle me baisa la main avec une reconnaissance infinie. Je ne prononçai pas un mot, et, retombant sur mon immense couche, comme si je voulais dormir, la vision de saint Antoine disparut. Je remerciai mon patron saint François dont c’était la fête ; je restai dans les ténèbres moitié riant, moitié regrettant, et dans une admiration profonde de mes vertus.
« C’était pourtant ainsi que je semais l’or, que j’étais ambassadeur, hébergé en toute pompe chez le gouverneur de Lorette, dans cette même ville où le Tasse était logé dans un mauvais bouge et où, faute d’un peu d’argent, il ne pouvait continuer sa route. Il paya sa dette à Notre-Dame de Lorette par sa canzone :
Ecco fra le tempeste e i fieri venti.
« Madame de Chateaubriand fit amende honorable de ma passagère fortune, en montant à genoux les degrés de la santa Chiesa. Après ma victoire de la nuit, j’aurais eu plus de droit que le roi de Saxe de déposer mon habit de noces au trésor de Lorette ; mais je ne me pardonnerai jamais, à moi chétif enfant des muses, d’avoir été si puissant et si heureux, là où le chantre de la Jérusalem avait été si faible et si misérable ! Torquato, ne me prends pas dans ce moment extraordinaire de mes inconstantes prospérités ; la richesse n’est pas mon habitude ; vois-moi dans mon passage à Namur, dans mon grenier à Londres, dans mon infirmerie à Paris, afin de me trouver avec toi quelque lointaine ressemblance.
« Je n’ai point, comme Montaigne, laissé mon portrait en argent à Notre-Dame-de-Lorette, ni celui de ma fille, Leonora Montana, filia unica ; je n’ai jamais désiré me survivre ; mais pourtant une fille, et qui porterait le nom de Léonore ! »
« Spoleto.
« Après avoir quitté Lorette, passé Macerata, laissé Tolentino qui marque un pas de Bonaparte et rappelle un traité, j’ai gravi les derniers redans de l’Apennin. Le plateau de la montagne est humide et cultivé comme une houblonnière. À gauche étaient les mers de la Grèce, à droite celles de l’Ibérie ; je pouvais être pressé du souffle des brises que j’avais respirées à Athènes et à Grenade. Nous sommes descendus vers l’Ombrie en circulant dans les volutes des gorges exfoliées, où sont suspendus dans des bouquets de bois les descendants de ces montagnards qui fournirent des soldats à Rome après la bataille de Trasimène.
« Foligno possédait une Vierge de Raphaël qui est aujourd’hui au Vatican. Vene, dans une position charmante, est à la source du Clitumne. Le Poussin a reproduit ce site chaud et suave ; Byron l’a froidement chanté.
« Spoleto a donné le jour au pape actuel. Selon mon courrier Giorgini, Léon XII a placé dans cette ville les galériens pour honorer sa patrie. Spoleto osa résister à Annibal. Elle montre plusieurs ouvrages de Lippi l’ancien, qui, nourri dans le cloître, esclave en Barbarie, espèce de Cervantes chez les peintres, mourut à soixante ans passés du poison que lui donnèrent les parents de Lucrèce, séduite par lui, croyait-on. »
« Civita Castellana.
« À Monte-Lupo, le comte Potocki s’ensevelit dans des laures charmantes ; mais les pensées de Rome ne l’y suivirent-elles point ? Ne se croyait-il pas transporté au milieu des chœurs des jeunes filles ? Et moi aussi, comme saint Jérôme, « j’ai passé, dans mon temps, le jour et la nuit à pousser des cris, à frapper ma poitrine jusqu’au moment où Dieu me renvoyait la paix. » Je regrette de ne plus être ce que j’ai été, plango me non esse quod fuerim.
« Après avoir dépassé les ermitages de Monte-Lupo, nous avons commencé à contourner la Somma. J’avais déjà suivi ce chemin dans mon premier voyage de Florence à Rome par Pérouse, en accompagnant une femme mourante…
« À la nature de la lumière et à une sorte de vivacité du paysage, je me serais cru sur une des croupes des Alleghanis, n’était qu’un haut aqueduc, surmonté d’un pont étroit, me rappelait un ouvrage de Rome auquel les ducs lombards de Spoleto avaient mis la main : les Américains n’en sont pas encore à ces monuments qui viennent après la liberté. J’ai monté la Somma à pied, près des bœufs de Clitumne qui traînaient madame l’ambassadrice à son triomphe. Une jeune chevrière maigre, légère et gentille comme sa bique, me suivait, avec son petit frère, dans ces opulentes campagnes, en me demandant la carità : je la lui ai faite en mémoire de madame de Beaumont dont ces lieux ne se souviennent plus.
Alas ! regardless of their doom,
The little victims play !
No sense have they of ills to come,
Nor care beyond to-day.
« Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n’ont ni prévision des maux à venir, ni soin d’outre-journée. »
« J’ai retrouvé Terni et ses cascades. Une campagne plantée d’oliviers m’a conduit à Narni ; puis, en passant par Otricoli, nous sommes venus nous arrêter à la triste Civita Castellana. Je voudrais bien aller à Santa-Maria di Falleri pour voir une ville qui n’a plus que la peau, son enceinte : à l’intérieur elle était vide : misère humaine à Dieu ramène. Laissons passer mes grandeurs et je reviendrai chercher la ville des Falisques. Du tombeau de Néron, je vais montrer bientôt à ma femme la croix de Saint-Pierre qui domine la ville des Césars. »
Vous venez de parcourir mon journal de route, vous allez lire mes lettres à madame Récamier, entremêlées, comme je l’ai annoncé, de pages historiques.
Parallèlement vous trouverez mes dépêches. Ici paraîtront distinctement les deux hommes qui existent en moi.
À MADAME RÉCAMIER.
« Rome, ce 11 octobre 1828.
« J’ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir ; il me consolait, sans pourtant m’ôter la tristesse de tous les autres souvenirs que je rencontrais à chaque pas. J’ai revu cette mer Adriatique que j’avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d’âme ! À Terni, je m’étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, je suis entré dans Rome. Ses monuments, après ceux d’Athènes, comme je le craignais, m’ont paru moins parfaits. Ma mémoire des lieux, étonnante et cruelle à la fois, ne m’avait pas laissé oublier une seule pierre…
« Je n’ai vu personne encore, excepté le secrétaire d’État, le cardinal Bernetti. Pour avoir à qui parler, je suis allé chercher Guérin, hier au coucher du soleil : il a paru charmé de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome et admiré l’horizon. C’est la seule chose qui soit restée, pour moi, telle que je l’ai vue : mes yeux ou les objets ont changé ; peut-être les uns et les autres. »
Les premiers moments de mon séjour à Rome furent employés à des visites officielles. Sa Sainteté me reçut en audience privée ; les audiences publiques ne sont plus d’usage et coûtent trop cher. Léon XII, prince d’une grande taille et d’un air à la fois serein et triste, est vêtu d’une simple soutane blanche ; il n’a aucun faste et se tient dans un cabinet pauvre, presque sans meubles. Il ne mange presque pas ; il vit, avec son chat, d’un peu de polenta. Il se sait très malade et se voit dépérir avec une résignation qui tient de la joie chrétienne : il mettrait volontiers, comme Benoît XIV, son cercueil sous son lit. Arrivé à la porte des appartements du pape, un abbé me conduit par des corridors noirs jusqu’au refuge ou au sanctuaire de Sa Sainteté. Elle ne se donne pas le temps de s’habiller, de peur de me faire attendre ; elle se lève, vient au-devant de moi, ne me permet jamais de mettre un genou en terre pour baiser le bas de sa robe au lieu de sa mule, et me conduit par la main jusqu’au siège placé à droite de son indigent fauteuil. Assis, nous causons.
Le lundi je me rends à sept heures du matin chez le secrétaire d’État, Bernetti, homme d’affaires et de plaisir. Il est lié avec la princesse Doria ; il connaît le siècle et n’a accepté le chapeau de cardinal qu’à son corps défendant. Il a refusé d’entrer dans l’Église, n’est sous-diacre qu’à brevet, et se pourrait marier demain en rendant son chapeau. Il croit à des révolutions et il va jusqu’à penser que, si sa vie est longue, il a des chances de voir la chute temporelle de la papauté.
Les cardinaux sont partagés en trois factions !
La première se compose de ceux qui cherchent à marcher avec le temps et parmi lesquels se rangent Benvenuti et Oppizzoni. Benvenuti s’est rendu célèbre par l’extirpation du brigandage et sa mission à Ravenne après le cardinal Rivarola ; Oppizzoni, archevêque de Bologne, s’est concilié les diverses opinions dans cette ville industrielle et littéraire, difficile à gouverner.
La seconde faction se forme des zelanti, qui tentent de rétrograder : un de leurs chefs est le cardinal Odescalchi.
Enfin la troisième faction comprend les immobiles, vieillards qui ne veulent ou ne peuvent aller ni en avant ni en arrière : parmi ces vieux on trouve le cardinal Vidoni, espèce de gendarme du traité de Tolentino : gros et grand, visage allumé, calotte de travers. Quand on lui dit qu’il a des chances à la papauté, il répond : Lo santo Spirito sarebbe dunque ubriaco ! Il plante des arbres à Ponte-Mole, où Constantin fit le monde chrétien. Je vois ces arbres lorsque je sors de Rome par la porte du Peuple pour rentrer par la porte Angélique. Du plus loin qu’il m’aperçoit, le cardinal me crie : Ah ! ah ! signor ambasciadore di Francia ! puis il s’emporte contre les planteurs de ses pins. Il ne suit point l’étiquette cardinaliste ; il se fait accompagner par un seul laquais dans une voiture à sa guise : on lui pardonne tout, en l’appelant madama Vidoni.
Mes collègues d’ambassade sont le comte Lutzow, ambassadeur d’Autriche, homme poli ; sa femme chante bien, toujours le même air, et parle toujours de ses petits enfants ; le savant baron Bunsen, ministre de Prusse et ami de l’historien Niebuhr (je négocie auprès de lui la résiliation en ma faveur du bail de son palais sur le Capitole) ; le ministre de Russie, prince Gagarin, exilé dans les grandeurs passées de Rome, pour des amours évanouies : s’il fut préféré par la belle madame Narischkine, un moment habitante de mon ermitage d’Aulnay, il y aurait donc un charme dans la mauvaise humeur ; on domine plus par ses défauts que par ses qualités.
M. de Labrador, ambassadeur d’Espagne, homme fidèle, parle peu, se promène seul, pense beaucoup, ou ne pense point, ce que je ne sais démêler.
Le vieux comte Fuscaldo représente Naples comme l’hiver représente le printemps. Il a une grande pancarte de carton sur laquelle il étudie avec des lunettes, non les champs de roses de Pæstum, mais les noms des étrangers suspects dont il ne doit pas viser les passe-ports. J’envie son palais (Farnèse), admirable structure inachevée, que Michel-Ange couronna, que peignit Annibal Carrache aidé d’Augustin son frère, et sous le portique duquel s’abrite le sarcophage de Cécilia Metella, qui n’a rien perdu au changement de mausolée. Fuscaldo, en loques d’esprit et de corps, a, dit-on, une maîtresse.
Le comte de Celles, ambassadeur du roi des Pays-Bas, avait épousé mademoiselle de Valence, aujourd’hui morte : il en a eu deux filles, qui, par conséquent, sont petites-filles de madame de Genlis. M. de Celles est resté préfet, parce qu’il l’a été ; caractère mêlé du loquace, du tyranneau, du recruteur et de l’intendant, qu’on ne perd jamais. Si vous rencontrez un homme qui, au lieu d’arpents, de toises et de pieds, vous parle d’hectares, de mètres et de décimètres, vous avez mis la main sur un préfet.
M. de Funchal, ambassadeur demi-avoué du Portugal, est ragotin, agité, grimacier, vert comme un singe du Brésil, et jaune comme une orange de Lisbonne : il chante pourtant sa négresse, ce nouveau Camoëns. Grand amateur de musique, il tient à sa solde une espèce de Paganini, en attendant la restauration de son roi.
Par-ci, par-là, j’ai entrevu de petits finauds de ministres de divers petits États, tout scandalisés du bon marché que je fais de mon ambassade : leur importance boutonnée, gourmée, silencieuse, marche les jambes serrées et à pas étroits : elle a l’air prête à crever de secrets, qu’elle ignore.
Ambassadeur en Angleterre dans l’année 1822, je recherchai les lieux et les hommes que j’avais jadis connus à Londres en 1793 ; ambassadeur auprès du Saint-Siège en 1828, je me suis hâté de parcourir les palais et les ruines, de redemander les personnes que j’avais vues à Rome en 1803 : des palais et des ruines, j’en ai retrouvé beaucoup ; des personnes, peu.
Le palais Lancellotti, autrefois loué au cardinal Fesch, est maintenant occupé par ses vrais maîtres, le prince Lancellotti et la princesse Lancellotti, fille du prince Massimo. La maison où demeura madame de Beaumont, à la place d’Espagne, a disparu. Quant à madame de Beaumont, elle est demeurée dans son dernier asile, et j’ai prié avec le pape Léon XII à sa tombe.
Canova a pris également congé du monde. Je le visitai deux fois dans son atelier en 1803 ; il me reçut le maillet à la main. Il me montra de l’air le plus naïf et le plus doux son énorme statue de Bonaparte et son Hercule lançant Lycas dans les flots : il tenait à vous convaincre qu’il pouvait arriver à l’énergie de la forme ; mais alors même son ciseau se refusait à fouiller profondément l’anatomie ; la nymphe restait malgré lui dans les chairs, et l’Hébé se retrouvait sous les rides de ses vieillards. J’ai rencontré sur ma route le premier sculpteur de mon temps ; il est tombé de son échafaud, comme Goujon de l’échafaud du Louvre ; la mort est toujours là pour continuer la Saint-Barthélémy éternelle, et nous abattre avec ses flèches.
Mais qui vit encore, à ma grande joie, c’est mon vieux Boguet, le doyen des peintres français à Rome. Deux fois il a essayé de quitter ses campagnes aimées ; il est allé jusqu’à Gênes ; le cœur lui a failli et il est revenu à ses foyers adoptifs. Je l’ai choyé à l’ambassade, ainsi que son fils, pour lequel il a la tendresse d’une mère. J’ai recommencé avec lui nos anciennes excursions ; je ne m’aperçois de sa vieillesse qu’à la lenteur de ses pas ; j’éprouve une sorte d’attendrissement en contrefaisant le jeune, et en mesurant mes enjambées sur les siennes. Nous n’avons plus ni l’un ni l’autre longtemps à voir couler le Tibre.
Les grands artistes, à leur grande époque, menaient une tout autre vie que celle qu’ils mènent aujourd’hui : attachés aux voûtes du Vatican, aux parois de Saint-Pierre, aux murs de la Farnésine, ils travaillaient à leurs chefs-d’œuvre suspendus avec eux dans les airs. Raphaël marchait environné de ses élèves, escorté des cardinaux et des princes, comme un sénateur de l’ancienne Rome suivi et devancé de ses clients. Charles-Quint posa trois fois devant le Titien. Il ramassait son pinceau et lui cédait la droite à la promenade, de même que François Ier assistait Léonard de Vinci sur son lit de mort. Titien alla en triomphe à Rome ; l’immense Buonarotti l’y reçut : à quatre-vingt-dix-neuf ans, Titien tenait encore d’une main ferme, à Venise, son pinceau d’un siècle, vainqueur des siècles.
Le grand-duc de Toscane fit déterrer secrètement Michel-Ange, mort à Rome après avoir posé, à quatre-vingt-huit ans, le faîte de la coupole de Saint-Pierre. Florence, par des obsèques magnifiques, expia sur les cendres de son grand peintre l’abandon où elle avait laissé la poussière de Dante, son grand poète.
Velasquez visita deux fois l’Italie, et l’Italie se leva deux fois pour le saluer : le précurseur de Murillo reprit le chemin des Espagnes, chargé des fruits de cette Hespérie ausonienne, qui s’étaient détachés sous sa main : il emporta un tableau de chacun des douze peintres les plus célèbres de cette époque.